Étude sixième
Analyse raisonnée. DB (suite 6)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si je suis en repos,
Someillant sur ma couche ,
J'oy qu'il me tient propos,
Je le sens qui me touche :
En labeur , en recoy ,
T'Toujours est près de moy.
Elle s'embarqua à Calais dans les premiers jours de septembre 1561, au commencement du printemps; elle vit périr un vaisseau en sortant du port. Appuyée sur la poupe de sa galère, et les yeux attachés au rivage, elle fondit en larmes quand la terre s'éloigna; elle demeura cinq heures entières dans cette attitude, répétant sans cesse : Adieu, France ! adieu, France! Lorsque la nuit fut venue : « Adieu donc, ma chère France, que je perds de vue, redisoit - elle, je ne vous verrai jamais plus. » Elle refusa de descendre dans la chambre de la galère; on étendit un tapis sur le château de poupe ; elle s'y coucha sans prendre aucune nourriture. Elle commanda au timonier de l'éveiller au point du jour, si l'on apercevoit encore les côtes de France. En effet, la terre restoit visible au lever de l'aurore, et Marie Stuart la salua de ces derniers mots : Adieu la France ! cela est fait : adieu la France ! je pense ne vous voir jamais plus. (Brantôme.) Une autre exilée, plus malheureuse encore, a pu prononcer les mêmes paroles en allant demander un abri au palais solitaire de Marie Stuart.
Premier édit en faveur des huguenots ; le parlement refuse d'abord de l'enregistrer. Première guerre civile à la suite du massacre de Vassy. Le prince de Condé, déclaré chef des protestants, s'empare de la ville d'Orléans. Rouen tombe au pouvoir des huguenots : Antoine, roi de Navarre, père de Henri IV, blessé devant cette place, le 16 octobre 1562, meurt, par intempérance, des suites de cette blessure; il avoit été protestant et s'étoit fait catholique. Jeanne d'Aibret, sa femme, de catholique qu'elle avoit été, s'étoit changée en huguenote très-forte , dit Brantôme.
Bataille de Dreux que perdent les huguenots. Les deux généraux des deux armées furent faits prisonniers, le prince de Condé, chef de l'armée protestante, et le connétable de Montmorency, chef de l'armée catholique. Le maréchal de Saint-André fut tué. Le duc de Guise décida la victoire, et le soir partagea son lit avec le prince de Condé son prisonnier : le prince de Condé ne put dormir; le duc de Guise ne fit qu'un somme ( 1562 ).
Le duc de Guise est assassiné devant Orléans, par Poltrot. Il est probable que l'amiral de Coligny connut les projets du meurtrier. Les dernières paroles de Guise à Poltrot, bien que connues de tous, ne doivent jamais être omises ; il les faut redire en vers pour rappeler à la fois la mémoire de deux grands hommes :
Des Dieux que nous servons connois la différence : Le tien t'a commandé le meurtre et la vengeance ;
Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
François de Guise fut supérieur à son fils Henri, quoique non appelé à jouer un aussi grand rôle : il faut remonter jusqu'aux Romains pour retrouver cette hérédité de gloire et de génie dans une même famille. C'est ici le point le plus élevé de la seconde aristocratie ; elle jeta en expirant autant d'éclat que la première; elle étoit moins morale, mais plus civilisée et plus intelligente.
Le 19 mars 1563, première paix entre les catholiques et les huguenots. Ceux-ci donnent les premiers l'exemple d'appeler les étrangers à leur secours; ils livrent aux Anglois le Havrede-Grâce qui est repris par Charles IX. Clôture du concile de Trente: ses décrets de police et de réformation ne furent point reçus dans le royaume.
En 1564, l'ordonnance du château de Roussillon, en Dauphiné, fixa le commencement de l'année au 1er. janvier. L'année s'ouvroit auparavant le Samedi-Saint, après Vêpres, ce qui, par la mobilité de ce jour, produisoit des aberrations chronologiques. La société moderne étant née du christianisme, l'année en avoit pris l'ère; elle renaissoit avec le Christ.
L'histoire des monuments et des arts veut que l'on parle des premiers travaux de 1564, pour la construction du palais des Tuileries; élégante architecture que gâtent les ouvrages lourds dont elle a été élargie et écrasée.
