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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Seconde partie de Dèce ou decius a Constantin. LA véritable histoire des Barbares s'ouvre avec le règne de Dèce. On les va maintenant mieux connoître; ils vont donner un autre mouve-

Étude première

Seconde partie de Dèce ou decius a Constantin. LA véritable histoire des Barbares s'ouvre avec le règne de Dèce. On les va maintenant mieux connoître; ils vont donner un autre mouve-

Études historiques · 22 min de lecture · p. 151–175 · chapitre 18 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

ment aux affaires ; ils vont mêler les races, multiplier les malheurs, accomplir les destinées du vieux monde, commencer celles du monde nouveau. Aux courses rapides, aux incursions passagères que les Calédoniens faisoient dans la Grande-Bretagne, les Germains et les Franks dans les Gaules, les Quades et les Marcomans sur le Danube, les Perses et les Sarrazins en Orient, les Maures en Afrique, succéderont des invasions formidables : les Goths paroîtront ; les autres Barbares, campés sur les frontières, les pousseront, les suivront. Il semble déjà que le bruit des pas et les cris de cette multitude, font trembler le Capitole.

Les Goths, peut-être, de l'ancienne race des Suèves, et séparés d'elle par Cotualde, les Goths fils des conquérants de la Scandinavie, dont ils avoient peut-être chassé les Cimbres, avoient étendu leur domination sur une partie des autres Barbares, les Bastarnes, les Venèdes, les Saziges, les Roxolans, les Slaves, ou Vandales, ou Esclavons , les Antes et les Alains originaires du Caucase1. Odin, leur premier législateur, fut aussi leur dieu de la guerre, à moins qu'on ne suppose deux Odin : en le plaçant dans le ciel, ils ne firent qu'une seule et même dits. Les Suèves deviennent des Allamans , les Allemands d'aujourd'hui, etc., etc. Au milieu de tout cela, il faut encore trouver place pour le système par la division des langues, la race finnoise, caucasienne, que sais-je ? J'ai présenté ici au lecteur et dans l'exposition de ce discours, ce qui m'a semblé le moins obscur. Je crois avoir été le premier à recueillir les noms et le nombre des hordes de l'Amérique septentrionale (Voyage en Amérique), malgré l'aridité et la confusion des traditions de ces sauvages, il est moins difficile de s'en faire une idée approximative que de répandre quelque clarté sur l'histoire des peuples germaniques. Les Romains, qui ignoroient les langues de ces peuples, ont tout confondu, et quand ces peuples se sont civilisés, déjà loin de leur origine ils n'ont plus trouvé que quelques chansons et des traditions orales mélangées de fables et de christianisme. Malheureusement la grande Histoire des Goths de Cassiodore est perdue, et il ne nous en reste que l'abrégé de Jornandès. Grotius a donné une édition des écrivains goths. Agalthias et surtout Procope, offrent une des grandes sources de l'histoire gothique. Jornandès parle de quelques chroniques des Goths en vers, citées par Ablavius et l'on a dans la traduction des quatre Evangiles par Ulphilas, le plus ancien monument de la langue teutonique. Il est du quatrième siècle. Ulphilas avoit été obligé d'inventer des lettres inconnues, pour exprimer certains sens de la langue des Goths. Le serment de Charles, en allemand, dans Nithard (842), est postérieur de plus de 480 années à la traduction d'UIchose de la loi et de la religion. Odin avoit un temple à Upsal, où l'on immoloit tous les neuf ans deux hommes et deux animaux de chaque espèce, si toutefois Odin, Upsal et son temple existoient dans ces temps reculés ' ou si même ils ont jamais existé.

1 Consultez pour cette histoire embrouillée des Barbares, Bayer, Gatterer, Adelung, Schlæzer, Reineggs, Malte-Brun, etc., etc. Ges savants hommes ont des systèmes contradictoires : l'un ne voit en Germanie que des Suèves et des non Suèves; l'autre veut que les Slaves soient les Vandales ; celui-ci fait des Slaves des Venèdes et reconnoît des Slaves mêlés et des Slaves proprement . ↩

