Préface (suite 7)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Au surplus, elle est justifiée par les chroniqueurs latins, germaniques et vieux françois ; Dutillet et surtout Chantereau Lefebvre l'ont essayée dans quelques noms : il me semble utile que cette réforme passe enfin dans notre histoire. J'avoue cependant que j'ai été foible à l'égard de Charlemagne; il m'a été impossible de le changer en Karle le Grand, excepté en citant le moine de Saint-Gall. Que voulez-vous ? on ne peut rien contre la gloire ; quand elle a fait un nom, force est de l'adopter, l'eût-elle mal prononcé. Les Grecs étoient grands corrupteurs de la vérité syllabique ; leur oreille poétique et dédaigneuse, sans s'embarrasser de la vérité historique, ramenoit de force les noms barbares à l'euphonie. J'écris aussi Karle le Martel au lieu de Karle Marteau : c'est absolument la même chose dans la vieille langue, et j'espère que l'habitude du Martel fera pardonner au Karle.
J'avois commencé des recherches assez considérables sur les Gaulois; l'ouvrage de M. Amédée Thierry a paru, et j'ai abandonné mon travail : il étoit dans la destinée des deux frères de m'instruire et de me décourager.
Mais si je me suis soumis aux heureuses innovations de l'École Moderne, je combats aussi quelques-uns de ses sentimens : Je ne puis admettre, par exemple, que les Franks fussent des espèces de sauvages tels que ceux chez lesquels j'ai vécu en Amérique; les faits repoussent cette supposition. Je rejette également la seconde invasion des Franks, laquelle auroit mis les Carlovingiens sur le trône : j'ai dit plus haut les motifs de mon incrédulité. Quant à l'Ancienne École, je lui nie sa doctrine de l'hérédité des rois de la première et de la seconde race ; je soutiens que l'élection étoit partout ; qu'il ne pouvoit y avoir usurpation, là où il y avoit élection. Il y a plus : j'avance que l'hérédité est une chose nouvelle dans les successions souveraines ; que l'antiquité européenne toute entière l'a ignorée; que cette hérédité n'a commencé qu'à Hugues capet, au dixième siècle, par une raison que j'indiquerai dans un moment.
L'antiquité romaine barbare finit vers la tin de la seconde race, et alors s'opère une des grandes transformations de l'espèce humaine par l'établissement de la Féodalité. Le Moyen Age fut l'ouvrage du Christianisme mêlé au tempérament des Barbares et aux institutions germaniques.
Avant d'entrer dans l'analyse raisonnée des règnes de la Troisième race, je montre quelle étoit la Communauté chrétienne et quelle étoit la constitution de l'Église chrétienne, deux choses différentes l'une de l'autre. Je prouve que l'Église chrétienne étoit une monarchie élective, représentative, républicaine, fondée sur le principe de la plus complète égalité; que l'immense majorité des biens de l'Eglise appartenoit à la partie plébéienne des nations ; qu'une abbaye n'étoit qu'une maison romaine; que le pape, souvent tiré des dernières classes sociales, étoit le tribun et le mandataire des libertés des hommes; que c'étoit en cette qualité d'unique représentant d'une vérité politique opprimée, qu'il avoit mission et qualité de juger et de déposer les rois. Je dis qu'à cette époque où le Peuple disparut, le Peuple se fit Prêtre et conserva sous ce déguisement l'usage et la souveraineté de ses droits : c'est l'ère Politique du Christianisme. Le Christianisme dut entrer dans l'état et s'emparer du pouvoir tempore, lorsque toutes les lumières furent concentrées dans le Clergé. La liberté est chrétienne.
