Étude sixième
Analyse raisonnée. DE (suite 7)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Après dix-neuf mois de règne, Louis X mourut âgé de vingt-quatre ou vingt-six ans. Il avoit continué la guerre malheureuse de Flandre. Ce jeune prince eut des qualités : il confirma d'utiles ordonnances pour la protection des laboureurs; personne, sous peine de quadruple et d'infamie, ne pouvant s'emparer de leurs biens. Il voulut ôter aux seigneurs le droit de battre monnaie, il ne le put ; la royauté n'avoit point encore détrôné l'aristocratie. Louis X aima les sciences, les lettres et les arts, et se laisse bien conseiller par la clergie laïque.
Philippe V
De 1316 à 1322.
Louis A avoit eu, de sa première femme adultère, une fille nommée Jeanne, laquelle héritant du royaume de Navarre le porta dans la maison d'Evreux dont elle épousa le chef. La seconde femme de Louis, Clémence de Hongrie, étoit enceinte lorsqu'il mourut ; il y eut une sorte d'interrègne pendant lequel Philippe, second frère de Louis, eut la régence. Les douze pairs décidèrent que si l'enfant à naître était femelle, la couronne passeroit à Philippe : c'est la première fois qu'il est parlé dans notre histoire de la loi salique, et de l'application de cette loi. Clémence accoucha d'un fils, Jean Ier., il ne vécut que cinq jours1 (an 1316); plusieurs historiens l'ont omis dans le catalogue des rois, tant il passa vite; on ne retrouve que dans des Chartes oubliées les dates rapprochées de sa naissance et de sa mort : heureux si un autre orphelin royal eût de même caché sa courte vie dans le trésor poudreux de nos Chartes, s'il n'eût jamais senti le poids de la couronne, qu'il n'a cependant pas portée !
1 Spicil., tom. III, pag. 72, Trésor des Chartes. ↩
Philippe V, dit le Long, fut proclamé roi; il y eut contestation; plusieurs princes, et entre autres le frère du roi, qui fut depuis Charles le Bel, vouloient qu'on examinât les droits que Jeanne, fille de Louis A, pouvoit avoir aux couronnes de France et de Navarre. Le sacre se fit à huis-clos. Une assemblée d'évêques, de seigneurs et de bourgeois de Paris, déclarèrent qu'au royaume de France la femme ne succède pas2, et cela contre la maxime du droit féodal, par qui presque tous les grands fiefs tomboient de lance en quenouille. Un traité conclu en 1316 entre Philippe V, alors régent, et le duc de Bourgogne, avoit stipulé que, si la veuve de Louis X accouchoit d'une fille, cette princesse, et Jeanne sa sœur, du premier lit, ou l'une des deux, en cas que l'autre mourût, auroient le royaume de Navarre avec les comtés de Champagne et de Brie, et qu'elles donneroient quittance du reste du royaume de France1. Ne croiroit-on pas voir d'obscurs héritiers se partageant une ferme en famille ? Ces anciennes monarchies chrétiennes étoient singulières tant pour le droit que pour les mœurs; elles avoient à la fois quelque chose de rustique et de violent, d'équitable et d'injuste comme la vieille république romaine : deux femmes donnoient quittance de cette mâle patrie qui, portant sa gloire en tous lieux, donnoit souvent elle-même en se retirant, quittance de ses conquêtes.
2 Contin. chron. Guill. de Wangis. ; Spicil., tom. 1I1, pag. 72. ↩
1 Trés. des Cha. Nav. layette III, pièce 7 ; Dupuis , Traité de la maison des rois ; Leibnitz, in eod. diplom., p. 70; Mém. de l'Ac. des bel.-let., t. XVII, p. 295. ↩
Jeanne épousa Philippe, fils aîné du comte d'Évreux, auquel elle porta en dot le royaume de Navarre; elle fut mère de Charles le Mauvais. Philippe le Bel avoit marié sa fille Isabelle à Edouard II, roi d'Angleterre; elle fut mère d'Edouard III, autre fléau de la France. Le royaume de Navarre, entré par le mariage de Philippe le Bel dans la maison de France, en sortit sous le règne de ses fils, pour y rentrer quatre siècles après par une autre princesse du nom de Jeanne, mère d'Henri IV; époque à laquelle nos monarques reprirent ce titre et ne le quittèrent plus qu'en perdant les deux couronnes. Disons donc aussi tout d'un coup, que Charles le Bel érigeant la baronnie de Bourbon en duché-pairie en faveur de Louis I°r., fils aîné de Robert, sixième fils de saint Louis, obligea celui-ci à renoncer au nom de Clermont et à prendre celui de la mère de sa femme, Agnès de Bourbon : delà vint ce nom de Bourbon, auquel il n'a manqué pendant tant de siècles que cette gloire de l'adversité, qu'il a enfin magnifiquement obtenue. Ainsi se montrent à peu près à la même époque, dans notre histoire, ces Bourbons et ces Navarrois, lesquels, accablés sous la même couronne, devoient voir leur premier roi tomber sous le poignard du fanatique, et le dernier sous la hache de l'athée.
