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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Troisième partie moeurs des paiens (suite 2)

Étude cinquième

Troisième partie moeurs des paiens (suite 2)

Études historiques · 22 min de lecture · p. 67–92 · chapitre 49 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Licinius juge le procès : il laisse les femmes aux hommes vulgaires et les petits garçons aux philosophes. Théomneste rit de la prétendue pureté de l'amour philosophique, et finit par la peinture d'une séduction dont les nudités sont à peine supportables sous le voile de la langue grecque ou latine.

Les plus grands personnages de la Grèce et les plus hautes renommées passèrent sous le joug de ces dégradantes passions : Alexandre fit rougir ses soldats de sa familiarité avec l'eunuque Bagoas. Périclès vivoit publiquement avec la femme de son fils1; il défendit devant les tribunaux Cimon accusé d'inceste avec sa sœur Elpinice, et Elpinice devint le prix de l'éloquence tarée du triomphant orateur2. Sophocle sort d'Athènes avec un jeune garçon qui lui dérobe son manteau ; Euripide se raille de Sophocle, et lui déclare qu'il a possédé pour rien la même créature3. Sophocle lui répond en vers : « Euripide, ce fut le soleil et non un jeune garçon qui me dépouilla en me faisant éprouver sa chaleur ; pour toi, c'est Borée qui t'a glacé dans les bras d'une femme adultère4.» Le sale Diogène dansoit avec l'élégante Laïs qui se livroit à lui, et le voluptueux Aristippe, amant de Lais, approuvoit le partage. Sur le tombeau de Dioclès, de jeunes garçons célébroient chaque année la fête des baisers : le plus lascif obtenoit la couronne1 : Dioclès avoit été un infâme. Athénée nous apprend encore le rôle que jouoient les courtisanes, et Lucien les leçons qu'elles se donnoient entre elles : Aspasie, Phrynée , Laïs, Glycère, Flora, Gnathène, Gnathénion, Manie et tant d'autres sont devenues des personnages mêlés aux plus graves comme aux plus beaux souvenirs de l'histoire, des arts, et du génie.

1 Ath., lib. XIII, cap. 6. ↩

2 Id., ib. ↩

3 Sophoclem venustum puerum extra mænia civitatis duxisse ut cum eo coixet, eumque Sophoclis pennulâ direptâ discessisse. Euripides cachinnans per ludibrium dixit illo se aliquando puero usum fuisse, verum sibi furto nihil amissum. (Athen., p. 604.) ↩

4 Hoc ubi Sophocles audit, in Euripidem epigramma scripsit hujusmodi. Sol quidem, o Euripides, non puer, cim me tepefaceret Veste nudavit : tibi verò alienam uxorem osculanti Inæssit Boreas, etc. HALos nu DU TaL, EUpeTion, os pE hexIoN, etc. (Athen., Deipnosoph., p. 604.) ↩

1 Quique labra labris dulcius applicaverit, Is coronis oneratus ad suam matrem revertitur. (Théoc., idyl. XII.) ↩

Un trait particulier distingue le dialogue des Courtisanes dans Lucien. L'auteur met souvent en scène une mère et une fille : c'est la mère qui corrompt la fille, qui cherche à lui enlever tout remords, toute pudeur, qui l'instruit au libertinage, au mensonge, au vol, qui lui conseille de se prostituer au plus rustre, au plus laid, au plus infâme, pourvu qu'il paie bien et qu'on le puisse dépouiller. Quant aux jeunes courtisanes, elles éprouvent presque toujours une passion sincère et naïve; elles ont recours à des enchantements, comme la Magicienne de Théocrite, pour rappeler des amants volages ; on les voit occupées à les arracher non-seulement à leurs rivales, mais encore à leurs rivaux, les philosophes. Chélidonion propose à Drosé d'écrire avec du charbon sur la muraille du Céramique : Aristenet corrompt Clinias. Cet Aristenet étoit un philosophe qui avoit enlevé Clinias à Drosé. Enfin l'on trouve parmi les dialogues de Lucien, celui de Clonarion et de Léæna, consacré à la peinture des désordres entre les femmes; ils y sont peints comme les désordres entre les hommes. Léæna est aimée d'une riche femme de Lesbos, Mégille, déjà liée avec Démonasse, femme de Corinthe. Ces deux saphiennes invitent Léæna à partager leur commune couche. Mégille jette au loin sa fausse chevelure, paroît nue, et la tête rase comme un athlète1. Léæna entre dans des détails assez étendus avec Clonarion, et refuse de lui donner les derniers2.

