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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Troisième partie

Étude troisième

Troisième partie

Études historiques · 25 min de lecture · p. 235–261 · chapitre 37 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

LE combat moral et intellectuel, se termina de la même manière que le combat politique. Après le sacre de Rome, l'idolâtrie accusa les fidèles d'être la cause de toutes les calamités publiques, accusation qu'elle avoit souvent reproduite, et qu'elle renouveloit à sa dernière heure. Des chrétiens foibles joignoient leurs voix à celle des païens et disoient : « Pierre, » Paul, Laurent sont enterrés à Rome, et cependant Rome est saccagée1. » Pour réfuter cet argument rebattu, saint Augustin composa le grand ouvrage de la Cité de Dieu. Son but en relevant la beauté, la vérité et la sainteté du christianisme, est de prouver que les Romains n'ont dû leur perte qu'à la corruption de leurs mœurs et à la fausseté de leur religion. Il les poursuit leur histoire à la main.

1 Aug. serm., p. 1-00. ↩

« Vous dites proverbialement : « Il ne pleut pas, les chrétiens en sont la cause. » Vous oubliez donc les fléaux qui ont désolé l'empire avant qu'il se soumît à la foi? Vous vous confiez en vos dieux : quand vous ont-ils protégés? les Barbares, respectant le nom de J.-C., ont épargné tout ce qui s'étoit réfugié dans les églises de Rome : les guerres des païens n'offrent pas un seul exemple de cette nature; les temples n'ont jamais sauvé personne. Au temps de Marius le pontife Mutins Scévola fut tué au pied de l'autel de Vesta, asile réputé inviolable, et son sang éteignit presque le feu sacré. Rome idolâtre a plus souffert de ses discordes civiles que Rome chrétienne du fer des Goths ; Sylla a fait mourir plus de sénateurs qu'Alaric n'en a dépouillés.

» La Providence établit les royaumes de la terre; la grandeur passée de l'empire ne peut pas plus être attribuée à l'influence chimérique des astres, qu'à la puissance de dieux impuissants. La théologie naturelle des philosophes ne sauroit être opposée à son tour à la théologie divine des chrétiens, car elle s'est souvent trompée. L'école italique que fonda Pythagore, l'école ionique que Thalès institua, sont tombées dans des erreurs capitales. Thalès appliqué à l'étude de la physique eut pour disciple Anaximandre, celui-ci instruisit Anaximène qui fut maître d'Anaxagore, et Anaxagore de Socrate, lequel rapporta toute la philosophie aux mœurs. Platon vint après Socrate, et s'approcha beaucoup des vérités de la foi.

» Mais comment est-il que les chrétiens, tout en prétendant n'adorer qu'un seul Dieu, élèvent des temples aux martyrs ? le fait n'est point exact: notre respect pour les sépulcres des confesseurs, est un hommage rendu à des hommes témoins de la vérité jusqu'à mourir : mais qui jamais entendit un prêtre, officiant à l'autel de Dieu sur les cendres d'un martyr, prononcer ces mots, « Pierre, Paul ou Cyprien, je vous offre ce sacrifice. »

» Les païens se glorifient des prodiges opérés par leur religion : Tarquin coupe une pierre avec un rasoir ; un serpent d'Épidaure suit Esculape jusqu'à Rome ; une vestale tire une galère avec sa ceinture; une autre puise de l'eau dans un crible; sont-ce la des merveilles à comparer aux miracles de l'Écriture? Le Jourdain, suspendant • son cours, laisse passer les Hébreux ; les murs de Jéricho tombent devant l'arche sainte. Ah! ne nous attachons point à la Cité de la terre; tournons nos pas vers la Cité du ciel qui prit naissance avant la création du monde visible.

» Les anges sont les premiers habitants de cette Cité divine; ils tiennent du ciel et de la lumière, car au commencement Dieu fit le ciel, et il dit: que la lumière soit faite. Dieu ne créa qu'un seul homme ; nous étions tous dans cet homme. Il répandit en lui une âme douée d'intelligence et de raison, soit qu'il eût déjà créé cette àme auparavant, soit qu'il la communiquât en soufflant contre la face de l'homme dont le corps n'étoit que limon. Il donna à l'homme une femme pour se reproduire ; mais, comme toute la race humaine devoit venir de l'homme, Eve fut formée de l'os, de la chair et du sang d'Adam.

