Étude première
Seconde partie de Dèce ou decius a Constantin. LA véritable histoire des Barbares s'ouvre avec le règne de Dèce. On les va maintenant mieux connoître; ils vont donner un autre mouve- (suite 3)
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Ce ne fut guère que six ans après l'association de Maximien à l'empire que Dioclétien s'adjoignit les deux césars Galérius et Constance. On vit dans les Gaules, sous le nom de Bagaudes1, une insurrection de paysans, assez semblable à celles qui éclatèrent en France dans le moyen âge. OElianus et Amandus, chefs de ces paysans, prirent la pourpre : leurs médailles nous sont parvenues2 moins comme une preuve historique du pouvoir d'un maître que comme un monument de la liberté : on a cru qu'OElianus et Amandus étoient chrétiens3. Maximien soumit ces hommes rustiques dont le nom reparut au cinquième siècle : Salvien à cette dernière époque excuse leur révolte par leurs souffrances : la faction de la misère est enracinée.
1 Aur. Vict. , p. 524. ↩
2 Eutrop. , p. 585; Goltzii mes. rei antiq. , p. 12. ↩
3 Vit. S. Babol. in And. Du Ch. Hist. Fr. Scrip. ↩
Carausius dans la Grande-Bretagne, Aquilée en Égypte furent vainens l'un par Constance, l'autre par Dioclétien après une usurpation plus ou moins longue. Galérius, d'abord défait par les Perses, les défit à son tour.
Dioclétien, grand administrateur, homme fin et habile1, répara et augmenta les fortifications
1 J'ai tracé dans les Martyrs les portraits de Dioclétien, de Galérius et de Constantin avec la fidélité historique la plus scrupuleuse : au lieu de les refaire, qu'il me soit permis de les rappeler. « Dioclétien a d'éminentes qualités. Son esprit est » vaste, puissant, hardi; mais son caractère, trop souvent foible, ne soutient pas le poids de son génie. » Tout ce qu'il fait de grand et de petit découle de » l'une ou de l'autre de ces sources. Ainsi, l'on remarque » dans sa vie les actions les plus opposées : tantôt c'est » un prince plein de fermeté, de lumières et de courage, » qui brave la mort, qui connoît la dignité de son rang, » qui force Galérius à suivre à pied le char impérial » comme le dernier des soldats ; tantôt c'est un homme » timide qui tremble devant ce même Galérius, qui » flotte irrésolu entre mille projets, qui s'abandonne aux » superstitions les plus déplorables, et qui ne se soustrait aux frayeurs du tombeau qu'en se faisant donner les titres impies de Dieu et d'Éternité. Réglé dans » ses mœurs, patient dans ses entreprises, sans plaisirs » et sans illusions, ne croyant point aux vertus, n'attendant rien de la reconnoissance, on verra peut-être ce » chef de l'empire se dépouiller de la pourpre, par » mépris pour les hommes, et afin d'apprendre à la » terre qu'il étoit aussi facile à Dioclétien de descendre » du trône que d'y monter. » Soit foiblesse, soit nécessité, soit calcul , Dioclétien » a voulu partager sa puissance avec Maximien, Constance et Galérius. Par une politique dont il se rependes frontières, battit à l'aide de ses associés et de ses généraux les Blemmyes en Égypte, les Mautira peut-être, il a pris soin que ces princes fussent inférieurs à lui, et qu'ils servissent seulement à rehausser son mérite. Constance seul lui donnait quelqu'ombrage à cause de ses vertus, il l'a relégué loin de la » cour au fond des Gaules ; et il a gardé près de lui » Galérius. Je ne vous parlerai point de Maximien auguste, guerrier assez brave, mais prince ignorant et » grossier, qui n'a aucune influence. Je passe à Galérius. » Né dans les huttes des Daces, ce gardeur de troupeaux a nourri dès sa jeunesse, sous la ceinture du » chevrier, une ambition effrénée. Tel est le malheur » d'un état où les lois n'ont point fixé la succession au » pouvoir ; tous les cœurs sont enflés des plus vastes désirs ; il n'est