Dans le siècle des Antonins, au moment ou l'empire romain arrivoit au plus haut point de sa puissance, les Goths firent leur premier pas, et s'établirent à l'embouchure de la Vistule. Les colonies des Vandales, ou sorties de leur sein, ou Slaves enrôlés à leur suite, se répandirent le Jong des rivages de l'Oder , des côtes du Mecklembourg et de la Poméranie. Les Goths, séparés en Ostrogoths et en Visigoths, Goths occidentaux et Goths orientaux, se subdivisèrent encore par bandes ou tribus, sous les noms d'Hérules, de Gépides, de Burgondes, ou Bourguignons, de Lombards2. Si l'on ne veut pas que ces derphilas et de plus de cinq siècles au chant teutonique qui célèbre la victoire de Louis, fils de Louis-le-Bègue sur les Normands, en 881. La chronique de Marius, qui commence à l'an 455 et finit à l'an 581, contient des renseignements sur les Goths et sur les Bourguignons. On a une généalogie des rois goths, publiée d'après un manuscrit du monastère de Moissac.

1 Adam de Brème, saxo gram. Les Eddas, les Saggas, Hist. de Suède, etc., etc.

2 On fait descendre les Burgondes ou Bourguignons niers soient d'origine gothique, il faudra du moins admettre qu'ils étoient devenus Goths par la conquête, et qu'ensuite détachés de la confédération gothique, quand celle-ci vint a se briser, ils fondèrent les monarchies des Burgondes et des Lombards.

Les Goths levèrent leur camp, firent un second pas, se montrèrent sur les confins de la Dacie, et bientôt arrivèrent au Pont-Euxin. Le roi qui gouvernoit alors leur monarchie héréditaire se nommoit Amala ; il prétendoit descendre des Anses ', ou demi-dieux des Goths.

Trajan, en subjuguant les Daces au delà du Danube, rendit, sans le savoir , l'empire voisin

des Vandales, Slaves ou Venèdes conquis par les Goths. Ils étoient ennemis des Allamans. ( Ammien Marcellin, liv. xxvI ; Pline, Hist. Nat. 4.) Une tradition les faisoit venir des soldats romains qui gardoient vers les rives de l'Elbe les forteresses de Drusus. (Orose, liv. VII.) Paul Warnefrid (le diacre ) place le berceau des Goths et des Lombards dans la Scandinavie. Entre les règnes d'Auguste et de Trajan, on trouve les Lombards établis sur l'Elbe et l'Oder. (Velleius Paterculus, II.)

1 Proceres suos non puros homines, sed semi deos , id est Anses vocavêre. - Horum ergo , ut suis fabulis ferunt, primus fuit Gaapt, qui genuit Halmal, Halmal vero genuit Augis, Augis genuit eum qui dictus est Amala à quo et origo Amalorum decurrit. (Jornand. de reb. Getic., p. 607. ) de ses destructeurs. Les Goths ne furent connus sous leur véritable nom que pendant le règne de Caracalla : quand Rome l'eut appris, elle ne l'oublia plus.

Fiers de leurs conquêtes, grossis de toutes les hordes qu'ils s'étoient incorporées, les Goths, comme un torrent enflé par des torrents, se précipitèrent sur l'empire vers l'époque de la chute de Philippe et de l'élévation de son successeur.

Conduits par leur roi Cniva, ils inondent la Dacie, franchissent le Danube, forcent Martianopolis à se racheter, se retirent, reviennent, assiégent Nicopolis, emportent Philippopolis d'assaut, égorgent cent mille habitans et emmènent une foule de prisonniers illustres1. Chemin faisant, ils s'amusent à donner un maître au monde; sauvages demi-nus, ils accordent la pourpre à Priscus, frère de Philippe, qui la leur avait demandée. Dèce accourt avec son fils pour s'opposer à leurs ravages; trahi par Gallus qui veut aussi recevoir l'empire de la main des Barbares, attiré dans un marais, il y reste avec son fils et son armée2.