On voit par cet exposé comment mes idées sur le Christianisme diffèrent de celles de M. le comte de Mestre, et de celles de M. l'abbé de Lamennais : Le premier veut réduire les peuples à une commune servitude, elle-même dominée par une théocratie ; le second me semble appeler les peuples (sauf erreur de ma part) à une indépendance générale sous la même domination théocratique. Ainsi que mon illustre compatriote, je demande l'affranchissement des hommes ; je demande encore, ainsi qu'il le fait, l'émancipation du Clergé, on le verra dans ces Études ; mais je ne crois pas que la Papauté doive être une espèce de pouvoir dictatorial planant sur de futures républiques. Selon moi le Christianisme devint politique au Moyen Age par une nécessité rigoureuse : quand les nations eurent perdu leurs droits , la religion, qui seule alors étoit éclairée et puissante, en devint la dépositaire. Aujourd'hui que les peuples les reprennent ces droits, la Papauté abdiquera naturellement les fonctions temporelles, résignera la tutelle de son grand pupille arrivé à l'âge de majorité. Déposant l'autorité politique dont il fut justement investi dans les jours d'oppression et de barbarie, le Clergé rentrera dans les voies de la primitive Eglise, alors qu'il avoit à combattre la fausse religion, la fausse morale et les fausses doctrines philosophiques. Je pense que l'âge Politique du Christianisme finit; que son âge Philosophique commence ; que la Papauté ne sera plus que la source pure où se conservera le principe de la Foi prise dans le sens le plus rationnel et le plus étendu. L'Unité catholique sera personnifiée dans un chef vénérable représentant lui-même le Christ, c'est-à-dire les vérités de la nature de Dieu et de la nature de l'Homme. Que le souverain pontife soit à jamais le conservateur de ces vérités auprès des reliques de saint Pierre et de saint Paul ! Laissons, dans la Rome chrétienne, tout un peuple tomber à genoux sous la main d'un vieillard. Y a t-il rien qui aille mieux à l'air de tant de ruines? En quoi cela pourroit-il déplaire à notre philosophie ? Le pape est le seul prince qui bénisse ses sujets.
La vérité religieuse ne s'anéantira point, parce qu'aucune vérité ne se perd; mais elle peut être défigurée, abandonnée, niée dans certains moments de sophisme et d'orgueil par ceux qui, ne croyant plus au Fils de l'homme, sont les enfants ingrats de la nouvelle synagogue. Or, je ne sache rien de plus beau qu'une institution consacrée à la garde de cette vérité d'espérance où les âmes se peuvent venir désaltérer comme à la fontaine d'eau vive dont parle Isaïe. Les antipathies entre les diverses Communions n'existent plus ; les enfants du Christ, de quelque lignée qu'ils proviennent , se sont ser- rés au pied du Calvaire, portehe mater en de la famille. Les désordres et l'ambition de la cour romaine ont cessé; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évêques, la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l'Unité catholique ; avec quelques concessions de part et d'autre, l'accord seroit bientôt tait. Je répéterai ce que j'ai deja dit dans cet ouvrage : pour jeter un nouvel éclat, le Christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son heure et dans sa place1. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle; comme les institutions et les mœurs , elle subit la troisième transformation. Elle cesse d'être politique; elle devient philosophique sans cesser d'être divine : son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la Croix marque à jamais son centre immobile.
1 Depuis que ces lignes ont été écrites, le cardinal Capellari a été nommé pape. C'est un homme d'une vaste science, d'une éminente vertu et qui comprend son siècle ; mais n'est il pas arrivé trop tard? j'avois appelé ce choix de tous mes vœux dans le précédent conclave. ↩
Avec la troisième race se constitue la Féodalité, et sous le règne de Philippe Ier. paroît le Moyen Age dans l'énergie de sa jeunesse; l'âme toute religieuse, le corps tout barbare, l'esprit aussi vigoureux que le bras. L'hérédité et le droit de primogéniture s'établirent dans la personne de Hugues Capet par la cérémonie du Sacre. Le Sacre, ou l'élection Religieuse, a usurpé l'élection Politique : j'apporte les preuves de ce fait qu'aucun historien, du moins que je sache, n'avoit jusqu'ici remarqué.
