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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Analyse raisonnée. DE (suite 11)

Étude sixième

Analyse raisonnée. DE (suite 11)

Études historiques · 22 min de lecture · p. 443–466 · chapitre 68 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Du douzième au quatorzième siècle, le paysan et l'homme du peuple portèrent la jaquette ou la casaque grise liée aux flancs par un ceinturon. Le sayon de peau ou le pélicon, dont est venu le surplis, étoit commun à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue orientale enveloppoient le chevalier, quand il quittoit son armure ; les manches de cette robe couvroient les mains ; elle ressembloit au cafetan turc d'aujourd'hui : la toque ornée de plumes, le capuchon ou chaperon tenoient lieu du turban. De la robe ample on passa à l'habit étroit, puis on revint à la robe qui fut blasonnée sous Charles V. Les hauts-de-chausses, si courts et si serrés qu'ils en étoient indécents, s'arrêtoient au milieu de la cuisse ; les deux bas de chausses étoient dissemblables ; on avoit une jambe d'une couleur et une jambe de l'autre. Il en étoit de même du hoqueton mi-partie noir et blanc, et du chaperon mi-partie bleu et rouge. « Et si étoient leurs robes si étroites à vêtir et à dépouiller qu'il sembloit qu'on les écorchât. Les autres avoient leurs robes relevées sur les reins comme femmes ; si avoient leurs chaperons découpés menument tout en tour. Et si avoient leur chausse d'un drap et l'autre de l'autre. Et leur venoient leurs cornettes et leurs manches près de terre et sembloient mieux être jongleurs qu'autres gens. Et pour ce ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger › les méfaits des François par son fléau. » L'étalage du luxe est odieux sans doute au milieu de la misère publique, mais le goût de la parure distingua notre nation alors même qu'elle étoit encore sauvage, dans les bois de la Germanie. Un François met ses plus beaux habits pour marcher à l'échafaud ou à l'ennemi comme pour aller à un festin; ce qui l'excuse c'est qu'il ne tient pas plus à sa vie qu'à son vêtement.

Par-dessus la robe, dans les jours de cérémonie, on attachoit un manteau tantôt court, tantôt long. Le manteau de Richard Ier, étoit fait d'une étoffe à raies, semé de globes et de demi-lunes d'argent, à l'imitation du système céleste (Winisauf). Des colliers pendants servoient également de parure aux hommes et aux femmes.

Les souliers pointus et rembourrés à la poulaine furent long-temps en vogue. L'ouvrier en découpoit le dessus comme des fenêtres d'église; ils étoient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de cornes, de griffes ou de figures grotesques ; ils s'allongèrent encore, de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe et l'attacher au genou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évêques excommunièrent les souliers à la poulaine et les traitèrent de péché contre nature ; Charles V déclara qu'ils étoient contre les bonnes mœurs , et inventés en dérision du Créateur. En Angleterre, un acte du parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes varioient autant que de nos jours ; on connoissoit le chevalier ou la dame qui le premier ou la première avoit imaginé une haligote ( mode ) nouvelle : l'inventeur des souliers à la poulaine étoit le chevalier Robert le Cornu (W. Malmsbury).

Les gentilfames usoient sur la peau d'un linge très-fin; elles étoient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoriées à droite de l'écu de leur mari, à gauche de celui de leur famille. Tantôt elles portoient leurs cheveux ras, lissés sur le front et recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans; tantôt elles les bâtissoient en pyramide haute de trois pieds; elles y suspendoient ou des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant jusqu'à terre et voltigeant au gré du vent : au temps de la reine Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes pour donner passage aux coiffures des châtelaines (Monstrelet). Ces coiffures étoient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édifice : du haut de la corne, du côté droit, descendoit un tissu léger que la jeune femme laissoit flotter, ou qu'elle ramenoit sur son sein comme une guimpe, en l'entortillant à son bras gauche. Une femme en plein esbatement étaloit des colliers, des bracelets et des bagues; à sa ceinture enrichie d'or, de perles et de pierres précieuses, s'attachoit une escarcelle brodée : elle galopoit sur un palefroi, portoit un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. « Quoi de plus ridicule, dit Pétrarque dans une lettre adressée au Pape en 1366, que de voir les hommes le ventre sanglé! en bas, de longs souliers pointus; en haut, des toques chargées de plumes; cheveux tressés allant de ci de là par derrière comme la queue d'un animal, retapés sur le front avec des épingles à tête d'ivoire. s Pierre de Blois ajoute qu'il étoit du bel usage de parler avec affectation. Et quelle langue parloit-on ainsi? la langue du Wallace et du roman Rou, de Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissart.