1 Ammien. Marcel., xxxi, c. 5. ↩

2 Aurel. Victor., c. 29 ; Jornandès, cap. 18 ; Zosime, lib. I; Zonare, lib. xii ; Hist. Aug., p. 225. ↩

Dèce, prince remarquable d'ailleurs, qui vit commencer la grande invasion des Barbares, s'étoit de même armé contre les chrétiens : impuissant à repousser les uns et les autres, il ne put faire face aux deux peuples à qui Dieu avoit livré l'empire. Cette persécution amena des chutes que saint Cyprien attribue au relâchement des mœurs des fidèles 1. Dans l'amphithéâtre de Carthage le peuple crioit : «Cyprien aux lions!» L'éloquent évêque se retira2. Denis d'Alexandrie fut sauvé ; ses disciples le cachèrent. Grégoire, le Thaumaturge, invita ses néophites à se mettre en sûreté et se tint lui-même à l'écart sur une colline déserte. L'exécution du prêtre Pionius à Smyrne, de Maxime en Asie, et de Pierre à Lampasque, est restée dans les fastes de la religion. Le pape Fabien confessa d'àme et de corps le 20 de janvier l'an 250. A compter de son martyre les années du pontificat romain deviennent certaines, comme l'ère du Christ est fixée à la Croix. Alexandre, évêque de Jérusalem, Babylas, évêque d'Antioche, qui avoit obligé l'empereur Philippe et sa mère à se mettre au rang des pénitents la nuit de Pâques, périrent dans les cachots : l'un, vieillard, étoit

2 Ep. 10, 20, 59, 60. ↩

Epist. 11.

éprouvé pour la seconde fois; l'autre voulut être enterré avec ses fers1. Origène, cruellement torturé , résista.

1 ... vinculis... cumquibus suum corpus sepeliri mandavit. (Martyrol. , 24 jan. ↩

Un jeune homme de la Basse-Thébaide, nommé Paul, fuyant la persécution, trouva une grotte ombragée d'un palmier et dans laquelle couloit une fontaine qui donnoit naissance à un ruisseau. Paul s'enferma dans cette grotte, y vécut 90 ans, et remporta cette gloire de la solitude qui a fait de lui le premier hermite chrétien2.

2 Prudentissimus adolescens ad montium deserta fugiens tandem reperit saxeum montem. Ad cujus radicem haud procul erat grandis spelunca quæ lapide claudebatur : quo remoto avidius explorans animadvertit intus grande vestibulum, quod, aperto desuper colo, patulis diffusa ramis vêtus palma contexerat, fontem lucidissimum ostendens : cujus rivum tantummodo foras erumpentem statim modico foramine eadem quæ genuerat aquas terra sorbebat. ( Hieron. in vitâ Pauli Fremita, p. 338. Basileæ. ) ↩

Divers évêques fondèrent des églises dans les Gaules : Denis à Paris, Gatien à Tours, Stremoine à Clermont, en Auvergne, Trophime à Aries, Paul à Narbonne, Martial à Limoges.

Après le martyre de Fabien, trois évêques proclamèrent pape Novatien, premier anti-pape, chef du premier schisme. Le clergé avoit élu de son côté Corneille, homme d'une grande fermeté : il y eut vacance du siége pendant seize mois. On comptoit alors à Rome quarante-six prêtres, sept diacres, sept sous-diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers, quinze cents veuves et autres pauvres nourris par l'Église1. Seize évêques avoient concouru e l'ordination de Corneille, confirmée par le peuple. Les soldats de Jupiter faisoient des tyrans, les soldats du Christ des saints ; différence des deux empires.

1 In quâ tamen non ignorabat (Novatus) presbytères esse quadraginta sex, diaconos septem, accoluthos quadraginta duos, exorcistas et lectores unà cum ostiariis quinquaginta duos, viduas et alios morbo atque egestate afflictos mille et quingentos. (Euseb, Hist. , lib. vi, cap. 35, p. 178. ↩

Gallus, proclamé auguste avec Hostilien, second fils de Dèce, s'engage à payer aux Goths un tribut annuel Ils consentent à ce prix à respecter les terres romaines : on tient les conditions qu'on reçoit, non celles qu'on impose; les Goths manquent à leur parole. Une peste effroyable se déclare. Gallus fait exécuter Hostilien, fils de Dèce, et le remplace par son propre fils. La persécution continue. Deux papes, Corneille et Lucius Ier., y succombèrent.

GALLUS , EMILIEN, • Emilien bat les Goths en Mosie, et prend la CORNEILLE , pourpre; Gallus marche contre lui. Les troupes LucIUs ler. , de Gallus se révoltent, le tuent lui et son fils,

et passent sous les aigles d'Emilien. Valérien amenoit au secours de Gallus les légions de la Gaule. Celles-ci, en apprenant la mort de l'empereur, proclament Valérien ; Emilien est assommé à son tour par ses soldats1. Valérien partage la puissance avec son fils Gallien. Un tyran s'étoit élevé sous le règne de Dèce; un autre sous celui de Gallus.