C'est en 1565 qu'eut lieu à Bayonne l'entrevue du roi et de Catherine de Médicis avec Isabelle de France, femme de Philippe II, et le duc d'Albe. On a dit que le massacre des chefs huguenots fut confirmé dans cette entrevue, après avoir été conçu au concile de Trente en 1563, par le cardinal Charles de Lorraine. La reine, en levant des troupes après le voyage de Bayonne, alarma les protestants régnicoles et étrangers, fit naître la deuxième guerre civile en France, et commencer les troubles des Pays-Bas.
On remarque à peine dans ces temps l'abandon du siége de Malte par les Turcs; de même que, sous Louis XIV, on ne fait guères attention au siége de Candie que par la mort du héros de la Fronde. Pourtant les Infidèles étoient plus formidables que jamais, mais l'esprit des Croisades n'existoit plus. D'Aubusson, l'Isle-Adam et La Valette, représentans de la chevalerie, étoient comme ces rois sans états, non sans gloire, qui survivent à leur puissance.
Une première ordonnance de Moulins réunit et assimile les domaines possédés par le roi aux domaines de la couronne. Autre ordonnance de Moulins pour la réformation de la justice : elle fait encore aujourd'hui le fond du droit commun dans le nouveau Code (1566).
L'association des gueux, pour s'opposer à l'établissement de l'inquisition, soulève les Pays-Bas. Le prince d'Orange fuit; l'année d'après, le duc d'Albe fait trancher la tête au comte de Horn et au comte d'Aiguemont.
La bataille de Saint-Denis signala la seconde guerre civile. Le connétable, Anne de Montmorency commandoit l'armée royale; l'armée protestante marchoit sous la conduite du prince de Condé et de l'amiral de Coligny. Le connénétable reçut huit blessures, et cassa du pommeau de son épée les dents de Jacques Stuart, qui lui tira le dernier coup de pistolet : il avoit vécu sous quatre rois, et étoit âgé de soixante-quatorze ans. C'est ce connétable, homme borné, grossier et rigide, qui fait en partie la gloire nationale des Montmorency. Cette maison étoit un débris de la première aristocratie resté au milieu de la seconde (1567).
Voici une anecdote qui peint l'homme et les temps : le connétable, grand rabroueur de personnes, étoit à Bordeaux ; Strozzi lui demanda la permission de dépecer un vaisseau de trois cents tonneaux, appelé le Mont-Réal, qu'il disoit vieux, pour en chauffer les gardes du roi. Le connétable y consentit : les jurats de la ville et les conseillers de la cour réclamèrent, disant que le vaisseau étoit bon et pouvoit encore servir.
« Et , qui êtes-vous, messieurs les sots, s'écria le connétable, qui me voulez contrôller et me i remonstrer? Vous êtes d'habiles veaux d'estre si hardis d'en parler. Si je faisois bien, j'envoyerois tout à cette heure dépecer vos maisons, s au lieu du navire. s
Brantôme, dans un transport d'admiraiton, s'écrie : « Qui furent estonnez , ce furent ces galands qui tous rougirent de honte. Et le navire fut défait dans une après-dînée , qu'on ne vit jamais si grande diligence de soldats et goujats. »
A qui appartenoit le vaisseau ? A l'état ou à des particuliers? Voilà les idées qu'on avoit alors de la propriété publique on privée, de l'autorité des lois et des magistrats. On sent dans les paroles du connétable le mélange des deux époque, l'insolence aristocratique et le despotisme monarchique.
Seconde paix de 1568, apelée la petite paix, suivie immédiatement de la troisième guerre civile. Aventures et mort tragique de don Carlos et d'Élisabeth de France. La reine Élisabeth fait arrêter Marie Stuart, réfugiée en Angleterre. Le chancelier de l'Hôpital se retire de la cour.
Bataille de Jarnac, gagnée le 13 mars 1569 , par le duc d'Anjou depuis Henri III, sur Louis I, prince de Condé, tué après le combat par Montesquiou. L'amiral de Coligny et le prince de Béarn (Henri IV), déclaré chef du parti, rassurent les huguenots.
Bataille de Montcontour , du 3 octobre de la même année, perdue par l'amiral Coligny.
Troisième paix conclue à Saint Germain, au mois d'août 1570. En 1571, le mariage de Henri de Bourbon, prince de Béarn, est proposé avec Marguerite, sœur de Charles IX et de Henri III.
