Étude sixième
Analyse raisonnée. DE (suite 4)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Une abbaye n'étoit autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur dépendance. Le Père Abbé étoit le maître; les Moines, comme les Affranchis de ce Maître, cultivoient les sciences , les lettres et les arts. Les yeux même n'étoient frappés d'aucune différence dans l'extérieur de l'abbaye et de ses habitants ; un monastère étoit une maison romaine pour l'architecture : le portique ou le cloître au milieu, avec les petites chambres au pourtour du cloître. Et, comme sous les derniers Césars il avoit été permis, et mème ordonné, aux particuliers de fortifier leurs demeures, un couvent enceint de murailles crénelées ressembloit a toutes les habitations un peu considérables. L'habillement des moines étoit celui de tout le monde: les Romains, depuis long-temps, avoient quitté le manteau et la toge; on avoit été obligé de porter une loi pour leur défendre de se vêtir à la gothique; les brayes des Gaulois et la robe longue des Perses étoient devenues d'un usage commun. Les religieux ne nous paroissent aujourd'hui si extraordinaires dans leur accoutrement, que parce qu'il date de l'époque de leur institution.
L'abbaye, pour le répéter, n'étoit donc qu'une maison romaine ; mais cette maison devint bien de main-morte par la loi ecclésiastique, et acquit par la loi féodale une sorte de souveraineté : elle eut sa justice, ses chevaliers et ses soldats ; petit état complet dans toutes ses parties et en même-temps ferme expérimentale, manufacture ( on y faisoit de la toile et des draps) et école.
On ne peut rien imaginer de plus favorable aux travaux de l'esprit et à l'indépendance individuelle, que la vie cénobitique. Une communauté religieuse représentoit une famille artificielle toujours dans sa virilité et qui n'avoit pas, comme la famille naturelle, à traverser l'imbécillité de l'enfance et de la vieillesse : elle ignoroit les temps de tutelle et de minorité, et tous les inconvéniens attachés à l'infirmité de la femme. Cette famille qui ne mouroit point, accroissoit ses biens sans les pouvoir perdre, et, dégagée des soins du monde, exerçoit sur lui un prodigieux empire. Aujourd'hui que la société n'a plus à souffrir de l'accaparement d'une propriété immobile, du célibat nuisible à la population, et de l'abus de la puissance monacale, elle juge avec impartialité des institutions qui furent sous plusieurs rapports utiles à l'espèce humaine à l'époque de leur formation.
Les couvents devinrent des espèces de forteresses où la civilisation se mit à l'abri sous la bannière de quelque saint : la culture de la haute intelligence s'y conserva avec la vérité philosophique qui renaquit de la vérité religieuse. La vérité politique, ou la liberté, trouva un interprète et un complice dans l'indépendance du moine qui recherchoit tout, disoit tout et ne craignoit rien. Ces grandes découvertes dont l'Europe se vante, n'auroient pu avoir lieu dans la société barbare, sans l'inviolabilité et le loisir du cloître, les livres et les langues de l'antiquité ne nous anroient point été transmis, et la chaîne qui lie le passé au présent, eût été brisée. L'astronomie, l'arithmétique, la géométrie, le droit civil, la physique et la médecine, l'étude des auteurs profanes, la grammaire et les humanités, tous les arts eurent une suite de maîtres non interrompue, depuis les premiers temps de Khlovigh jusqu'au siècle où les universités, elles-mêmes religieuses, firent sortir la science des monastères. Il suffira pour constater ce fait, de nommer Alcuin, Anghilbert, Eghinard, Téghan, Loup de Ferrières, Eric. d'Auxerre, Hincmar, Odon de Cluny, Gherbert, Abbon, Fulbert, ce qui nous conduit au règne de Robert, second roi de la troisième race. Alors naissent de nouveaux ordres religieux, et celui de Cluny n'eut plus le beau privilége d'être à peu près l'unique dépôt de l'instruction.