» L'homme à qui le Seigneur avoit dit : « Le jour que vous mangerez du fruit défendu, vous mourrez, » mangea du fruit défendu et mourut. La mort est la peine attachée au péché. Mais si le péché est effacé par le baptême, pourquoi l'homme meurt-il à présent? Il meurt afin que la foi, l'espérance, et la vertu ne soient pas détruites.

» Deux amours ont bâti les deux Cités : l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu a élevé la Cité terrestre; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même a édifié la Cité céleste. Caïn, citoyen de la Cité terrestre, bâtit une ville; Abel n'en bâtit point : il étoit citoyen de la Cité du ciel et étranger ici-bas. Les deux Cités peuvent s'unir par le mariage des enfants des saints avec les filles des hommes à cause de leur beauté : la beauté est un bien qui nous vient de Dieu.

» Les deux Cités se meuvent ensemble : la Cité terrestre, depuis les jours d'Abraham, a produit les deux grands empires des Assyriens et des Romains ; la Cité céleste arrive, par le même Abraham, de David à J.-C. Il est venu des lettres de cette Cité sainte dont nous sommes maintenant exilés; ces lettres sont les Écritures. Le roi de la Cité céleste est descendu en personne sur la terre pour être notre chemin et notre guide.

» Le souverain bien est la vie éternelle ; il n'est pas de ce monde : le souverain mal est la mort éternelle, ou la séparation d'avec Dieu. La possession des félicités temporelles est une fausse béatitude, une grande infirmité. Le juste vit de la foi.

» Lorsque les deux Cités seront parvenues à leurs fins au moyen du Christ, il y aura pour les pêcheurs des supplices éternels. La peine de mort sous la loi humaine ne consiste pas seulement dans la minute employée à l'exécution du criminel, mais dans l'acte qui l'enlève à l'existence : le juge éternel retranche le coupable de la vivante éternité, comme le juge temporel retranche le coupable du temps vivant. L'Éternel peut - il prononcer autre chose que des arrêts éternels P

« Par la même raison, le bonheur des justes sera sans terme. L'àme toutefois ne perdra pas la mémoire de ses maux passés : si elle ne se souvenoit plus de son ancienne misère, si même elle ne connoissait pas la misère impérissable de ceux qui auront péri, comment chanteroit-elle sans fin les miséricordes de Dieu, ainsi que nous l'apprend le psalmiste? Dans la Cité divine cette parole sera accomplie : « Demeurez en repos ; reconnoissez que je suis Dieu, c'est-à-dire qu'on y jouira de ce sabbat, de ce long jour qui n'aura point de soir, et où nous nous reposerons en Dieu. »

Cet ouvrage du Platon chrétien est empreint de la mélancolie la plus profonde : on y sent une âme tendre, inquiète, regrettant peut-être des illusions, et dont les vagues sentiments passent à travers un esprit abstrait et une imagination mystique. Celui qui, jeune encore, s'étoit confessé avec tant de charme d'avoir demandé la pureté mais pas trop tôt1, d'avoir désiré2 d'aimer; celui qui avoit dit : « lorsque vous m'aurez connu tel que je suis , priez pour moi3; » le père d'Adéodat répand sur les pages échappées à sa vieillesse ce dégoût de la terre, bonheur des saints, et partage des infortunés. Le spectacle des calamités publiques contribuoit sans doute à attrister le génie d'Augustin : quel temps pour écrire que les années qui séparent Alaric de Genseric, second destructeur de Rome et de Carthage; que les années qui s'écoulèrent entre le sac de la Ville Éternelle par les Goths et le sac d'Hippone par les Vandales !

1 Contes. , lib. 8, c. 7, numb. 17. ↩

2 1d., ib., lib. 3 et 4. ↩

3 Id., Epist. 231, numb. 6. ↩

Volusien, homme d'une famille puissante à Carthage, avait mandé à saint Augustin qu'un de ses amis manifestoit le désir de trouver un chrétien capable, de résoudre certaines difficultés relatives au nouveau culte. Saint Augustin, dans une réponse affable et polie, lui envoie une sorte d'abrégé de la Cité de Dieu.

Le même père entretient une correspondance avec la population païenne de Madaure «Réveillez-vous, peuples de Madaure, mes parents! mes frères1!... Puisse le vrai Dieu vous convertir à la foi, vous délivrer des vanités de ce monde!» Un évêque, un controversiste ardent, saint Augustin , appelle des idolâtres ses parents, ses frères.

