Étude première
Première partie. de Jules césar a Dèce ou decius (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ses armes furent plus heureuses dans la Grande-Bretagne : Agricola battit les Calédoniens, et sa flotte tourna l'ile au septentrion.
Un coup funeste fut porté à l'empire, par l'augmentation de la paie des soldats : leur influence, déjà trop considérable, s'accrut ; le gouvernement dégénéra en république militaire : il faut toujours que la liberté, d'elle-même impérissable, se retrouve quelque part.
Domitien persécuta les philosophes1 que l'on confondoit avec les chrétiens : ils se retirèrent à l'extrémité des Gaules, dans les déserts de Libye et chez les Scythes. Apollonius, interrogé par Domitien, montra du courage et une rude franchise.
1 Philosophia autem adèo perterrita est, ut, habitu mutato, alii in extremam Galliam aufugerent, alii in Libyæ Scythiæque déserta. ( Euseb., chron. an 9z ; Philost., vit Apol., lib. vII, cap. 4). ↩
On commença à voir de tous côtés la succession des évêques : à Alexandrie Abilius succéda à saint Mare; à Rome, saint Évariste à saint Clet, Alexandre Ier. ou Sixte Ier. à saint Évariste. Vers la fin de son règne, Domitien se jeta sur les fidèles. L'apôtre saint Jean, relégué dans l'ile de Patmos, eut sa vision. Flavius Clément, consul et cousin germain de l'empereur qui destinoit les deux enfans de Clément à l'empire, avoit embrassé la foi, et fut décapité. L'Evangile faisoit des progrès dans les hauts rangs de la société.
Domitien assassiné, Nerva ne parut après lui FrANSE eXAN- que pour abolir le crime de lèse-majesté2, punir les délateurs, et appeler Trajan à la pourpre : trois bienfaits qui lui ont mérité la reconnaissance des hommes.
2 Claude avoit tenté cette abolition. ↩
Sous le règne de Trajan l'empire s'éleva à son plus haut point de prospérité et de puissance. Cet admirable prince n'eut que la foiblesse des grands cœurs: il aima trop la gloire. Vainqueur de Décibale, il réduisit la Dacie en province. Cette conquête, qui fut un sujet de triomphe, devoit être un sujet de deuil, car elle détruisit le dernier peuple qui séparoit les Goths des Romains. Trajan porta la guerre en Orient, donna un roi aux Parthes, prit Suze et Ctésiphon, soumit l'Arménie, la Mésopotamie et l'Assyrie, descendit au golfe Persique, vit l mer des Indes, se saisit d'un port sur les côtes de l'Arabie; après tout cela, il mourut, et son successeur, soit sagesse, soit jalousie, abandonna ses conquêtes.
Il faut placer à la dernière année du premier siècle de l'ère chrétienne, la mort de saint Jean à Ephèse; il ne se nommoit plus lui-même dans ses dernières lettres que le vieillard ou le prêtre, au mot grec presbyteros. « Mes » enfans, aimez-vous les uns les autres. › Telles étoient ses seules instructions. Il avoit assisté à la passion soixante-six ans auparavant. Saint Jude, saint Barnabé, saint Ignace, saint Polycarpe se faisoient connoître par leurs doctrines. Les successions des évêques étoient toujours plus abondantes et plus connues : Ignace et Héron à
Antioche, Cerdon et Primin Alexandrie. Après le pape Evariste vinrent Alexandre, Sixte et Télesphore, martyr.