Le luxe des habits et des fêtes passoit toute croyance; nous sommes de mesquins personnages auprès de ces barbares des treizième et quatorzième siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus d'une robe uniforme de soie nommée cointise, et le lendemain ils parurent avec un accoutrement nouveau aussi magnifique (Mathieu Paris). Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui coûta trente mille marcs d'argent (Knyghton). Jean Arundel. avoit cinquante-deux habits complets d'étoffe d'or (Hollingshed Chron.).

Une autre fois, dans un autre tournoi, défilèrent d'abord un à un soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par un écuyer d'honneur et précédés de trompettes et de ménestriers; vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois, superbement vêtues, chacune menant en lesse, avec une chaîne d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique faisoient partie de ces bandors (réjouissances). Le roi, les prélats, les barons, les chevaliers sautoient au son des vielles, des musettes et des chiffonies.

Aux fêtes de Noël arrivoient de grandes mascarades; l'infortuné Charles VI, déguisé en sauvage et enveloppé dans un linceul imprégné de poix, pensa devenir victime d'une de ces folies : quatre chevaliers masqués comme lui furent brûlés.

Les représentations théâtrales commençoient partout : en Angleterre, des marchands drapiers représentèrent la Création ; Adam et Eve étoient tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge : la femme de Noé, qui refusoit d'entrer dans l'arche, donnoit un soufflet à son mari. ( Hist. de la poésie angl. .; Wharton).

La balle, le mail, le palet, les quilles, les dés affoloient tous les esprits : il reste un compte d'Edouard II pour payer à son barbier une somme de cinq schellings, laquelle somme il avoit empruntée de lui pour jouer à croix ou pile.

La chasse étoit le grand déduit de la noblesse: on citoit des meutes de 1600 chiens. On sait que les Gaulois dressoient les chiens à la guerre, et qu'ils les couronnoient de fleurs. On abandonnoit aux roturiers l'usage des filets. Les chasses royales coûtoient autant que les tournois : une de ces chasses se lie tristement à notre histoire.

Le Prince Noir étoit descendu en Angleterre, menant avec lui le roi Jean son prisonnier. Edouard avoit fait préparer à Londres une réception magnifique telle qu'il l'eût ordonnée pour un potentat puissant qui le fût venu visiter. Lui-même au milieu des princes de son sang, de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneurs, de ses fauconniers, de ses pages, des officiers de sa couronne, des héraults d'armes, des meneurs de destriers, se mit à la tête d'une chasse brillante dans une forêt qui se trouvoit sur le chemin du roi captif.

Aussitôt que les piqueurs envoyés la découverte lui annoncèrent l'approche de Jean, il s'avança vers lui à cheval, baissa son chaperon et saluant son hôte malheureux : « Cher cousin, lui dit-il, soyez le bienvenu dans l'isle d'Angleterre. › Jean baissa son chaperon à son tour et rendit à Édouard son salut. « Le roi d'Angleterre, disent les chroniques, fit au roi de France moult grand honneur et révérence, l'invita au vol d'épervier à chasser, à déduire et à prendre tous ses ébattements. » Jean refusa ces plaisirs avec gravité, mais avec courtoisie; sur quoi Edouard le saluant de nouveau, lui dit : « Adieu, beau cousin ! » et faisant sonner du cor il s'enfonça avec la chasse dans la forêt. Cette générosité un peu fastueuse ne consoloit pas plus le roi Jean, que l'humble petit cheval du prince de Galles; en faisant trop voir la prospérité d'un monarque, elle montroit trop la misère de l'autre.