1 Expergis crimini aliquando, fratres mei, et parentes mei madaurenses. (Epist. 232. ) ↩

Quelques années auparavant il avoit eu un commerce de lettres avec Maxime, grammairien dans cette même ville de Madaure : Maxime l'avoit prié de laisser de côté son éloquence et les subtiles arguments de Chrysippe, pour lui dire quel étoit le Dieu des chrétiens. « Et à présent, homme excellent2 qui as abandonné ma communion, cette lettre sera jetée au feu ou détruite d'une autre manière. S'il en est ainsi, un peu de papier périra, mais non ma doctrine..... Puissent les Dieux te conserver! Les Dieux par qui les peuples de la terre adorent en mille manières différentes, dans un harmonieux discord, le Père commun de ces dieux et des hommes1. » Voici le païen qui appelle à son tour les bénédictions du ciel sur la tête d'un chrétien.

2 Vir exprimer. ↩

1 Dii te servent, per quos et corum atque cunctorum mortalium communem patrem, universi mortales, quos terra sustinet, mille modis concordi discordiâ veneramur et colimus! (Ap. Augustin., ep. 16, al. 43, t. II.) ↩

Longinien écrit ces mots à saint Augustin : « Seigneur et honoré Père, quant au Christ en qui tu crois, et l'Esprit de Dieu par qui tu espères aller dans le sein du vrai, du souverain, du bienheureux auteur de toutes choses, je n'ose ni ne puis exprimer ce que je pense; il est difficile à un homme de définir ce qu'il ne comprend pas ; mais tu es digne du respect que je porte à tes vertus2. »

2 Ut autem me cultorem tuarum virtutum dignatus est. (Augustin., ep. 233, n. 3.) ↩

Saint Augustin répond: « J'aime ta circonspection à ne rien nier, à ne rien affirmer touchant le Christ ; c'est une louable réserve dans un païen3. »

3 Proindè quod de Christo nihil tibi negandum vel affirmandum putasti, hoc in pagani animo temperamentum non invitas acceperim. (Ep. 235. ) ↩

L'illustre évêque d'Hippone expira à soixante-seize ans dans sa ville épiscopale assiégée, en plein exercice des devoirs d'un pasteur courageux et charitable. «Il mourut, dit l'élégant auteur que vous aimerez encore à retrouver, il mourut les yeux attachés sur cette cité céleste dont il avait écrit la merveilleuse histoire1.»

1 Traduct. de M. Villemain, Mel. hist. et litt. ↩

Mais, avant ces lettres d'Augustin, on trouve peut-être un monument encore plus extraordinaire de la tolérance religieuse entre des esprits supérieurs : ce sont les lettres de saint Basile à Libanius et de Libanius à saint Basile. Le sophiste païen avoit été le maître du docteur chrétien à Constantinople. «Quand vous fûtes retourné dans votre pays, écrit Libanius à Basile, je me disois : Que fait maintenant Basile? plaide-t-il au barreau? enseigne-t-il l'éloquence? J'ai appris que vous aviez suivi une meilleure voie; que vous ne vous étiez occupé qu'à plaire à Dieu, et j'ai envié votre bonheur2.»

2 Ep., 336. - Edit. Bened. з Ер., 337. ↩

Basile envoie de jeunes Cappadociens à l'école de Libanius sans crainte de les infecter du venin de l'idolâtrie « Il suffira, lui mande-t-il, qu'avant l'âge de l'expérience ces jeunes gens soient comptés parmi vos disciples ⅔.» - «Basile est monami, s'écrie Libanius dans une autre lettre, Basile est mon vainqueur, et j'en suis ravi de joie1. » — « Je tiens votre harangue, dit Basile; je l'ai admirée : ô Muses! ô Athènes! que de choses vous enseignez à vos élèves2. »

1 Ep., 338. ↩

2 Ep., 353. ↩

Est-ce bien l'ennemi de Julien, l'ami de Grégoire de Nazianze , le fondateur de la vie cénobitique; est-ce bien l'ardent sectateur de Julien, le violent adversaire des moines, l'orateur qui défendait les temples; sont-ce bien ces deux hommes qui ont ensemble un pareil commerce de lettres :