1 Megilla comam ut illam fictitiam habebat à capite rejecit, ipsa autem jacebat omninò similis atque æquiparanda gladiatori, alicui vehementer virili atque robusto ad vivum usque cute detonsa. ↩

2 Ne quære accuratius omnia, turpia enim sunt. (Luciani dialogi meretricii Clonarium et Leæna ad finem, p. 970.) ↩

Vous auriez une fausse idée de ces ouvrages , si vous vous les représentiez comme ces mauvais livres destinés parmi nous à la dépravation de la jeunesse, mais qui ne peignent point l'état général de la société. Les pères de l'Eglise s'expriment comme Lucien et comme Athénée : Clément d'Alexandrie indique des choses de la même nature que celles rappelées au dialogues des Amours , et il cite ailleurs des faits racontés par Lucien lui-même1 ; il parle de la Vénus de Cnide souillée dans son temple, et de Philonis, « à qui, dit Fleury, on attribuoit » un écrit touchant les impudicités les plus criminelles dont les femmes soient capables. › Saint Justin, dans son Apologie, assure que l'ouvrage de Philœnis étoit entre les mains de tout le monde2.

1 In pædagog., lib. II, cap. 10. In protreptico, p. 24 et 38. ↩

2 Un auteur italien trop célèbre a reproduit l'ouvrage de Philænis. Avant lui, un grave et religieux savant du onzième siècle avoit écrit un livre de même nature, Brantôme a renouvelé les mêmes histoires ; mais le véritable auteur de l'ouvrage grec n'étoit point la courtisane Philonis, c'étoit un sophiste nommé Polycrate, comme nous l'apprend Athénée. ↩

Chez plusieurs nations, un prix étoit décerné au plus impudique1. Il y avoit des villes entières consacrées à la prostitution : des inscriptions écrites à la porte des lieux de libertinage et la multitude des simulacres obscènes trouvés à Pompéi, ont fait penser que cette ville jouissoit de ce privilége. Des philosophes méditaient pourtant sur la nature de Dieu et de l'homme dans cette Sodome ; leurs livres déterrés ont moins résisté aux cendres du Vésuve que les images d'airain du Musée secret de Portici. Caton le Censeur louoit les jeunes gens abandonnés au vice que chantoient les poètes2. Après les repas, on voyoit sur les lits du festin de malheureux enfans qui attendoient les outrages3.

1 Impios infamia turpissima...... (Philo. de præmiis et ponis, p. 586, in-fol., Parisiis, 1552.) ↩

2 Horat., saty. , lib. 1. ↩

3 Transeo puerorum infelicium grèges quos post transacta convivia alia cubiculi contumelia expectant. (Se- пес., ер. 95. ) ↩

Ammien Marcelin a peint les descendants des Cincinnatus et des Publicola au quatrième siècle4. « Ils se distinguent par de » hauts chars ; ils suent sous le poids de leur manteau, si léger pourtant que le moindre vent le soulève. Ils le secouent fréquemment du côté gauche pour en étaler les franges et laisser voir leur tunique où sont brodées diverses figures d'animaux. Etrangers , allez les voir, ils vous accableront de caresses et de questions. Retournez-y, il semble qu'ils ne vous aient jamais vus. Ils parcourent les rues avec leurs esclaves et leurs bouffons..... Devant ces familles oisives, marchent d'abord des cuisiniers enfumés, ensuite des esclaves avec les parasites. Le cortège est fermé par des eunuques, vieux et jeunes , pâles, livides, affreux.