Les Franks deviennent des François sous les premiers rois de la troisième race.
Il y a eu quatre monarchies, à compter de Hugues Capet à Louis XVI : La monarchie purement Féodale et de la grande pairie, la monarchie des États (appelés dans la suite états généraux), la monarchie Parlementaire dans les intermissions des Etats, la monarchie Absolue qui se perd dans la monarchie Constitutionnelle.
Incidence de ces diverses monarchies ou grands événements qui s'y rattachent : affranchissement des Communes , Croisades, etc., etc.
La monarchie Féodale étoit une véritable république aristocratique fédérative, ou plutôt une démocratie noble, car il n'y avoit point de peuple dans cette aristocratie; il n'y avoit point de sujets ; il n'y avoit que des serfs. Le nom de peuple ne se trouve point à cette époque dans les chroniques, parce qu'en effet le peuple n'existoit point. Le peuple commence à renaître sous Louis le Gros, dans les villes par les bourgeois, dans les campagnes par les serfs affranchis, et par la recomposition successive de la petite et de la moyenne propriété.
Exposé de la Féodalité. Quel étoit le Fief? Le Fief étoit le mélange de la propriété et de la souveraineté. La propriété prit le caractère du propriétaire ; elle devint conquérante. Le Pouvoir, la Justice et la Noblesse furent attachés à la terre ; cause principale de la longue durée du règne féodal. Preuves et explications à ce sujet.
Le Fief et l'Aleu étoient le combat et la coexistence de la propriété selon l'ancienne société, et de la propriété selon la société nouvelle. Le monde Féodal ne fut qu'un monde militaire où tout reposa, comme dans un camp entre des chefs et des soldats, sur la subordination et des engagements d honneur.
Sous la Féodalité, la servitude Germanique remplaça la servitude Romaine. Le Servage prit la place de l'Esclavage; c'est le premier pas de l'affranchissement de la race humaine, et, chose étrange! on le doit à la Féodalité. Le Serf devenu Vassal ne fut plus qu'un soldat armé, et les armes délivrent ceux qui les portent. Du Servage on a passé au Salaire, et le Salaire se modifiera encore, parce qu'il n'est pas une entière liberté..
Louis le Gros n'a point affranchi les Communes, comme l'a si long-temps assuré l'Ancienne école historique ; mais le mouvement insurrectionnel général des Communes dans le onzième siècle, qu'a remarqué l'école Moderne, ne doit être admis qu'avec restriction : cette école s'est laissée entraîner sur ce point à l'esprit de système.
Les Croisades ont recomposé les grandes armées modernes, décomposées par les cantonnements de la F'Féodalité.
La Chevalerie n'a point son origine dans les Croisades ; les romanciers, qui la reportent au temps de Charlemagne, n'ont point menti à l'histoire comme on l'a cru. La chevalerie a commencé à la fois chez les Maures et chez les Chrétiens, sur la fin du huitième siècle. L'auteur du poëme d'Antar et le moine de Saint-Gall (qui l'un et l'autre écrivoient les exploits des paladins maures et chrétiens), Charlemagne et Aron al Racheld, étoient contemporains. Preuves de cette antiquité de la chevalerie par les mœurs, les combats, les armes, les arts,. les monuments et l'architecture.
Il n'y a point eu de chevalerie Collective, mais une chevalerie Individuelle. La chevalerie historique a fait naître une chevalerie romanesque. Cette chevalerie romanesque, qui marche avec la chevalerie historique, donne aux temps Moyens un caractère d'imagination et de fiction qu'il est essentiel de distinguer..