On sait tout ce qui avoit lieu relativement aux livres : tantôt les moines en multiplioient les exemplaires par zèle ou par ordre; tantôt ils en faisoient des copies par pénitence : on transcrivoit Tite-Live pendant le carême par esprit de mortification. Il est malheureusement vrai qu'on gratta des manuscrits pour substituer à un texte précieux, l'acte d'une donation ou quelque élucubration scolastique. On voit dans le catalogue de la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Riquier, an 831, des exemplaires de Cicéron, d'Homère et de Virgile. On trouve au dixième siècle, dans la bibliothèque de Rheims, les œuvres de Jules-César, de Tite-Live, de Virgile et de Lucain. Saint-Bénigne de Dijon possédoit un Horace. A Saint-Benoit sur Loire chaque écolier (ils étoient cinq mille ) donnoit à ses maîtres deux volumes pour honoraires; à Montierender on montroit, en 990, la rhétorique de Cicéron et deux Térence. Loup de Ferrières fit corriger un Pline mal transcrit ; il envoya à Rome des Suétone et des Quinte Curce. Dans l'abbaye de Fleury on avoit le traité de Cicéron de la République, qui n'a été retrouvé que de nos jours, encore non en entier. Je ne me souviens pas d'avoir vu mentionné dans les catalogues de ces anciennes bibliothèques de France, un seul Tacite.
La musique, la peinture, la gravure et surtout l'architecture ont des obligations infinies aux gens d'Église. Charlemagne montroit pour la musique le goût naturel que conserve encore aujourd'hui la race germanique : il avoit fait venir des chantres de Rome; il indiquoit lui-même dans sa chapelle avec le doigt ou avec une baguette, le tour du clerc qui devoit chanter; il marquoit la fin du motet par un son guttural qui devenoit le diapason de la phrase recommençante. Le moine de Saint-Gall raconte qu'un clerc, ignorant les règles établies et obligé de figurer dans un chœur, agitoit la tête circulairement et ouvroit une énorme bouche pour imiter les chantres qui l'environnoient. Charlemagne garda son sang-froid et fit donner à ce clerc de bonne volonté une livre d'argent pour sa peine.
Il y avoit des écoles de musique : les moines connoissoient l'orgue et les instruments à cordes et à vent. Les sequences de la messe étoient fameux au dixième siècle; on y poussoit le son à toute l'étendue de la voix ; ils produisoient des effets si extraordinaires qu'une femme en mourut de ravissement et de surprise. Les sequences, d'origine barbare, portoient le nom de Frigdora.
L'art de graver sur pierres précieuses, n'étoit pas perdu au huitième et au neuvième siècle : deux chanoines de Sens, Bernelin et Bernuin, construisirent une table d'or ornée de pierreries et d'inscriptions ; Heldric, abbé de Saint-Germain d'Auxerre, peignoit ; Tutilon, moine de Saint-Gall, exerçoit à Metz l'art de graveur et de sculpteur. L'architecture dite Lombarde se rattache à l'époque religieuse de Charlemagne : le moine de Gozze étoit un habile architecte du dixième siècle. Plus tard, l'architecture que nous appelons mal à propos gothique dut en majeure partie sa gloire, dansle douzième et letreizième siècle, à des clercs, des abbés, des moines et des hommes affiliés aux établissements ecclésiastiques. Hugues Libergier et Robert de Coucy, maître de Notre-Dame et de Saint-Nicaise de Rheims, avoient fourni les plans et dirigé la construction de l'église métropole de cette ville ainsi que de l'église de Saint-Nicaise, admirable édifice détruit par les Barbares du dix-huitième siècle. Aroun al Rascheld, ami et contemporain de Charlemagne, aimoit et protégeoit comme lui les sciences et les arts ; mais les lettres ont péri dans le moyen âge du mahométisme, et elles se sont rajeunies et renouvelées dans le moyen âge du christianisme.
Le corps du clergé étoit constitué de manière à favoriser le mouvement progresseur : la loi romaine qu'il opposoit aux coutumes absurdes et arbitraires, les affranchissements qu'il ne cessoit de commander, les immunités dont ses vassaux jouissoient, les excommunications locales dont il frappoit certains usages et certains tyrans, étoient en harmonie avec les besoins de la foule. Il est vrai qu'en ce faisant, les prêtres avoient pour objet principal l'augmentation de leur puissance, mais cette puissance étoit elle-même plébéienne; ces libertés, réclamées au nom des peuples, ne leur étoient pas incessamment données, mais elles répandoient dans la société des idées qui s'y devoient développer et tourner au profit de l'espèce humaine.