4 Les Romains sous le règne de Trajan, d'Antonin le Pieux et de Mare-Aurèle, ressembloient deja beaucoun aux Romains dont parle Ammien Marcellin. Lucien, qui vivoit sous ces empereurs, nous a laissé dans le Nigrinus un tableau des mœurs romaines, dont l'historien semble avoir emprunté plusieurs traits : Le premier s'étend seulement davantage sur le goût pour les chevaux, sur le luxe, les funérailles, les testamens, etc. ↩

» Envoie-t-on savoir des nouvelles d'un malade? Le serviteur n'oseroit rentrer au logis avant de s'être lavé de la tête aux pieds. La populace n'a d'autre abri pendant la nuit que les tavernes ou les toiles tendues sur les théâtres ; elle joue aux dés avec fureur, ou s'amuse à faire un bruit ignoble avec les narines1.

1 Amm. Marcel., lib. xIv. ↩

» Ceux qui s'enorgueillissent de porter les noms des Reburri, des Faburri, des Pagoni, des Geri, des Dali, des Tarrasci, des Perrasi, vont aux bains, couverts de soie et accompagnés de cinquante esclaves. A peine entrés dans la piscine ils s'écrient : « Où sont mes serviteurs ! » S'il se trouve quelque créature jadis usée au service du public, quelque vieille qui a trafiqué de son corps, ils courent à elle et lui prodiguent de sales caresses. Et voilà les hommes dont les ancêtres admonestoient un sénateur pour avoir donné un baiser à sa femme devant sa fille ! Les prétendez- vous saluer ? Tels que des taureaux qui vont frapper de la corne, ils baissent la tête de côté et ne laissent que leur genou ou leur main au baiser de l'humble client. . .

» Au milieu des festins on fait apporter des balances pour peser les poissons , les loires et les oiseaux. Trente secrétaires, les tablettes à la main, font l'énumération des services. Si un esclave apporte trop tard de l'eau tiède, on lui administre trois cents coups de fouet. Mais si un vil favori a commis un meurtre : Que voulez-vous, dit le maître? C'est un misérable ! Je punirai le premier de mes gens qui se conduira ainsi !

» Ces illustres patrices vont-ils voir une maison de campagne ou une chasse que d'autres exécutent devant eux ; se font-ils transporter dans des barques peintes par un temps un peu chaud de Putéoles à Cajète, ils comparent leurs voyages à ceux de César et d'Alexandre. Une mouche qui se pose sur les franges de leur éventail doré, un rayon de soleil qui passe à travers quelque trou de leur parasol, les désolent ; ils voudroient être nés parmi les Cimmériens1.

1 Ubi si inter aurata flabella laciniis sericis insederint muscæ, vel per foramen umbraculi pensilis radiolus irruperit solis, queruntur quod non sunt apud Cimmerios nati. (Ammien. Marcell., lib. xxvI, cap. 4, p. 411. Lugduni Batavorum 1693.) ↩

» Cincinnatus eût perdu la gloire de la pauvreté si, après sa dictature, il eût cultivé des champs aussi vastes que l'espace occupé par un seul des palais de ses descendans2. Le peuple ne vaut pas mieux que les sénateurs; il n'a pas de sandales aux pieds, et il se fait donner des noms retentissans ; il boit, joue et se plonge dans la débauche; le grand cirque est son temple, sa demeure, son forum. Les plus vieux jurent par leurs rides et leurs cheveux gris, que la république est perdue, si tel cocher ne part le premier et ne rase habilement la borne. Attirés par l'odeur des viandes, ces maîtres du monde suivent des femmes qui crient comme des paons affamés, et se glissent dans la salle à manger des patrons1. »

2 Quorum mensuram si in agris consul Quintius possedisset, amiserat etiam post dictaturam gloriam paupertatis. (Amm., lib. xxu, cap. 4.) ↩

1 Id., lib. xxvI, cap. 4. ↩

La mollesse du peuple passa à l'armée : le soldat préféroit la chanson obscène au cri de guerre ; une pierre comme autrefois, ne lui servoit plus d'oreiller sur un lit armé, et il buvoit dans des coupes plus pesantes que son épée2? ; il connoissoit le prix de l'or et des pierreries ; le temps n'étoit plus où un légionnaire ayant trouvé dans le camp d'un roi de Perse un petit sac de peau rempli de perles, les jeta, sans savoir ce que c'étoit, et n'emporta que le sac3.