Les chrétiens souffrirent sous Trajan, non précisément comme chrétiens, mais comme faisant partie de sociétés secrètes. Une lettre de Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, fixe l'époque où les chrétiens commencent à paraître dans l'histoire générale. « . . . On a proposé un libelle1 sans nom d'auteur contenant les noms de plusieurs qui nient d'être chrétiens, ou de l'avoir été. Quand j'ai vu qu'ils invoquoient les dieux avec moi, et offroient de l'encens et du vin à votre image, que j'avois exprès fait apporter avec les statues des dieux, et de plus qu'ils maudissoient le Christ, j'ai cru devoir les renvoyer; car on dit qu'il est impossible de contraindre à rien de tout cela ceux qui sont véritablement chrétiens. ... . . Voici à quoi ils disoient que se réduisoit leur faute ou leur erreur : qu'ils avoient accoutumé de s'assembler un jour avant le soleil levé, et de dire ensemble, deux chœurs, un cantique en l'honneur du Christ comme d'un dieu; qu'ils s'obligeoient par serment, non a un crime, mais à ne commettre ni larcin, ni vol, ni adultère, ne point manquer à leur parole et ne point dénier un dépôt ; qu'ensuite ils se retiroient; puis se rassembloient pour prendre un repas, mais ordinaire et innocent, encore avoient-ils cessé de le faire depuis mon ordonnance, par laquelle, suivant vos ordres, j'avois défendu les assemblées. . . .
1 Pour ne pas refaire moi-même ce qui est tres-bien . fait, j'emprunte la traduction de Fleury, d'un style plus naturel et plus franc que l'élégante traduction de Sacy • ↩
» La chose m'a paru digne de consultation, principalement à cause du nombre des accusés; car on met en péril plusieurs personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition. Cette superstition a infecté non-seulement les villes, mais les bourgades et la campagne, et il semble que l'on peut l'arrêter et la guérir. Du moins il est constant que l'on a recommencé à fréquenter les temples presque abandonnés, à célébrer les sacrifices solennels après une grande interruption, et que l'on vend partout des victimes, au lieu que peu de gens en achetoient. D'où on peut aisément juger la grande quantité de ceux qui se corrigeront, si on donne lieu au repentir. »
L'univers chrétien a depuis long-temps démenti les espérances de Pline. Mais quels rapides et étonnants progrès ! Les temples abandonnés ! on ne trouve déjà plus à vendre les victimes! et l'évangéliste saint Jean venoit à peine de mourir !
Trajan, dans sa réponse au gouverneur, dit qu'on ne doit pas chercher les chrétiens; mais que, s'ils sont dénoncés et convaincus , il les faut punir : quant aux libelles sans nom d'auteur, ils ne peuvent fournir matière à accusation ; les poursuivre seroit d'un très-mauvais exemple, et indigne du siècle de Trajan1.
1 Eus. II, c. 33. Pline, lib. x ep. 97, 98. Tertullien a tres-bien fait remarquer ce qu'il y avoit de contradictoire et d'injuste dans le raisonnement et la décision de Trajan, ↩
L'histoire offre peu de documents plus mémorables que cette correspondance d'un des derniers écrivains classiques de Rome et d'un des plus grands princes qui aient honoré l'empire, touchant l'état des premiers chrétiens.
ADRIEN , Adrien, maintint la paix en l'achetant des ALEXANDRE Jer., Barbares, peut-être parce que son prédécesseur avoit trouvé plus honorable et plus sûr d'employer le même argent à leur faire la guerre. Naturellement envieux des succès, il ne pardonna pas plus à Apollodore, l'architecte, qu'à Trajan l'empereur. Voyageur couronné, grand administrateur, ami des arts dont il renouvela le génie, il visita les lieux célèbres de son empire : l'histoire a remarqué qu'il évita de passer à Italica, son obscure patrie. Il persécuta ses amis, quitta le monde en plaisantant sur son ame1, et laissant aux Romains, dignes du présent, un dieu de plus, Antinous.
1 Animula vagula, blandula, etc. ↩
Ce prince avoit fait une divinité et pensa lui-même être rejeté de l'Olympe : ce fut avec peine qu'Antonin obtint pour lui cette apothéose, par qui les maîtres du monde prolongeoient l'illusion de leur puissance.
Les hérésies se multiplioient : Saturnin, Basilide, Carpocras, les Gnostiques avoient paru. La calomnie croissoit contre les chrétiens; ils occupoient fortement le gouvernement et l'opinion publique. Le peuple les accusoit de sacrifier un enfant, d'en boire le sang, d'en manger la chair, de faire, dans leurs assemblées secrètes, éteindre les flambeaux par des chiens, et de s'unir dans l'ombre au hasard comme des bêtes.