Le clergé régulier étoit encore plus démocratique que le clergé séculier. Les ordres mendiants avoient des relations de sympathie et de famille avec les classes inférieures; vous les trouvez partout à la tête des insurrections populaires : la croix à la main, ils menoient les bandes des pastoureaux dans les champs, comme les processions de la Ligue dans les murs de Paris. En chaire ils exaltoient les petits devant les grands et rabaissoient les grands devant les petits ; plus les siècles étoient superstitieux, plus il y avoit de cérémonies, plus le moine avoit d'occasions d'expliquer ces vérités de la nature déposées dans l'Evangile : il étoit impossible qu'à la longue, elles ne descendissent pas de l'ordre religieux dans l'ordre politique. La milice de saint François se multiplia, parce que le peuple s'y enrôla en foule; il troqua sa chaîne contre une corde, et reçut de celle-ci l'indépendance que celle-là lui ôtoit ; il put braver les puissants de la terre, aller avec un bâton, une barbe sale, des pieds crottés et nus, faire à ces terribles châtelains d'outrageantes leçons. Le maître, intérieurement indigné, étoit obligé de subir la réprimande de son homme de poeste transformé en ingénu par cela seul qu'il avoit changé de robe. Le capuchon affranchissoit plus vite encore que le heaume, et la liberté rentroit dans la société par des voies inattendues. A cette époque le Peuple se fit Prêtre, et c'est sous ce déguisement qu'il le faut chercher.
Enfin, on s'est élevé, avec raison, contre les richesses de l'Églisé qui possédoit la moitié des propriétés de la France; mais, pour rester dans la vérité historique, il eût été juste de remarquer que les deux tiers au moins de ces immenses richesses, étoient entre les mains de la partie plébéienne du clergé. J'insiste sur ce mot plébéien, parce qu'en développant tout ce qu'il renferme, on arrive à une nouvelle vue, et une vue très-exacte, d'un sujet jusqu'ici mal compris et mal représenté.
L'esprit d'égalité et de liberté de la république chrétienne avoit passé dans la monarchie de l'Eglise. Cette monarchie étoit élective et représentative; tous les chrétiens , même laïques, quel que fut leur rang, pouvoient arriver, en vertu de l'élection, à la première dignité. La papauté n'étoit qu'une souveraineté viagère; en certains cas même les conciles généraux pouvoient déposer le souverain, et en choisir un autre; il en étoit ainsi des évêques élus primitivement par la communauté diocésaine.
Il arriva donc que le suprême pontife étoit très-souvent un homme sorti de la dernière classe sociale; tribun-dictateur que le peuple envoyait pour mettre le pied sur le cou de ces rois et de ces nobles, oppresseurs de sa liberté : Grégoire VII qui réduisit en pratique la théorie de cette souveraineté, et qui exerça dans toute sa rigueur son mandat populaire, étoit un moine de néant; Boniface VIII, qui déclaroit les papes compétents à ravir et à donner les couronnes, étoit un obscur légiste; Sixte V, qui approuvait le régicide, avoit gardé les pourceaux. Aujourd'hui même, après tant de siècles, cet esprit d'égalité n'est point altéré : il est rare que le souverain pontife soit tiré des grandes familles italiennes : un prêtre parvient au cardinalat; son frère, petit marchand, illumine sa boutique à Rome, en réjouissance de l'élévation de son frère. Le pape futur né dans le sein de l'égalité, entroit dans le cloître où il retrouvoit une autre sorte d'égalité mêlée à la théorie et à la pratique de l'obéissance passive : il sortoit de cette école avec l'amour du nivellement et la soif de la domination.
Pour expliquer la puissance temporelle du saint-siége, on est allé chercher des raisons d'ignorance et de religion, qui sans doute contribuèrent à l'augmenter, mais qui n'en étoient pas l'unique source : les papes la tenoient cette puissance de la liberté républicaine; ils représentoient en Europe la vérité politique détruite presque partout; ils furent dans le monde gothique les défenseurs des franchises populaires. La querelle du sacerdoce et de l'empire, est la lutte des deux principes sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté : les Guelfes étoient les démocrates du temps, les Gibelins les aristocrates. Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant ; ces empereurs qui venoient à genoux implorer le pardon d'un pontife; ces royaumes mis en interdit ; ces églises fermées et une nation entière privée de culte par un mot magique; ces souverains frappés d'anathème, abandonnés non-seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de leurs proches; ces princes évités comme des lépreux, séparés de la race mortelle en attendant leur retranchement de l'éternelle race; les aliments dont ils avoient goûté, les objets qu'ils avoient touché passés à travers les flammes ainsi que choses souillées : tout cela n'étoit que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée à la religion, et par elle exercée.