1 Zonar., lib. XII; Eutrop., lib. 1x, c. 6. ↩

VALERIEN , Eprouvé dans les emplois militaires et civils,

Gallien

député des deux premiers Gordiens au sénat, ETIENT S « Valérien se trouva mêlé à toutes les affaires de son De J.-c. 353-260. temps. La censure lui fut déférée d'une commune voix, lorsque les deux Décius rétablirent cette magistrature, réunie à la dignité impériale. « La vie de Valérien, disoit-on, censure perpétuelle, retraçoit les mœurs de la vénérable antiquité.» Pourtant Valérien n'étoit qu'un génie raccourci qui n'avoit pas la taille de sa fortune.

Gallien, que son père avoit fait auguste, alla commander dans les Gaules. Le père et le fils couroient de tous côtés pour s'opposer aux Barbares : ils étoient aidés d'habiles capitaines, Posthume, Claude, Aurélien, Probus, qui se formoient à l'école des armes par des crimes et par la nécessité. Les Germains, peut-être de la ligue des Franks, envahirent la Gaule jusqu'aux Pyrénées, traversèrent ces montagnes, ravagèrent une partie de l'Espagne, et se montrèrent sur les rivages de la Mauritanie, étonnés de cette nouvelle race d'hommes1. Ils furent combattus et repoussés par Posthume sous les ordres de Gallien. Les Allamans, autres Germains, au nombre de trois cent mille, s'avancèrent en Italie, jusques dans le voisinage de Rome. Gallien les força à la retraite. Les Goths, les Sarmates et les Quades trouvèrent Valérien en Illyrie, qui les contint, assisté de Claude, d'Aurélien et de Probus.

1 Eutrop., Ix, 6; Aurelius-Victor. ↩

La Scythie vomissoit ses peuples sur l'Asie-Mineure et sur la Grèce. Il est probable que ces Scythes Borans, qui se débordèrent alors, n'étoient autres qu'une colonne des Goths, vainqueurs du petit royaume du Bosphore. Ils s'embarquent sur le Pont-Euxin dans des espèces de cabanes flottantes, se confiant à une mer orageuse et à des marins timides. Repoussés en Colchide, ils reviennent à la charge, attaquent le temple de Diane et la ville d'OEeta, qu'immortalisèrent la fable et le génie des poètes, emportent Pythionte, surprennent Trébizonde, ravagent la province du Pont, et , enchaînant les Romains captifs aux rames de leurs vaisseaux, retournent triomphants au désert1.

1 Zosime, lib. 1 ; Greg. Thaum., epist. ap. Masc. ↩

D'autres Goths ou d'autres Scythes, qu'encourage cet exemple, font construire une flotte par leurs prisonniers, partent des bouches du Tanaïs, et voguent le long du rivage occidental du Pont-Euxin : une armée de terre marchoit de concert avec la flotte. Ils franchissent le Bosphore, abordent en Asie, pillent Chalcédoine, entrent dans Nicomédie où les appeloit le tyran Chrysogonas, saccagent les villes de Lius et de Pouse, et se retirent à la lueur des flammes dont ils embrasent Nicée et Nicomédie2.

2 Losim. , lib. 1. ↩

Pendant ces malheurs, Valérien étoit allé à Antioche; il s'occupoit d'une autre guerre à lui fatale. Sapor invité par Cyriade, aspirant à l'empire, étoit entré en Mésopotamie : Nisibe, Carhes et Antioche devinrent sa proie. Valérien arrive, rétablit Antioche, veut secourir Edesse, que pressoient les Perses, perd une bataille, et demande la paix. Sapor lui propose une entrevue; il l'accepte, et demeure prisonnier d'un ennemi sans foi. Le simplicité n'est admirable qu'autant qu'elle est unie à la grandeur, autrement c'est l'allure d'un esprit borné. Valérien étoit un homme sincère, de même qu'il étoit un homme nul; ses vertus avoient le caractère de sa médiocrité.

En sa personne furent expiés la honte et le malheur de tant de rois humiliés au Capitole. Enchaîné et revêtu de pourpre, il prêtoit sa tête, son cou ou son dos en guise de marche-pied à Sapor lorsque celui-ci montoit à cheval1. Sapor croyoit à tort fouler la puissance : l'empire persan ne s'étoit pas élevé; c'étoit l'empire romain qui s'étoit abaissé.