2 Cum miles cantilenas meditaretur pro jubilo molliores : et non saxum erat ut antehac armato cubile.... et graviora gladiis pocula, testa enim bibere jam pude - bat. (Amm., lib. xxII, cap. 4.) ↩

3 Id., ibid. ↩

Le soldat romain quitta la cuirasse, abandonna le pilum et la courte épée : alors, nu comme le Barbare et inférieur en force, il fut aisément vaincu. Végèce attribue les défaites successives des légions à l'abandon des anciennes armes1.

1 De re milit., lib. 44 cap. 10. ↩

Les désordres de la police de Rome étoient extrêmes : on en jugera par un événement arrivé sous le règne de Théodose 1er.

Les empereurs avoient bâti de grands édifices où se trouvoient les moulins et les fours qui servoient à moudre la farine et à cuire le pain distribué au peuple. Plusieurs cabarets s'étoient élevés auprès de ces maisons; des femmes publiques attiroient les passants dans ces cabarets ; ils n'y étoient pas plus tôt entrés qu'ils tomboient par des trapes dans des souterrains. Là, ils demeuroient prisonniers le reste de leur vie, contraints à tourner la meule, sans que jamais leurs parents pussent savoir ce qu'ils étoient devenus. Un soldat de Théodose, pris à ce piége, s'arma de son poignard, tua ses détenteurs et s'échappa. Théodose fit raser les édifices qui couvroient ces repaires ; il fit également disparoître les maisons de prostitution ou étoient reléguées les femmes adultères1.

1 Socrat., lib. v, cap. 18. ↩

L'anarchie dans les provinces égaloit celle qui régnoit dans la capitale: Salvien déclare qu'il n'y a point de châtiment que ne méritassent les Romains; il les compare aux Barbares, et les trouve inférieurs à ceux-ci en charité, sincérité, chasteté, générosité, courage. Il fait la description de la Septimanie : «Vignes, prairies émaillées de fleurs, vergers, campagnes cultivées, forêts, arbres fruitiers, fleuves et ruisseaux, tout s'y trouve. Les habitants de cette province ne devroient-ils pas remplir leurs devoirs envers un Dieu si libéral pour eux? Eh bien ! le peuple le plus heureux des Gaules, en est aussi le plus déréglé2. La gourmandise et l'impureté dominent partout. Les riches méprisent la religion et la bienséance; la foi du mariage n'est plus un frein, la femme légitime se trouve confondue avec les concubines. Les maîtres se servent de leur autorité pour contraindre leurs esclaves à se rendre à leurs désirs. L'abomination règne dans des lieux où les filles n'ont plus la liberté d'être i chastes. 'On trouve des Romains qui se livrent à tous les désordres, non dans leur maison, mais au milieu des ennemis et dans les fers des Barbares.

2 In omnibus quippè Galliis sicut divitiis primi fuêre sic vitiis. (Salv., de gubern. Dei, lib. xu, p. 230. ) ↩

» Les villes sont remplies de lieux infâmes, et ces lieux ne sont pas moins fréquentés par les femmes de qualité que par celles d'une basse condition : elles regardent ce libertinage comme un des priviléges de leur naissance, et ne se piquent pas moins de surpasser les autres femmes en impureté qu'en noi blesse1.