La papauté marchoit alors à la tête de la civilisation et s'avançoit vers le but de la société générale. Et comment ces monarques sans sujets, sans armées, fugitifs même et persécutés lorsqu'ils lançoient leurs foudres; comment ces souverains trop souvent sans mœurs, quelques-uns couverts de crimes, quelques autres ne croyant pas au dieu qu'ils servoient ; comment auroient-ils pu détrôner les rois avec un moine, une parole, une idée, s'ils n'eussent été les chefs de l'opinion? Comment, dans toutes les régions du globe, les hommes chrétiens auroient-ils obéi à un prêtre dont le nom leur étoit à peine connu, si ce prêtre n'eût été la personnification de quelque vérité fondamentale? Aussi les papes ont-ils été maîtres de tout, tant qu'ils sont restés Guelfes ou démocrates; leur puissance s'est affoiblie , lorsqu'ils sont devenus Gibelins ou aristocrates. L'ambition des Médicis fut la cause de cette révolution : pour obtenir la thiare ils favorisèrent en Italie les armes impériales, et trahirent le parti populaire: dès ce moment l'autorité papale déclina, parce qu'elle avoit menti à sa propre nature, abandonné son principe de vie. Le génie des arts masqua d'abord aux yeux de la foule cette défaillance intérieure; mais les chefs-d'œuvre de Raphaël! et de Michel-Ange, qui s'effacent sur les murs du Vatican, n'ont point remplacé le pouvoir dont les papes se dépouillèrent en déchirant leur contrat primitif. C'est la même tendance à un faux pouvoir qui perdit la royauté sous Louis XIV : cette royauté, qui jusqu'au règne de Louis XIII s'étoit mélangée des libertés publiques, crut augmenter sa puissance en les étouffant, et elle se frappa au cœur. Les arts vinrent aussi embellir l'envahissement de nos franchises nationales : le Louvre du grand roi est encore debout comme le Vatican, mais par quels soldats a-t-il été pris et est-il gardé?
DE
L'histoire de France, depuis le règne de klovigh jusqu'a celui de Philippe vi, dit de Valois
Troisième race
Avec la troisième race finit l'histoire des Franks et commence l'histoire des François.
La monarchie de Hugues Capet subit quatre transformations principales :
Elle fut purement Féodale jusqu'au règne de Philippe le Bel.
A Philippe le Bel s'élève la monarchie des Trois états1 et du Parlement, qui dure jusqu'à Louis XII.
1. Appelés depuis états généraux. ↩
Louis XIV impose la monarchie Absolue que détruit la monarchie Constitutionnelle ou Représentative de Louis XVI.
Les faits de la monarchie purement Féodale sont : la formation même et le caractère de ce gouvernement, le mouvement insurrectionnel et l'affranchissement des Communes, la conquête de l'Angleterre par les Normands, les croisades extérieures et intérieures, et la querelle du sacerdoce et de l'empire.
La monarchie des Trois états et du Parlement, voit naître les lois générales civiles et politiques, l'administration et la petite propriété; elle voit les démêlés de Philippe le Bel avec le pape, la destruction de l'ordre des Templiers, l'avénement au trône de la double lignée des Valois, la longue rivalité de la France et de l'Angleterre avec tous ses événements et tous ses malheurs, la destruction de la première haute noblesse, le soulèvement des paysans et des bourgeois, les troubles des Trois états, l'établissement de l'impôt régulier et des troupe: soldées, la séparation du Parlement des conseils du roi par la création du conseil d'Etat, l'extinction des deux maisons de Bourgogne, la réunion successive des grands fiefs à la couronne, les guerres d'Italie, les changements dans les lois, les mœurs, la langue, les usages et les armes. Les lettres renaissent; les grandes découvertes s'accomplissent; Luther paraît ; les guerres de religion éclatent; les Bourbons arrivent à la couronne; la monarchie des États et la constitution aristocratique expirent sous Louis XIII. Le parlement en garde les traditions à travers la monarchie absolue.