Ces batailles de nos guerres civiles religieuses , qui firent tant de bruit, disparoissent aujourd'hui entre les grandes batailles de l'aristocratie sous la féodalité, presque toutes perdues contre les étrangers, et les grandes batailles de la démocratie pendant la révolution, presque toutes gagnées sur les étrangers.
De l'époque des Valois il ne reste qu'une seule bataille dont le souvenir soit européen, c'est celui de la bataille de Lépante: l se retrouvèrent en présence les deux religions qui, depuis neuf siècles, n'avoient pu terminer leur querelle. La Grèce esclave vit du moins humilier ses tyrans; elle put avoir un pressentiment du dernier combat naval qui lui devoit rendre à Navarin la liberté qu'elle avoit jadis conquise à Salamine.
L'année 1572, sortie des entrailles du temps toute sanglante, garda et n'essuya point le sang de l'enfantement maternel. Jeanne d'Albret, reine de Navarre, vient à Paris marier son fils Henri avec Marguerite de Valois. L'amiral de Coligny et les seigneurs protestants s'y rendent pour assister ces noces et pour conférer de la guerre des Pays-Bas. La reine de Navarre meurt peut - être empoisonnée : « Reine, n'ayant de femme que le sexe, l'âme entière aux choses viriles, l'esprit puissant aux affaires, le cœur invincible aux adversités. » ( D'Aubigné. )
« Le roi l'appeloit sa grand'tante, son tout, sa mieux aimée. . .. Le soir, en se retirant, Il dit à la reine sa mère, en riant: Et puis, madame, que vous en semble? joué-je pas bien mon rollet? › ( L'Estoile.)
Henri, roi de Navarre, épouse Marguerite de Valois. « Après que le roi eut fait la Saint-Barthélemy, il disoit en riant et en jurant Dieu à sa manière accoutumée, et avec des paroles que la pudeur oblige de taire, que sa grosse Margot, en se mariant, avait pris tous ses rebelles huguenots à la pipée. » (L'Estoile.)
Maurevert blesse l'amiral d'un coup d'arquebuse; les huguenots sont massacrés le jour de la Saint-Barthélemy.
Coligny est tué le premier : « Besme, Haustefort, Hattain , trouvent l'admiral sur pied en l'appréhension de la mort; les admoneste d'avoir pitié de sa vieillesse; se sentant leurs espées glacées dans son corps, il prolonge sa vie, embrasse la fenestre pour n'être pas jeté en bas, où tombé il assouvit les yeux du fils dont il avait fait tuer le père.» (Tavannes.)
Le même historien ajoute : « Le roi de Navarre et le prince de. Condé sont menés au roi. Il leur propose la messe ou la mort, menace le prince de Condé qui ne se pouvoit feindre. La résolution de tuer seulement les chefs est enfreinte : plusieurs femmes et enfants tués à la furie populaire; il demeure deux mille massacrés.
Tavannes avoit voulu que le massacre ne tombât que sur les chefs des huguenots, et que l'on gagnât la bataille dans Paris, soutenant « que cette exécution devoit être nette de toute répréhension, ayant été faite par contrainte, enfilée d'un accident à l'autre ; que les enfants, ces princes et maréchaux de France ( le roi de Navarre, le prince de Condé, les maréchaux de Montmorency et de Danville), et pauvres personnes, et ne devoient pas pâtir pour les coupables les jeunes princes innocents.. - i
Le maréchal de Retz maintenoit le contraire; il disoit : « Qu'il falloit tout tuer; que ces jeunes princes nourris en la religion, cruellement offensés de la mort de leur oncle et de leurs amis s'en ressentiroient ; qu'il ne falloit point offenser à demi ; qu'en ces desseins extraordinaires il falloit considérer premièrement s'il estoit nécessaire, contraint ou juste ; les ayant jugez tels, il ne falloit rien laisser qui peust causer la ruine du but de paix où l'on tendoit ; que, s'il étoit juste en un chef, il l'estoit en tous; puisque des parties joinctes dépendoit l'effet principal de l'action, il les falloit couper, à ce que les racines ne restassent ; aussi, s'il n'estoit juste, il falloit s'en distraire du tout, et n'entreprendre rien ; au contraire que si on rompoit les lois, il falloit les violer entièrement pour sa seureté, le péché étant aussi grand pour peu que pour beaucoup. L'opinion du sieur de Tavannes subsista pour être plus juste, et que l'on croyoit celle du maréchal de Retz ambitieuse des états qu'il vouloit faire à son profit. s
Voilà la doctrine des assassinats nettement exposée ; elle ne date pas de nos jours.