1 Rex Persarum Sapores qui eum coperat, si quando libuerit aut vehiculum ascendere aut equum, inclinare sibi Romanum jubebat ac terga præbere, imposito pede super dorsum ejus. (Lactan., de morte persecut. , cap. 5, p. 60. ) Valerianus scilicet in captivitatem ductus à Sapore non gladio sed ludibrio omnibus vitæ suæ diebus mérita pro factis percepit, ita ut quotiescumque rex Sapores equum conscendere vellet non manibus, sed incurvato dorso et in cervice ejus pede posito, equo membra levaret. ( Eutrop., in vitâ Pontii manuscriptå, apud Lact. , pag. 60. ) ↩

Valérien mort, sa peau empaillée, tannée et teinte en rouge, resta suspendue pendant plusieurs siècles aux voûtes du principal temple de la Perse1. Qu'est-ce que la vue de ce trophée fit au monde? rien. Gallien lui-même, regardant le malheur comme une abdication, se contenta De J.-C. 260-268. de dire : « Je savois que mon père étoit mortel2. » Il prit l'autre moitié de la pourpre que Valérien avoit laissée, comme on dérobe le linceul d'un mort.

1 Tandem à Sapore rege Persarum jussus excoriari, saleque conditus, in sempiternum tui infortunii trophæum ante omnium oculos statuisti. (Euseb., orat. Const. , p. 442. ) Direpta est ei cutis, et cruta visceribus pellis , infecta rubro colore ut in templo barbarorum deorum ad memoriam triumphi clarissimi poneretur. (Lact., de morte pers. , cap. 5, p. 59.) Agathias fait entendre que Valérien fut écorché vif. Constantin, écrivant à Sapor II en faveur des chrétiens, lui parle de l'horrible trophée que l'on voit encore, dit-il, dans son pays. (Euseb., Vit. Const. ) ↩

2 Ubi de Valeriano patre comperit quod captus esset, id quod philosophorum optimus de filio amisso dixisse fertur , sciebam me genuisse mortalem, dixit ille, sciebam patrem meum esse mortalem. (Gall., in Hist. Aug.) ↩

Il existe de très-belles médailles de Valérien, représentant une femme couronnant l'empereur avec ces mots : Restitutori Orientis. La fortune démentit l'effronterie de cette adulation. Gallien ne songea ni à racheter ni à venger son père, il en fit un dieu1 : cela coûtoit moins.

1 Patrem inultum reliquit. ( Hist. Aug. , p. 466. ) Nec inter deos quidem, nisi coactus, retulit cùm mortuum audisset. (Ibid., p. 468. ) ↩

L'empire présente à cette époque un spectacle affreux, mais singulier ; c'étoit comme une scène anticipée du moyen âge. Jamais, depuis les beaux jours de la république, on n'avoit vu à la fois tant d'hommes remarquables : ces hommes nés des événements qui forcent les talents à reprendre leur souveraineté naturelle, ne possédoient pas, les vertus des Caton et des Brutus, mais, fils d'un autre siècle, ils étoient habiles et aventureux. Rentrés malgré eux sous la tente, ces Romains de l'empire avoient repris quelque chose de viril par la fréquentation des mâles générations des Barbares.

Trente ou plus sûrement dix-neuf tyrans parurent pendant les règnes de Valérien et de Gallien : en Orient, Cyriades, Macrien, Baliste, Odénat et Zénobie ; en Occident, Posthume, Lokien, Victorin et sa mère Victoria, Marius et Tetricus; en Illyrie et sur les confins du Danube, Ingennus, Régilien et Auréole; dans le Pont, Saturnin ; en Isaurie, Trébellien ; en Thessalie, Pison ; Valens en Grèce; en Egypte Emilien ; Celsus en Afrique. La plupart de ces prétendants qui défendirent l'empire contre les ennemis du dehors, et qui se le voulurent approprier, auroient été des princes capables.

Macrien, vieillard rusé, politique et hardi, étoit estropié1 : il faisoit porter les ornements impériaux par ses deux fils jeunes et vigoureux, au lieu de les traîner lui-même2.

1 Hist. Aug., p. 116, Triginta Tyran. ↩

2 Lonar., p. 296. ↩

Odénat, qui repoussa Sapor, et vengea Va-Jérien, est encore plus connu par sa femme Zénobie et par le rhéteur Longin3.

3 Hist. Aug., p. 215. ↩

Baliste, Ingennus étoient d'illustres capitaines.

On donnoit à Calphurnius Pison le nom d'homme.