La courte monarchie Absolue de Louis XIV se compose de la gloire de ce prince, de la honte de Louis XV et de l'intrusion des idées dans l'ordre social comme faits.
La monarchie Constitutionnelle ou Représentative a pour accidents le jugement de Louis XVI, le passage de la République à l'Empire, de l'Empire à la Restauration, et de la Restauration à la monarchie Républicaine, si ces deux mots se peuvent allier.
Je ne prétends pas établir ici des divisions tranchées, commençant tout juste à telle date, finissant tout juste à telle autre; les choses sont plus mêlées dans la société : les siècles s'élèvent lentement à l'abri des siècles; les mœurs nouvelles, au milieu des anciennes mœurs, sont comme les jeunes générations qui grandissent sous la protection des vieilles générations dont elles sont sorties. Ainsi Louis le Gros n'a point affranchi les Communes dans le sens absolu du mot ; il y avoit des Communes libres et des communes insurgées avant qu'il leur octroyât des chartes; mais c'est à partir de son règne que les affranchissements se multiplient tant par la couronne que par les seigneurs : ainsi Philippe le Bel n'a pas appelé le premier le Tiers-Etat aux délibérations publiques; avant lui plusieurs rois avoient convoqué des assemblées de notables, et particulièrement le roi saint Louis; mais depuis Philippe le Bel, en 1303, jusqu'à Louis XIII, en 1614, on trouve une série de convocations d'États, qui n'est guère interrompue que vers la fin du quatorzième siècle.
J'en dis autant des autres divisions que je n'adopte que comme une formule historique, propre à servir de layette ou de case aux faits et d'aide à la mémoire. Je sais tout aussi bien que personne, que la monarchie Féodale ne tombe pas quand la monarchie des États et du Parlement s'élève; loin de là, elle est à son apogée ; elle descend ensuite pendant tout le quatorzième siècle, et se vient abîmer sous Charles VII.
Hugues Capet
De 987 à 996.
Il faut dire de la royauté de Hugues Capet ce que j'ai dit de celle de Peppin : il n'y eut point usurpation parce qu'il y avoit élection; a légitimité étoit un dogme inconnu. Charles, duc de la Basse-Lorraine, fils de Louis d'Outre-Mer et oncle de Louis V, le dernier des Karlovingiens , fut un prétendant que repoussa la majorité des suffrages : voilà tout. Il prit les armes, s'empara de la ville de Laon, mais l'évêque de cette ville la livra à Hugues Capet (2 avril 991). Charles, mort en prison, laissa deux fils qui ne régnèrent point et auxquels on ne pensa plus.
Mais dans la personne de Hugues Capet s'opère une révolution importante; la monarchie élective devient héréditaire; en voici la cause immédiate qu'aucun historien, du moins que je sache, n'a encore remarquée : le sacre usurpa le droit d'élection.
Les six premiers roi de la troisième race firent sacrer leurs fils aînés de leur vivant. Cette élection religieuse remplaça l'élection politique, affermit le droit de primogéniture et fixa la couronne dans la maison de Hugues Capet. Philippe Auguste se crut assez puissant pour n'avoir pas besoin durant sa vie de présenter au sacre son fils Louis VIII; mais Louis VIII, près de mourir, s'alarma, parce qu'il laissoit en bas âge son fils Louis IX qui n'étoit pas sacré : il lui fit prêter serment par les seigneurs et les évêques; non content de cela, il écrivit une lettre a ses sujets, les invitant à reconnoître pour roi son fils aîné. L'ant de précautions font voir que 239 ans n'avoient pas suffi à la confirmation de l'hérédité absolue, et de l'ordre de primogéniture dans la monarchie capétienne. Le souvenir même du droit d'élection se perpétuoit dans une formule du sacre : on demandoit au peuple présent, s'il consentoit à recevoir le nouveau souverain.