Depuis le massacre de la Saint-Barthélemy1, Charles IX parut tout changé, et disoit-on qu'on ne lui voyoit plus au visage cette douceur qu'on avoit accoutumé de lui voir. (Brantôme. )
1 Je ne donne presqu'aucun détail sur la Saint-Barthélemy, en voici la raison : Bonaparte avoit fait transporter à Paris les archives du Vatican ; immense et précieux trésor qui, bien fouillé, pourroit changer en grande partie l'histoire moderne. Quoi qu'il en soit, quelques recherches dans ce dépôt sur l'époque de la Saint - Barthélemy m'ont mis en possession des dépêches de Salviati, alors chargé d'affaires de la cour de Rome à Paris. Ces dépêches tantôt en chair, tantôt chiffrées avec la traduction interlinéaire, sont d'un grand intérêt. Je les publierai peut-être un jour en y joignant, par forme d'introduction, l'histoire complète de la Saint-Barthélemy. ↩
Cette exécrable journée ne fit que des martyrs; elle donna aux idées philosophiques un avantage qu'elles ne perdirent plus sur les idées religieuses, et en rendant les catholiques odieux elle augmenta la force des protestants. En 1573 une quatrième guerre civile éclata par le soulèvement de la ville de Montauban. Le sénéchal de Périgord, André de Bourdeille, écrivoit au duc d'Alençon, le 13 mars 1574 : « Si le roi, la reine et vous ne » pourvoyez aux troubles de l'état autrement que par le passé, je crains de vous voir aussi petits compagnons que moi. »
Le siége fut mis devant La Rochelle par le duc d'Anjou. Quatrième paix, avantageuse aux huguenots. Le duc d'Anjou (depuis Henri III) alla prendre la couronne de Pologne, et raconter dans les forêts de la Lithuanie, à son médecin Miron, les meurtres dont la pensée l'empêchoit de dormir : «Je vous ai fait venir ici pour vous faire part de mes inquiétudes et agitations de cette nuit, qui ont troublé mon repos, en repensant à l'exécution de la Saint-Barthélemy.» En quittant la France, le duc d'Anjou avoit été moins poursuivi du souvenir de ses crimes que de celui de ses amours; il écrivoit avec son sang à Marie de Clèves, première femme de Henri Ier., prince de Condé.
Dans l'année 1574 se forma le parti des politiques ou des centres, qui l'emportèrent à la fin comme dans toutes les révolutions, parce que c'est celui des hommes raisonnables, et que la raison est une des conditions de l'existence sociale. Les politiques avoient pour chefs le duc d'Alençon et les Montmorency : la faction la plus foible, celle des huguenots, s'attacha naturellement aux politiques. La Mole et Coconas furent décapités pour intrigues; le premier étoit aimé de la reine Marguerite, le second d'Henriette de Clèves, duchesse de Nevers.