1 Apud Aquitanicas vero quæ civitas in locupletissimâ ac nobilissima sui parte non quasi lupanar fuit ? quis potentum ac divitum non in luto libidinis vixit. Quis non se barathro sordidissime colluvionis immersit : haud multum matrona abest à vilitate ancillarum. (Salv., de gubern. Dei, lib. vII, p. 232.) ↩

» Il n'y a plus personne, continue le nouveau Jérémie, pour qui la prospérité d'autrui ne soit un supplice. Les citoyens se proscrivent les uns les autres : les villes et les bourgs sont en proie à une foule de petits tyrans, juges et publicains. Les pauvres sont dépouillés, les veuves et les orphelins opprimés. Des Romains vont chercher chez les Barbares une humanité et un abri qu'ils ne trouvent plus chez les Romains; d'autres, réduits au désespoir, se soulèvent et vivent de vols et de brigandage; on leur donne le nom de Bagaudes1; on leur fait un crime de leur malheur; et pourtant ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les concussions des magistrats qui ont plongé ces infortunés dans un pareil désordre? Les petits propriétaires, qui n'ont pas fui, se jettent entre les bras des riches pour en être secourus, et leur livrent leurs héritages. Heureux ceux qui peuvent reprendre à ferme les biens qu'ils ont donnés! Mais ils n'y tiennent pas long-temps : de malheur en malheur, de l'état de colon où ils se sont réduits volontairement, ils deviennent bientôt esclaves2. »

1 Quos compulimus esse criminosos, imputatur his infelicitas sua : quibus enim aliis rebus Bagaudæ facti sunt nisi iniquitatibus nostris, nisi eorum proscriptionibus et rapinis qui exactionis publica in quæstus proprii emolumenta vertant : (Salv., de gubern. Dei, lib. v, p. 159.) ↩

2 Coloni divitum fiunt... in hanc necessitatem redacti ut et jus libertatis amittunt. (De gubern. Dei, lib. x, cap. v, p. 169.) ↩

Ce passage de Salvien est un des documents les plus importants de l'histoire; il nous apprend comment l'état des propriétés et des personnes changea au sixième siècle, comment le petit propriétaire livra son bien et ensuite sa personne au grand propriétaire, pour en recevoir protection. Cet effet violent de la nécessité se convertit en usage, et bientôt en loi : on donna son aleu au barbare, qui le rendit en fief, moyennant service ; et ainsi s'établit la mouvance et la propriété féodale.

Il faut joindre aux causes de la destruction des lois et des mœurs païennes une dernière cause, puissante dans les hauts rangs de la société : la philosophie.

Je vous ai déjà fait observer que les sectes philosophiques étoient au paganisme ce que les hérésies étoient au christianisme, dans le rapport inverse de la vérité à l'erreur. La vérité philosophique ne fut dans son origine que la vérité religieuse, ou, pour parler plus correctement, la philosophie qui prit naissance dans les temples, fut d'abord cultivée en secret par les prêtres. La vérité philosophique (indépendance de l'esprit de l'homme dans la triple science des choses intellectuelles, morales et naturelles) se dut trouver altérée, selon le temps et les lieux. Les hommes, placés au berceau du monde, cherchèrent et crurent découvrir les lois mystérieuses de la nature dans la cause la plus agissante sous leurs yeux.

Ainsi les prêtres de la Chaldée regardèrent la lumière dont ils étoient inondés dans leur beau climat, comme une émanation de l'âme universelle ; bientôt ils attribuèrent aux astres qu'ils observoient, une influence particulière sur l'homme et sur la nature. La lumière, diminuant de force en s'éloignant de son foyer, créoit sur son chemin, du ciel à la terre, des êtres dont l'intelligence varioit selon le degré de fécondité qui restoit au rayon créateur. Le système des prêtres chaldéens donna naissance à la théorie des Génies : les usages et les mœurs s'enchaînèrent à la marche des saisons.

Les Mages, ne considérant dans la lumière que la chaleur, firent du feu le principe de tout. Et, comme il y avoit, selon les Mages, une matière brute qui résistoit à l'action du feu, de là les deux principes : l'Esprit et la Matière, le Bien et le Mal. Par le feu ou la chaleur, se reproduisoient l'âme humaine, et les Génies de la religion secrète des Chaldéens.