Lorsque la couronne échut en ligne collatérale aux descendants de Hugues Capet, rien ne parut moins certain que l'existence de la loi salique, laquelle loi contestée mettoit pareillement en doute l'hérédité. Ces questions s'agitèrent vivement sous Philippe le Long, Charles le Bei et Philippe de Valois. Sous Charles VI une fille hérita de la couronne. En 1576 une ordonnance décida que les princes du sang précéderoient tous les pairs et qu'ils se placeroient selon leur proximité au trône ; à ce propos Cristophe de Thou dit à Henri III que, depuis le règne de Philippe de Valois, il ne s'étoit fait chose aussi utile à la conservation de la loi salique: certes il falloit que le doute fût bien enraciné dans les esprits, pour qu'un magistrat, à la fin du seizième siècle, vît une loi politique dans un règlement de préséance. Catherine de Médicis songea à faire passer le sceptre à sa fille. Les états de la ligue parlèrent de mettre l'Infante d'Espagne sur le trône de France. Enfin, sous la régence du duc d'Orléans, pendant la minorité de Louis X V, il fut déclaré que, la famille royale venant à s'éteindre, les François seroient libres de se choisir un chef : n'étoit-ce pas reconnaître leur droit primitif?
L'hérédité mâle, constituée dans la famille royale, devint à la fois le germe destructeur de la féodalité et le principe générateur de la monarchie absolue. L'aristocratie subsista dans l'empire d'Allemagne et se détruisit dans le royaume de France parce que la dignité impériale demeura élective et que la couronne françoise devint héréditaire.
Les assemblées nationales cessèrent sous les premiers rois de la troisième race, de même qu'elles avoient été interrompues sous les derniers rois de la seconde. Hugues Capet étoit un très-petit seigneur.& « Le royaume, dit Montesquieu, se trouva sans domaine, comme est aujourd'hui l'empire : on donna la couronne à un des plus puissants vassaux. » Hugues, quand il en auroit eu l'envie, n'auroit pu réunir des Etats; les autres grands vassaux ne s'y seroient pas rendus ; souverains comme le duc de France, ils ne lui auroient pas obéi. La liberté politique qui se montroit dans ces assemblées ne se trouva plus; elle se plaça ailleurs dans une autre forme.
La France alors étoit une république aristocratique fédérative, reconnaissant un chef impuissant. Cette aristocratie étoit sans peuple : tout étoit esclave ou serf. Le servage n'avoit point encore englouti la servitude; le bourgeois n'étoit point encore né; l'ouvrier et le marchand appartenoient encore à des maîtres dans les ateliers des abbayes et des seigneuries; la moyenne propriété n'avoit point encore reparu ; de sorte que cette monarchie ( aristocratie de droit et de nom ) étoit de fait une véritable démocratie, car tous les membres de cette société étoient égaux ou le croyoient être. On ne rencontroit point au-dessous de l'aristocratie cette classe distincte et plébéienne qui, par l'infériorité relative du rang, fixe la nature du pouvoir qui la domine. Voilà pourquoi les chroniques de ces temps ne parlent jamais du peuple : on s'enquiert de ce peuple; on est tenté de croire que les historiens l'ont caché, qu'en fouillant les chartes on le déterrera, qu'on découvrira une nation françoise inconnue, laquelle agissoit, administroit, gagnoit les batailles et dont on a enseveli jusqu'à la mémoire. Après bien des recherches on ne trouve rien, parce qu'il n'y a rien, et que cette aristocratie sans peuple, est à cette époque la véritable nation françoise.
Marquons le commencement de l'institution de la pairie : les pairs avoient existé avant la pairie; dans l'origine les pairs étoient des jurés qui prononçoient sur des différends advenus entre leurs égaux. La pairie prit un caractère politique quand les fiefs se convertirent en biens patrimoniaux et héréditaires. Les pairs du roi furent des seigneurs plus puissants que les pairs d'un comte ou d'un duc. Tous les systèmes qui placent l'origine de la pairie plus haut ou plus bas que le règne de Hugues Capet, ne se peuvent soutenir.
L'introduction de la dignité de la pairie favorisa l'élection des Capétiens. Il y avoit sept pairs laïques; Hugues en étoit un : les six autres pairs, dont les seigneuries relevoient immédiatement de la couronne, s'entendirent, comme aujourd'hui des électeurs s'entendent dans un collége électoral, pour porter leurs voix sur leur compagnon. La pairie se trouva ainsi réunie à la royauté et il ne resta que six pairs de France. L'égalité étoit si complète entre les pairs que, Hugues Capet ayant demandé à Adalbert qui l'avoit fait comte, Adalbert lui répondit : ceux qui l'ont fait roi.