La monarchie des Etats dont l'origine remonte au régne de saint Louis, quoiqu'on n'en fixe la date qu'à celui de Philippe le Bel, n'est jamais bien entrée dans les mœurs de la France; elle a toujours été foible parce que les deux premiers Ordres, le Clergé et la Noblesse, avoient des constitutions particulières, et faisoient peu de cas d'une constitution commune. Le Tiers-État, appelé uniquement pour voter des impôts, n'étoit attentif qu'à se coller à la Couronne, afin de se défendre contre les deux autres Ordres. La monarchie Parlementaire affoiblissoit encore les États, en usurpant leurs fonctions et leurs pouvoirs. Enfin le royaume ne formoit pas alors un corps homogène; il avoit des États de provinces, et l'autorité des États de la langue d'Oyl étoit méconnue à trente lieues de Paris.
Tableau général du Moyen Age au moment où la branche des Valois monte sur le trône. Vie prodigieuse de cet Age : éducation, mœurs privées, arts, etc. ; Manière indépendante et vigoureuse d'imiter et de s'approprier les classiques. Population et aspect de la France dans le Moyen Age. Le sol étoit couvert de plus de dix-huit cent mille monuments.
Admirable architecture Gothique; son histoire. Elle a peut-être sa source première dans la Perse. Elle est née du néo-grec asiatique apporté à la fois par deux religions et par trois chemins en Europe : en Espagne, par les Maures ; en Italie, par les Grecs; en France, en Angleterre et en Allemagne, par les Croisés.
Ici je quitte l'Analyse raisonnée pour l'Histoire même. - Règnes des Valois. Changements sociaux arrivés sous ces règnes. Les peuples se nationalisent. L'Angleterre se sépare de la France dont elle devient la rivale et l'ennemie ; elle forme sa constitution et établit ses libertés.
Fragments des règnes de Philippe VI et de Jean son fils. Guerre de Bretagne. La France est envahie et désolée. Bataille de Gréci et de Poitiers. La haute et première Noblesse perd les trois grandes batailles de Grécy, de Poitiers et d'Azincourt , et périt presque toute entière. Une seconde Noblesse paroît. Cette seconde aristocratie délivre la France des Anglois, et se montre pour la dernière fois à Ivry. L'armée plébéienne ou nationale, commencée sous Charles VII, s'augmente. La poudre, en changeant la nature des armes, sert à détruire l'importance militaire de la Noblesse qui finit par donner des officiers à l'armée dont jadis elle composoit les soldats. Si le système des gardes nationales se généralise, il détruira l'armée permanente; on retournera aux levées en masse du Moyen Age; le ban et l'arrière-ban Plébéiens remplaceront le ban et l'arrière-ban Nobles.
A l'époque des guerres d'Edouard III, la couleur nationale françoise étoit le rouge, et la couleur nationale angloise le blanc. Édouard prit le rouge comme roi de France, et nous quittâmes cette couleur devenue ennemie. Le traité de Brétigny ne mutila pas la France, comme on l'a cru. Philippe ne céda presque rien des provinces de la Couronne ; il n'y eut que des seigneurs particuliers qui changèrent de Suzerain. Cela ne se pourroit comparer en aucune sorte au démembrement de la France homogène d'aujourd'hui.
Pourquoi ne trouve-t-on dans notre histoire qu'une centaine de noms historiques? Parce que les chroniqueurs sous la monarchie Féodale, n'ont fait que l'histoire du duché de Paris, et que les écrivains, sous la monarchie Absolue, n'ont donné que l'histoire de la cour.
Après le règne de Philippe de Valois, je quitte l'Histoire et je rentre dans l'Analyse raisonnée.
Tableau des malheurs de la France pendant la captivité du roi Jean. Charles V et Du Guesclin viennent ensemble et l'un pour l'autre ; intimité de leurs destinées. Paris se transforme, en 1357, en une espèce de démocratie Ancienne, au milieu de la Féodalité. Fameux États de cette époque. Charles le Mauvais, roi de Navarre; ses desseins contre le roi Jean. Mettre un souverain en jugement, n'est point une idée qui appartienne au temps où nous vivons : preuves historiques que l'Aristocratie et la Théocratie ont jugé et condamné des rois long-temps avant que la démocratie ait suivi cet exemple. Article remarquable, et généralement ignoré, du testament de Charlemagne, lequel article suppose que les fils et petits-fils de ce grand prince et de ce grand homme, tout rois qu'ils étoient, peuvent être judiciairement tondus, mutilés et condamnés à mort.
