Étude première
Première partie. de Jules césar a Dèce ou decius (suite 5)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Des assassins suscités par Maximin tuèrent Alexandre avec sa mère dans le bourg de Sécila, près de Mayence.
L'empire perdit le reste d'ordre dans lequel nous l'avons vu se survivre jusqu'ici : guerres civiles, invasion générale des Barbares, territoire démembré, provinces saccagées, plus de cinquante princes élevés et précipités, tel est le spectacle qu'on a sous les yeux pendant un demi-siècle, jusqu'au règne de Dioclétien, où le monde se reposa dans d'autres malheurs. Un état qui renferme dans son sein le germe de sa destruction marche encore si personne n'y porte la main; mais au moindre choc il se brise : la science consiste à le laisser aller sans le toucher.
Maximin remplaça Alexandre :
Voici un premier Barbare sur le trône, et De J.C. 235-238. de cette race même qui produisit le premier vainqueur de Rome. Il étoit né en Thrace, son père se nommoit Micca et étoit Goth ; sa mère s'appeloit Ababa et descendoit des Alains. Pâtre d'abord, il devint soldat sous Septime Sévère, centurion sous Caracalla, tribun sous Élagabale qu'il fut au moment de quitter par pudeur ', et enfin commandant des nouvelles troupes levées par Alexandre : cet ambitieux Barbare sacrifia son bienfaiteur.
Il avoit huit pieds et demi de haut; il trainoit seul un chariot chargé, brisoit d'un coup de poing les dents ou l jambe d'un cheval, réduisoit des pierres en poudre entre ses doigts, fendoit des arbres, terrassoit seize, vingt et trente lutteurs sans prendre haleine, couroit de toute la vitesse d'un cheval au galop, remplissoit
! Tum ille ubi vidit infamem principem sic exorsum , à militia discessit... Fuit igitur Maximinus, sub homine impurissimo, tantum honore tribunatus, sed nunquam ad manum ejus accessit; nunquam illum salutavit..... ut de eo in senatu verba faceret Severus Alexander talia : Maximinus, patres conscripti, tribunus, cui ego latum clavum addidi, ad, me confugit qui sub impurâ illâ bellua militare non potuit. (Hist. Aug., p. 370.) plusieurs coupes de ses sueurs, mangeoit quarante livres de viande, et buvoit une amphore de vin dans un jour1. Grossier, et sans lettres, parlant à peine la langue latine, méprisant les hommes, il étoit dur, hautain, féroce, rusé, mais chaste et amateur de la justice; il étoit brave aussi, bien qu'il ne fût pas, comme Alaric, de ces soldats dont l'épée est assez large pour faire une plaie qui marque dans le genre humain. On sent ici une nouvelle race d'hommes, laquelle avoit trop ce que l'ancienne n'avoit plus assez. Dieu prenoit par la main l'enrôlé dans ses milices, pour le montrer à la terre, et annoncer la transmission des empires. Il n'y avoit que treize années entre le règne d'Elagabale et celui de Maximin : l'un étoit la fin, l'autre le commencement d'un monde.