Outre les pairs laïques il y avoit des pairs ecclésiastiques du ressort du trône, à la différence des autres seigneuries qui n'avoient point de pairs ecclésiastiques. On peut dire de la pairie avant ses différentes dégénérations, qu'elle étoit une espèce de sénat de rois, ou, plus exactement, un conseil aristocratique supérieur à la royauté même.
Elisez douze pairs qui soient compagnons, Qui mènent vos batailles par grand dévotion.
Quand les pairs furent au nombre de douze on les appela les douze compagnons , et Froissard les nomme frères du royaume de France. Les grands effets politiques de la pairie se virent dans le jugement de Jean Sans-Terre et du prince de Galles.
Hugues Capet mourut en 996. Je dirai, pour ne plus parler des successions royales , que sous la troisième race l'apanage remplaça le partage des biens patrimoniaux entre les enfants.
Robert
De 996 à 1031.
Robert, héritier du trône de Hugues, étoit un prince pieux et savant pour son siècle ; il étoit poëte : l'église chante encore des répons et des sequences composés par ce fils aîné de l'Eglise : O constantia martyrum ! veni, sancte spiritus ! il craignoit beaucoup sa femme et se laissoit voler par les pauvres. Son règne fut long; c'est ce qu'il falloit alors pour un monde au berceau.
Henri I
De 1031 à 1060.
Le règne de Henri, qui vint après celui de Robert, fut encore un règne nourricier et tout rempli de petites guerres féodales.
Robert Guiscard paroissoit en Italie lorsque Guillaume le Bâtard occupoit la seigneurie de son père, Robert le Diable : ces deux Normands devoient jouer un rôle important à l'Occident et à l'Orient de l'Europe, et lorsque Henri mourut Grégoire VII n'étoit plus qu'à quelques années de distance.
Le petit-fils de Hugues Capet fut un homme d'une valeur héroïque: il porta le premier un nom peu répété sur le trône de France et funeste à tous les rois marqués de ce nom.
Philippe I
Les quatre-vingt-une années qui s'écoulèrent de Hugues Capet à Philippe Ier. furent des années de conception, de travail, d'éducation première; mais au règne de Philippe Ier. la nuit, qui couvroit une enfance sociale laborieuse, se dissipe : le moyen âge paroît dans l'énergie de sa jeunesse, l'àme toute religieuse, le corps tout barbare, et l'esprit aussi vigoureux que le bras.
Guillaume le Bâtard convoque les aventuriers de l'Europe pour aller subjuguer l'Angleterre ; il triomphe à la bataille d'Hastings, et le roi de France se trouve avoir un vassal - roi plus puissant que lui.
Cet événement qui fut bientôt suivi des croisades , donne un nouveau mouvement aux populations. On avait vu des invasions fortuites, des peuples marchant en avant et au hasard, sans savoir où ils s'arrêteroient , allant plutôt à des découvertes qu'à des conquêtes , comme ces navigateurs qui cherchent des terres inconnues ; il en est tout autrement de Guillaume et de ses bandes. Pour la première fois un peuple est méthodiquement subjugué : le so! envahi reçoit de nouvelles forêts ; les anciennes propriétés sont cadastrées afin d'être imposées ou prises; la langue et les lois des vaincus sont changées par système; des espèces de moines armés bâtissent de toutes parts des châteaux moitié forteresses, moitié églises, et chaque soir le peuple conquis se couche au son d'une cloche, comme dans un couvent ; grand tableau qui n'est plus à faire depuis qu'il a été peint de la main de M. Thierry. Gildas avoit dit que les Angles (Anglois) n'étoient ni puissants dans la guerre, ni fidèles dans la paix : Angli nec in bello fortes, nec in pace fidèles ; les historiens des Siciliens et des Normands font observer que la Grande-Bretagne et la Sicile changèrent de face et devinrent des pays renommés aussitôt qu'ils eurent reçu la race Normande : Jam indè Anglia non minus belli gloria quam humanitatis culta inter florentissimas orbis christiani gentes in primis floruit. (Malmesb.) Siculi quod in patrio solo sunt , quod liberi sunt, quod omnes hodie christiani sunt ingenio Normannis acceptum ferunt. ( Prosp. F'Fasel., de reb. sic.)