Les philosophes, de leur côté, attaquoient le judaïsme et le christianisme, regardant le premier comme la source du second. Alors les fidèles commencèrent à écrire et à se défendre : Quadrat, évêque d'Athènes, présenta son apologie à Adrien, et Aristide, autre Athénien, publia une autre apologie. Adrien fit suspendre la persécution. Eusèbe nous a conservé la lettre qu'il écrivit à Minutius Fondatus, proconsul d'Asie1 « Si quelqu'un accuse les i chrétiens, disoit-il, et prouve qu'ils font quelque chose contre les lois, jugez-les selon la faute; s'ils sont calomniés, punissez le calomniateur. »
1 Eus., IV, Hist. , cap. 8 et 9. ↩
Adrien établit des colons à Jérusalem, et bâtit parmi ses débris une ville nommée Elea Capitolina. Des Juifs, assemblés dans cette cité nouvelle, se révoltèrent encore et furent exterminés. La Judée se changea en solitude; on défendit aux Israëlites dispersés d'entrer à Jérusalem, ni même de la regarder de loin, tant étoit insurmontable leur amour pour Sion ! Une idole de Jupiter fut placée au saint-sépulchre, une Vénus de marbre élevée sur le Calvaire, un bois planté à Bethléem : la consécration à Adonis de la crèche où Jésus était né, profana ces lieux d'innocence2.
2 Ab Adriani temporibus usque ad imperium Constantini, per annos circiter centum octoginta, in loco resurrectionis simulacrum Jovis in crucis rupe, statua ex marmore Veneris à gentibus posita colebatur, existimantibus persecutionis auctoribus quia tollerent nobis fidem resurrectionis et crucis, si loca sancta per idola polluissent... Bethleem nunc nostram lucus inumbrabat Thamus, id est Adonidis, et in specu ubi quondam Christus parvulus vagiit, Veneris amasius plangebatur. ( Hier. ad Paulinum , p. 102. Bâle 1537. ) ↩
L'hérésie de Valentin, le martyre de Saint-Symphorose et de ses sept fils à tibur pour la dédicace des jardins et des palais d'Adrien, terminèrent à l'égard des chrétiens le règne de cet empereur.
Antonin fut de tous les empereurs le plus aimé et le plus respecté des peuples voisins de HOIx, PIR. ler. l'empire. Grand justicier, il eut avec Numa - papes.
quelques traits de ressemblance; son caractère de piété le rendit plus propre au gouvernement que ne l'avoient été les Titus et les Trajan : la science des lois est liée à celle de la religion.
Sous Antonin, les deux hérésiarques Marcion et Apelles parurent ; Justin, philosophe chrétien, publia sa première apologie adressée à l'empereur, au sénat et au peuple romain. Il parla des mystères sans déguisement. Sainte Félicité confessa le Christ avec ses fils.
Marc-Aurèle, aimoit la paix par caractère et ICET, SOTÈRE, philosophie, et il eut à soutenir de nombreuses guerres avec les Barbares. Les Quades, qui se e J.-C. 162-181.
perdirent dans la ligue des Franks, menacèrent l'Italie d'une irruption; les Marcomans, ou plutôt une confédération des peuples germains refoulés par les Goths, et d'autres peuples qui pesoient sur eux, cherchèrent des établissements dans l'empire. Ils avoient profité du moment où les légions romaines étoient occupées à défendre l'Orient contre les Parthes : la grande invasion approchoit, et le monde commençoit à s'agiter. Marc-Aurèle ayant associé à l'empire son frère adoptif, Marcus Verrus, repoussa avec lui les agresseurs : les Marcomans et les Quades furent vaincus. A la suite de ces guerres, cent mille prisonniers furent rendus aux Romains, et des colonies de Barbares formées dans la Dacie, la Pannonie, les deux Germanies, et jusqu'à Ravenne en Italie. Celles-ci se soulevèrent, et apprirent aux Romains ce qu'ils auroient à craindre de pareils laboureurs. Cent mille prisonniers rendus supposent déjà chez les nations septentrionales une puissance et une régularité de gouvernement auxquelles on n'a pas fait assez d'attention.