1 Erat præterea (ut refert Codrus) magnitudine tantâ, ut octo pedes digito videretur egressus : pollice ita vasto, ut uxoris dextrocherio uteretur pro annulo. Jam illa prope in aure mihi sunt posita, quod hamaxas manibus attraheret, rhedam onustam solus moveret : equo si pugnum dedisset, dentés solveret : si calcem, crura frangeret : lapides tophicios friaret , arbores teneriores scinderet : alii denique eum Crotoniatem Milonem, alii Herculem, Antæum alii vocârunt... Cum militibus ipse luctam exercebat, quinos, senos, et septenos ad terram prosternens... Sexdecim lixas uno sudore devicit... Volens Severus explorare quantus in currendo esset , equum admisit multis circuitionibus, et cum neque Maximinus, accurrendo permulta spatia desisset, ait ei... Bibisse illum sœpè in die vini capitolinam amphoram constat • comedisse et quadraginta libras carnis ; ut autem Cordus dicit, etiam sexaginta... Sudores sæpe suos excipiebat, et in calices vel in vasculum mittebat : ita ut duos vel tres sextarios sui sudoris ostenderet. (Hist. Aug., p. 368-369- 37z.) ↩
Ainsi une même génération de Romains eut pour maîtres, en moins d'un quart de siècle, un Africain, un Assyrien et un Goth : vous allez bientôt voir passer un Arabe, De ces divers aventuriers, candidats au despotisme, qui affluoient à Rome, aucun ne vint de la Grèce; cette terre de l'indépendance, se refusoit à produire des tyrans. En vain les Goths firent périr ses chefs - d'œuvre; la dévastation et l'esclavage ne lui purent ravir ni son génie, ni son nom. On abattoit ses monuments, et leurs ruines n'en devenoient que plus sacrées ; on dispersoit ces ruines et l'on trouvoit au - dessous les tombeaux des grands hommes; on brisoit ces tombeaux, et il en sortoit une mémoire immortelle ! Patrie comune de toutes les renommées ! Pays qui ne manqua plus d'habitans ! car partout où naissoit un étranger illustre, là naissoit un enfant adoptif de la Grèce, en attendant la résurrection de ces indigènes de la liberté et de la gloire, qui devoient un jour repeupler les champs de Platée et de Marathon.
Les Romains, revenus de leur surprise, se soulevèrent : ils ne supportèrent pas l'idée d'être gouvernés par un Goth devenu citoyen en vertu du décret général de Caracalla; comme s'il étoit séant à ces esclaves de montrer quelque fierté!
Des conspirations éclatèrent, et furent punies : Maximin prétendoit réformer l'empire, de la même façon qu'il avoit rétabli la discipline des légions, par des supplices. A la moindre faute, il faisoit jeter aux bêtes, attacher en croix, coudre dans les carcasses d'animaux nouvellement tués, les principaux citoyens. Il détestoit le sénat, et ces patriciens les plus vils et les plus insolents des hommes; il avoit la foiblesse de rougir de sa naissance devant ces nobles qui oublioient trop lâchement leur origine, pour avoir le droit de se remémorer la sienne. Des amis qui l'avoient secouru lorsqu'il étoit pauvre, furent massacrés; il ne leur put pardonner leur souvenir1 : ce n'étoit pas les témoins de sa misère qu'il devoit tuer ; c'étoit ceux de sa fortune. Il inspira une telle frayeur aux sénateurs qu'on fit des prières publiques, afin qu'il plût aux dieux de l'empêcher d'entrer dans Rome.
1 Hist. Aug. , pag. 141 ; Herodian., lib. vu, pag. 237. ↩
On l'avoit appelé Hercule, Achille, Ajax, Milon le Crotoniate; on le nomma Cyclope, Phalaris, Busiris, Sciron, Typhon et Gygès; peuple retombé par la corruption dans les fables, comme on retourne à l'enfance par la vieillesse.
Maximin battit les Sarmates et les Germains. Il mandoit au sénat : « Nous ne saurions vous dire ce que nous avons fait, pères conscrits; mais nous avons brûlé les bourgs des Germains, enlevé leurs troupeaux, amassé des prisonniers, et exterminé ceux qui nous résistoient. » Une autre fois: « J'ai terminé plus de guerres qu'aucun capitaine de l'antiquité, transporté dans l'empire romain d'immenses dépouilles , et fait tant de captifs qu'à peine les terres de la république pourroient les contenir1.»
1 Id. , ib. ↩
Mais l'Afrique se soulevoit, et proclamoit augustes les deux Gordiens, le père et le fils.
Gordien le vieux, proconsul d'Afrique, descendoit des Gracques par sa mère, de Trajan par son père, de ce que Rome libre et esclave eut de plus illustre. Son père, son aïeul, son bisaïeul et lui-même avoient été consuls; ses richesses ne se pouvoient compter; on citoit ses jeux, ses palais, ses bains, ses portiques ; c'étoit bien des prospérités pour mourir : il est vrai que l'empire l'atteignit malgré lui.
Un receveur du fisc ayant été massacré à Thysdrus en Afrique, les auteurs du meurtre, pour échapper à la vengeance de Maximin, revêtirent Gordien le vieux des insignes de la puissance. Il les repoussa, se roula par terre en pleurant ; résistance inutile; on le condamna à la pourpre. Gordien le jeune fut salué auguste : ami des lettres, il déploroit les malheurs de sa patrie entre les femmes et les muses.