personne qui ne puisse prétendre à l'empire ; et comme l'ambition ne suppose pas toujours le » talent, pour un homme de génie qui s'élève, vous » avez vingt tyrans médiocres qui fatiguent le monde. » Galérius semble porter sur son front la marque ou » plutôt la flétrissure de ses services ; c'est une espèce » de géant dont la voix est effrayante et le regard horrible. Les pâles descendans des Romains croient se » venger des frayeurs que leur inspire ce césar, en lui » donnant le surnom d'Armentarius. Comme un homme » qui fut affamé la moitié de sa vie, Galérius passe les » jours à table et prolonge dans les ténèbres de la nuit » de basses et crapuleuses orgies. Au milieu de ces saturnales de la grandeur, il fait tous ses efforts pour » déguiser sa première nudité sous l'effronterie de son » luxe; mais plus il s'enveloppe dans les replis de la robe » de césar, plus on aperçoit le sayon du berger. » Outre la soif insatiable du pouvoir et l'esprit de » cruauté et de violence, Galérius apporte encore à la » cour une autre disposition bien propre à troubler » l'empire : c'est une fureur aveugle contre les chrétiens. » La mère de ce césar, paysanne grossière et superstitieuse, offroit souvent dans son hameau des sacrifices » aux divinités des montagnes. Indignée que les disciples » de l'Evangile refusassent de partager son idolâtrie, » elle avoit inspiré à son fils l'aversion qu'elle sentoit » pour les fidèles. Galérius a déjà poussé le foible et » barbare Maximien à persécuter l'Eglise ; mais il n'a » pu vaincre encore la sage modération de l'empereur. » ↩
res en Afrique, les Franks, les Allamans, les Sarmates en Europe; il sema la division parmi les Goths, les Vandales, les Gépides, les Bourguignons, qui se consumèrent en guerres intestines. Ceux des Barbares du Nord que l'on avoit faits prisonniers, furent ou distribués comme esclaves aux habitants des territoires de Trèves, de Langres, de Cambrai, de Beauvais et de Troyes, ou adoptés comme colons, nommément quelques tribus de Sarmates, de Bastarnes et de Carpiens.
Au moment de triompher, le christianisme eut à soutenir une persécution générale. Poussé par Galérius, qu'excitoit sa mère, adoratrice des dieux des montagnes, Dioclétien assembla un conseil de magistrats et de gens de guerre. Ce conseil fut d'avis de poursuivre les ennemis du culte public. L'empereur envoya consulter Apol-Jon de Milet: Apollon répondit que les justes répandus sur la terre l'empêchoient de dire la vérité; la pythonisse se plaignoit d'être muette. Les aruspices déclarèrent que les justes dont parloit Apollon étoient les chrétiens. La persé- • cution fut résolue. On en fixa l'époque à la fête des Terminales, dernier jour de l'année romaine1, jour réputé heureux et qui devoit mettre fin à la religion de Jésus. Dioclétien et Galérius se trouvoient à Nicomédie.
1 23 février 302. ↩
L'attaque commença par la démolition de la basilique bâtie dans cette ville, sur une colline, et environnée de grands édifices2. On y chercha l'idole qu'on n'y trouva point.
2 Euseb., lib. VII, cap. 2. ↩
Le décret d'extermination portoit en substance : les églises seront renversées et les livres saints brûlés; les chrétiens seront privés de tous honneurs, de toutes dignités, et condamnés au supplice sans distinction d'ordre et de rang ; ils pourront être poursuivis devant les tribunaux et ne pourront poursuivre personne, pas même en réclamation de vol, réparation d'injures ou d'adultère; les affranchis redeviendront esclaves1.
1 Id., ib. ↩
C'est toujours par l'effet rétroactif des lois ou par leur déni, que les grandes iniquités sociales s'accomplissent : le refus de justice est le point où l'homme se trouve le plus éloigné de Dieu. Un édit particulier frappoit les évêques, ordonnoit de les mettre aux fers et de les forcer à abjurer.