Le soulèvement des paysans, les fureurs de la Jacquerie, l'existence des Grandes - Compagnies furent des malheurs qui pourtant engendrèrent l'armée nationale. Les mouvements des hommes rustiques dans le Moyen Age n'indiquoient que l'indépendance de l'Individu, cherchant à se taire jour au défaut de la liberté de l'Espèce.
Charles Le Sage, médecin patient, la main appuyée sur le cœur de la France et sentant la vie revenir, parloit en maître : il sommoit le prince Noir de comparoître en son tribunal, envoyoit un huissier appréhender au corps le vainqueur de Poitiers et signifier un exploit à la gloire.
Calamités du règne de Charles VI, règne qui s'écoula entre l'apparition d'un fantôme et celle d'une bergère. Quelle fut la Pucelle. Trois grands poëtes l'ont chantée et comment : Shakespeare, Voltaire et Schiller.
Charles VII. La monarchie Féodale se décompose sous le règne de ce roi ; il n'en reste plus que les habitudes. Changements capitaux : armée permanente et impôt non voté, les deux pivots de la monarchie Absolue. Formation du Conseil d'État ; séparation de ce Conseil du Parlement et des États généraux. Du point où la société étoit parvenue sous Charles VII, il étoit loisible d'arriver à la monarchie libre ou à la monarchie absolue : on voit clairement le point d'intersection et d'embranchement des deux routes; mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause en est qu'après la confusion des guerres civiles et étrangères, qu'après les désordres de la Féodalité, le penchant des choses étoit vers l'unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devoit monter au plus haut point de sa puissance; il falloit qu'en écrasant la tyrannie de l'aristocratie, elle eût commencé à faire sentir la sienne, avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont succédés en France, dans un ordre régulier, Aristocratie, la Monarchie et la République : la Noblesse, la Royauté et le Peuple ayant abusé de la puissance, ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.
Louis XI vint faire l'essai de la monarchie Absolue sur le cadavre palpitant de la Féodalité. Ce personnage placé sur les confins du Moyen Age et des temps Modernes, né à une époque sociale où rien n'étoit achevé et où tout étoit commence, eut une forme monstrueuse, indéterminée, particulière à lui et qui tenoit des deux tyrannies entre lesquelles il se montroit. Ses mœurs, ses idées, sa politique : justification de la dernière.
Quant Louis XI disparoît, les ruines de l'Europe féodale achèvent de s'écrouler : Constantinople est pris ; les lettres renaissent ; l'imprimerie est inventée, l'Amérique au moment d'être découverte; la grandeur de la maison d'Autriche se fait pressentir par le mariage de l'héritière de Bourgogne dans la famille impériale; Henri VIII, Léon A, Charles-Quint, Luther avec la Réformation ne sont pas loin : vous êtes au bord d'un nouvel univers. Le point le plus élevé de la monarchie des 'Trois-Etats se trouve sous le règne de Charles VIII et de Louis XII. Charles VIII épouse Anne, héritière du duché de Bretagne. Guerres d'Italie. Dès que les rois de France eurent brisé le dernier anneau de la chaine aristocratique, ils purent marcher hors de leur pays à la tête de la nation.
Louis XII épouse la veuve de Charles VIII. La Bretagne fut le dernier grand fief qui revint à la couronne. La monarchie Féodale, commencée par le démembrement successif des provinces du royaume, finit par la réunion successive de ces provinces au royaume, comme les fleuves sortis de la mer retournent à la mer.
