Étude cinquième
Troisième partie moeurs des paiens (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le marchand
Je crains qu'il ne me morde ; il grince les dents et me regarde de travers.
Mercure
Ne crains rien, il est apprivoise.
Le marchand
Ami, de quel pays es-tu?
Diogène
De tous pays.
Le marchand
Quelle est ta profession?
Diogène
Médecin de l'âme, hérault de la liberté et de la vérité.
Maître, si je t'achète que m'apprendras-tu?
Diogène
Je l'enfermerai avec la misère, tu ne te soucieras ni de parents, ni de patrie; tu quitteras la maison de ton père; tu habiteras quelque masure, quelque sépulchre, ou comme moi un tonneau. Ton revenu sera dans ta besace pleine de rogatons et de vieux bouquins : tu disputeras de félicité avec Jupiter; si l'on te fouette, tu n'en feras que rire.
Le marchand
Il faudroit que ma peau fût une écaille d'huître ou de tortue.
Diogène
Voici ma doctrine : trouver à redire à tout , avoir la voix rude comme un chien, la mine barbare, l'allure farouche et sauvage, vivre au milieu de la foule comme s'il n'y avoit personne, être seul au milieu de tous, préférer la Vénus ridicule, et se livrer en public à ce que les autres rougissent de faire en secret. Si tu t'ennuies tu prendras un peu de ciguë et tu t'en iras de ce monde : voilà le bonheur : en veux tu?
Après Diogène, pour lequel on donne deux oboles, Mercure fait venir Aristippe; il est ivre et ne peut répondre. Mercure explique sa doctrine : ne se soucier de rien, se servir de tout, chercher la volupté n'importe où.
Héraclite et Démocrite, abrégé de la sagesse et de la folie, succèdent à Aristipe: l'un rit, l'autre pleure. Démocrite rit parce que tout est vanité, et que l'homme n'est qu'un concours d'atomes produits du hazard. Héraclite pleure parce que le plaisir est douleur, le savoir ignorance, la grandeur bassesse, la santé infirmité, le monde un enfant qui joue aux osselets et se tourmente pour un songe. Hérachite regrette le passé, s'ennuie du présent et s'épouvante de l'avenir.
Jupiter fait sémondrer Socrate.
Un marchand
Qu'es-tu ?
Socrate
Amateur de petits garçons et maître es-arts d'aimer1.
1 Le texte est plus net : Поберхоти: сіль, жні сорос те єртка. Luc., vitar. auctio., p. 193.) ↩
Le marchand
Dans ce cas mon fils est trop beau pour que je te confie son éducation.
Je ne suis pas amoureux du corps, mais de l'esprit : quand je dormirois avec ton fils, il ne se passeroit rien de déshonnête.
Le marchand
Cela m'est fort suspect.......
Socrate
Je le jure par le chien et le platane.
Le marchand
Quelle est ta doctrine?
Socrate
J'ai inventé une république et je me gouverne d'après ses lois.
Le marchand
Que fait-on dans ta république?
Socrate
Les femmes n'y appartiennent pas à un seul mari ; chaque homme peut avoir commerce avec elles toutes.
Les lois contre l'adultère sont-elles donc abrogées?
Socrate
Niaiseries.
Le marchand
Et qu'as-tu statué pour les beaux et jeunes garçons?
Socrate
Ils deviendront le prix de la vertu, et leur amour sera la récompense du courage.
Socrate est vendu deux talens.
Epicure vient après Socrate : C'est, dit Mercure, le disciple du grand rieur Démocrite, et du grand débauché Aristippe; il aime les choses douces et emmiellées.
Crysippe le stoïcien, à la barbe longue et aux cheveux courts, est présenté aux criées comme la vertu même, et le censeur du genre humain. Crysippe est le seul sage, le seul riche, le seul éloquent, le seul beau, le seul juste; il explique au marchand ébahi, qu'il y a des choses principales et des choses moins principales, des accidents et des accidents d'accidents; il lui prétend enseigner les syllogismes : Le moissonneur, le dominant, l'électra, le masqué; il lui prouve que lui marchand ne connaît pas son père, qu'il est une pierre ou un animal, un animal ou une pierre1.
1 Lapis est corpus : nonne et animal corpus est. Tu vero lapis et animal. (Id., p. 197.) ↩
Le péripatéticien succède au stoïcien : il sait combien de temps vit un moucheron, à quelle profondeur les rayons du soleil pénètrent dans la mer, et quelle est l'âme des huîtres2. Le dialogue se termine à Pyrrhias (pour Pyrrhon).
2 Quàm profundè sol radios emittat in mare : Denique qualem animam habeant ostra. (Id., p. 198.) ↩
Le marchand
Que sais-tu, Pyrrhias?
Le philosophe
Rien3.
3 Ouds». (Id., ibid.) ↩
Le marchand
Comment rien?
Le philosophe
Parce que je ne sais pas s'il a y quelque chose.
Le marchand
Est-ce que nous n'existons pas ?
Le philosophe-
Je ne sais1.
1 Oude toura cida. (Id. p. 198.) ↩
Le marchand
Et toi, n'existes-tu pas?
Le philosophe
Je le sais encore moins2.
2 liodu pallas est Tour, appses. (Id., ibid.) ↩
Le marchand
Je viens de t'acheter : n'es-tu pas à moi ?
Le philosophe
Je m'abstiens et je considère3.
3 (Id., p. 199.) ↩
Le marchand
Suis-inoi, tu es mon esclave.
Le philosophe
Qui le sait ?
Le marchand
Ceux qui sont ici.
Est-ce qu'il y a quelqu'un ici?
Le marchand
Je te prouve que je suis ton maître. (Il le bat.)
Le philosophe
Je m'abstiens et je considère.
Lucien, dans l'Hermotine ou les Sectes , achève de ruiner l'échafaudage de l'orgueil de l'homme.
Ainsi se montroient flétris et vaincus du temps ces philosophes jadis honneur de l'humanité, ces sages qui, au milieu des nations souillées et matérialisées, avoient conservé les vérités de la science, de la morale et de la religion naturelle, jusqu'à ce qu'ils se corrompissent avec la foule, et par l'infirmité même de la sagesse.
Voilà la société romaine : ses générations étoient mûres ; les Barbares se présentoient comme les faucheurs qui nous viennent des provinces éloignées pour abattre nos foins et nos blés ; les chrétiens et les païens allo:ent tomber sur les sillons, selon le poids de leur valeur respective. L'homme attaché aux joies de la vie ne voyoit approcher le Frank, le Goth, le Vandale qu'avec les terreurs de la mort, tandis que l'anachorète, le prêtre, l'évêque cherchoient comment ils adouciroient les vainqueurs, et comment ils feroient des calamités publiques un moyen d'enrôler de nouveaux soldats sous l'étendard du Christ.
ou