Synésius, de la colonie lacédémonienne fondée en Afrique dans la Cyrénaïque, descendoit d'Eurysthène, premier roi de Sparte de la race dorique : il étoit philosophe; comme Saint Augustin dans sa jeunesse, il partageoit ses jours entre la lecture et la chasse. Le peuple de Ptolémaïde, en Libye, le demande pour évêque. Synésius déclare qu'il ne se reconnoît point la pureté de mœurs nécessaire à un si saint état; que Dieu lui a donné une femme, qu'il ne veut ni la quitter, ni s'approcher d'elle furtivement comme un adultère; qu'il souhaite avoir un grand nombre d'enfants beaux et vertueux. Il ajoutoit: « Je ne croirai jamais que l'âme » soit créée après le corps; je ne dirai jamais que le monde doit périr en tout ou en partie : la résurrection me paroît une chose fort mystérieuse, et je ne me rends point aux opinions du vulgaire1. » On lui laissa sa femme et ses opinions, et on le fit évêque. Quand il fut ordonné, il ne put pendant sept mois se résoudre à vivre au milieu de son troupeau; il pensoit que sa charge étoit incompatible avec sa philosophie; il vouloit s'expatrier et passer en Grèce2. On lui laissa sa philosophie, et il resta à Ptolémaïde.

1 Syn. Ep., 57. - 105. ↩

2 Ep., 95. - ad. Olymp. ↩

Synésius avoit été disciple d'Hypatia, à Alexandrie. Les lettres qu'il lui écrit sont ainsi subscrites : « Au philosophe. Au philosophe Hypatia3. » Dans une de ces lettres (et il étoit alors évêque), il l'appelle sa mère, sa sœur, sa maîtresse4. Il lui trouve une âme très-divine5. Il félicite Herculien de lui avoir fait connoître cette femme extraordinaire qui révèle les mystères de la vraie philosophie⁶. Ces relations paisibles s'entretenoient dans un coin du monde, l'an 410 de Rome, l'année même qui vit entrer Alaric dans la Ville Eternelle. Cinq ans auparavant, les Macètes et d'autres peuples barbares avoient assiégé Cyrène1. La main de Dieu se montroit dans la nue ; sous cette main, les siècles, les empires, les monuments s'abîmoient, et les hommes poursuivoient le cours ordinaire de leur destinée : en ce temps-là il y avoit beaucoup de vie, parce qu'il y avoit beaucoup de mort.

3 Τῆ φιλοσόφῳ. Τῆ φιλοσόφῳ Ὑπατίᾳ. Ep. 15, p. 12; ep. 10, p. 120. ↩

4 Матер, жі адєдоп, каі біблокале. Ер. 16, р. 173. ↩

5 Tüs OoTóTns cou Juzns. Ep. 10, p. 170. ↩

1 Ep. 265. - 269. ↩

Il n'est pas jusqu'aux poëtes dans les deux cultes, qui ne gémissent de ne pouvoir chanter aux mêmes fontaines et sur la même montagne. Ausone, de la religion d'Homère, écrit à Paulin, de la religion du Christ : « Muses, divinités de la Grèce, entendez cette prière, rendez un poëte aux Muses du Latium! » Le poëte de la Croix répond : « Pourquoi rappelles-tu en ma faveur les Muses que j'ai répudiées? Un plus grand Dieu subjugue mon âme. . . . . Rien ne t'arrachera de ma mémoire. . . . . Cette • . Cette âme ne peut t'oublier, puisqu'elle ne peut mourir2. »

2 Villemain, Mél. hist. et litt., p. 449. ↩

Le temps, comme vous le voyez, avoit usé la violence des partis : les hommes supérieurs, le moment de l'action passé, ne tardent pas à s'entendre ; il est entre ces hommes une paix naturelle qu'on pourroit appeler la paix des talents, semblable à cette paix de Dieu qu'une religion commune établissoit entre les vaillants et les forts. Aussi, vers la fin du quatrième siècle et dans les deux siècles suivants, la tendance que les philosophes des deux religions ont a se rapprocher est visible : la haine a disparu; il ne reste que les regrets. Les contentions n'existent plus que parmi les chrétiens des différentes sectes.

Néanmoins quelques caractères rigides, instruits aux rudes enseignements apostoliques, désapprouvoient ces ménagements; ils condamnoient orateurs et poëtes, et méprisoient la délicatesse du langage. Saint Jérôme confesse avec larmes son penchant pour les auteurs profanes ; il expie d'avance par le jeûne, les veilles et les prières, la lecture qu'il se prépare à faire de Cicéron et de Platon. Rufin accuse Jérôme d'un crime énorme : d'avoir occupé certains religieux du mont des Olives à copier les dialogues de Cicéron, et d'avoir, dans sa grotte de Bethléem, expliqué Virgile des entants chrétiens.