Régilien fut si renommé que le sénat lui décerna les honneurs du triomphe, malgré sa révolte contre Gallien4.

4 Id. p. 194. ↩

• Posthume qui étendit sa domination sur les Gaules, l'Espagne et peut-être la Grande-Bretagne, eut du génie.

Son successeur Victorin possédoit de grands talents, mais avec la foiblesse qui souvent les accompagne, l'amour des femmes1.

1 Id. 187. Cupiditas voluptatis mulierariæ sic perdidit. ↩

Victoria, mère de Victorin, qui se donnoit le titre d'auguste et de mère des armées , fut la Zénobie des Gaules ; celle-ci disoit d'elle : « J'aurois voulu partager l'empire avec Victoria qui me ressemble. » Il n'y eût pas jusqu'à l'armurier Marius, élevé au rang d'auguste par Victoria, qui ne se trouvât être un partisan de caractère. « Amis, dit-il à ses compagnons d'armes devenus ses sujets, on me reprochera mon premier état; plaise aux dieux que je ne sois jamais amolli par le vin, les fleurs et les femmes! Qu'on me reproche mon état d'armurier, pourvu que les nations étrangères apprennent par leurs défaites que j'ai appris à manier le fer! Je dis ceci parce que la seule chose que pourra me reprocher Gallien, cette peste impudique, c'est que j'ai fabriqué des armes2. »

2 Scio, commilitones, posse mihi objici artem pristinam, cujus mihi omnes testes estis. Sed dicat quisque quodvult, utinam semper ferrum exerceam : non vino, non floribus, non mulierculis, non popinis ut facit Gallienus indignus pâtre suo et sui generis nobilitate, depeream. Ars mihi objiciatur ferraria, dum me et ex-teræ gentes attrectasse suis cladibus recognoscant in Italia. Denique ut omnis Allemannia, omnisque Germania cum caeteris, quæ adjacent gentibus Romanum populum ferratam putent gentem, ut specialiter in nobis ferrum timeant. Vos tamen cogitetis velim, fecisse vos principem qui nunquam quidquam sciverit tractare nisi ferrum. Quod ideircò dico, quia scio mihi è luxuriosissimâ illà peste, nihil opponi posse nisi hoc, quòd gladiorum armorumque artifex fuerim. (Hist. Aug. , Trig. Tyran. , pag. 500.) ↩

Marius fut tué par un soldat, jadis ouvrier dans sa boutique, qui lui passa son épée au travers du corps, en lui disant : « C'est toi qui » l'as forgée1. »

1 Hic est gladius quem ipse fecisti. (Hist. Aug., Trig. Tyran, pag. 500. ) ↩

Après la mort de Marius, Victoria ne s'effraya point : cette Gauloise fit encore un empereur, Tétricus, gouverneur de l'Aquitaine, qui prit la pourpre à Bordeaux.

De ces divers tyrans un seul étoit sénateur, et Pison seul étoit noble. Il descendoit de Numa par ses pères; ses alliances lui donnoient le droit de décorer ses foyers des images de Grassus et de Pompée. Les Calphurniens avoient échappé aux proscriptions : on les retrouve consuls depuis Auguste jusqu'à Alexandre Sévère. Rome se couvroit de plantes nouvelles : quand ses vieilles souches, poussoient quelques rejetons, ils se flétrissoient vite, et ne se renouveloient plus.

D'autres hommes de mérite, tels qu'Aurélien, Claude et Probus , servoient Gallien en attendant la souveraine puissance. Lui-même offroit un caractère sinon estimable du moins peu commun.

Orateur et poëte1, Gallien étoit indifférent à tout, même à l'empire. Lui apprenoit-on que l'Égypte s'étoit révoltée: « Eh bien! disoit-il, nous nous passerons de lin2. » La Gaule et l'Asie sont perdues : « Nous renoncerons à l'aphronitre, nous ne porterons plus de sagum d'Arras3. » Mais ne touchez pas aux plaisirs de Gallien! Si le bruit d'une rébellion ou d'une invasion trop voisine menace sa paix, il court aux armes, déploie de la valeur, écarte le danger, et se replonge avec activité dans sa paresse. Féroce pour conserver son repos, il écrivoit l'un de ses officiers après la révolte d'Ingennus, en Illyrie : « N'épargnez pas les mâles, quel que soit leur âge, enfants ou vieillards. Tuez quiconque s'est permis une parole, une pensée contre moi1. » Il condamnoit à mort quatre ou cinq mille soldats rebelles, tout en bâtissant de petites chambres avec des feuilles de roses, et des modèles de forteresses avec des fruits2. Un marchand avoit vendu des perles de verre à l'impératrice, pour de vraies perles : Gallien le condamne à être jeté aux bêtes, et fait lâcher sur lui un chapon3.