La persécution, d'abord locale, s'étendit ensuite à toutes les provinces de l'empire. La maison de l'empereur fut particulièrement tourmentée : Valérie, fille de Dioclétien, et Prisca, sa femme, accusées de christianisme, sacrifièrent; Dorothée, le premier des eunuques, Gorgonius, Pierre, Judes, Mygdonius et Mardonius souffrirent. On mit du sel et du vinaigre dans les plaies de Pierre; étendu sur un gril, ses chairs furent rôties comme les viandes d'un festin2. On jeta pêle-mêle dans les bûchers femmes, enfans et vieillards ; d'autres victimes, entassées dans des barques, furent précipitées au fond de la mer3.
2 Lact. , de morte persec. martyr. 26 déc. ↩
3 Voici le tableau de cette persécution encore empruntée des Martyrs: ce n'est qu'un abrégé exact du » apaise la soif du confesseur, et on lui jette de l'eau au » visage, dans la crainte que l'ardeur de la fièvre ne » hâte sa mort. Quelquefois, fatigué de brûler séparément les fidèles, on les précipite en foule dans le » bûcher : leurs os sont réduits en poudre, et jetés au » vent avec leurs cendres. . . > • » Les villes sont soumises à des juges militaires, sans philosophes¹ écrivirent à la lueur des bûchers contre les chrétiens. » connaissances et sans lettres, qui ne savent que donner la mort. Des commissaires font les recherches les » plus rigoureuses sur les biens et les propriétés des » sujets ; on mesure les terres, on compte les vignes et » les arbres ; on tient registre des troupeaux. Tous les » citoyens de l'empire sont obligés de s'inscrire dans le » livre du cens, devenu un livre de proscription. De » crainte qu'on ne dérobe quelque partie de sa fortune à » l'avidité de l'empereur, on force par la violence des » supplices les enfans à déposer contre leurs pères, les » esclaves contre leurs maîtres, les femmes contre leurs » maris. Souvent les bourreaux contraignent des malheureux à s'accuser eux-mêmes et à s'attribuer des » richesses qu'ils n'ont pas. Ni la caducité, ni la maladie ne sont une excuse, pour se dispenser de se rendre » aux ordres de l'exécuteur ; on fait comparoître la douleur même et l'infirmité; afin d'envelopper tout le » monde dans des lois tyranniques, on ajoute des années » à l'enfance, on en retranche à la vieillesse : la mort » d'un homme n'ôte rien au trésor de Galérius, et l'empereur partage la proie avec le tombeau : cet homme » rayé du nombre des humains n'est point effacé du » rôle du cens, et il continue de payer pour avoir eu le » malheur de vivre. Les pauvres, de qui on ne pouvoit » rien exiger, sembloient seuls à l'abri des violences par » leur propre misère ; mais ils ne sont point à l'abri de » la pitié dérisoire du tyran : Galérius les fait entasser » dans des barques, et jeter ensuite au fond de la mer, » afin de les guérir de leurs maux. » (Martyrs, liv. xvI.) ↩
La bassesse, comme toujours, se trouva à point nommé pour faire l'apologie du crime : deux
« La persécution s'étend dans un moment des bords du Tibre aux extrémités de l'empire. De toutes parts on entend les églises s'écrouler sous les mains des soldats ; les magistrats, dispersés dans les temples et dans les tribunaux, forcent la multitude à sacrifier ; quiconque refuse d'adorer les dieux est jugé et livré aux bourreaux ; les prisons regorgent de victimes ; les chemins sont converts de troupeaux d'hommes mutilés qu'on envoie mourir au fond des mines ou dans les travaux publics. Les fouets, les chevalets, les ongles de fer, la croix, les bêtes féroces déchirent les tendres enfans avec leurs mères ; ici l'on suspend par les pieds des femmes nues à des poteaux, et on les laisse expirer dans ce supplice honteux et cruel ; là, on attache les membres du martyr à deux arbres rapprochés de force : les arbres, en se redressant, emportent les lambeaux de la victime. Chaque province a son supplice particulier : le feu lent en Mésopotamie, la roue dans le Pont, la hache en Arabie, le plomb fondu en Cappadoce. Souvent, au milieu des tourmens, on
1 Pagi, an. 302, n. 13 ; Epiphan. hæresi. 68.
• Le martyre de la légion thébéenne, massacrée par ordre de Maximien, est de cette époque. Nantes, dans l'Armorique, se consacra par le sang des deux frères Donatien et Rogatien1.