Les philosophes, après le règne de Julien, avoient cessé de se distinguer de la foule par les habits et les mœurs; mais la suite des doctrines et la succession des maîtres se prolongèrent bien au delà du règne de l'Apostat. Dans le cinquième et dans le sixième siècle, les chaires publiques à Athènes étoient encore occupées par des païens1 : Syrannius fut le prédécesseur de Proclus qui transmit le doctorat à Marinus, converti du judaïsme samaritain à l'hellénisme. Proclus étoit auteur d'un double commentaire sur Homère et sur Hésiode, de deux livres de théurgie, de quatre livres sur la République de Platon, de dix livres sur les Oracles, de plusieurs autres traités, et de dix-huit Arguments contre les Chrétiens, réfutés par Philoponus2. Marinus nous a laissé la biographie de son maître : alors un saint écrivoit la vie d'un saint, un philosophe la vie d'un philosophe; ils se partageoient la gloire du ciel et de la terre.

1 Iontius donne le catalogue de la succession des philosophes athéniens. Pages 301 et 302 : De scriptoribus hist. philosophicæ. ↩

2 Suidas. Lex. voce procl.; Fabric. de Procli script. édit. pag. 80. ↩

Marinus attribue à Proclus une vertu surnaturelle de bienfaisance : il en apporte en preuve la guérison miraculeuse de la jeune Asclépigénie, fille d'Archiades et de Plutarcha. Il remarque que la maison de Proclus touchoit au temple d'Esculape; car, dit-il, Athènes étoit encore assez heureuse pour conserver dans son entier le temple du Sauveur. Platon étoit pauvre (c'est toujours Marinus qui parle), il n'avoit qu'un jardin dans l'enceinte de l'Académie, et un revenu de la valeur de trois pièces d'or; mais, du temple de Proclus, le revenu de l'Académie s'élevoit à plus de mille1.

1 Phot, cod. 242, p. 1054. Damasc. in vit. Esidor. ↩

Marinus nous donne encore l'époque certaine de la perte de la fameuse statue de Phidias, la Minerve du Parthenon : échappée aux ravages des Goths, elle n'échappa point à ceux des Chrétiens. « Minerve, dit-il, manifesta le grand attachement qu'elle avoit pour Proclus, quand la statue de cette déesse, qui jusqu'alors étoit restée au Parthenon, fut enlevée par ceux qui touchent aux choses qui ne devroient pas être touchées. Quand donc Minerve eut été chassée de son temple, une femme d'une beauté exquise apparut en songe à Proclus; elle lui commanda de parer ses foyers, en lui disant : « Minerve veut » habiter et dormir avec toi2. ›

2 Marin. , in vit. Procli, cap. 30, pag. 62. Nous devons à M. Boissonnade une excellente édition de la vie de Proclus par Marinus, et du commentaire inédit de Proclus sur le Cratyle. Je ne sais si, par rapport à l'histoire de l'art, ce passage a jamais été remarqué. Il m'avoit échappé dans mon mémoire sur l'Histoire de Sparte et d'Athènes, dans l'introduction à l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. M. Quatremere-de-Quincy ne le cite point dans son Jupiter Olympien, il y avait deux statues de Jupiter à Athènes de la main de Phidias : celle de la citadelle; elle étoit de bronze et l'on appercevoit l'aigrette de son casque du cap Sunium, celle du Parthenon; elle étoit d'or et d'ivoire. Marinus parle évidemment de la dernière. ↩

Marinus date la mort de Proclus de l'an 124 à partir de celle de Julien1 : c'étoit une ère à l'usage des regrets et de la reconnoissance philosophiques. Les chrétiens comptoient ainsi de l'époque des martyrs.

1 Marin., in vit. Procli, cap. 36, p. 73. ↩

Plus tard encore, vers l'an 550, nous trouvons Damascius le stoïcien , lié d'amitié avec Simplicius et Eulianus. L'aventure de ces derniers philosophes du monde romain mérite d'être racontée.