Les arts et les lettres brillèrent d'un dernier éclat sous les règnes de Trajan, d'Adrien, d'Antonin et de Marc- Aurèle : c'est le second siècle de la littérature latine dans laquelle il faut comprendre ce que fournit le génie expirant de la Grèce soumise aux Romains; alors parurent Tacite, les deux Pline, Suétone, Florus, Gallien, Sextus Empiricus, Plutarque, Ptolémée, Arien, Pausanias, Appien, Marc-Aurèle et Épictète, l'un empereur, l'autre esclave, et enfin Lucien, qui se rit des philosophes et des dieux.
Marc-Aurèle mourut sans avoir pu terminer complétement la guerre des Barbares et après avoir été obligé d'étouffer la révolte des colonies militaires. Il laissa l'empire à Commode, son fils : faute de la nature, que la philosophie auroit dû prévenir.
• Si les Romains furent long-temps redevables du succès de leurs armes à la discipline, à l'organisation des légions, à la supériorité de l'art militaire, ils le durent encore à cette nécessité où se trouvoit le légionnaire de combattre dans tous les climats, de se nourrir de tous les aliments, de s'endurcir par de longues et pénibles marches. Les peuples de l'Europe moderne (la nation françoise exceptée, pendant les dernières conquêtes de sa dernière révolution) les peuples de l'Europe moderne divisés en petits états, ont presque toujours combattu contre leurs voisins, ou sur le sol paternel è peu de distance de leurs foyers. Mais l'empire romain renfermoit dans son sein le monde connu ; ses soldats passoient des rivages du Danube et du Rhin à ceux de l'Euphrate et du Nil, des montagnes de la Calédonie, de l'Helvétie et de la Cantabrie à la chaîne du Caucase, du Taurus et de l'Atlas, des mers de la Grèce aux sables de l'Arabie et aux campagnes des Numides. On entreprend aujourd'hui de longs et périlleux voyages dans les pays que les légions parcouroient pour changer de garnison : ces entreprises d'outre-mer qui rendirent les croisades si célèbres n'étoient pour les Romains que le mouvement d'un corps de troupes qui, parti de la Batavie, alloit relever un poste à Jérusalem. Le général qui se transportoit sur des terrains si divers, qui, forcé d'employer les ressources du lieu, se servoit du chameau et de l'éléphant sous le palmier, du mulet et du cheval sous le chêne, accroissoit son expérience et son génie avec le vol de ses aigles.
Le monde romain n'offroit point un aspect uniforme ; les peuples subjugués avoient conservé leurs mœurs, leurs coutumes, leurs langues, leurs dieux indigènes, leurs lois locales : au dehors on ne s'apercevoit de la domination étrangère que par les voies militaires, les camps fortifiés, les aqueducs, les ponts, les amphithéâtres, les arcs de triomphe, les inscriptions latines gravées aux monuments des républiques et des royaumes incorporés à l'empire ; au dedans l'administration civile, fiscale et militaire, les préfets et les proconsuls, les municipalités et les sénats, la loi générale qui dominoit les justices particulières, annonçoient un commun maître. Les Romains n'avoient imposé à la terre domptée que leurs armes, leur code, et leurs jeux.
Marc - Aurèle, stoïcien, n'aimoit pas les disciples de la croix, par une sorte de rivalité de secte : « Il faut être toujours prêt à mourir, dit-il dans une de ses maximes, en vertu d'un jugement qui nous soit propre, non au gré d'une pure obstination comme les chrétiens. » Il y eut plusieurs martyrs sous son règne : Polycarpe à Smyrne, Justin à Rome après avoir publié sa seconde apologie, les confesseurs de Vienne et de Lyon, à la tête desquels brilla Pothin, vieillard plus que nonogénaire, remplacé dans la chaire de Lyon par Irénée.