Charles IX languissoit depuis deux années; il se félicitoit de n'avoir point de fils, de crainte que ce fils n'eût été aussi malheureux que lui. Ayant appris un soulèvement des Princes: « Au moins, dit-il, s'ils eussent attendu ma mort; c'est trop m'en vouloir. » Il mourut au château de Vincennes, le 30 mai 1574. Deux jours avant qu'il expirât, les médecins avoient fait retirer toutes les personnes de sa chambre, « hormis trois, savoir La Tour, Saint-Pris et sa nourrice, que S. M. aimoit beaucoup, encore qu'elle fût huguenote. Comme elle se fut mise sur un coffre, elle commençoit à sommeiller; ayant entendu le roi se plaindre, pleurer et soupirer, s'approche tout doucement du lit, et,, tirant sa custode, le roi commença à lui dire, jetant un grand soupir et larmoyant si fort que les sanglots lui coupoient la parole : Ah ! ma nourrice, ma mie, ma nourrice, que de sang et que de meurtres! Ah! que j'ai suivi un méchant conseil. Oh ! mon Dieu! pardonne-les moi, s'il te plaît...... Que ferai-je ? je suis perdu, je le vois bien. Alors la nourrice lui dit : Sire, les meurtres soyent sur ceux qui vous les ont fait faire; mais de vous, Sire, vous n'en pouvez mais, et puisque vous n'y prêtez pas consentement et en avez regret, croyez que Dieu ne vous les imputera jamais et les couvrira du manteau de la justice de son fils, auquel seul faut qu'ayiez votre recours; mais pour l'honneur de Dieu, que V. M. cesse de larmoyer. Et sur cela lui ayant été quérir un mouchoir pour ce que le sien étoit tout mouillé de larmes, après que S. M. l'eut pris de sa main, lui fit signe qu'elle s'en allât et le laissât reposer. s
Ce roi qui tiroit par les fenêtres de son palais sur ses sujets huguenots, ce monarque catholique se reprochant ses meurtres, rendant l'âme au milieu des remords en vomissant son sang, en poussant des sanglots, en versant des torrents de larmes, abandonné de tout le monde, seulement secouru et consolé par une nourrice huguenote ! N'y aura-t-il pas quelque pitié pour ce monarque de vingt-trois ans, né avec des talents heureux, le goût des lettres et des arts, un caractère naturellement généreux, qu'une exécrable mère s'étoit plu à dépraver par tous les abus de la débauche et de la puissance? Charles IX avoit dit à Ronsard, dans des vers dont Ronsard auroit dû imiter le naturel et l'élégance :
Tous deux également nous portons des couronnes, Mais roi je la reçois, poëte, tu la donnes.
Heureux si ce prince n'avoit jamais reçu une couronne doublement souillée de son propre sang et de celui des François, ornement de tête incommode pour s'endormir sur l'oreiller de la mort.
Le corps de Charles IX fut porté sans pompe à Saint-Denis, accompagné par quelques archers de la garde, par quatre gentilshommes de la chambre et par Brantôme, raconteur cynique qui mouloit les vices des grands comme on prend l'empreinte du visage des morts.
Henri III
De 1574 à 1589.
Aussitôt que Henri III apprit le décès de son frère, il s'évade de la Pologne comme d'une prison, se dérobe à la couronne des Jagellon qu'il trouvoit trop légère et vient se faire écraser sous celle de saint Louis. « Quand on lui mit la couronne sur la tête ( à son sacre à Reims, le 15 février 1574), il dit assez haut qu'elle le blessoit ; et lui coula pour deux fois, comme si elle eût voulu tomber. » ( L'Estoile. )
On avoit conseillé à Henri III., à Vienne et à Venise, de conclure la paix avec les huguenots ; il n'écouta point ce conseil ; il détestoit, à l'égal des uns des autres, les protestants et les Guises ; le règne des mignons commença (1574).
La première génération des Guise finit cette année même avec le cardinal de Lorraine (26 décembre 1574). « Le jour de sa mort, et la nuit suivante, s'éleva en Avignon, à Paris, et quasi par toute la France, un vent si impétueux, que de mémoire d'homme il n'en avoit été ouy un tel. Les catholiques lorrains disoient que la véhémence de cet orage portoit indice du courroux de Dieu sur la France, d'un si bon, si grand et si sage prélat ; et les huguenots, au contraire, que c'estoit le sabbat des diables qui i s'assembloient pour le venir quérir; qu'il faisoit bon mourir ce jour-là pour ce qu'ils étoient bien empêchés. Ils disoient encore que, pendant sa maladie, quand on pensoit Ini parler de Dieu, il n'avoit en la bouche que des vilainies. . .
» dont l'archevêque de Reims, son neveu, le voyant tenir tel langage, avoit dit, en se riant : Je ne vois rien en mon oncle pour en désespérer, et qu'il avoit encore toutes ses paroles et actions naturelles.» (L'Estoile. ) Catherine le crut voir après sa mort.
Le duc d'Alençon se met è la tête des mécontents et Elisabeth lui envoie des secours. Lesdiguières conduit les protestants du Dauphiné, en place de Montbrun pris et décapité. Ce partisan avoit coutume de dire que le jeu et les armes rendent les hommes égaux (1575).