1 Act. sinc., p. 295. ↩
Arnobe et Lactance défendirent le christianisme; le dernier nous a peint la mort des persécuteurs et l'extinction de leur race2 : Licinius, Galérius et Candidien, son fils; Maximien avec son fils âgé de huit ans, sa fille âgée de sept, sa femme noyée dans l'Oronte où elle avoit fait noyer des chrétiennes ; Dioclétien, Valérie et Prisca fugitives, cachées sous de misérables habits, reconnues, arrêtées, décapitées à Thessalonique, et jetées dans la mer : victimes de la tyrannie de Licinius, elles n'étoient coupables que d'appartenir à un sang maudit.
2 De morte persecut. ↩
Dioclétien et Maximien étoient venus triompher en Italie, l'un des Égyptiens, l'autre des • peuples du Nord; c'est le dernier triomphe authentique qu'ait vu Rome. L'empereur ne descendit du char de sa victoire, que pour monter à Nicomédie sur le tribunal de son abdication. Cette scène eut lieu dans une plaine qu'inondoit la foule des grands, du peuple et des soldats. Dioclétien déclara qu'ayant besoin de repos il cédoit l'empire à Galérins. En même temps il indiqua le césar qui devoit remplacer Galérius, devenu auguste : c'étoit Daïa ou Daza Maximin, fils de la sœur de Galérius. Il jeta son manteau de pourpre sur les épaules de ce pâtre1, et Dioclétien, redevenu Dioclès, prit le chemin2 de Salone, sa patrie.
1 Eutrop. p. 56, Vict. epit. ↩
2 Rhedo impositus, dit le texte. ↩
‹ Cet homme extraordinaire avoit les larmes aux yeux en déposant le pouvoir; il avoit également pleuré lorsque Galérius, dans un entretien secret, lui signifia qu'il prétendoit être le maître, et que si lui, Dioclétien, ne vouloit pas s'éloigner, lui, Galérius, l'y saurait contraindre. D'autres ont écrit que Dioclétien renonça au trône par mépris des grandeurs humaines3. Soit que ce prince ait quitté l'empire de gré ou de force, avec courage ou foiblesse, sa retraite à Salone a donné à sa vie un caractère de philosophie qui fait aujourd'hui sa principale renommée.
3 Eutrop. lib. Ix, cap. 18. Aurel. Vict. Lument Panégyr. Vet. VII, 15. ↩
Dioclétien habitoit, au bord de la mer, une maison de campagne4 que Constantin le Grand dit avoir été simple5, et que Constantin Porphirogénète1 a cru magnifique. Maximien Hercule se dépouilla de l'autorité souveraine à Milan en faveur de Constance Chlore, et nomma césar Valérius Sévère, obscur favori de Galérius, le même jour que Dioclétien accomplissoit son sacrifice à Nicomédie. Maximien, ayant dans la suite ressaisi la pourpre, fit inviter Dioclétien à suivre son exemple. Dioclétien répondit : « Je voudrois que vous vissiez les beaux choux que j'ai plantés, vous ne me parleriez plus de l'empire2. » Paroles démenties par des regrets.
4 Peut-être Spalatro. ↩
5 Ad cotum sanct., cap. 25. Euseb. ↩
1 De adminis. imp. ad Rom. fil., p. 72-85-86. ↩
2 Vict. ep., p. 223. Eutrop. ; p. 587. ↩
Pendant les neuf années que Dioclétien vécut à Salone, sa femme et sa fille périrent misérablement et il ne put les sauver, obligé qu'il fut alors de reconnoître l'impuissance d'un prince auquel il ne reste d'autorité que celle des larmes. Menacé par Constantin et Licinius, peut - être même par le sénat3, il résolut d'abréger sa vie. On est incertain du genre de sa mort; on parle de poison, d'abstinence, de mélancolie4. L'empereur sans empire ne dormoit plus, ne mangeoit plus; il soupiroit ; il gémissoit : saint Jérôme laisse entendre qu'avant d'expirer, il vomit sa langue rongée de vers1.