A cette époque les apologistes, tels qu'Athénagore, changèrent de langage, et d'accusés devinrent accusateurs : en défendant le culte du vrai Dieu, ils attaquèrent celui des idoles. D'une autre part, les magistrats ne furent par les seuls promoteurs des persécutions ; les peuples les demandèrent : le soulèvement des masses à Vienne, à Lyon, à Autun, multiplia les victimes dans les Gaules1; ce qui prouve que les chrétiens n'étoient plus une petite secte bornée quelques initiés, mais des hommes nombreux qui menaçoient l'ancien ordre social, qui armoient contre eux les vieux intérêts et les antiques préjugés. La Légion Fulminante étoit en partie composée de disciples de la nouvelle religion ; elle fut la cause d'une victoire remportée en 174 sur les Sarmates, les Quades et les Marcomans ; victoire retracée dans les bas - reliefs de la colonne antonine : selon Eusèbe, Marc-Aurèle reconnut devoir son succès aux prières des soldats du Christ1.
1 (Epistolarum verba eorum citabo :) Servi J.-Christi, qui Viennam et Lugdunum Galliæ incolunt , fratribus in Asia et Phrygià... pax, gloria à Deo pâtre... Magnitudinem afflictionis qui hoc loco ingravescit, ingens Gentilium odium, contra sanctos incitatum... neque exprimi, neque comprehendi possunt... Ac primum cruciamenta quæ contertim erant, et tanquam cumulo à multitudine in illos coacervata.... Vociferationes, plagas, violentes tractus, dilacerationes, lapidum projectiones , carceres, et quidquid denique ab agresti et furiosâ multitudine contra nos , velut contra hostes et inimicos, fieri solet. ( Euseb. , Hist. eccl., lib. 1V, cap. 1, p. 102. ) ↩
1 Eadem historia apud Gentiles scriptores, qui longè à nostrâ religione dissentiunt... Nostrorum etiam Apollinarius qui affirmat legionem, cujus precibus miraculum edebatur, latino sermone fulmineam, usque ab illo tempore appellatam : illudque nomen rei eventum scitè exprimens, ab Aurelio Cæsare ei tributum. (Euseb., Hist. eccl., lib. v, pag. 93.) ↩
L'Evangile avoit fait de tels progrès que Méliton, évêque de Sardis en Asie, disoit à Marc-Aurèle, dans une requête : « On persécute à présent les serviteurs de Dieu..... Notre philosophie étoit répandue auparavant chez les Barbares; vos peuples, sous le règne d'Auguste, en reçurent la lumière, et elle porta bonheur à votre empire2. s
2 Multo magis te obsecramus, ne tam aperto latrocinio nos spoliari permittas... Divina quam excolimus religio anteà inter Barbaros insigniter viguit : quæ cum apud gentes tuas, praeclaro et eximio Augusti regno... floreret, ipsi imperio quo potiris, cumprimis fausto ac felici præsidio fuit. (Euseb., Hist. eccl., lib. v, cap. 25, p. 108 et 109.) ↩
Un roi des Bretons, tributaire des Romains, écrivit, l'an 170, au pape Eleuthère , successeur de Soter, pour lui demander des missionnaires : ceux-ci portèrent la foi aux peuplades britanniques, comme le moine Augustin, envoyé par Grégoire le Grand, prêcha depuis l'Evangile aux Saxons vainqueurs des Bretons.
Marc-Aurèle avoit toutefois trop de modération, pour s'abandonner entièrement à l'esprit de haine dont étoient animées les écoles philosophiques : il écrivit la dixième année de son règne, à la communauté du peuple de l'Asie-Mineure assemblée à Ephèse, une lettre de tolérance. Il alla même plus loin que ses devanciers, car il disoit : « Si un chrétien est attaqué comme chrétien, que l'accusé soit renvoyé absous, quand même il seroit convaincu d'être chrétien, et que l'accusateur soit poursuivi1. » Mais il étoit difficile à la loi de lutter contre la superstition et la philosophie entrées dans une alliance contre nature pour détruire un ennemi commun.
1 Chron. Alex., Euseb. ; hist., IV, c. 13. ↩
Les Marcionistes, les Montanistes, les Marcosiens jetèrent une nouvelle confusion dans la foi.
Avec Marc-Aurèle finit l'ère du bonheur des Romains sous l'autorité impériale, et recommencent des temps effroyables d'où l'on ne sort plus que par la transformation de la société. Un seul fait de cette histoire la peindra. Commode et ses successeurs jusqu'à Constantin périrent presque tous de mort violente. Quand Marc-Aurèle eut disparu, les Romains se replongèrent d'une telle ardeur dans l'abjection, qu'on les eût pris pour des hommes rendus nouvellement à la liberté : ils n'étoient affranchis que des vertus de leurs derniers maîtres.