Damascius de Syrie, Symplicius de Silicie, Eulanius de Phrygie, Ermias et Diogènes de Phonicie, Isidore de Gaza, accablés du triomphe de la Croix, résolurent de s'expatrier et d'aller vivre chez les Perses. Arrivés dans la contrée des Mages, ils trouvèrent que le roi n'étoit pas un philosophe, que les nobles étoient pleins d'orgueil, que le peuple, rusé et voleur, ne valoit pas mieux que le peuple romain. Ils furent surtout révoltés du spectacle de la polygamie, impuissante même à prévenir l'adultère : ils se repentirent et désirèrent rentrer dans leur pays. Chosroës, qui négocioit alors un traité avec la cour de Constantinople, y fit généreusement insérer une clause en faveur de ses hôtes : on ne les inquiéta point à leur retour, et ils jouirent en paix à leurs foyers de la liberté de conscience1.

1 Agathias, lib. II, p. 69 et seq.; Suidas, voce Ipéchéie; Brucker, Hist. crit. de la philosoph., tom. II, p. 451. ↩

Dans cette agonie d'une société prête à passer, l'assimilation de langage, d'idées, et de mœurs étoit presque complète entre les hommes supérieurs des deux religions; mêmes principes de morale, mêmes expressions de salut, de grâce divine, mêmes invocations au Dieu unique, éternel, au Dieu Sauveur. Quand on lit Synésius et Marinus, Fulgence et Damascius, et les autres écrivains religieux et moraux de cette époque, on auroit peine à déterminer la croyance à laquelle ils appartiennent, si les uns ne s'appuyoient de l'autorité homérique, les autres de l'autorité biblique.

Boëce dans l'Occident, Simplicius dans l'Orient terminèrent cette série des beaux génies qui s'étoient placés entre le ciel et la terre : ils virent entrer la solitude dans les écoles où le christianisme avoit été nourri, et dont il chassa l'auditoire; ils fermèrent avec honneur les portes du Lycée et de l'Académie des sages. Justinien supprima les écoles d'Athènes quarante-quatre ans après la mort de Proclus1. Boëce chrétien et persécuté étoit un philosophe; Simplicius, philosophe et heureux, avoit le caractère d'un chrétien. «O seigneur, dit-il (dans la prière qui termine son commentaire de l'Enchiridion d'Epictète) : O seigneur, père, auteur et guide de notre raison, permets que nous n'oublions jamais la dignité dont tu décoras notre nature! Fais que nous agissions comme des êtres libres; que purifiés de toutes passions déréglées nous sachions, si elles s'élèvent, les combattre et les gouverner! Guidé par la lumière de la vérité, que notre jugement nous attache aux choses véritablement bonnes! Je te supplie, ô mon SAUVEUR! de dissiper les ténèbres qui couvrent les yeux de nos âmes, afin que nous puissions, comme le dit Homère, distinguer et l'homme et Dieu. »

1 Joan. Matt., t. II, p. 187; Aleman., p. 106. ↩

Boëce enfermé dans un cachot à Ticinum (Pavie) se plaint du changement de sa fortune et des malheurs de sa vieillesse : les Muses l'environnent dans des vêtements de deuil. Tout à coup une femme majestueuse se montre à lui ; ses regards sont perçants, ses couleurs brillantes. Elle est jeune et pourtant on voit que sa naissance a précédé celle des hommes du siècle : tantôt elle ne paroît pas s'élever au-dessus de la taille commune; tantôt son front touche aux nues, et se cache aux regards des mortels. Un tissu d'une matière incorruptible forme sa robe ; l'éclat de cette robe est légèrement adouci par une espèce de teinte semblable à celle que le temps répand sur les vieux tableaux. Cette femme tient un livre dans sa main droite, un sceptre dans sa main gauche. Dès qu'elle aperçoit les Muses dictant des vers à la douleur de Boëce, elle chasse ces courtisanes qui, loin de fermer les blessures, les tiennent ouvertes avec un poison subtil. Ensuite elle s'assied sur le lit du prisonnier et lui adresse ces paroles : « Est - ce donc toi que j'ai nourri de mon lait, que j'ai élevé avec un si tendre soin? toi dont j'avois fortifié l'esprit et le cœur, tu te serois laissé vaincre à l'adversité! me reconnois-tu ? Tu gardes le silence! » La Divinité essuie avec un pan de sa robe les larmes qui roulent dans les yeux de Boëce . aussitôt il reconnoît la mère féconde des vertus, son amie céleste, la Philosophie. Elle donne ses dernières leçons à son élève; elle lui répète que le souverain bien ne se trouve qu'en Dieu , et comme Simplicius la Philosophie, ou plutôt Boëce, s'écrie : « Etre infini! source de tous les biens! Dieu SAUVEUR! élevez nos âmes jusqu'au séjour que vous habitez ! répandez sur nous cette lumière qui seule peut donner à nos yeux la force de vous contempler ! »