Le sénat confirma l'élection des deux Gordiens, et déclara Maximin ennemi de la république. L'empereur, à cette nouvelle, se heurta la tête contre les murs, déchira ses habits, saisit son épée, voulut arracher les yeux à son fils, but et oublia tout. Le lendemain, il assemble ses troupes. « Camarades, les Africains ont trahi leurs serments; c'est leur coutume. Ils ont élu pour maître un vieillard à qui le tombeau conviendroit mieux que l'empire. Le très-vertueux sénat, qui jadis assassina Romulus et César, m'a déclaré ennemi de la patrie, tandis que je combattois et triomphois pour lui. Marchons contre le sénat et les Africains : tous leurs biens sont à vous1. »
1 Herodian., lib. vII, Hist. Aug. ↩
Lorsque Maximin tenoit ce discours, il n'avoit déjà plus rien à craindre des Gordiens2 : Capellien, gouverneur de la Numidie, fidèle à Maximin, gagna une bataille où le jeune Gordien perdit la vie. Le vieux Gordien s'étrangla avec sa ceinture pour ne pas survivre à son fils, et pour sortir librement des grandeurs où il étoit entré de force.
2 Le vieux Gordien avoit régné trente-six jours. ↩
Le sénat désigna deux nouveaux empereurs, Maxime Papien, brave soldat, et Claude Balbin, orateur et poëte ; il les choisit parmi les vingt commissaires qu'il avoit chargés de la défense de l'Italie. Petit-fils du vieux Gordien et neveu ou fils du jeune, un troisième Gordien, âgé de treize ans, fut en même temps proclamé césar. Des messagers coururent de toutes parts ordonnant aux habitants des campagnes de détruire les blés, de chasser les troupeaux, de se retirer dans les villes, et d'en fermer les portes à Maximin.
Cependant un accident avoit fait éclater à Rome la guerre civile; il y eut des assauts, des combats, des incendies. La présence de l'enfant Gordien apaisa le tumulte : les deux partis se calmèrent à la vue de la pourpre ornée de l'innocence et de la jeunesse1.
1 Herodian, lib. vII, Hist. Aug. ↩
L'empereur n'avoit point communiqué son ardeur à ses soldats; sa rigueur à maintenir la discipline, lui avoit enlevé l'amour des légions. Il mit le siége devant Aquilée : les habitants se défendirent; les femmes coupèrent leurs cheveux pour en faire des cordes aux machines de guerre. En mémoire de ce sacrifice, un temple fut élevé à Vénus la Chauve2. La fortune se retira de Maximin : on le massacra lui et son fils.
2 Tantâ fide Aquileienses contra Maximinum pro senatu fuerunt, ut funes de capillis mulierum facerent, cum deessent nervi ad sagittas emittendas : quod aliquandò Romæ dicitur factum. Undè in honorem matronarum, templum Veneri Calvæ senatus dicavit. (Hist. Aug. p. 398.) Lactance raconte la même chose des femmes romaines. Urbe à Gallis occupatâ, obsessi in Capitolio Romani cum ex mulierum capillis tormenta fecissent, ædem Veneri Calvæ consecrârunt. (Lact. Div. Inst., lib. p. 88, in-¼°) ↩
Le courrier qui transmit à Rome le message de l'armée, trouva le peuple au théâtre; c'étoit là qu'on étoit toujours sûr de le rencontrer. Ce peuple, tourmenté de grandeur et de misère, nourri dans les fêtes et les proscriptions, devina, la nouvelle avant de l'avoir entendue. Il s'écria : « Maximin est mort! » Les jeux finissent, on court aux temples remercier les dieux : tradition, et moquerie des grands hommes et des hauts faits de la liberté républicaine. La tête de l'auguste et celle du césar furent dépêchées au sénat. Le fils du géant Maximin avoit été instruit dans les lettres ; ses goûts, ses manières, sa parure, étoient élégants et recherchés ; beaucoup de femmes l'avoient aimé. Au lieu de l'armure de fer de son père, il portoit une cuirasse d'or, un bouclier d'or, une lance dorée, un casque enrichi de pierreries1. Après sa mort, son visage meurtri, souillé de sang et de poussière, offroit encore des traits admirables. On avoit jadis appliqué au jeune césar les vers où Virgile compare la beauté du fils d'Évandre à l'étoile du matin, sortant tout humide du sein de l'Océan1. Son sort attendrit un moment la populace, qui brûla dans le Champ-de-Mars, avec mille outrages, la tête charmante sur laquelle elle venoit de pleurer. Ainsi finirent ces deux Goths souverains à Rome avant Alaric, mais par la pourpre et non par l'épée.