3 Lact., de morte pers. ↩
4 Id., ib. Euseb. lib. vIII, c. 17. Vict. epit. ↩
1 Nos autem dicemus, omnes persecutores qui afflixerunt ecclesiam domini, ut taceamus de futuris cruciatibus, etiam in præsenti seculo récépissé quæ fecerint. Legamus ecclesiasticas historias : quid Valerianus, quid Decius, quid Diocletianus, etc., passi sint, et tunc rebus probabimus etiam juxta litteram prophetiæ veritatem esse completam : quod computruerint carnes corum, et oculi contabuerint, et lingua in pedorem et saniem dissoluta sit. (Commentarior. D. Hieron. in Zachar. lib. II, cap. 14, p. 370-h. Roma in ædibus populi Romani 1571. ↩
La philosophie fut aussi inutile à Dioclétien pour mourir, que la religion à Charles-Quint : tous deux eurent des remords d'avoir abandonné le pouvoir; le premier sur son lit et sur la terre où il se rouloit au milieu de ses larmes2, le second au fond du cercueil où il se plaça pour assister à la représentation de ses funérailles3.
2 Laet., de mort. pers. ↩
3 He resolved to celebrate his own obsequies before his death. He ordered his tomb to be erected in the chapel of the monastery. His domestiks marched thither in funeral procession, with black tapers in their hands; he himself followed his shroud, he was laid in his coffin with much solemnity. The service for the dead was chanted, and Charles joined in the prayers which were offered up for the rest of his soûl, mingling his tears with those wich his attendants shed, as if they had been celebrating a real funeral. The ceremony closed with sparkling holy water on the coffin in the usual form, and at the assistants retiring, the doors of the chapel were shut. Then Charles arose out of the coffin. (Robertson's hist. of Charl. V. vol. the third, p. 317. 1760. ) Sibi adhùc viventi suprema officia representari suoque ipse funeri interesse voluit atratus. Itaque monachis immistus mortuale sacrum canentibus, eternam sibimet requiem tanquàm deposito inter sedes beatas apprecatus fuit, majori circumstantium luctu quàm cantu: et genibus nixus summo rerum conditori animam suam humili precatione commendavit : indè inter gementium famulorum manus in cellam relatus, (Marianæ hist. hisp. continuatio ab Emmanuale Miniana, lib. v., p. 216. t. Iv. ↩
Dioclétien multiplia les impôts ; il couvrit l'empire de monuments onéreux qu'il faisoit souvent abattre, et recommencer sur un plan nouveau. La Providence a voulu qu'une salle des Thermes du persécuteur des chrétiens, soit devenue, à Rome, l'église de Notre-Dame des Anges. Dans le cloitre, jadis vaste cimetière de cet édifice, l'espace se trouve aujourd'hui trop grand pour la mort; un petit retranchement pratiqué au pied de trois ou quatre colonnes, suffit aux tombeaux diminuants de quelques chartreux qui finissent aussi, et qui, dans leur abdication du monde, ne regrettent rien de la terre.
Les faits sont comme il suit après l'abdication de Dioclétien.
Constance gouvernoit les Gaules, l'Espagne et la Grande-Bretagne. Il étoit doux, juste, tolérant envers les chrétiens, et si dénué de richesses qu'il étoit obligé d'emprunter de l'argenterie lorsqu'il donnoit un festin1. Suidas l'appelle Constance le Pauvre2, un des plus beaux surnoms que jamais prince absolu ait portés.
1 Eut. p. 587. Adeo autem cultûs modici, ut feritatis diebus, si cum amicis numerosioribus esset epulandum, privatorum ei argento ostiatim petito triclinia sternerentur. (Eutrop. Rer. romanar. lib. II, p. 135. Basileæ, anno 1532.) ↩
2 Pauper ita vocabatur Constantius. HaUTE oUT 822) 8(79 NeçTavTs. (Suidæ Lexicon, t. 2, Genevæ, 1690.) ↩
Il eût d'Hélène , fille d'un hôtelier, sa femme légitime ou sa concubine, Constantin le Grana, et de Théodora, fille de la femme de Maximien-Hercule, trois filles et trois garçons. On le força de répudier Hélène, comme étant d'une naissance trop inférieure.