Les prêtres d'Egypte se persuadèrent, au bord du Nil, que l'eau étoit l'agent d'une âme universelle pour la production des corps. Ayant remarqué qu'il y a dans l'homme un esprit et dans l'animal un instinct, ils en conclurent une intelligence qui tend à s'unir à la matière, cette intelligence voulant toujours produire des choses parfaites, et la matière s'opposant toujours à la perfection. Mais il paroît qu'ils regardoient le bon et le mauvais principe comme également matériels, ce qui faisoit une doctrine d'athéisme et de matérialisme chez le peuple le plus superstitieux de la terre.

Aujourd'hui que les Indes nous sont mieux connues, que leurs langues sacrées sont dévoilées aux savants de l'Europe, nous trouvons dans ces immenses régions des systèmes métaphysiques de toutes les sortes, des cultes de toutes les formes, même de la forme chrétienne ; nous trouvons trois principes excellents, bien que mêlés de choses extravagantes : l'Existence d'un Dieu suprême, l'Immortalité de l'âme, et la Nécessité morale de faire le bien.

Mais cette nécessité morale de la philosophie indienne eut une conséquence aussi inattendue que désastreuse : d'après la Nécessité du bien, l'âme de l'homme devoit retourner au sein de Dieu si elle pratiquoit la vertu, ou s'emprisonner dans d'autres corps sur la terre si elle s'étoit abandonnée aux vices. Ce cercle inévitable de la société religieuse rendit la société politique stationnaire ; tout s'incrusta dans des castes qui ne remuoient pas plus que ces bonzes fixés des jours entiers dans la même attitude, par esprit de sacrifice et de perfection. Ce que le matérialisme opéra en Chine et la superstition en Egypte, la philosophie l'accomplit aux Indes : elle ligatura l'homme dans son berceau et dans sa tombe.

La haute science fut donc captive dans les colléges sacerdotaux de la Chaldée, de la Perse, des Indes et de l'Egypte. Rendons justice aux Grecs : ils tirèrent la philosophie du fond des temples, comme le christianisme la fit sortir les écoles philosophiques. Ainsi 1 a philosophie fut pratiquée secrètement par les prêtres; c'est son premier pas : elle fut étudiée par quelques hommes supérieurs de la Grèce hors des sanctuaires; c'est son second pas : elle fut livrée à la foule par les chrétiens ; c'est son troisième et dernier pas.

Les Grecs qui dérobèrent les premiers la philosophie aux initiations , furent des poëtes et des législateurs, tels que Linus, Orphée, Musée, Eumolpe, Mélanpe. Ensuite vinrent, dans une société plus avancée, Thales, Pythagore, Phérécide; voyageurs aux Indes, en Perse, en Chaldée, en Égypte, ils pénétrèrent leurs systèmes des doctrines qu'ils avoient étudiées chez les prêtres de ces contrées. Thalès, comme les Égyptiens, admit l'eau pour élément général, et devint le chef de la philosophie expérimentale : une des branches de son école donna naissance à la philosophie morale personnifiée dans So-Socrate. Pythagore engendra la philosophie intellectuelle que divinisa Platon. Aristote, esprit positif et universel, supposa une matière éternelle, et des formes mathématiques invariables renfermées dans cette matière. Le monde finit par se partager entre les deux écoles de Platon et d'Aristote, entre le système des formes et celui des idées.

Les conquêtes d'Alexandre répandirent la philosophie grecque sur le globe, où elle s'enrichit de nouvelles connoissances.

« Alexandre commanda à tous les hommes vivans d'estimer la terre habitable être leur pays, et son camp en être le château et le donjon ; tous les gens de bien, parents les uns des autres, et les méchants seuls étrangers : au demeurant, que le Grec et le Barbare ne seroient point distingués par le manteau ni à la façon de la targue, ou au cimeterre, ou par le haut chapeau ; mais remarqués et discernés, le Grec à la vertu et le Barbare au vice, en réputant tous les vertueux Grecs, et tous les vicieux Barbares. .