1 Usus est autem idem adolescens (Maximin. junior) et aureâ loricâ exemple Ptolemæorum ; usus est argenteâ, usus et clypeo gemmato inaurato, et hastâ inauratâ. Fecit et spathas argenteas, fecit etiam aureas... fecit et galeas gemmatas, fecit et bucculas. Quædam parens sua libres homericos omnes purpureos dédit, aureis litteris scriptos. (Hist. Aug. p. 306.) ↩
1 Usus est magistro græco litteratore Fabilio, cujus epigrammata multa extant, maxime in imaginibus illius pueri, qui versus græcos fecit ex illis latinis Virgilii, cum ipsum puerum describeret : Qualis ubi Oceani perfusus Lucifer undâ Extulit os sacrum colo, tenebrasque resolvit ; Talis erat juvenis primo sub nomine clarus*. (Hist. Aug. p. 392.) ↩
* Dans ce passage du huitième livre de l'Énéide, il y a un vers retranché et un vers interpolé. ↩
Il faut fixer au règne de Maximin le commencement de cette succession d'empereurs militaires nés des circonstances, qui, demi-Barbares, soutinrent l'empire contre les efforts des Barbares. C'est aussi à cette époque qu'éclata la rivalité du sénat et de l'armée pour l'élection du prince; nouvelle cause de destruction ajoutée à toutes celles qui fermentoient dans l'état.
Ce sénat, d'ailleurs si abject, avoit jusque-là conservé, par ses traditions de gloire, par son nom, par la richesse de ses membres et les dignités dont ils étoient revêtus, une sorte de puissance inexplicable : c'étoit au sénat que les empereurs rendoient compte de leurs victoires; c'étoit le sénat qui gouvernoit dans les interrègnes. Leś années se marquoient par consulat; la religion et l'histoire se rattachoient à l'existence sénatoriale. On lisoit partout S. P. Q. R., lorsqu'il n'y avoit plus ni sénat ni peuple : Rome parloit encore de liberté, comme ces rois modernes qui inscrivent au protocole de leurs titres les souverainetés qu'ils ont perdues.
Jusqu'au règne de Maximin, il y avoit eu sinon intelligence, du moins accord forcé entre les légions et le sénat ; mais pendant les troubles de ce règne, les sénateurs ayant élu seuls trois maîtres, furent si satisfaits de ce retour d'autorité, qu'ils ne se purent empêcher de témoigner l'envie de la garder. Les légions s'en aperçurent, et ne se laissèrent pas dominer. Les empereurs proclamés dans les provinces par les armées, s'habituèrent à considérer le sénat comme un ennemi de leur pouvoir, et dont le suffrage ne leur étoit pas nécessaire; ils s'éloignèrent de Rome où ils ne résidèrent plus que rarement, et malgré eux. La ville éternelle s'isola peu à peu au milieu de l'empire; et tandis qu'on se battoit autour d'elle, elle s'assit à l'ombre de son nom, en attendant sa ruine.
Maximin persécuta la religion. On trouve dans cette persécution la première mention certaine des basiliques chrétiennes : toutefois, il est question d'un lieu consacré au culte du Christ, sous le règne d'Alexandre Sévère.
Quelques auteurs ont cru que la persécution avoit eu pour but principal en Orient d'atteindre Origène : le peuple et les philosophes auroient regardé comme un grand triomphe l'apostasie de ce défenseur de l'Église1 qui par l'ascendant de son génie avoit opéré une multitude de conversions.