Constantin avoit alors dix-huit ans : entraîné dans l'humiliation de sa mère, il fut attaché à Dioclétien, et porta les armes en Egypte et dans la Perse. Galérius, jaloux de la faveur dont le fils de Constance jouissoit auprès des soldats , se voulut défaire de lui, en l'excitant à se battre d'abord contre un Sarmate, ensuite contre un lion1. Constantin sorti heureusement de ces épreuves, se déroba par la fuite aux complots de Galérius; afin de n'être pas poursuivi, il fit couper de poste en poste les jarrets des chevaux dont il s'étoit servi2. Il rejoignit son père à Boulogne, au moment où celui-ci, vainqueur de Carausius, s'embarquoit pour la Grande-Bretagne. Constance mourut à York. Les légions, par un dernier essai de leur puissance, sans attendre l'élection du palais, proclamèrent Constantin empereur, au nom des vertus de son père. Galérius n'accorda à Constantin que le titre de césar, conférant à Valère celui d'auguste.
1 Photii Bib. c. 62. In Praxag. ; Zonar. Ann. Vita. Diocl. ↩
2 Zosim. lib. II, et les deux Victor. ↩
Galérius, avoit ordonné un recensement des propriétés, afin d'asseoir une taxe générale sur les terres et sur les personnes; il y voulut soumettre l'Italie : Rome se soulève, appelle à la pourpre Maxence, gendre de Galérius, et fils de Maximien-Hercule. Le vieil empereur abdiqué sort de sa retraite, se joint à son fils. Sévère, réfugié dans Ravenne qu'il rend par capitulation à Maximien-Hercule, est condamné à mort, et se fait ouvrir les veines.
Maximien s'allie avec Constantin, lui donne CONSTANTIN ,
emp.
Fausta, sa fille, en mariage, et le nomme au- MARCELLUS ,
Eusebe
guste. Galérius fond sur l'Italie avec une armée: MELCHIADE ,
Silvestre Ier
parvenu jusqu'à Narni, et forcé de retour- MARC, JoLEs Ie ner en arrière, il élève Licinius, son ancien Dej. c. 309-33 compagnon d'armes, au rang d'où la mort avoit précipité Sévère. Daïa Maximin, le césar qui gouvernoit l'Egypte et la Syrie, enflammé de jalousie, se décore aussi de la dignité d'auguste. Six empereurs ( ce qui ne s'étoit jamais vu et ce qui ne se revit jamais) règnent à la fois : Constantin, Maxence et Maximien en Occident, Licinius, Maximin et Galérius en Orient.
La discorde éclate entre Maximien-Hercule et Maxence son fils. Maximien se retire en IIlyrie, ensuite dans les Gaules auprès de Constantin, son gendre. Il conspire contre lui, et, sur une fausse nouvelle de la mort de ce prince, s'empare d'un trésor déposé dans la ville d'Arles. Constantin, occupé au bord du Rhin à repousser un corps de Franks, revient, assiége son beau-père dans Marseille, le prend, et condamne à mort un vieillard dont l'ambition étoit tombée en enfance1.
1 Il y a divers récits contradictoires de sa mort. ↩
Galérius meurt à Sardique d'une maladie dégoûtante1 attribuée par les chrétiens à la vengeance céleste : Galérius avoit été le véritable auteur de la persécution. Maximin Daïa et Licinius se partagent ses états. Licinius fait alliance avec Constantin, Maximin avec Maxence. Constantin, vainqueur des Franks et des Allamans, livre leur prince aux bêtes dans l'amphithéâtre de Trêves2.