Quant au repas, on l'annonçoit au son du cor chez les nobles : cela s'appeloit corner l'eau, parce qu'on se lavoit les mains avant de se mettre à table. On dînoit à neuf heures du matin et l'on soupoit à cinq heures du soir. On étoit assis sur des banques ou bancs, tantôt élevés, tantôt assez bas, et la table montoit et descendoit eu proportion. Du banc est venu le mot banquet. Il y avoit des tables d'or et d'argent ciselées ; les tables de bois étoient couvertes de nappes doubles appelées doubliers ; on les plissoit comme rivière ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever. Les serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connoissoient point les Romains, furent aussi inconnues des F'François jusque vers la fin du quatorzième siècle; on ne les trouve que sous Charles V.

On mangeoit è peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des raffinements que nous ignorons aujourd'hui ; la civilisation romaine n'avoit point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés je trouve le dellegrout, le maupigyrnum, le karumpie. Qu'étoit-ce? On servoit des pâtisseries de formes obscènes , qu'on appeloit de leurs propres noms ; les ecclésiastiques, les femmes et les jeunes filles rendoient ces grossièretés innocentes par une pudique ingénuité1. La langue étoit alors toute nue; les traductions de la Bible de ces temps sont aussi crues et plus indécentes que le texte. L'Instruction du chevalier Geoffroy Latour-Landry, gentilhomme angevin à ses filles, donne la mesure de la liberté des enseignements et des mots.

1 Alias fingunt oblongâ figura, alias sphericá et orbiculari, alias triangulá quadranguláque; quœdam ventricolœ sunt : quœdam pudenda muliebria, aliœ virilia ( si diis placet ) repræsentant : adeo degeneravére boni mores ut etiam christianis obscæna et pudenda in cibis placeant. Sunt etenim quos. . saccharatos appellitent. ( De re cibariâ ; Io. Bruyerino Campegio Lugdunensi auctore, lib. vi, cap. 7, pag. 402, prima editio. Lugduni, 1560. ) ↩

On usoit en abondance de bière, de cidre et de vins de toutes les sortes : il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet étoit du vin clarifié mêlé à des épiceries, l'hypocras du vin adouci avec du miel. Un festin donné par un abbé, en 1310, réunit six mille convives devant trois mille plats.

Les repas royaux étoient mêlés d'intermèdes. Au banquet que Charles V offrit à l'empereur Charles IV, s'avança un vaisseau mû par des ressorts cachés : Godefroi de Bouillon se tenoit sur le pont, entouré de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem avec ses tours chargées de Sarrazins; les chrétiens débarquèrent, plantèrent les échelles aux murailles, et la ville sainte fut emportée d'assaut.

Froissart va nous faire encore mieux assister au repas d'un haut baron de son siècle.

« En cet état que je vous dis le comte de Foix vivoit. Et quand dans sa chambre à mi-nuit venoit pour souper en la salle, devant lui avoit douze torches allumées que douze varlets portoient, et icelles douze torches étoient tenues devant sa table qui donnoient grand clarté en la salle, laquelle salle étoit pleine de chevaliers et de écuyers ; et toujours étoient à foison tables dressées pour souper qui souper vouloit. Nul ne parloit à lui à sa table si il ne l'appeloit. I! mangeoit par coutume foison de volaille et en spécial les ailes et les cuisses tant seulement, et guère aussi ne buvoit. Il prenoit en toute menestrandie (musique) grand ébattement, car bien s'y connoissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers chanter chansons, rondeaux et virelais. Il séoit à table environ deux heures et aussi il véoit volontiers étranges entremets, et ceux vus, tantôt les faisoit envoyer par les tables des chevaliers et des écuyers.