1 Oros. , lib. vII, cap. 19. ↩
D'autres écrivains ont pensé que la persécution prit naissance à l'occasion du soldat en faveur duquel Tertullien écrivit le livre de la Couronne. Je vous ai souvent dit qu'à l'élection d'un empereur l'usage étoit de faire des largesses aux soldats : ceux-ci, pour les recevoir, se couronnoient de lauriers. Lors de l'avénement de Maximin, un légionnaire s'avança, tenant sa couronne à la main ; le tribun lui demanda pourquoi il ne la portoit pas sur la tête comme ses compagnons: « Je ne le puis, répondit-il, je suis chrétien. »
Tertullien approuve le légionnaire1, le couronnement de lauriers lui paroissant entaché d'idolâtrie.
1 Tertul. , de Cor. ↩
Auprès des élections par le glaive, se continuoient les élections paisibles de ces autres souverains qui régnoient par le Roseau. Le pape Urbain étant mort avoit eu pour successeur Pontien, lequel, exilé dans l'île de Sardaigne, abdiqua. Auteros, qui le remplaça, ne vécut qu'un mois, et F'Fabien fut proclamé évêque de Rome.
La science, au milieu des guerres civiles et étrangères, brilloit dans les hautes intelligences chrétiennes. Théodore ou Grégoire de Pons, surnommé le Thaumaturge, paroissoit; Africain écrivoit son Histoire universelle, qui, commençant à la création du monde, s'arrêtoit à l'an 221 de notre ère2. L'histoire y étoit traitée d'une manière jusqu'alors inconnue; un chrétien obscur venoit dire à l'empire éclatant des Césars, qu'il étoit nouveau, que ses faits et ses fables n'avoient qu'un jour, comparés à l'antiquité du peuple de Dieu et de la religion de Moïse : à cette échelle devoit se mesurer désormais la vie des nations. La chronique d'Africain ne se retrouve plus que dans celle d'Eusèbe.
2 Euseb., lib. vI, Hist., cap. 32 ; Phot., Bibl., cod. 34. ↩
Origène publia l'ouvrage qui lui avoit coûté vingt-huit ans de recherches1 : c'étoit une édition de l'Écriture à plusieurs colonnes, et qui prit le nom d'Hexaple, d'Octaple, et de Tetraple, selon le nombre des colonnes. Dans les Hexapies, la première colonne contenoit le texte hébreu en lettres hébraïques, la seconde le même texte en lettres grecques, la troisième la version grecque d'Aquila, la quatrième celle de Symmaque, la cinquième celle des Septantes, la sixième, le texte hébreu de Théodotion.
1 Eus. , vI, Hist., cap. 16; Epiph. de mens., n. 18, 19 trages jadis prodigués à Vitellius : il y avoit dans ↩
Les Octaples avoient deux colonnes de plus, composées de deux versions grecques, l'une trouvée à Jéricho par Origène lui-même, l'autre à Nicopoli en Epire. L'idiome des maîtres du monde n'étoit pas employé dans cet immense travail. Quelques versions latines, faites sur la version des Septantes, suffisoient aux besoins de l'église de Rome et des autres églises d'Occident. Les Grecs s'obstinoient à regarder la langue de Cicéron comme une langue barbare.
Les conciles se multiplioient, soit pour les besoins de la communauté chrétienne, soit pour régler la discipline et les mœurs, soit pour combattre l'hérésie. Cyprien, jeune encore, faisoit entendre sa voix à Carthage; homme dont l'éloquence fleurie devoit inspirer l'éloquence de Fénélon, comme la parole de Tertullien animer la parole de Bossuet.
Tout s'agitoit parmi les Barbares : les uns s'assembloient sur les frontières, les autres s'introduisoient dans l'empire, ou comme vainqueurs, ou comme prisonniers, ou comme auxiliaires. Les chrétiens augmentoient également en nombre et étendoient leurs conquêtes parmi les conquérans.