1 Lact. de morte pers. Euseb. cap. 16. Aurel. Viet. epit. . ↩
2 Paneg. Orat. int. vet. paneg. ↩
Maxence, oppresseur de l'Afrique et de l'Itahe, invente le don gratuit3 que les rois et les seigneurs féodaux exigèrent dans la suite pour une victoire, une naissance, un mariage, et pour l'admission de leur fils à l'ordre de chevalerie : sous les Romains, il s'agissoit du consulat du jeune prince. Maxence immole les sénateurs et déshonore leurs femmes. Sophronie, chrétienne et femme du préfet de Rome, se poignarde afin de lui échapper4.
3 Aurel. Vict. , p. 526. ↩
4 Rufin. Hist. eccl., p. 145. ↩
Maxence médite d'envahir la Gaule. Constantin, décidé à prévenir son ennemi, voit dans les airs le Labarum, et commence à s'instruire de la foi. Maxence avoit rétabli les prétoriens; son armée se composoit de cent soixante-dix mille fantassins et de dix-huit mille cavaliers. Constantin ne craignit point d'attaquer Maxence avec quarante mille vieux soldats. Il passe les Alpes Cottiennes sur une de ces voies indestructibles qui n'existoient pas du temps d'Annibal; il emporte Suse d'assaut, défait un corps de cavalerie pesante aux environs de Turin, un autre à Bresse : Vérone capitule; la garnison captive est liée des chaînes forgées avec les épées des vaincus1. Constantin marche à Rome, et gagne la bataille où Maxence perd l'empire et la vie.
1 Tu divino monitus instinctu, de gladiis eorum gemina manibus aptari claustra jussisti, ut servarent deditos gladii sui, quos non defenderant repugnantes. (Incerti panegyricus Constantino Augusto, cap. 2, p. 498. t. 2. Trajecti ad Rhenum 1787.) ↩
Cette bataille est du petit nombre de celles qui, expression matérielle de la lutte des opinions, deviennent, non un simple fait de guerre, mais une véritable révolution. Deux cultes et deux mondes se rencontrèrent au pont Milvius ; deux religions se trouvèrent en présence, les armes à la main, au bord du Tibre, à la vue du Capitole. Maxence interrogeoit les livres sibyllins, sacrifioit des lions, faisoit éventrer des femmes grosses, pour fouiller dans le sein des enfans arrachés aux entrailles maternelles : on supposoit que des cœurs qui n'avoient pas encore palpité, ne pouvoient receler: aucune imposture. Constantin, dans son camp, se contentoit de dire, ce qu'on grava sur son arc de triomphe, qu'il arrivoit par l'impulsion de la divinité et la grandeur de son génie1. Les anciens dieux du Janicule rangèrent autour de leurs autels les légions qu'elles avoient envoyées à la conquête de l'univers : en face de ces soldats étoient ceux du Christ. Le labarum domina les aigles, et la terre de Saturne vit régner celui qui prêcha sur la montagne : le temps et le genre humain avoient fait un pas.
1 Instinctu divinitatis, mentis magnitudine. ↩
Six mois après la victoire de Constantin, Maximin Daïa voulut enlever à Licinius la partie de l'empire qu'il gouvernoit ; vaincu auprès d'Héraclée, il alla mourir à Nicomédie. Des six empereurs il ne restoit plus que Constantin et Licinius.
Ceux-ci se brouillèrent. Une première guerre civile, suivie d'une seconde, amenèrent les batailles de Cibalis, de Mardie, d'Andrinople et de Chrysopolis, où Constantin fut heureux. Licinius, resté aux mains du vainqueur, fut exilé à Thessalonique. Quelque temps après , on lui demanda sa tête, sous prétexte d'une conspiration ourdie par lui dans les fers : ce moyen de crime, si souvent reproduit dans l'histoire, accuse de stérilité les inventions de la tyrannie.