Événements du règne de François Ier. On ne retrouve plus l'original du billet tout est perdu fors l'honneur; mais la France, qui l'auroit écrit, le tient pour authentique. Transformation sociale de l'Europe. .
La découverte de l'Amérique, arrivée sous Charles VIII, en 1492, produisit une révolution dans le commerce, la propriété et les finances de l'ancien monde. L'introduction de l'or du Mexique et du Pérou baissa le prix des métaux, éleva celui des denrées et de la main-d'œuvre, fit changer de main a propriété foncière, et créa une propriété inconnue jusqu'alors, celle des Capitalistes, dont les Lombards et les Juifs avoient donné la première idée. Avec les Capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle des fonds publics. Une fois entrée dans cette route, la société se renouvela sous le rapport des finances, comme elle s'étoit renouvelée sous les rapports moraux et politiques.
Aux aventures des Croisades succédèrent des aventures d'outre-mer d'une toute autre importance, le globe s'agrandit, le système des colonies modernes commença, la marine militaire et marchande s'accrut de toute l'étendue d'un océan sans rivages. La petite mer intérieure de l'ancien monde ne resta plus qu'un bassin de peu d'importance, lorsque les richesses des Indes arrivèrent en Europe par le cap des Tempêtes. A quatre années de distance, Charles-Quint triomphoit de Montezume à Mexico, et de François Ier. à Pavie.
Il y a des époques où la société se renouvelle, où des catastrophes imprévues, des hasards heureux ou malheureux, des découvertes inattendues déterminent un changement préparé de longue main dans le gouvernement, les lois et les mœurs.
Les guerres de François Ier., de Charles-Quint et de Henri VIII mêlèrent les peuples, et les idées se multiplièrent:
Quand Bayard acquéroit le haut renom de prouesse, c'étoit au milieu de l'Italie moderne, de l'Italie dans toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée; c'étoit au milieu des palais bâtis par Bramante et Michel-Ange, de ces palais dont les murs ' étoient couverts des tableaux récemment sortis des mains des plus grands maîtres; c'étoit à l'époque où l'on déterroit les statues et les monuments de l'antiquité. Des armées régulières, connues en Europe depuis la fin du règne de Charles VII, firent disparoître le reste des milices féodales. Les braves de tous les pays se rencontrèrent dans ces troupes disciplinées. Ces Infidèles, que les Chevaliers alloient avec saint Louis chercher au fond de la Palestine, maîtres de Constantinople et devenus nos alliés, intervenoient dans notre politique.
Tout changea dans la France; les vêtements mêmes s'altérèrent ; il se fit des anciennes et des nouvelles mœurs un mélange unique. La langue naissante fut écrite avec esprit, finesse et naïveté par la sœur de François Ir., par François Ter. lui-même, qui faisoit des vers aussi bien que Marot, par Rabelais, Amyot, les deux Marot et les auteurs de Mémoires. L'étude des classiques, celle des lois romaines , l'érudition générale, furent poussées avec ardeur. Les arts acquirent un degré de perfection qu'ils n'ont jamais surpassé depuis. La peinture, éclatante en Italie, fut transplantée dans nos forêts et dans nos châteaux gothiques; ceux-ci virent leurs tourelles et leurs créneaux se couronner des ordres de la Grèce. Anne de Montmorency qui disoit ses patenôtres, ornoit Écouen de chefs-d'œuvre; le Primatice embellissoit Fontainebleau; François Ier., qui se faisoit armer chevalier comme au temps de Richard Cœur de Lion, assistoit à la mort de Léonard de Vinci, et recevoit le dernier soupir de ce grand peintre. Auprès de cela, le connétable de Bourbon dont les soldats, comme ceux d'Alaric, se préparoient à saccager Rome, ce connétable qui devoit mourir d'un coup de canon tiré peut-être par le graveur Benvenuto Cellini, représentoit dans ses terres de France, la puissance et la vie d'un ancien grand vassal de la couronne.