Henri, roi de Navarre, s'échappe de la cour, et devient le chef des huguenots; il abjure la religion catholique qu'il avoit embrassée de force. Cinquième paix ou cinquième édit de pacification, qui accorde aux protestants l'exercice public de leur religion : il leur donnoit, dans les huit parlements du royaume, des chambres mi-parties ; il légitimoit les enfants des prêtres et des moines mariés, et réhabilitoit, par une confusion injurieuse, la mémoire de l'Amiral, de La Mole et de Coconnas. C'étoit une grande conquête des opinions nouvelles sur les anciennes opinions, et un étrange, mais naturel résultat de la Saint-Barthélemy; ce résultat ne fut pas durable, parce que la révolution n'étoit pas descendue dans les classes populaires. Le cinquième édit de pacification amena une réaction qui fut la Ligue.
L'idée de la Ligue avoit été conçue par le génie des Guises; elle étoit venue au cardinal de Lorraine au concile de Trente : la mort de François de Guise l'avoit fait abandonner; elle fut reprise par le Balafré. Les gentilshommes de Picardie et les magistrats de Pérone signèrent, en 1576, une confédération ; c'est la première pièce officielle de la Ligue.
Les gentilshommes du Béarn, de la Guyenne, du Poitou, du Dauphiné, de la Bourgogne, étant devenus les capitaines et l'armée des protestants, les gentilshommes de la Picardie et des autres provinces devinrent les capitaines et l'armée des catholiques. Henri III, inspiré par sa mère qui prenoit des révolutions pour des intrigues, crut déjouer les projets des Guises, en se déclarant le chef de la Ligue; il s'associoit à une faction qui le détestoit , et dont son nom légalisa les fureurs.
•Sous la Ligue le peuple ne marchoit point à la tête de ses affaires ; il étoit à la suite des grands; il n'avoit point formé un gouvernement à part, il avoit pris ce qui étoit; seulement il se faisoit servir par le parlement et avoit transformé ses curés en tribuns. Quand Mayenne le jugeoit à propos, il ordonnoit de pendre qui de droit, parmi le peuple et les Seize, Comité du Salut Public de ce temps.
Au surplus la Ligue, quels que furent ses crimes, sauva la religion catholique en France, dans ce sens qu'elle donna des soldats et un chef à de vieux principes et de vieilles idées, qu'attaquoient des principes nouveaux et des idées nouvelles. La royauté se trouvoit combattue et par la Ligue qui vouloit changer la dynastie, et par les protestants qui tendoient à dénaturer la constitution de l'état : ce double assaut qui devoit emporter la couronne la sauva, lorsque Henri IV, abandonnant les protestants dont il protégea le culte, se réunit aux catholiques auxquels il donna un roi.
Sixième édit de pacification moins favorable que le cinquième ( 1577).
A cette année se rapporte l'expédition de dom Sébastien en Afrique. Ce prince, que quelques montagnards du Portugal attendent peut-être eucore, périt dans un combat contre le roi de Maroc. Camoëns, étendu sur son lit de mort, à peine nourri des aumônes qu'un fidèle esclave javanois alloit mendier pour lui dans les rues de Lisbonne, s'écria, en apprenant. le sort de son roi : « La patrie est perdue ; mais du moins je meurs avec elle ! » Et le Tasse, presque aussi infortuné que le Camoëns, félicitoit dans de beaux vers Vasco de Gama, d'avoir été chanté par le noble génie dont le vol glorieux avoit dépassé celui des vaisseaux qui retrouvèrent les régions de l'aurore.
Combien auprès du grand navigateur, du grand roi portugais et de deux grands poëtes, semblent ignobles et petits ces mignons de la fortune, et ces princes si peu dignes de seur haut rang ! Gétoit alors que les duellistes Caylus, Maugiron et Livarot , se battoient contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; qu'Henri III faisoit élever à Caylus , Maugiron et Saint-Mesgrin, des statues et des tombeaux que n'avoient pas dom Sébastien dans les déserts de l'Afrique, Gama sur les rives de l'Inde, les chantres de la Jérusalem et des Lusiades au bord du Tage et du Tibre,
« Or, pour célébrer la mémoire de Caylus, et Maugiron, à cause des rares et détestables paillardises et blasphèmes estant en eux , Henry de Valois les feit superbement eslever en marbre blanc, posez sur une base, à l'entour de laquelle estoient plusieurs descriptions comme de personnages généreux, dont ceux du siècle sçavoient bien le contraire, et les catholiques estoient fort faschez qu'il souillast un lieu sainct ( qui estoit l'église de Sainct-Paul à Paris) des effigies de tels libertins et renieurs de Dieu. » ( Vie et mort de Henry de Valois. )
Le duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou, appelé par les catholiques des Pays-Bas, s'y montre indigne de la souveraineté qu'on lui vouloit déférer : « Prince, disoit le roi de Navarre, depuis Henri IV, qui a si peu de courage, le cœur si double et si malin, le corps si mal basti. n Marguerite de Valois, qui l'avoit beaucoup aimé, déclaroit que si l'infidélité étoit bannie de la terre , il la pourroit repeupler (1578).