Deux effets de la puissance absolue sur le cœur humain sont à remarquer.
Il ne vint pas même à la pensée des bons princes qui gouvernèrent le monde romain, de douter de la légalité de leur pouvoir et de restituer au peuple des droits usurpés sur lui.
La même puissance absolue altéra la raison des mauvais princes ; les Néron, les Caligula, les Domitien, les Commode furent de véritables insensés : afin de ne pas trop épouvanter le terre, le ciel donna la folie à leurs crimes comme une sorte d'innocence.
Commode, rencontrant un homme d'une cor- COMMODE ,
emp.
pulence extraordinaire, le coupa en deux pour prouver sa force et jouir du plaisir de voir se ré- De.J.C. 181-199. pandre les entrailles de la victime1. Il se disoit Hercule; il voulut que Rome changeât de nom et prit le sien ; de honteuses médailles ont perpétué le souvenir de ce caprice. Commode périt par l'indiscrétion d'un enfant, par le poison que lui donna une de ses concubines, et par la main d'un athlète qui acheva en l'étranglant ce que le poison avoit commencé1.
1 Obtunsi oneris pinguem hominem medio ventre dissecuit ut ejus intestina subitò funderentur. ( Hist., Aug., pag. 128.) ↩
1 Erat autem Commode pusio quidam... sumpto in manus, qui supra lectulum jacebat, libelle, foras processit... incidi in Marciam... quæ libellum pueri manu aufert... Agnitâ Commodi manu... ubi se primam peti intellexit ... electum accersit... placitum rem veneno agi... cum evomisset ... veriti illi... Narcisso cuidam, audaci strenuoque adolescenti , persuaserunt ut Commodum in cubiculo strangularet. ( Herodian., Vit. Commod., lib. 1, pag. 91-92.) ↩
Sous le règne de Commode paroît une nouvelle race de destructeurs, les Sarrazins, si funestes à l'empire d'Orient.
Pertinax succède à Commode ; il se montra digne du pouvoir : son ambition étoit de celles
Victor
pape. qu'inspire la conscience des talents qu'on a, et non l'envie des talents qu'on ne peut atteindre. Le nouvel empereur fit redemander à des Barbares le tribut qu'on leur accordoit, et ils le rendirent: démarche vigoureuse; mais les devanciers de Pertinax, en immolant à leur foiblesse ou à leurs vices la dignité et l'indépendance romaines, avoient fait un mal irréparable. Pouvoit-on racheter l'honneur d'un état qui alloit être vendu à la criée ?
Pertinax étoit un soldat rigide ; les prétoriens le massacrèrent. L'empire est proposé au plus offrant : il se trouva deux fripiers de tyrannie pour se disputer les haillons de Tibère. Didius Julianus l'emporte sur son compétiteur, par une surenchère de douze cents drachmes1. Les prétoriens livrent la marchandise de cent vingt millions d'hommes à Didius. Celui-ci ne put fournir le prix de l'adjudication2, et il fut menacé d'être exécuté pour dettes. Jadis le sénat avoit proclamé la vente d'un morceau du territoire de la république : c'étoit celle du champ où campoit Annibal.
1 Sed simul ad superiora vicena sestertia, altera quina adjecisset, camque summam magno edito clamore in manibus ostendisset. (Dion., Hist. r'om., lib. LXXIII, pag. 835.) Sanè cum vicena quina millia militibus promisisset, tricena dedit. (Hist. Aug., pag. 61.) Prætereà militibus singulis, plus multò argenti daturum quam petere auderent, aut accepturos speraverant, neque in dando moram futuram. (Herodian. , ib. II, p. 130 et 131.) ↩
2 Sed spes militum fefellerat, nec implere fidem promissorum poterat. (Herod., lib. II, pag. 134. ) ↩
Le sénat de Didius fut pourtant honteux; il eut peur surtout quand il apprit le soulèvement des légions; elles avoient élu trois empereurs. On se hâta de réparer une bassesse par une cruauté : au bout de soixante-six jours Didius déposé fut condamné à mort : « Quel crime ai-je commis1? » disoit-il en pleurant. Le malheureux n'avoit pas eu le temps d'apprendre la tyrannie; il ignoroit qu'avoir acheté l'empire, et n'avoir ôté la vie e personne, étoit une contradiction qui rendoit son règne impossible : homme commun, il étoit au-dessous de son crime.