1 Fuit enim ( quod negari non potest) oratione, poemate atque omnibus artibus clarus. (Hist. Aug., pag. 469). ↩

2 Cum nuntiatum est ei Ægyptum dissecuisse, dixisse fertur : Quid sine lino œgyptio esse non possumus ? ↩

3 Cum autem vastatam Asiam... Quid, inquit, sine aphronitris esse non possumus ?... Perdita Gallia... arrisisse et dixisse perhibetur : Non sine Atrebatis sagis tuta respublica est? (Hist. Aug., pag. 464. ) ↩

1 « Gallienus Veriano. » Non mihi satisfacies, si tantùm armatos occideris, quos et fors belli interimere potuisset. Perimendus est omnis sexus virilis, si et senes atque impuberes sine reprehensione nostra occidi possent. Occidendus est quicumque malè voluit ; occidendus est quicumque malè dixit contra me, contra Valeriani filium, contra tôt principum pati-em et fratrem. Ingennus factus est imperator. Lacera, occide, concide : animum meum intelligere potes, meâ mente irascere, quia hoc manu meâ scripsi. » (Trebell. Poll., Trig. tyran. , de Ingeno ; Hist. Aug., pag. 500. ) ↩

2 Terna millia et quaterna militum, singulis diebus occidit (p. 476) ; cubicula de rosis fecit ; de prunis castella composuit, uvas triennio servavit, hieme summâ melones exhibuit ; mustum quemadmodum toto anno haberetur docuit, etc., etc. (Hist. Aug., p. 475.) ↩

3 Idem, cum quidam gemmas vitreas pro veris vendidisset ejus uxori, atque illà re prodità, vindicari vellet , surripi quasi ad leonem venditorem jussit, deindè è caveâ caponem emitti : mirantibusque cunctis rem tam ridiculam, per curionem dici jussit : imposturam fecit et passus est. (Hist. Aug., p. 471. ) ↩

A chaque nouvelle désastreuse Gallien rioit, demandoit quels seroient les festins, les jeux du lendemain et de la journée1. Le monde périssoit et il composoit des vers pour le mariage de ses neveux. « Allez, aimables enfants, soupirez comme la colombe, embrassez- vous comme le lierre, soyez unis comme la perle à la nacre2. » Il philosophoit aussi ; il accordoit à Plotin une ville ruinée de la Campanie pour y établir une république selon les lois de Platon3 ⅓. Au milieu de la société croulante, couché à des banquets parmi des femmes1, cet Horace impérial ne vouloit de la vie que le plaisir : tout fut troublé sous son règne2, excepté sa personne; il ne maintenoit le calme, autour de lui et pour lui, qu'à la longueur de son épée.

1 Sic de partibus mundi cum eas amitteret jocabatur (p. 464), nec ad talia movebatur... Sed ab iis qui circà eum erant requirebat : Ecquid habemus in prandio? ecquœ voluptates paratœ sunt? et qualis cras erit scena ? quales circenses ? (Hist. Aug., p. 467.) ↩

2 Jocari se dicebat cum orbem terrarum undique perdidisset ( p. 475). Hujus est illud epithalamium... cum ille manus sponsorum teneret , sæpiùs ita dixisse fertur : Ite, ait, ô pueri, pariter sudate medullis ! Omnibus inter vos : non murmura vestra columba , Brachia non hederæ , non vincant oscula conchæ. ( Hist. Aug., p. 470.) ↩

3 Gallienus et uxor ejus Plotinum honorabant ; hic igitur corum benevolentiâ fretus oravit ut dirutam quamdam olim in Campaniâ civitatem philosophis aptam instauraret, regionemque circumfusam cultæ civitati donaret concederetque ; civitatem habitaturis Platonis legibus gubernari atque ipsam civitatem Platonopolim appellari..... Quòd facilè impetrasset nisi quidam imperatoris familiares invidiâ vel indignatione acriter obstitissent. ( Plotini vita ejus operibus præfixa auctore. ) ↩