Philippe V, de même que ses prédécesseurs, étoit toujours en querelle avec les princes flamands ; il finit néanmoins par mettre un terme à une guerre qui avoit duré vingt-cinq années, en donnant sa fille Marguerite en mariage au comte de Nevers, à condition qu'il succéderoit au comté de Flandre. L'Allemagne étoit divisée entre les deux prétendants à l'empire, Frédéric d'Autriche et Louis de Bavière. L'Italie prenoit part à cette division dans les deux partis guelfes et gibelins : les Visconti s'élevèrent dans ces troubles. Le pape publia contre eux une croisade comme autrefois contre les comtes de Toulouse.
Reparurent sous Philippe le Long ces bandes de paysans armés, qui, sous le nom de Pastoureaux, avoient déjà désolé la France pendant la captivité de saint Louis, et qui, sous prétexte d'aller délivrer la Terre-Sainte, ravagèrent leur propre pays et massacrèrent les juifs. Le mouvement qui pendant plusieurs siècles , avoit poussé les Germains vers le Midi et les Arabes vers le Nord, conserva son principe dans les races qui l'avoient opéré : l'humeur vagabonde et inquiète des Barbares continua de s'agiter, tant que la société demeura privée de ses droits ; c'étoit l'indépendance naturelle de l'individu qui se montroit au défaut de la liberté politique de l'espèce.
Quelques ordonnances sur la justice font honneur à Philippe V : il est défendu aux juges de débiter nouvelles ou esbattements pendant les audiences, de recevoir paroles privées1. Il est défendu de passer ou conseiller au roi aucune lettre contraire aux anciens règlements1. Messire Dieu qui tient sous sa main tous les rois, ne les a établis en terre qu'afin qu'ils gouvernent ensuite dûment2. On fixe au règne de Philippe V l'époque du droit qui rend le domaine de la couronne inaliénable3 (1321) : les lois générales prenoient la place des lois privées. Le roi ne pouvoit plus acquérir ni vendre, comme les autres possesseurs des grands fiefs; il sortoit du pérage: mis à part de l'aristocratie et de la démocratie, il commençoit ce pouvoir inviolable que la liberté lui reconnoît aujourd'hui pour sa propre garantie et pour le maintien de l'ordre. Mais la nation renaissante, en même temps qu'elle élevoit la royauté à une hauteur inaccessible, régularisoit le mouvement de cette royauté, et il y avoit une loi supérieure à la volonté de la couronne, l'inaliénabilité.
1 Ordon. des R., t. I, p. 673, 702, 729. ↩
1 Ordon. des R., t. 1, p. 672, 673. ↩
2 Ordon. des R., t. 1, p. 669. ↩
3 Ordon. des R., t. 1, p. 665. ↩
Philippe le Long s'occupa de l'administration; il régla la dépense de sa maison. Il faut prendre garde de confondre les idées par la ressemblance des mots : les anciens rois n'avoient point de liste civile; ils vivoient des revenus de leurs domaines; quand ils administroient leur maison, ils administroient de fait les revenus de la couronne ; l'impôt, qui avoit toujours une destination spéciale, étoit applicable aux lieux où il étoit levé, et ne tomboit dans les coffres du roi que par abus. Toutes ces grandes charges aujourd'hui antiquailles de la royauté, qui n'ont plus de place dans la constitution de l'état, qui coûtent beaucoup et ne sont bonnes à rien, étoient dans l'origine des places administratives. Le maître de l'écurie du roi devint, sous Philippe V, premier écuyer du corps; il se changea en grand-écuyer sous Louis XI. Philippe établit des capitaines généraux dans les grandes villes; le système d'élection prévaloit toujours, et ces capitaines étoient élus par le conseil des prud'hommes. Enfin Philippe avoit songé à établir l'égalité des poids et mesures, et une seule monnoie pour la France. Les siècles marchoient.