MAXIME et BALBIN , Maxime et Balbin se trouvèrent empereurs FABIEN , après la mort de Maximin : le premier étoit environné d'un corps de Germains qui lui étoient attachés comme les Suisses et les gardes écossoises à nos rois. Les prétoriens en prirent ombrage; ils n'approuvoient point une élection uniquement due au sénat. Ils coururent aux armes dans le temps que la ville étoit occupée des jeux capitolins : les empereurs, arrachés de leurs palais, furent égorgés avec les ou-les archives de l'état des précédents pour toutes les espèces de meurtres et de vices. Maxime, fils d'un serrurier ou d'un charron, était un homme brave, habile dans la guerre, modéré et si sérieux qu'on l'avoit surnommé le triste. Balbin, d'une famille qui passoit pour noble, sans être ancienne, étoit doux et affable : on disoit du premier qu'il faisoit accorder ce qui était dû, et du second qu'il donnoit au delà. Le troisième Gordien, petit-fils de Gordien le vieux, avait déjà été nommé césar; les prétoriens le saluèrent auguste : le sénat et le peuple le reconnurent.
Ce prince régna trop peu : il eut pour beau-père son maître de rhétorique, Mysithée, qui l'arracha aux mains des eunuques1 : Gordien fit de Mysithée son préfet du prétoire et son ministre. Mysithée avoit été un homme obscur avant de prendre les rênes de l'état ; condition nécessaire pour parvenir lorsqu'on est né avec des talens : dans la carrière politique on ne monte point au pouvoir avec une réputation faite.
1 Hist. Aug. p. 161. ↩
L guerre, sous Gordien III, ne fut pas considérable; mais elle offrit de grands noms: Sapor, fils d'Ataxercès, attaqua l'empire en Orient et les Franks se montrèrent aans les Gaules. Aurélien, depuis empereur, commandoit alors une légion ; il battit les Franks près de Mayence, en tua sept cents et en fit trois cents prisonniers. Cela passa pour une victoire si importante que les soldats improvisèrent deux méchans vers qui sont restés :
Mille Francos, mille Sarmatas semel occidimus; Mille, mille, mille Persas quærimus1.
1 Vopisc. in vit. Aurelian., Hist. Aug. ↩
Ainsi le nom de nos pères se trouve pour la première fois dans une chanson de soldat , qui exprime à la fois leur valeur et la frayeur des Romains.
Gordien III se prépare à repousser Sapor ; avant de sortir de Rome il ouvre le temple de Janus ; c'est la dernière fois qu'il est question de cette cérémonie dans l'histoire. On présume que le temple ne se ferma plus : ce fut comme un présage des destinées de l'empire. Gordien, passant par la Mosie et par la Thrace, défit les Goths et fut moins heureux contre les Alains. Il remporta quelques avantages sur Sapor. Il dut son succès à Mysithée que le sénat honora du nom de tuteur de la république : Gordien eut la candeur d'en convenir, en rendant compte de ses victoires au sénat1 : c'est être digne de la gloire que de la rendre à celui qui nous la donne.
1 Hist. Aug. Aurel. Vict. ↩
Rome caduque ne portoit qu'en souffrant un grand citoyen : quand par hasard elle en produisoit un, comme une mère épuisée elle n'avoit plus la force de le nourrir. Mysithée mourut, peut-être empoisonné par Philippe qui lui succéda dans la charge de préfet du prétoire. Dès ce moment le bonheur abandonna Gordien : il y a des esprits faits pour paroître ensemble et qui sont leur complément mutuel. Les sociétés, à leur naissance, réparent facilement la perte d'un homme habile; mais quand elles touchent à leur terme, si les gens de mérite qui leur restent viennent à manquer, tout tombe.
Le nouveau préfet du prétoire étoit Arabe et fils d'un chef de brigands : Philippe, d'abord associé à Gordien, finit par l'immoler. Gordien s'abaissa à demander successivement le partage égal du pouvoir, le rang de césar, la charge de préfet du prétoire, le titre de duc ou de gouverneur de province, enfin la vie: le meurtrier lui refusa tout, excepté de petites funérailles. Le dernier descendant des Gracques comptoit à peine vingt-trois années : l'humble tombeau du jeune empereur romain s'éleva loin du Tibre, au confluent du Chaboras et de l'Euphrate, à quelque distance des ruines de cette Babylone qui vit pleurer Israël auprès des sépulcres des grands rois.