1 Is imbellem miserumque senem.... inter fodissimas complorationes trucidavit. ( Herod., lib. II, p. 170.) Nihilque dixit percussoribus, nisi : Quid ergo peccavi? Quem interfeci ? (Dion., lib. Lxxiv, pag. 839.) Missi tamen à senatu quorum cura per militem gregarium in palatio idem Julianus occisus est, fidem Cæsaris implorans, hoc est Severi. (Hist. Aug., pag ↩
On ne sait pourquoi Rome rougit de l'élévation de Didius Julianus, si ce n'est par un de ces mouvements de dignité naturelle qui revient quelquefois au milieu de l'abjection. Denys, à Corinthe, disoit à ceux qui l'insultoient : « J'ai pourtant été roi. » Un peuple dégénéré qui ne songeoit jamais à se passer de maîtres quand il avoit le pouvoir de s'en donner un, appela à l'empire Percennius Niger, commandant en Orient; mais Septime Sévère avoit été choisi par les légions d'Illyrie, et Clodius Albinus, par les légions britanniques. Alors recommencèrent les guerres civiles : Sévère, demeuré vainqueur de Niger, en trois combats en Asie, fut également heureux contre Albinus à la bataille de Lyon1. Sous prétexte de punir les partisans de ce dernier, il fit mourir un grand nombre de sénateurs. Les fortunes des familles sénatoriales étoient énormes ; on ne les pouvoit atteindre avec l'impôt mal entendu : le crime de lèse - majesté fut inventé comme une loi de finances; il entraînoit la confiscation des biens. On voit des princes, en parvenant à l'Empire, annoncer qu'ils ne feront mourir aucun sénateur: c'étoit déclarer qu'ils ne lèveroient aucune nouvelle taxe.
1 Dion., lib. LXXIV ; Herod., lib. VII; Spart., Hist., pag. 33. ↩
Sévère étoit né à Leptis sur la côte d'Afrique: SEPTINE SÉVÈRE, il se trouva que le chef des Romains parloit la VICTOR 1er., langue d'Annibal. Il avoit la cruauté et la foi
papes.
punique, et ne manquoit pas toutefois d'une De J.-C. 193-212. certaine grandeur. A l'imitation de Vitellius, il cassa d'abord les gardes prétoriennes; ensuite il les rétablit et les augmenta, en les composant des plus braves soldats des légions d'Illyrie : jusqu'alors on n'avoit admis dans ce corps que des hommes tirés de l'Italie, de l'Espagne et de la Norique, provinces depuis long-temps réunies à l'empire. Les Barbares approchoient de plus en plus du trône; nous les verrons s'élever au rang de favoris et de ministres, pour devenir empereurs
Sévère força les sénateurs à mettre Commode au rang des dieux : « il leur convient bien, disoit-il, d'être difficiles! valent-ils mieux que ce tyran? » Il importoit à Sévère de ne pas laisser dégrader Commode, puisqu'il vouloit livrer le monde à Caracalla. Les empereurs cherchoient par le biais de l'association, et par les titres d'auguste et de césar, à rendre la pourpre héréditaire; mais deux corps, l'armée et le sénat, leur opposoient des obstacles : dans l'un de ces corps étoit le fait, dans l'autre le droit; et le fait et le droit, qui souvent se combattent, s'entendoient pour jouir de ce qu'ils s'étoient approprié en dépouillant le peuple romain.
Après avoir triomphé des Parthes, Sévère, sur la fin de sa vie, passa dans la Grande-Bretagne, battit les Calédodiens et éleva, pour les contenir, la muraille qui porte son nom; c'est l'époque de la fiction de Fingal.