Philippe aimoit les lettres ; il s'entoura de poëtes et de savants, ce qui n'est remarquable que par ses ordonnances dans lesquelles l'on sent un esprit quelque peu philosophique, étranger à cet âge. Toulouse devint métropole; seize évêchés nouveaux furent établis.
A peu près à cette époque Le Dante mourut en Italie, et le sire de Joinville en France; celui-ci étoit plus que centenaire : représentant des temps de saint Louis parmi des hommes qui déjà ne lui ressembloient plus, il devoit nous transmettre cette chronique pleine de charmes dont la langue n'est plus la nôtre; nous lui devons le premier monument de notre littérature, comme Le Dante a glorifié sa patrie de cet ouvrage, à la fois portrait vivant et statue colossale du moyen age.
Charles IV
De 1322 à 1328.
Philippe V mourut à Longchamp, le 3 janvier, âgé de vingt-huit ans, après en avoir régné six. Il laissa quatre filles: un fils qu'il avoit eu de Jeanne, héritière du comté de Bourgogne, mourut en bas âge. Charles IV, dit le Bel, succéda à Philippe. L'archevêque de Reims, Robert de Courtenai, sacra les trois frères : Louis Hutin, Philippe le Long et Charles le Bel1 : honneurs répétés dont il offre en sa personne le seul exemple, et qui prouvoient en même temps la vanité et la rapidité des honneurs de la terre.
1 Baluze, t. II, p. 440. ↩
Charles IV s'occupa vivement, dans les premiers moments de son règne, d'une croisade pour secourir les chrétiens de Chypre et d'Arménie1. Ce ne fut qu'un projet coûteux. On fit la recherche des financiers, presque tous Lombards. Gérard Laguette, receveur général des revenus de la couronne2, mourut dans les tortures de la question.
1 Ruin., an. 1322, n°. 36 et suiv. ↩
2 Abr. chron., t. I1, p. 839. ↩
Des commissions royales allèrent dans les provinces châtier les juges prévaricateurs et les nobles qui s'emparoient du bien d'autrui. Jourdain de Lille, seigneur de Cazaubon, étoit accusé de rapt, de vol et d'assassinat : cité à la cour du Roi, il assomma l'huissier qui vint lui signifier l'ordre, et osa comparoître devant ses juges, accompagné de la principale noblesse de sa province. Il n'en fut pas moins condamné à mort, traîné à la queue d'un cheval et pendu3. Ce fait prouve l'usurpation de la couronne et la décadence du pouvoir féodal. Jourdain de Lille étoit un brigand, mais il étoit souverain dans son château; s'il, eût manqué de foi au roi, comme son homme-lige, il eût été punissable; il n'avoit commis que des crimes privés, et dans la loi du temps, ne tenant sa puissance que de Dieu, il n'étoit punissable que de Dieu. Mais la monarchie n'étoit plus la monarchie d'Hugues Capet, et les masses roturières avoient gagné par l'intervention du trône ce que leurs oppresseurs aristocratiques avoient perdu.
3 Spicil., t. III, p. 80, 81 ; Hist des Lang., t. 1V , p. 191. ↩
Des contestations en Flandre pour la succession du comté, entre Louis II, petit-fils du vieux comte de Nevers, et Robert de Cassel, fils de ce même comte (de 1323 à 1325); une défaite des Navarrois par les Basques; une guerre en Guyenne occasionée pour la construction d'un château, entre le roi de France et le roi d'Angleterre, comme duc d'Aquitaine, remplissent les années 1323, 1324 et 1325. A Toulouse, s'établirent des débats plus pacifiques : l'académie de la gaie société des sept torbadors donna naissance à celle des jeux floraux. Ce règne de six ans de Charles le Bel n'est remarquable que par la révolution qu'il amena en finissant, et par les idées qui se développèrent en Angleterre.