Constantin, demeuré en possession du monde, résolut, vers la fin de sa vie, de donner une seconde capitale à ses états : Constantinople s'éleva sur l'emplacement de Byzance, au nom de Jésus-Christ, comme Rome s'étoit élevée sur les chaumières d'Evandre, au nom de Jupiter1. Le fondateur de l'empire chrétien déclara qu'il bâtissoit la nouvelle cité par l'ordre de Dieu2 : il racontoit qu'endormi sous les murs de Byzance, il avoit vu dans un songe une femme, accablée d'ans et d'infirmités, se changer en une jeune fille brillante de santé et de grâce, laquelle il lui sembloit revêtir des ornements impériaux3. Constantin, interprétant ce songe, obéit à l'avertissement du ciel : armé d'une lance, 1 conduit lui-même les ouvriers qui traçoient l'enceinte de la ville. On lui fait observer que l'espace déjà parcouru étoit immense : «Je suis, » répond il, le guide invisible qui marche devant moi ; je ne m'arrêterai que quand il s'arrêtera1. »
1 Cum muros, arcemque procul, et rara domorum Tecta vident, quæ nunc romana potentia cœlo Æquavit. Virg ↩
2 Cod. Theod., lib. v. ↩
3 Sozomen., p. 444, conq. de Const., liv. 1. ↩
1 Philostorg. Hist. eccles., lib. iI, cap. 9. ↩
La cité naissante fut embellie de la dépouille de la Grèce et de l'Asie : on y transporta les idoles des dieux morts, et les statues des grands hommes qui ne meurent pas comme les dieux. La vieille métropole paya surtout son tribut à sa jeune rivale, ce qui fait dire à saint Jérôme que Constantinople s'étoit parée de la nudité des autres villes2. Les familles sénatoriales et équestres furent appelées des rivages du Tibre à ceux du Bosphore, pour y trouver des palais semblables à ceux qu'elles abandonnoient. Constantin éleva l'église des Apôtres, qui, vingt ans après sa dédicace, étoit tombante, et Constance bâtit Sainte-Sophie, plus célèbre par son nom que par sa beauté. L'Egypte demeura chargée de nourrir la nouvelle Rome aux dépens de l'ancienne.
2 Constantinopolis dedicatur pêne omnium urbium nuditate. Chron., p. 181. Nuditas, qui n'est pas de la bonne latinité, ne peut être employé ici que dans le sens de la Bible. Les principaux objets d'art transportés à Constantinople furent les trois serpents qui soutenoient, à Delphes, le Trépied d'or consacré en mémoire de la défaite de Xercès, le Pan également consacré par toutes les villes de la Grèce, et les Muses d'Hélicon. La statue de Rhée fut enlevée au mont de Dyndème; mais , par une barbarie digne de ce siècle, on changea la position des mains de la déesse, pour lui donner une attitude suppliante et on la sépara des lions dont elle étoit accompagnée. ↩
Il y a des jugements que les historiens répètent sans examen; vous aurez souvent lu que Constantin avait hâté la chute de la puissance des césars, en détruisant l'unité de leur siége : c'est, au contraire, la fondation de Constantinople qui a prolongé jusque dans les siècles modernes l'existence romaine. Rome, demeurée seule métropole, n'en eût pas été mieux défendue ; l'empire se seroit écroulé avec elle, lorsqu'elle succomba sous Alaric, si la nouvelle capitale n'eût formé une seconde tète à cet empire; tête qui n'a été abattue que plus de mille ans1 après la première par le glaive de Mahomet II.
1 1047 ans. ↩
Mais, ce qui fut favorable à la durée du pouvoir temporel tel que le créa Constantin, devint contraire au pouvoir spirituel dont il se déclara le protecteur. Fixés dans l'Occident, sous l'influence de la gravité latine et du bon sens des races germaniques, les empereurs ne seroient point entrés dans les subtilités de l'esprit grec : moins d'hérésies auroient ensanglanté le monde et l'Eglise. Constantinople naquit chétienne; elle n'eut point, comme Rome, à renier un ancien culte, mais elle défigura l'autel que Constantin lui avoit donné.
Études
OU
Discours historiques. minerie el L di2co0b2 h1210bió0e2
OU
DISCOURS HISTORIQUES SUR LA CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN, LA NAISSANCE ET LES PROGRÈS DU CHRISTIANISME, ET L'INVASION DES BARBARES;
SUIVIS D'UNE ANALYSE RAISONNÉE DE L'HISTOIRE DE FRANCE. DE CHATEAUBRIAND. RUE DE L'ÉPERON, N°. 6. DISCOURS HISTORIQUES.