» Brièvement et ce tout considéré et avisé, avant que je vinsse en sa cour je avois été en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de comtes et de hautes dames ; mais je n'en fus oncques en nulle qui mieux me plût ni qui fût sur le fait d'armes plus réjouie comme celle du comte de Foix étoit. On véoit en la salle et ès chambres et en la cour chevaliers et écuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur étoit là-dedans trouvée. Nouvelles dequel royaume ni dequel pays que ce fût là-dedans on y apprenoit; car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, elles y appleuvoient et venoient. »

Ce comte si célèbre par sa courtoisie n'en avoit pas moins tué de sa propre main son fils unique: « Le comte s'enfelonna (s'irrita), et sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'en vint vers la prison où son fils étoit; et tenoit à la male heure un petit long coutel et dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l'huis de la prison et vint à son fils, et tenoit l'alemelle (lame) de son coutel par la pointe, que il n'y en avoit pas hors de ses doigts la longueur de l'épaisseur d'un gros tournois. Par mautalent (malheur) en boutant ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l'asséna ne sçais en quelle veine et lui dit : « Ha traitour (traître) ! pourquoi ne manges - tu point? » Et tantôt s'en partit le comte sans plus rien dire ni faire et rentra en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang mué et effrayé de la venue de son père, avecques ce que il étoit foible de jeûner et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le touche la gorge, comme petit fut en une veine, il se tourna d'autre part et la mourut. »

Froissard est à la peine pour excuser le crime de son hôte, et ne réussit qu'à faire un tableau pathétique.

On avoit été obligé de frapper la table de lois somptuaires : ces lois n'accordoient aux riches que deux services et deux sortes de viande, à l'exception des prélats et des barons qui mangeoient de tout en toute liberté ; elles ne permettoient la viande aux négociants et aux artisans qu'à un seul repas; pour les autres repas, ils se devoient sustenter de lait, de beurre et de légumes.

Le carême, d'une rigueur excessive, n'empêchoit pas les réfections clandestines. Une femme avoit assisté nu-pieds à une procession , et faisoit la marmiteuse plus que dix. Au sortir de là, l'hypocrite alla dîner avec son amant, d'un quartier d'agneau et d'un jambon. La senteur en vint jusqu'a la rue. On monta en haut. Elle fut prise, et condamnée à se promener par la ville avec son quartier à la broche, sur l'épaule, et le jambon pendu au col. (Brantôme. )

Les voyageurs trouvoient partout des hôtelleries : chevauchant avec messire Espaing de Lyon, maître Jehan Froissard va d'auberge en auberge s'enquérant de l'histoire des châteaux qu'il aperçoit le long de la route, et que lui raconte le bon chevalier son compagnon. « Et nous vînmes à Tarbes et nous fûmes tout aise à l'hostel de l'Étoile et y séjournâmes tout séjour, car c'est une ville trop bien aisée pour séjourner chevaux : de bons foins, de bonnes avoines et de belle rivière.... .. puis vînmes à Orthez. Le chevalier descendit à son hôtel et je descendis à l'hôtel de la Lune. »

On rencontroit sur les chemins des basternes ou litières, des mules, des palefrois et des voitures à bœufs : les roues des charrettes étoient à l'antique. Les chemins se distinguoient en chemins péageaux et en sentiers ; des lois en régloient la largeur : le chemin péageau devoit avoir quatorze pieds (Mss. Sainte-Palaye); les sentiers pouvoient être ombragés, mais il falloit élaguer les arbres le long des voies royales, excepté les arbres d'abris (Capitulaires). Le service des fiefs creusa cette multitude infinie de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées.

Les bains chauds étoient d'un usage commun et portoient le nom d'étuves : les Romains nous avoient laissé cet usage qui ne se perdit guères que sous la monarchie absolue, époque où la France devint sale. On crioit dans les rues de Paris sous Philippe Auguste :

Seigneur, voulez-vous vous baigner?