Édouard II avoit épousé Isabelle de France, sœur de Charles le Bel, et dont il eut Edouard III, je l'ai dit. Édouard Il étoit livré aux favoris. Gaveston, gentilhomme de Gascogne, lui avoit déjà été arraché par les seigneurs ; il prit un autre favori, Hugues Spenser, lequel, avec son père aussi nommé Hugues, devint le maître de l'état.
Les barons s'assemblèrent ; les Spenser en firent décapiter vingt-deux, parmi lesquels se trouvoit Thomas de Lancastre, oncle du Roi. Après beaucoup d'événements et d'aventures, Edouard II, accusé au parlement d'avoir violé les lois du pays et de s'être livré à d'indignes ministres, fut, par arrêt de ce même parlement, déposé, condamné à garder une prison perpétuelle, la couronne passant immédiatement à Édouard III1. L'arrêt lui fut lu en prison, en ces termes : Moi Guillaume Trussel, procureur du parlement et de toute la nation angloise, je vous déclare dans leur nom et de leur autorité, que je révoque et rétracte l'hommage que je vous ai fait ; et dès ce moment je vous prive de la puissance royale, et proteste que je ne vous obéirai plus comme à mon roi.
1 Thoyr., Hist. d'Ang., t. III, p. 132; Hum. ↩
Voilà dès l'an 1327 (14 janvier) un roi jugé et déposé par ses sujets.
L'Angleterre devoit multiplier ces exemples. Le roi Jean avoit déjà concédé la grande Charte ; les Communes étoient entrées au parlement comme dans nos Etats; en 1265, le parlement appelé Leicester avoit offert le premier modèle de la division du parlement en deux chambres ; événement qu'on ne remarqua point, mais dont les conséquences devoient être senties si loin et si fort. On fit dire au jeune Edouard III dans sa proclamation que son père s'en est ousté des governement du roïalme de SA BONE VOLUNTÉ1, mais ces principes de souveraineté absolue, de succession, de non élection, étoient encore si peu reconnus, quoi qu'on en ait dit, que nous allons voir Édouard III disputer la couronne de France à Philippe de Valois, nonobstant la loi salique. Édouard II, renfermé au château de Barclai, fut assassiné au moyen d'un fer rouge qu'on lui enfonça dans le fondement à travers un tuyau de corne.
1 Rym., t. II, p. 171 ↩
Un vieux poëte anglois représente Édouard regardant des bergers dans la campagne à travers les fenêtres grillées de sa tour , et disant à peu près comme Lucrèce: « Heureux, ô vous qui regardez du rivage et qui n'êtes point engagé dans le naufrage que vous voyez !»
Oh ! happy you! Who look as from the shore !
Et had no venture in the wreck you see!
L'évêque de Herford, consulté pour savoir s'il étoit loisible de tuer un roi détrôné, avoit répondu par une phrase qui selon la ponctuation pouvoit signifier que cela étoit permis, ou que cela n'étoit pas permis : le crime étoit chargé de la vraie lecture1.
1 Rym. , t. X, p. 63 dans la note. ↩
La mère d'Édouard fut reléguée au château de Rising2; Mortimer son favori subit le supplice que Spenser avoit lui-même subi ; et ce fut en raison des droits de cette reine captive, infidèle, déshonorée qui avoit privé son mari de la couronne et de la vie, qu'Edouard III réclama la couronne de France.
2 Froissard. ↩
Charles IV, qui passa dans son temps pour un philosophe, décéda au bois de Vincennes, le 1er. de février 1328. Il avoit eu à soutenir la cruelle et ridicule guerre des bâtards , vagabonds sortis de la Gascogne qui se disoient fils naturels des gentilshommes gascons; c'étoit les pastoureaux sous une autre forme. Charles avoit épousé trois femmes : Blanche de Bourgogne , Marie de Luxembourg et Jeanne d'Evreux. Les enfants des deux premières moururent à la mamelle ; Jeanne lui donna deux filles. Il la laissa grosse de sept mois en mourant ; il dit aux seigneurs assemblés autour de son lit que si la reine accouchoit d'une fille, ce seroit aux grands barons de France à adjuger la couronne à qui de droit appartiendroit. Il nomma Philippe de Valois régent du royaume pour l'interrègne1 : cela confirme tout ce que j'ai dit sur le peu de fixité du principe héréditaire.