Philippe, proclamé auguste, et son fils césar, conclurent la paix avec Sapor et vinrent à Rome. De J.-C. 244-249. Jugez de l'état où Rome étoit parvenue : on ne sait si l'on ne doit point placer à l'époque de l'avénement de Philippe, l'existence de deux empereurs, un Marcus, philosophe de métier, et un Severus Hostilianus. On ne connoît que les noms de ces deux titulaires du monde; on ignore même s'ils ont régné.
C'est aussi à compter de cette époque qu'on nomme tyrans, pour les distinguer des empereurs, les prétendants à l'empire, lesquels, élus par les légions, n'étoient pas avoués du sénat. Il n'y avoit pourtant entre ces hommes également oppresseurs que l'inégalité de la fortune : on donnoit au succès le titre que l'on refusoit au malheur.
On est encore dans le doute sur la vérité d'un fait grave : Philippe étoit-il chrétien? les preuves sont foibles, et nous aurons dans la suite d'assez méchans princes de la Foi, sans revendiquer celui-ci; mais c'est une marche historique à signaler que la coïncidence de l'élévation à l'empire d'un Goth dans Maximin, et peut-être d'un chrétien dans Philippe.
Philippe célébra les jeux séculaires : ( 248 an. 21 avril) Horace les avoit chantés sous Auguste ; jeux mystérieux solennisés pendant trois nuits à la lueur des flambeaux au bord du Tibre1, et qu'aucun homme ne voyoit deux fois dans sa vie : ils accomplissoient alors une période de mille ans pour l'ancienne Rome; ils furent interrompus. Plus de mille autres années s'écoulèrent avant qu'un prince de la Rome nouvelle les rétablît sous le nom de jubile, l'an 1300 de l'ere vulgaire. Boniface VIlL officia avec les ornemens impériaux ; deux cent mille pèlerins se trouvèrent réunis à la fête. Clément VI, Urbain VI et Paul II, fixèrent successivement le retour du jubilé, le premier à la cinquantième, le second à la trente-troisième, le dernier à la vingt-cinquième année; Clément, en considération de la brièveté de la vie; Urbain, en mémoire du temps que Jésus-Christ a passé sur la terre; Paul, pour la rémission plus prompte des fautes. Les esclaves et les étrangers n'assistoient point aux jeux séculaires de Rome idolâtre : les infortunés et les voyageurs étoient appelés au jubilé de Rome chrétienne.
1 Zosim. , lib. II. ↩
Philippe fit la guerre aux Carpiens, peuples habitants des monts Carpathes dans le voisinage des Goths : ces derniers avoient commencé, dès le règne d'Alexandre Sévère, à recevoir un tribut des Romains; les Carpiens voulurent obtenir la même laveur, et furent vaincus.
Tout à coup s'élèvent deux nouveaux empereurs, Saturnien en Syrie, Marinus en Mœsie. Dece, dont le nom rappelle la première grande invasion des Barbares, étoit né de parents obscurs ; élevé au consulat ou par ses talents ou par les révolutions qui faisoient surgir indistinctement le mérite et la médiocrité, le vice et la vertu, Dèce se trouva chargé de punir les partisans de Marinus : ils le forcèrent de prendre sa place, de marcher contre Philippe et de lui livrer bataille. Les crimes étoient tombés dans le droit commun, et les guerres civiles formoient le tempérament de l'état. Philippe fut vaincu et tué à Vérone1, son fils égorgé à Rome.
1 Zosim., lib. 1; Zonar., lib. xII. ↩
On raconte de ce jeune homme que depuis l'âge de cinq ans il n'avoit jamais ri ; il ne monta point au trône, et perdit les joies de l'enfance : il les eût gardées, s'il fût resté sous la tente de l'Arabe. Dans ces temps, un prince ne périssoit presque jamais seul; ses enfans étoient massacrés avec lui. Cette leçon répétée ne corrigeoit personne : on trouvoit mille ambitieux, pas un père.
Tel étoit l'état det hommes et des choses à l'avénement de Dèce ; tout hâtoit la dissolution de l'état. Les Barbares n'avoient rien devant eux, sauf le christianisme qui les attendoit pour les rendre capables de fonder une société, en bénissant leur épée.
PREMIER DISCOURS SUR LA CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN, LA NAISSANCE ET LES PROGRÈS DU CHRISTIANISME, ET L'INVASION DES BARBARES.