L'empereur avoit épousé Julie Domna, née à Emèse en Syrie, femme de beauté, de grâce, d'instruction et de courage : il en eut deux fils, Caracalla et Géta, qui furent ennemis dès l'enfance. Caracalla, pressé de régner, se voulut débarrasser de son père, lorsque celui-ci étoit engagé dans la guerre de la Calédonie. Sévère, rentré dans sa tente, se couche, met une épée à côté de lui et fait appeler son fils. « Si tu veux me tuer, lui dit-il, prends cette épée, ou ordonne à Papinien ici présent de m'égorger ; il t'obéira car je te fais empereur1. »
1 Si me cupis, inquit Severus, interficere : hic me interfice. Quod si id récusas aut times tuâ manu facere, adest tibi Papinianus præfectus, cui jubere potes ut me interficiat : nam is tibi quidquid præceperis, propter eà quod sis imperator, efficiet. (Dion., Hist. rom., lib. LXXVI, pag. 868.) ↩
Peu de temps après , Sévère malade à Yorck, et sentant sa fin venir, dit: « J'ai été tout, et rien » ne vaut2. » L'officier de garde s'étant approché de sa couche, il lui donna pour mot d'ordre : « Travaillons3 , » et il tomba dans le repos éternel.
2 Omnia fui, et nihil expedit. (Aurel. Vict. ) ↩
3 Laboremus. (Hist. Aug., pag. 364.) ↩
Les règnes de Commode, de Pertinax, de Julianus et de Sévère virent éclater l'éloquence des premiers pères de l'Eglise : parmi les pères grecs, on trouve saint Clément d'Alexandrie (le Maître et les Stromates sont des ouvrages remplis de faits curieux ); parmi les pères latins, Tertullien est le Bossuet africain. Saint Irénée, bien qu'il écrivît en grec, déclare dans son traité contre les hérésies qu'habitant parmi les Celtes, obligé de parler et d'entendre une langue barbare, on ne doit point lui demander l'agrément et l'artifice du style. Il nous apprend que l'Évangile étoit déjà répandu par tout le monde ; il cite les églises de Germanie, de Gaule, d'Espagne, d'Orient, d'Égypte, de Libye, éclairées, dit-il, de la même foi comme du même soleil1. Il nomme les douze évêques qui se succédèrent à Rome depuis Pierre jusqu'à Éleuthère. Il affirme qu'il avoit connu lui - même Polycarpe établi évêque de Smyrne par les apôtres, lequel Polycarpe avoit conversé avec plusieurs disciples qui avoient vu J.-C.2. C'est un des témoignages les plus formels de la tradition.
1 Etenim ecclesia... per universum orbem usque ad extremos terra fines dispersa... Ac neque hæ que in Germaniis sitæ sunt ecclesiæ, aliter credunt aut aliter tradunt, nec quæ in Hispaniis aut Galliis aut in Oriente, aut in Ægypto, aut in Africâ, aut in Mediterraneis orbis regioniobus sedem habent. Verùm ut sol hic à Deo conditus, in universo mundo unus atque idem est. (St. Iræn., lib. 1, cap. 10, contra hæreses, pag. 49.) ↩
2 Et Polycarpus autem, non solum ab apostolis edoc - tus et conversatus cum multis, ex iis qui Dominum nostrum viderunt; sed etiam ab apostolis in Asia, etc. (St. Irænei, contra hæreses, lib. un, cap. 3, n°. 4.) ↩
En ce temps-là Pantenus, chef de l'école chrétienne d'Alexandrie, prêcha la foi aux nations orientales: il pénétra dans les Indes ; il y trouva des chrétiens en possession de l'Evangile de saint Mathieu, écrit en langue hébraïque, et que cette église tenoit de l'apôtre Barthélemy1.
1 Pantenus ille, quem ad Indos devexisse diximus, ubi (ut fertur) evangelium Matthæi quod antè ejus adventum ibi fuerat receptum, in manibus quorumdam qui in illis locis Christum profitebantur, reperit : quibus Bartholomæum unum ex apostolis prædicasse, illisque Mathæi evangelium, litteris hebraicis scriptum, reliquisse. (Euseb. Hist. Eccles., lib. v, pag. 95.) ↩