1 Froissard. ↩
Avec le règne de Philippe VI, dit de Valois, commence une ère nouvelle pour la France: nous avons atteint le point culminant des temps féodaux qui vont maintenant décliner. Si les révolutions n'alloient pas si vite dans ma patrie; si les heures qui suffisent aujourd'hui à la besogne des siècles nem'emportoient avec elles, j'aurais placé ici les quatre grands tableaux de la monarchie féodale: la Féodalité, la Chevalerie, l'Éducation, les Mœurs générales des douzième, treizième et quatorzième siècles. Mais à peine puis-je consacrer une centaine de pages à ce qui demanderoit des volumes. Je vais présenter une ébauche qu'achèveront des mains plus habiles et plus heureuses.
Féodalité, chevalerie, éducation, moeurs générales des douzième, treizième et qua- torzième siècles
Lorsque les Franks s'établirent en Gaule, ce pays pouvoit contenir de dix-sept à dix-huit millions d'hommes sur lesquels cinq cent mille chefs de famille tout au plus étoient de condition à payer la capitation ; cela veut dire que plus des deux tiers des habitans étoient de condition servile. L'esclavage portoit sa peine en soi : les invasions étoient faciles chez des peuples dont les deux tiers désarmés et opprimés n'avoient aucun intérêt à défendre la patrie. Le même terrain qui fourniroit maintenant plus de quinze mille hommes en état de résister, n'avoit pas deux mille citoyens à opposer à la conquête.
Les esclaves, chez les Romains et chez les Grecs, étoient de deux sortes principales , les uns attachés à la maison et à la personne du maître, les autres plantés sur le sol qu'ils cultivoient. Les Germains ne connoissoient que ce dernier genre d'esclaves ; ils les traitoient avec douceur et en faisoient des colons plutôt que des serfs.
Les Franks multiplièrent ces esclaves de la terre dans les Gaules; peu à peu l'esclavage se changea en servage, lequel servage se convertit en salaire, lequel salaire se modifiera à son tour : nouveau perfectionnement qui signalera la troisième ère et le troisième grand combat du christianisme.
Si la moyenne propriété industrielle recommença par la bourgeoisie, la petite propriété agricole recommença par les serfs affranchis devenus fermiers-propriétaires moyennant une redevance, quand la servitude germanique eut prévalu sur la servitude romaine : celle-ci paroît même avoir été complétement abolie sous les rois de la seconde race; on ne voit plus en effet sous cette race de serfs de corps, ou d'esclaves domestiques dans les maisons1. Il en résulta ce bel axiome de jurisprudence nationale : tout esclave qui met le pied sur terre de l'rance, est libre.
1 L'esclavage de corps ne cessa pas partout à la fois ; ils se prolongea surtout en Angleterre par trois causes : le dur esprit des habitans, l'invasion normande qui ranima le droit de conquête, l'usage du pays qui n'admet l'abolition formelle d'aucune loi. En 1283 les Annales du prieuré de Dunstale fournissent cette note : « Au » mois de juillet de la présente année, nous avons » vendu Guillaume Pyke, notre esclave, et reçu un marc » du marchand. » C'étoit moins que le prix d'un cheval. Jusqu'au milieu du dix-septième siècle, dans ces guerres que les Anglois faisoient à Charles 1er. pour la liberté des hommes, on voit ces fameux Niveleurs vendre comme esclaves des royalistes faits prisonniers sur le champ de bataille. ↩
C'est donc un fait étrange mais certain, que la féodalité a puissamment contribué à l'abolition de l'esclavage par l'établissement du servage. Elle y contribua encore d'une autre manière, en mettant les armes à la main du vassal : elle fit du serf attaché à la glèbe un soldat sous la bannière de sa paroisse; si on le vendoit encore quand et quand la terre, on ne le vendoit plus comme individu avec les autres bestiaux. Le serf sur les murs de Jérusalem escaladée, ou vainqueur des Anglois avec Du Guesclin, ne portoit plus le fer qui enchaîne, mais le fer qui délivre. Le paysan serf, demi-soldat, demi-laboureur, demi-berger du moyen âge, étoit peut-être moins opprimé, moins ignorant, moins grossier que le paysan libre des derniers temps de la monarchie absolue.