•. Quel plaisir de voir ces belles et saintes épousailles, quand il comprit dans une même tente cent épousées persiennes, mariées à cent époux macédoniens et grecs, lui-même étant couronné de chapeaux de fleurs, et entonnant « le premier le chant nuptial d'Hyménéus, » comme un cantique d'amitié générale1. »

1 Plutar., de la fortune d'Alexandre, trad, d'Amyot. ↩

Amyot qui introduit ici sans le savoir, la langue et le reflet des mœurs de son siècle dans la peinture de l'âge philosophique et poli de la Grèce, n'ôte rien à la vérité des faits, et leur ajoute un charme étranger. Il n'est point de mon sujet d'entrer dans le détail des sectes philosophiques2; mais je dois rappeler que la philosophie de Platon, mêlée aux dogmes chaldéens et aux traditions juives, s'établit à Alexandrie sous les Ptolémées : tous les systèmes, toutes les opinions convergèrent ce centre de lumières et de ténèbres dont le christianisme débrouilla le chaos.

2 L'Essai historique contient un aperçu rapide de ces sectes ; on peut consulter dans cet ouvrage le tableau synoptique que j'en ai dressé ( tom. II, pag. 225 de cette édition ). On le pourra corriger à l'aide du Manuel de l'histoire de la philosophie de Tenneman, traduit excellemment par M. Cousin. ↩

La philosophie des Grecs introduite à Rome, ébranla le culte national dans la ville la plus religieuse de la terre. Le poëte satirique Lucile, l'ami de Scipion, s'étoit moqué des dieux de Numa, et Lucrèce essaya de les remplacer par le voluptueux néant d'Epicure. César avoit déclaré en plein sénat qu'après la mort rien n'étoit, et Cicéron, qui cherchant la cause de la supériorité de Rome ne la trouvoit que dans sa piété, disoit, contradictoirement, qu'à la tombe finit tout l'homme. L'épicurisme régna chez les Romains durant la majeure partie du premier siècle de l'ère chrétienne : Pline, Sénèque, les poëtes et les historiens l'attestent par leurs écrits, leurs maximes et leurs vers. Le stoïcisme prit le dessus quand la vertu fut élevée à la poupre.

Ces divers philosophies qui ne descendoient point dans le peuple, décomposoient la société : elles ne guérissoient point la superstition des esclaves, et ôtoient la crainte des dieux aux maîtres. Les arts magiques plus ou moins mêlés aux dogmes scolastiques, la théurgie et la goétie, ramenoient des erreurs tout aussi déplorables que les mensonges de la mythologie.

Les philosophes, tantôt chassés de Rome, tantôt rappelés, devenoient des personnages importants ou ridicules qui se prétoient complaisamment aux idolâtries, aux mœurs et aux crimes de leurs siècles. On en remarque auprès de tous les tyrans; on en trouve au milieu des débauches d'Elagabale; il est vrai que, pour T'honneur de la vertu, ceux-ci se voiloient la tête, comme Agamemnon se couvroit le visage au sacrifice de sa fille1 : Plotin même assistoit aux désordres de Gratien.

1 Erant amici improbi, et senes quidam et specie philosophi, qui caput reticulo componerent. (Laaprid., in vit. Elag., p. 105.) ↩

Ces sages s'attribuoient des dons surnaturels : depuis Apollonius qui se transportoit par l'air où il vouloit, jusqu'à Proclus, qui conversoit avec Pan, Esculape et Minerve, il n'y a pas de miracles dont ils ne fussent capables. L'affectation des allures de leur vie, rendoit suspect le naturel de leurs principes: Ménédus de Lampsaque paraissoit en public vêtu d'une robe noire, coiffé d'un chapeau d'écorce où se voyoient gravés les douze signes du zodiaque; une longue barbe lui descendoit à la ceinture, et , monté sur le cothurne, il tenoit un bâton de frêne à la main; il se prétendoit un esprit revenu des enfers pour prêcher la sagesse aux hommes2.

2 Suid., Athen., lib. Iv, pag. 162. ↩

Anaxarque, maître de Pyrrhon, étant tombé dans une ravine, Pyrrhon refusa de l'en retirer, parce que toute chose est indifférente de soi, et qu'autant valoit demeurer dans un trou que sur la terre3.