La Réformation est l'événement majeur de cette époque; elle réveilla les idées de l'antique égalité, porta l'homme à s'enquérir, à chercher, à apprendre. Ce fut, à proprement parler, la vérité philosophique qui, revêtue d'une forme chrétienne, attaqua la vérité religieuse. La Réformation servit puissamment à transformer une société toute militaire en une société civile et industrielle; ce bien est immense, mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal, et l'impartialité historique ne permet pas de le taire.
Le Christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes, pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits, et ils allèrent à leur maître. La Foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et s'assit enfin sur le trône impérial. Le Christianisme étoit alors catholique ou universel ; la religion dite catholique partit d'en-bas pour arriver aux sommités sociales : nous avons vu que la Papauté n'étoit que le Tribunat des peuples, dans l'âge Politique du Christianisme.
Le protestantisme suivit une route opposée : il s'introduisit par la tête de l'État, par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats, par les savants et les gens de lettres, et il descendit lentement dans les conditions intérieures ; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux Communions.
La communion Réformée n'a jamais été aussi populaire que la communion Catholique ; de race princière et patricienne, elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral, le Protestantisme est exact dans ses devoirs, mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse ; il vêtit celui qui est nu, mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects ; il soulage l'infortune, mais il n'y compatit pas.
Comparaison du prêtre catholique et du ministre protestant. La Réformation ressuscita le fanatisme qui s'éteignoit. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme, elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Goëthe et Schiller n'ont paru que quand le Protestantisme, abjurant son esprit sec et chagrin, s'est rapproché des arts et des sujets de la religion catholique. Celle-ci a couvert le monde de ses monuments ; on lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a trois siècle que le Protestantisme est né ; il est puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique ; il est pratiqué par des millions d'hommes : qu'a-t-il élevé? il vous montrera les ruines qu'il a faites, parmi lesquelles il a planté quelques jardins, ou établi quelques manufactures.
Rebelle à l'autorité : es traditions, à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le Protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du seizième siècle, le Réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le Catholique par une suite de saints et de grands hommes jusqu'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers. Le siècle Protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon protecteur du monde civilisé contre Attila, et avec le siècle de cet autre Léon qui, mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu'il n'étoit plus nécessaire de la défendre.
Si la Réformation rétrécissoit le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, elle comprimoit les grands cœurs à la-guerre : l'héroïsme est l'imagination dans l'ordre militaire. Le Catholicisme avoit produit les Chevaliers ; le Protestantisme fit des capitaines braves et vertueux, mais sans élan : il n'auroit pas fait Du Guesclin, La Hire et Bayard.
On a dit que le Protestantisme avoit été favorable à la liberté politique et avoit émancipé les nations : Les faits parlent-ils comme les personnes?
Jetez les yeux sur le nord de 1 Europe, dans les pays ou la Reformation est nee, ou elle s'est maintenue, vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède, la Prusse, la Saxe sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemarck est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains ; il ne put envahir Gènes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète qui tomba : les arts et le beau soleil du midi lui étoient mortels. En Suisse , il ne réussit que dans les cantons aristocratiques analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Underwald, berceau de la hberté helvétique, le repoussèrent. En Angleterre, il a a point été le véhicule de la constitution formée avant le seizième siècle, dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avoit déjà jugé et déposé des rois, les trois pouvoirs étoient distincts ; l'impôt et l'armée ne se levoient que du consentement des Lords et des Communes ; la monarchie représentative étoit trouvée et marchoit : le temps , la civilisation, les lumières croissantes y auroient ajouté les ressorts qui lui manquoient encore, tout aussi bien sous l'ifluence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant. Le peuple Anglois fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères , que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri VIII: ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'église anglicane avoit force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie ? La vérité est que le Protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a rencontré une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées ; la où il a rencontré des gouvernemens militaires, comme dans le nord de l'Europe, il s'en est accommodé et les a même rendus plus absolus.