On doit néanmoins faire une remarque qui expliquera la lenteur de l'affranchissement complet dans le régime féodal. L'affranchissement chez les Romains ne causoit presque aucun préjudice au maître de l'affranchi il n'étoit privé que d'un individu. Le serf constituoit une partie du fief; en l'affranchissant on abrégeoit le fief, c'est-à-dire qu'on le diminuoit, qu'on amoindrissoit à la fois la qualité, le droit et la fortune du possesseur. Or, il étoit difficile à un homme d'avoir le courage de se dépouiller, de s'abaisser, de se réduire soi-même à une espèce de servitude, pour donner la liberté à un autre homme.
Voyons maintenant quelle étoit la classe d'hommes qui dominoit les serfs, les gens de poueste , les vilains taillables à merci de la tête jusqu'aux pieds.
L'égalité régnoit dans l'origine parmi les Franks. Leurs dignités militaires étaient électives. Le chef ou le roi se donnoit des fidèles ou compagnons, des leudes, des anstrustions. Ce titre de leude étoit personnel; l'hérédité en tout étoit inconnue. Le leude se trouvoit de droit membre du grand conseil national et de l'espèce de cour d'appel de justice que le roi présidoit : je me sers des locutions modernes pour me faire com prendre.
J'ai dit que cette première noblesse des Franks, si c'étoit une noblesse, périt en grande partie à la bataille de Fontenai. D'autres chefs franks prirent la place de ces premiers chefs, usurpèrent ou reçurent en don les provinces et les châteaux confiés à leur garde : de cette seconde noblesse franke personnelle, sortit la première noblesse françoise héréditaire.
Celle-ci, selon la qualité et l'importance des fiefs, se divisa en quatre branches : 1°. les grands vassaux de la couronne, et les autres seigneurs qui, sans être au nombre des grands vassaux, possédoient des fiefs à grande mouvance ; 2°. les possesseurs de fiefs de bannières ; 3°. les possesseurs de fief de haubert; 4°. les possesseurs de fief de simple écuyer.
De là quatre degrés de noblesse : noblesse du sang royal, haute noblesse, noblesse ordinaire, noblesse par anoblissement..
Le service militaire introduisit chez la noblesse la distinction du chevalier, miles, et de l'écuyer, servitium scuti. Les nobles abandonnèrent dans la suite une de leurs plus belles prérogatives, celle de juger. On comptoit en France quatre mille familles d'ancienne noblesse, et quatre-vingt-dix mille familles nobles pouvant fournir cent mille combattants. C'étoit à proprement parler, la population militaire libre.
Les noms des nobles dans les premiers temps n'étoient point héréditaires, quoique le sang, le privilége et la propriété le fussent déjà : on voit dans la loi salique que les parents s'assembloient la neuvième nuit, pour donner un nom à l'enfant nouveau né. Bernard le Danois fut père de Torfe, père de Turchtil, père d'Anchtil, père de Robert d'Harcourt ; le nom héréditaire ne paroît ici qu'à la cinquième génération.
Les armes conféroient la Noblesse : la Noblesse se perdoit par la lâcheté; elle dormoit seulement quand le noble exerçoit une profession roturière non dégradante; quelques charges la communiquoient, mais la haute charge même de chancelier resta long temps en roture. Dans certaines provinces le ventre anoblissoit, c'est-à-dire que la noblesse étoit transmise par la mère.
Les échevins de plusieurs villes recevoient la Noblesse; on l'appeloit Noblesse de la cloche, parce que les échevins s'assembloient au son d'une cloche. L'étranger noble, naturalisé, en France, demeuroit noble.
Les nobles prirent des titres selon la qualité de leurs fiefs; (ces titres, à l'exception de ceux de baron et de marquis, étoient d'origine romaine;) ils furent ducs, barons, marquis, comtes, vicomtes, vidâmes, chevaliers, quand ils possédèrent des duchés, des marquisats, des comtés, des vicomtés, des baronnies. Quelques titres appartenoient à des noms sans être inhérents à des fiefs; cas extrêmement rare.