3 Laert., lib. in Pyrrhon. ↩

Lorsque Zénon marchoit dans les villes, ses amis l'accompagnoient de peur qu'il ne fût écrasé par les chars : il ne se donnoit pas la peine d'échapper à la Fatalité1. Diogène faisoit le chien dans un tonneau ; Démocrite s'enfermoit dans un sépulchre2; Héraclite broutoit l'herbe de la montagne³. Empédocle, voulant passer pour une divinité, se précipita dans l'Etna : le volcan rejeta les sandales d'airain de l'impie et la fourbe fut découverte4.

1 Laert., lib. VII. ↩

2 Laert., lib. IX, in Dem. s Id., in Heracl. ↩

4 Id., lib. vII, Lucian. Strab., lib. vI. ↩

Ces sophistes, de même que les hérésiarques, se livroient à toutes sortes de folies : des Platoniciens se tuoient comme les Circoncellions, et des Cyniques bravoient la pudeur comme les Priscilliens. Dans les écoles d'Athènes et d'Alexandrie, les maîtres mêloient le peuple à leurs factions : leurs disciples couroient au-devant des nouveaux venus pour les attirer à leur doctrine, criant, sautant, frappant à l'instar des furieux.

Lucien représente Ménippe affublé d'une massue, d'une lyre et d'une peau de lion, et s'écriant : «Je te salue, portique, superbe entrée » de mon palais!» Ensuite Ménippe raconte à Philonide que fatigué de l'incertitude des doctrines, il s'adressa à un disciple de Zoroastre. Ce magicien par excellence, appelé Mithrobarzanes, avoit de longs cheveux et une longue barbe. Il prit Ménippe, le lava trois mois entiers dans l'Euphrate, en suivant le cours de le lune et marmottant une longue prière ; il lui cracha trois fois au nez, le plongea de l'Euphrate dans le Tigre, le purifia avec de l'ognon marin, le ramena chez lui à reculons, l'arma de la massue, de la lyre, de la peau du lion, et lui recommanda de se nommer à tout venant, Ulysse, Hercule ou Orphée. L'initiation achevée, Ménippe descendit aux enfers conduit par Mithrobarzanes. Là, Tirésias lui conseilla de quitter les chimères philosophiques, en lui disant : « La » meilleure vie est la plus commune.

Les Sectes a l'encan offrent le tableau complet des diverses sectes. Jupiter fait préparer des siéges ; Mercure, investi de la charge d'huissier, appelle les marchands pour acheter toutes sortes de vies philosophiques; on fera crédit pendant une année, moyennant caution. Jupiter ordonne de commencer par la secte italique.

Mercure

Holà ! Pythagore! descends et fais le tour de la place. Voici une vie céleste : qui l'achètera? qui veut-être plus grand que l'homme? qui veut connoître l'harmonie des sphères et revivre après sa mort?

Un marchand

D'ou es-tu ?

Pythagore

De Samos.

Le marchand

Où as-tu étudié?

Pythagore

En Égypte, chez les sages.

Le marchand

Si je l'achète que m'apprendras-tu?

Pythagore

Je te ferai souvenir de ce que tu sus autrefois.

Le marchand

Comment cela?

Pythagore

En purifiant ton âme.

Le marchand

Comment l'instruiras-tu?

Pythagore

Par le silence. Tu seras cinq ans sans parler.

Le marchand

A près.

Pythagore

Je t'enseignerai la géométrie, la musique et l'arithmétique.

Le marchand

Je sais celle-ci.

Pythagore

Comment comptes-tu?

Le marchand

Un, deux, trois, quatre.

Pythagore

Tu te trompes : quatre est dix, le triangle parfait et le serment, etc.

(On déshabille Pythagore, et l'on découvre qu'il a une cuisse d'or. Trois cents marchands l'achètent dix mines. )

(On appelle Diogène. ) Que pourrai-je faire de cet animal, sinon un fossoyeur ou un porteur d'eau?

Mercure

Non pas, mais un portier : il aboie et il se nomme lui-même un chien.