Y a t-il rien de plus beau et en même temps de plus semblable que ces derniers accents de Simplicius et de Boëce? A cette époque le christianisme étoit philosophique; il rétrograda; il devint monacal par l'ignorance et les malheurs répandus sur la terre : c'est précisément ce qui fit sa force. Le temps de la Barbarie couva les germes de la société moderne, et son incubation fut d'une énergie prodigieuse. Le christianisme, philosophique trop tôt à la suite d'une vieille civilisation qui n'étoit pas née de lui, se seroit épuisé ; il falloit qu'il traversât des siècles de ténèbres, qu'il fût lui-même l'auteur de la civilisation nouvelle, pour arriver à son âge philosophique naturel, âge qu'il atteint aujourd'hui.

Entre Platon et saint Augustin, entre Socrate et Boëce, s'accomplit une des grandes périodes de l'histoire de l'esprit humain. Les maîtres de la sapience païenne remirent, en se retirant, le style et les tablettes aux maîtres de la sapience évangélique. Le principe de la philosophie ne périt point, parce qu'aucun principe ne se détruit, parce que la philosophie est à la fois la langue de l'esprit, et la haute région où l'âme habite à part de son enveloppe. La théologie s'assit sur les bancs que la philosophie abandonnoit, et la continua. Les systèmes d'Aristote et de Platon, la forme et l'idée, divisèrent toujours les intelligences, jusqu'au temps où les ouvrages du Stagirite, rapportés à l'Europe par les Arabes, renouvelèrent la doctrine des péripatéticiens et enfantèrent la scolastique. La branche gourmande du christianisme, l'hérésie, qui ne cessa de pousser avec vigueur, reproduisit de son côté le fruit philosophique dont le germe l'avoit fait naître.

En lisant le récit de la spoliation des temples sous le règne de Théodose, vous aurez cru assister à la destruction des églises, perpétrée de nos jours. Mais l'écroulement de nos églises n'a point amené la chute de la religion du Christ, tandis que la religion de Jupiter, ruinée d'ailleurs, disparut avec ses temples. La vérité ne tient point à une pierre; elle subsiste indépendamment d'un autel : l'erreur ne peut vivre, si elle n'est enfoncée dans les ténèbres d'un sanctuaire. Le christianisme, au temps de Théodose et de ses fils, se trouvoit prêt à remplacer le paganisme : le christianisme n'a point d'héritier dans notre siècle. La philosophie humaine qui se présenteroit pour succéder à la foi, ainsi qu'elle s'offrit pour tenir lieu de l'idolâtrie, qu'auroit-elle à nous donner ? Une théurgie? Qui l'admettroit? Et cette théurgie que cacheroit-elle sous ses voiles, sinon ces mêmes vérités de l'essence divine, que les enseignements publics de l'Église ont mis la portée du vulgaire? Les mystères des Initiations sont révélés à la foule dans le Symbole que répète aujourd'hui l'enfant du peuple.

Si l'on imaginoit d'établir autre chose que les vérités reçues de la foi, le panthéisme, par exemple, le pourroit-on? Le christianisme est la synthèse de l'idée religieuse; il en a réuni les rayons : le panthéisme est l'analyse de la même idée, il en disperse les éléments. Chacun aura t-il à ses foyers une petite fraction de la vérité divine, dont il se fera un Dieu pour sa consommation particulière? Les Pénates, les Fétiches, les Manitous, les Enones, les Génies ressusciteroient-ils r L'idolâtrie reviendroit-elle encore une fois par cette route fausser la société? Y auroit-il autant d'autels que de familles? autant de prêtres, de cérémonies, de rites que d'imaginations pour les inventer? La pluralité des religions privées remplaceroit-elle l'unité de la religion publique? Auroit-elle le même effet sur l'homme ? Quel chaos que le mouvement et l'exercice de ces cultes infinis et divers! toutes les bizarreries, tous les désordres d'esprit et de mœurs qui ont décrédité les sectes philosophiques et les hérésies, revivroient ; toutes les aberrations sur la nature de Dieu renaîtroient. Qu'est-il, ce Dieu? est-il éternel ? a-t-il créé la matière ? existe-t-il à part auprès d'elle? est-il une source d'où sortent et où rentrent les intelligences! La matière même existe-t-elle? L'univers est-il en nous? hors de nous? Qu'est-ce que l'esprit, effet ou cause? Ira-t-on jusqu'à supposer, dans un nouveau système, que Dieu n'est pas encore complet, qu'il se forme chaque jour par la réunion des âmes dégagées des corps; de sorte que ce ne seroit plus Dieu qui auroit formé l'homme, mais les hommes qui seroient les créateurs de Dieu? Et comment revêtirez-vous d'une forme sacrée pour remplacer la forme chrétienne, ces allégories, ces mythes, ces rêveries, ces vapeurs des esprits défectueux, nébuleux et vagues, qui cherchent la religion et qui n'en veulent pas? Le mysticisme, l'éclectisme ou le choix des vérités dans chaque système, peuvent-ils devenir un culte? ces vérités sont-elles évidentes, et tous les esprits consentent-ils aux mêmes abstractions métaphysiques?