Entrez donc sans délaïer ; Les bains sont chauds, c'est sans mentir C'étoit le temps du merveilleux en toute chose : l'aumônier, le moine, le pèlerin, le chevalier, le troubadour avoient toujours à dire ou à chanter des aventures. Le soir, autour du foyer à bancs, on écoutoit ou le roman de Lancelot du Lac , ou l'histoire lamentable du châtelain de Coucy, ou l'histoire moins triste de la reine Pédauque, « largement pattée comme sont les oies, et comme jadis à Toulouse les portoit (les pattes) la reine Pedauque (Rabelais); » ou l'histoire du gobelin Orton, grand nouvelliste qui venoit dans le vent et qui fut tué dans une grosse truie noire ( Froissart).

La belle Mélusine étoit condamnée à être moitié serpent tous les samedis, et fée les autres jours, à moins qu'un chevalier ne consentît à l'épouser en renonçant à la voir le samedi. Raimondin, comte de Forez, ayant trouvé Mélusine dans un bois, en fit sa femme; elle eut plusieurs enfants, entre autres un fils qui avoit un œil rouge et un œil bleu : Mélusine bâtit le château de Lusignan. Mais enfin Raimondin s'étant mis en tête de voir sa femme un samedi lorsqu'elle étoit demi-serpent, elle s'envola par une fenêtre et elle demeurera fée jusqu'au jour du jugement dernier. Lorsque le manoir de Lusignan change de maître ou qu'il doit mourir quelqu'un de la famille seigneuriale, Mélusine paroît trois jours sur les tours du château, et pousse de grands cris. T'elle étoit la Psyche du moyen âge et ce château de Lusignan que Charles Quint admira et dont Brantôme déplore la ruine.

Avec ces contes on écoutoit encore ou le sirvante du trouvère contre un chevalier félon, ou la vie d'un pieux personnage. Ces vies de saints, recueillies par les Bollandistes , n'étoient pas d'une imagination moins brillante que les relations profanes : incantations de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous, esclaves rachetés, attaques de brigands; voyageurs sauvés et qui à cause de leur beauté épousent les filles de leurs hôtes (saint Maxime) ; lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons le tombeau de quelque vierge; châteaux qui paroissent soudainement illuminés ( saint Viventius, Maure et Brista).

Saint Deicole s'étoit égaré; il rencontre un berger et le prie de lui enseigner un gîte : « Je n'en connois pas, dit le berger, si ce n'est dans un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puissant vassal, Weissart. » - « Peux-tu m'y conduire? répondit le saint. » - « Je ne puis laisser mon troupeau, répliqua le pâtre. » Deicole fiche son bâton en terre, et quand le pâtre revint, après avoir conduit le saint, il trouve son troupeau couché paisiblement autour du bâton miraculeux. Weissart, terrible châtelain, menace de faire mutiler Deicole, mais Berthilde, femme de Weissart a une grande vénération pour le prêtre de Dieu. Déicole entre dans la forteresse ; les serfs empressés le veulent débarrasser de son manteau ; il les remercie, et suspend ce manteau à un rayon de soleil qui passoit à travers la lucarne d'une tour (Boll. t. II, p. 202).

Chercher à dérouler avec méthode le tableau des mœurs de ces temps, seroit à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion deces mœurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se succédoient sans ordre ou s'enchevêtroient dans une commune action, dans un même moment : il n'y avoit d'unité que dans le mouvement général qui entraînoit la société vers un perfectionnement éloigné, par la loi naturelle de l'existence humaine.

D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses rustiques; tous les dérèglements de la vie dans le clergé et toute l'ardeur de la foi. Les Galois et Galoises, sorte de pénitents d'amour, se chauffoient l'été à de grands feux et se couvroient de fourrures ; l'hiver ils ne portoient qu'une cotte simple et ne mettoient dans leurs cheminées que des verdures. Plusieurs transissoient de pur froit et mouroient tout roydes de lez leurs amyes et aussi leurs amyes de lez eulx en pariant de leurs amourettes1. Lors de la Vaudoisie d'Arras les hommes et les femmes retirés dans les bois, après avoir trouvé un certain démon, se livroient à une prostitution générale. Les Turlupins pratiquoient les mêmes désordres.