L'ordre du Saint-Esprit, créé en 1579, ou plutôt renouvelé de l'ordre du Saint-Esprit ou du Droit-Désir de Louis d'Anjou, fut d'abord assez mal accueilli. Henri III, élu roi de Pologne le jour de la Pentecôte, et parvenu à la couronne de France l'anniversaire du même jour, institua son ordre en mémoire de ce double avénement. On a dit que cet ordre avoit une origine plus mystérieuse, indiquée dans l'entrelacement des chiffres. Ces chiffres, prétendoit-on , désignoient les mignons du roi et sa maîtresse, Marguerite sa sœur. Selon Brantôme, l'ordre ne se devoit pas soutenir, parce qu'il étoit allé en cuisine, ayant été donné à Gombaut, premier maître d'hôtel du roi. Les réflexions que nous avons faites à propos de la chevalerie de la Jarretière, s'appliquent également à la chevalerie du Saint-Esprit. Les traces du sang de Louis XVI sont effacées sur le pavé de Paris, les cendres de Napoléon sont cachées sous le roc d'une île déserte, et le ruban d'Henri ÎÏI a reparu dans ce palais de Catherine de Médicis, devant lequel tomba la tête du roi martyr et où reposa celle du vainqueur de l'Europe ; enfin, il couvre encore dans le château des Stuarts le sein de l'exilé, qui, en abdiquant la couronne (comme je l'ai déjà dit dans l'avant-propos de ces Etudes ), a vraisemblablement fait abdiquer avec lui tous ces rois, grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets.
Une ordonnance rétrograde, rendue en conséquence des cahiers présentés par les Etats de Blois de 1576, porte que les « roturiers et non-nobles achetant fiefs nobles, ne seront pour ce anoblis ni mis au degré des nobles. La Noblesse s'apercevoit que ses rangs étoient envahis. Comme il arrive toujours à la veille des grandes révolutions, on vouloit ressaisir par les actes du pouvoir ce que le temps avoit enlevé.
Le Portugal tombe aux mains de Philippe II, après la mort du cardinal Henri qui avoit succédé à dom Sébastien. Elisabeth, reine d'Angleterre, flatte le duc d'Anjou de l'espoir de l'épouser. Les états de Hollande ôtent la souveraineté des Pays-Bas à Philippe II, et la confèrent au duc d'Anjou. La comté de Joyeuse et la baronnie d'Espernon sont érigées en duchéspairies pour les deux favoris de Henri III, qui dépensa 1,200 mille écus aux noces du duc de Joyeuse, en lui en promettant 400 mille autres. Les tailles, élevées à 32 millions, dépassoient de 23 millions celles du dernier règne (1580, 1581).
Le calendrier grégorien est réformé (1582). Le duc d'Anjou, jaloux du prince d'Orange, se veut emparer d'Anvers : les François sont repoussés par les bourgeois ; quatre cents gentilshommes et douze cents soldats périrent dans cette échauffourée. Méprisé et abandonné, le prince françois se retira à Termonde. « Deux jours après ce désastre, comme on discouroit de la mort du comte de Saint-Aignan, brave officier et fort fidèle à son service, lequel s'étoit noyé en cette occasion : je crois, dit-il, que qui auroit pu prendre le loisir de contempler à cette heure Saint-Aignan, on lui auroit vu faire une plaisante grimace. Ce disoit-il, parce que le comte avoit coutume d'en faire. » Ainsi étoient payés le sang et les services. Le duc d'Anjou mourut l'année suivante à l'âge de trente ans. Par cette mort, le roi de Navarre devenoit héritier de la couronne, Henri III n'ayant point d'enfants.