Enfin tout système philosophique, en s'implantant dans les ruines du christianisme, ne trouveroit plus pour véhicule populaire le moyen qui se rencontra autrefois : la prédication de la morale universelle. L'Evangile eut à développer ces grands principes de liberté et d'égalité qui, connus de quelques genes privilégiés, étoient ignorés des nations et combattus par les lois. Aujourd'hui l'ouvrage est accompli : la philosophie peut recommander une réforme, mais elle n'a aucun enseignement nouveau a propager. Comment alors, sans la ressource d'une morale à établir, déterminerez-vous les hommes à changer les mystères chrétiens, contre d'autres mystères, aussi difficiles à comprendre?

Ces choses étant impossibles, on n'aperçoit réellement derrière le christianisme que la société matérielle; société bien ordonnée, bien réglée, jusqu'à un certain point exempte de crimes, mais aussi bien bornée, bien enfantine, bien circonscrite aux sens polis et hébétés. Lorsque dans la société matérielle on pousseroit les découvertes physiques et les inventions des machines jusqu'aux miracles, cela ne produiroit que le genre de perfectionnement dont la machine même est susceptible. L'homme privé de ses facultés divines, est indigent et triste; il perd la plus riche moitié de son être : borné à son corps qu'il ne peut ni rajeunir, ni faire vivre, il se dégrade dans l'échelle de l'intelligence. Nous deviendrions par l'absence de religion des espèces d'Indiens ou de Chinois. La Chine et l'Inde, l'une par le matérialisme, l'autre par une philosophie pétrifiée, sont de véritables nationsmomies : assises depuis des milliers de siècles, elles ont perdu l'usage du mouvement et la faculté de progression, semblables à ces idoles muettes et accroupies, à ces sphinx couchés et silencieux qui gardent encore le désert dans la Thébaïde.

Religieusement parlant, on est obligé de con: clure de ces investigations impartiales, qu'il n'y a rien après le christianisme.

Mais si le christianisme tombe comme toute institution que l'homme a touchée et à laquelle il a communiqué la défaillance de sa nature, si le temps de cette religion est accompli, qu'y faire? Le mal est sans remède. Je ne le pense pas. Le christianisme intellectuel, philosophique et moral a ses racines dans le ciel, et ne peut périr; quant à ses relations avec la terre, il n'attend pour se renouveler qu'un grand génie. On aperçoit très-bien aujourd'hui la possibilité de la fusion des diverses sectes dans l'unité catholique : mais la première condition pour arriver à la recomposition de l'unité, c'est l'affranchissement complet des cultes. Tant que la religion catholique sera une religion soldée, dépendante de l'autorité politique et de la forme variable des gouvernements, tant qu'elle continuera d'être gênée dans ses mouvements, entravée dans ses assemblées particulières et générales, contaminée dans ses chaires et ses écoles par l'argent du fisc ; en un mot tant qu'elle ne retournera pas au pied et à la liberté de la croix, elle languira dégénérée.

Le tableau de la chute du polythéisme et de la destruction des écoles philosophiques, auroit été mal aperçu, s'il s'étoit déroulé lentement dans l'ordre chronologique du récit : le triomphe complet de la religion chrétienne, sous le règne de Théodose, indiquoit la place où ce tableau devoit être exposé. Reprenons la suite des faits politiques et militaires.

Discours historiques