1 Latour, hist. du Poitou ; Sainte-Palaye, Mém. sur l'anc. chev., cinquième partie , dans les not., p. 387. ↩

Des moines libertins se veulent venger d'un évêque réformateur qui venoit de mourir; pendant la nuit ils tirent du cercueil le cadavre du prélat, le dépouillent de son linceul, le fouettent et en sont quittes pour payer chaque année quarante sous d'amende. Les Cordeliers avoient renoncé à toute espèce de propriétés : le pain quotidien qu'ils mangeoient, étoit-il une propriété ? Oui, disoient les religieux d'une autre robe; donc le Cordelier qui mange, viole la constitution de son ordre, donc il est en état de péché mortel, par la seule raison qu'il vit et qu'il faut manger pour vivre. L'empereur et les Gibelins se déclarèrent pour les Cordeliers, le pape et les Guelfes contre les Cordeliers. De là une guerre de cent ans, et le comte du Mans, qui fut depuis Philippe de Valois, passe les Alpes pour défendre l'Eglise contre les Visconti et les Cordeliers1.

1 Spicil., t. Ï, p. 73; Hist. des ouvrages des sav. , an 1700, p. 72; Lett. sur le péché imaginaire, p. 22 et suiv. ↩

On couroit au bout du monde, et l'on osoit à peine, dans le nord de la France, hasarder un voyage d'un monastère à un autre, tant la route de quelques lieues paroissoit longue et périlleuse! Des Gyrovagues ou moines errants (pendants des chevaliers errants), cheminant à pied ou chevauchant sur une petite mule, prêchoient contre tous les scandales; ils se faisoient brûler vils par les papes auxquels ils reprochoient leurs désordres, et noyer par les princes dont ils attaquoient la tyrannie. Des gentilshommes s'embusquoient sur les chemins et dévalisoient les passants, tandis que d'autres gentilshommes devenoient en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des immortelles cités dont ils ignoroient l'histoire. Cours d'amour où l'on raisonnoit d'après toutes les règles du scottisme et dont des chanoines étoient membres; troubadours et ménestrels vaguant de châteaux en châteaux, déchirant les hommes dans des satires, louant les dames dans des ballades; bourgeois, divisés en corps de métiers, célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étoient mêlés aux divinités de la fable; représentations théâtrales ; fêtes des fous ou des cornards; messes sacriléges ; soupes grasses mangées sur l'autel ; l'ite missa répondu par trois braiments d'âne; barons et chevaliers s'engageant dans des repas mystérieux à porter la guerre dans un pays, faisant vœu sur un paon ou sur un héron d'accomplir des faits d'armes pour leurs mies; juifs massacrés et se massacrant entre eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les fontaines; tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices, des accusés de toutes les catégories depuis l'hérésiarque écorché et brûlé vit, jusqu'aux adultères attachés nus l'un à l'autre et promenés au milieu du peuple ; le juge prévaricateur substituant à l'homicide riche condamné un prisonnier innocent ; des hommes de lois commençant cette magistrature qui rappela, au milieu d'un peuple léger et frivole, la gravité du sénat romain : pour dernière confusion, pour dernier contraste, la vieille société civilisée à la manière des anciens, se perpétuant dans les abbayes; les étudiants des universités faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce; le tumulte des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, se mêlant au bruit des tournois, des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin, au-dessus et en dehors de [cette société si agitée, un autre principe de mouvement, un Tombeau objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de toutes les espérances, qui attiroit sans cesse au delà des mers les rois et les sujets, les vaillants et les coupables ; les premiers pour chercher des ennemis, des royaumes, des aventures ; les seconds pour accomplir des vœux , expier des crimes, apaiser des remords.