1 Concubinæ in ejus tricliniis sæpè accubuerunt. Porphyr. ( Hist. Aug., p. 476.) ↩

2 Orbem terrarum triginta propè tyrannis vastari fecit ; ita ut etiam mulieres meliùs eo imperarent ( Hist. Aug., p.475. ) ↩

Représentez-vous l'état en proie aux diverses usurpations, les tyrans se battant entre eux, se défendant contre les troupes du prince légitime, repoussant les Barbares ou les appelant à leur secours : Ingennus avoit un corps de Roxolans à sa solde, Posthume un corps de Franks. On ne savoit plus où étoit l'empire : Romains et Barbares tout étoit divisé; les aigles romaines contre les aigles romaines, les enseignes des Goths opposées aux enseignes des Goths. Chaque province reconnoissoit le tyran le plus voisin; dans l'impossibilité d'être protégé par le droit, on se soumettoit au fait. Un lambeau de pourpre faisoit le matin un empereur, le soir une victime, l'ornement d'un trône ou d'un cercueil. Saturnin, obligé d'accepter la souveraine puissance s'écria: « Soldats, vous changez un général heureux, » pour faire un empereur misérable1. »

1 Commilitones, bonum ducem perdidistis et malum principem fecistis. (Hist. Aug., Trig. Tyran., p. 522.) ↩

Et à travers tout cela des jeux publics, des martyrs, des sectes parmi les chrétiens, des écoles chez les philosophes, où l'on s'occupoit de systèmes métaphysiques au milieu des cris des Barbares.

La peste, continuant ses ravages, emportoit dans la seule Rome cinq mille personnes par jour : disette, famine, tremblement de terre, météores, ténèbres surnaturelles, révolte des esclaves en Silicie, rébellion des Isauriens qui renouvelèrent la guerre des anciens pirates ; tumulte effroyable à Alexandrie: chaque édifice dans cette immense cité devint une forteresse, chaque rue un champ de bataille; une partie de la population périt, et le Brachion resta vide. Et parmi ces calamités, il faut encore trouver place pour la suite de la grande invasion des Goths.

Sapor, rentrant dans l'Asie romaine, reprit Antioche, s'empara de Tares en Silicie et de Césarée en Cappadoce. Des Goths se jetèrent sur l'Italie; d'autres Goths ou d'autres Scythes sortirent une troisième fois du Pont-Euxin, assiégèrent Thessalonique, ravagèrent la Grèce1, pillèrent Corinthe, Sparte, Argos ; villes depuis long - temps oubliées, qui apparoissent dans ce siècle comme le fantôme d'un autre temps et d'une autre gloire. En vain Athènes avoit rétabli ses murailles renversées par Lysander et Sylla : un Goth voulut brûler les bibliothèques, un autre s'y opposa : « Laissons, dit-il, à nos ennemis ces livres qui leur ôtent l'amour des armes2. » La patrie de Thémistocle fut cependant délivrée par Dexippe, l'historien, surnommé le second Thucydide3, et le dernier des Grecs dans ces âges moyens et dégénérés. Athènes revoyoit les Barbares : du temps des Perses, ses grands hommes la sauvèrent; ses chefs-d'œuvre n'ont point permis aux Goths de faire périr sa mémoire.

1 Les auteurs varient sur l'époque de cette invasion ; les uns la placent sous Valérien, d'autres sous Gallien, d'autres encore sous Claude et même jusque sous Aurélien. ↩

2 Zonar. , lib. xu. ↩

3 Il avoit écrit l'Histoire des temps depuis Alexandre Sevère jusqu'à Claude, l'Histoire des guerres de Scythie et quatre livres de l'Histoire des successeurs d'Alexandre. Il nous reste deux fragments des guerres de Scythie dans les Extraits des ambassades. (Phot. , biblioth. , cap. 82 ; Vossii, de Hist. græc., p. 243. ) ↩

Enfin les Goths allèrent brûler le temple d'Éphèse sept fois sorti de ses ruines et toujours plus beau1 : il ne se releva plus. Un conseil éternel amenoit des désastres irréparables; il s'agissoit non de la conservation des monuments, mais de la fondation d'une nouvelle société. Partout où le polythéisme avoit mis des dieux, un destructeur se présenta ; chaque temple païen vit un homme armé à ses portes; la Providence n'arrêta la torche et le levier que quand la race humaine fut changée.

1 Hist. Aug., p. 178 ; Jornandès, cap. 20. ↩