L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades, resta long-temps pour les François le pays de la religion et de la gloire; ils tournoient sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de l'Idumée , vers ces plaines de Rama où les infidèles se reposoient à l'ombre des oliviers plantés par Baudouin , vers ces champs d'Ascalon qui gardoient encore les traces de Godefroi de Bouillon et de Tancrède , de Philippe Auguste et de Couci, de saint Louis et de Sergine, vers cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée dans ses fers, et qui se montroit à eux comme à Jérémie, insultée des passants, noyée dans ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la solitude.

Tels furent ces siècles d'imagination et de force qui marchoient avec tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales, civiles et étrangères; ces siècles doublement favorables au génie ou par la solitude des cloîtres quand on la recherchoit, ou par le monde le plus étrange et le plus divers quand on le préféroit à la solitude. Pas un seul point de la France où il ne se passât quelque fait nouveau, car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique étoit un petit état qui gravitoit dans son orbite et avoit ses phases : à dix lieues de distance les coutumes ne se ressembloient plus. Cet ordre de choses , extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimoit à l'esprit particulier un mouvement extraordinaire; aussi toutes les grandes découvertes appartiennent - elles à ces siècles.Jamais l'individu n'a tant vécu : leroi rêvoit l'agrandissement de son empire , le seigneur la conquête du fief de son voisin, le bourgeois l'augmentation de ses priviléges, le marchand de nouvelles routes à son commerce. On ne connoissoit le fond de rien ; on n'avoit rien épuisé; on avoit foi à tout ; on étoit à l'entrée et comme au bord de toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouilloit le passé ainsi que l'avenir; on découvroit avec la même joie un vieux manuscrit et un nouveau monde; on marchoit à grands pas vers des destinées ignorées, mais dont on avoit l'instinct, comme on a toute sa vie devant soi daus la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare, leur virilité pleine de passion et d'énergie, et ils ont laissé leur riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein fécond.

Teutonique. Ulphilas1.

1. Anastodeins aiwaggeljons Jesuis Christaus sunaus Goths. Initium evangelii Jesu Christi filii Dei. ↩

Mark. cap. I. Marc. cap. I. aiwaggeljo thairh marku anastodeith. evangelium per marcum incipit

2. Swe gamelith ist in Esaün praufetau. Sai ik insandja aggilu Sicut scriptum est in Esaia propheta. Ecce ego mitto angelum meinana faura thus. Saei gamanweith wig theinana faura thus. meum præ tibi. Qui panat viam tuam pra tibi. Teutonique du serment des peuples de Charles et Louis. An 842. Oba Karl theu eid then er sine no bruodher Ludhuwige gesuor gele istit, ind Ludhuwig min herro then er imo gesuor forbrih chit : obi hina nes iou ven denne mag, noh ih, noh thero, noh hein thenihes, irrwenden mag vuidhar Karle imo ce folus tine vuirdhit. Si Charles garde le serment que son frère Louis a juré, et si monseigneur Louis, de son côté, ne le tient, si je ne puis l'en détourner (Louis), et que moi et nul autre ne le puisse, je ne lui donnerai aucune aide contre Charles. Teutonique de la chanson en l'honneur de Louis, fils de Louis le Bègue. An 881. Elnen kuning weiz ich , Regem novi , Heisset herr Ludwig , Vocatur dominus Ludovicus , Der gerne Gott dienet. Qui lubens Deo servit, Weil er ihms lohnet. Quippe qui eum pramiis afficit.

1. Voyez dans ce volume, page 137.

Teutonique saxon du commencement du huitième sicle.

Oraison dominicale

Urin fader thie arth in heofnas ; Sie gehalgud thin noma ; To cymeth thin ryc; Sic thin willa sue is in heofnas and in eortho ; Urin hlaf offirwistlio sel us to daig ; And forgese us scylda urna, sue we forgefan scyldgum urum, And no inlead usig in custnung , Ah gefrig usig from ifle.

Teutonique saxon du dixième siècle.