Le gentilhomme ne payoit point la taille personnelle, tant qu'il ne faisoit valoir de ses propres mains qu'une seule métairie; il ne logeoit point les gens de guerre : les coutumes particulières lui accordoient une foule d'autres priviléges. • Les nobles se distinguoient par leurs armoiries qui commencèrent à se multiplier au temps des croisades. Ils portoient ordinairement un oiseau sur le poing, même en voyage et au combat: lorsque les Normands assaillirent Paris sous le roi Eudes, les Franks qui défendoient le petit pont, ne l'espérant pas pouvoir garder, donnèrent la liberté à leurs faucons. Les tournois dans les villes, les chasses dans les châteaux, étoient les principaux amusements de la noblesse.
On ne se peut faire une idée de la fierté qu'imprima au caractère le régime féodal; le plus mince aleutier s'estimoît à l'égal d'un roi. L'empereur Frédéric Ier. traversoit la ville de Thongue ; le baron de Krenkingen, seigneur du lieu, ne se leva pas devant lui, et remua seulement son chaperon, en signe de courtoisie. Le corps aristocratique étoit à la fois oppresseur de la liberté commune et ennemi du pouvoir royal; fidèle è la personne du monarque alors même que ce monarque étoit criminel, et rebelle à sa puissance alors même que cette puissance étoit juste. De cette fidélité naquit l'honneur des temps modernes : vertu qui consiste souvent à sacrifier les autres vertus; vertu qui peut trahir la prospérité, jamais le malheur; vertu implacable quand elle se croit offensée ; vertu égoïste et la plus noble des personnalités; vertu enfin qui se prête à elle-même serment et qui est sa propre fatalité, son propre destin. Un chevalier du Nord tombe sous son ennemi; le vainqueur manquant d'arme pour achever sa victoire, convient avec le vaincu qu'il ira chercher son épée ; le vaincu demeure religieusement dans la même attitude jusqu'à ce que le vainqueur revienne l'égorger : voilà l'honneur, premier-né de la société barbare. ( Mallet, introd. à l'hist. du Danem.)
De l'état des hommes passons à l'état des propriétés.
Le fief qui naquit à l'époque où le servage germanique débouta la servitude romaine , constitua la féodalité. Dans les temps de révolutions et d'invasions successives, les petits possesseurs n'étant plus protégés par la loi, donnèrent leur champ à ceux qui le pouvoient défendre : c'est ce que nous avons appris de Salvien. De cet état de choses à la création du fief, il n'y avoit qu'un pas, et ce pas fut fait par les Barbares : ils avoient déjà l'exemple du bénéfice militaire, c'est-à-dire de la concession d'un terrain à charge d'un service, bien que les fe-ods ne soient pas exactement les prædia militaria. Il arriva que le roi et les autres chefs ne voulurent plus accepter des immeubles, en installant le propriétaire donateur comme fermier de son ancienne propriété; mais ils la lui rendirent, à condition de prendre les armes pour ses protecteurs : ils s'engageoient de leur côté à secourir cette espèce de sujet volontaire. Voilà le vasselage et la seigneurie.
Toutes les propriétés, dans la féodalité, se divisent en deux grandes classes : l'aleu ou le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief. « Tenir en aleu, dit la Somme rurale, si est tenir terre de Dieu tant seulement, et ne doivent cens, rente, ne relief, ne autre redevance à vie ne à mort. »
Cujas fait venir le mot Aleu, alodium, d'un
possesseur de terres sine lode. Il est plus naturel de le tirer de la terre du Leude , fidèle, ou du Drude , ami : drudi et vassalli sont souvent réunis dans les actes. Leude est le compagnon de Tacite, l'homme de la foi du roi dans la loi salique, et l'anstrustion du roi des formules de Marculfe.
L'aleu fut dans l'origine inaliénable sans le consentement de l'héritier.. Il y eut deux sortes de franc-aleu : le noble et le roturier ; le noble étoit celui qui entraînoit justice, censive ou mouvance, le roturier celui auquel toutes ces conditions manquoient; ce dernier, le plus ancien des deux , représentoit le foible reste de la propriété romaine.
Les parlements différoient de principes sur le maintien du franc-aleu. Les pays coutumiers et de droit écrit, dans le ressort des parlements de Paris et de Normandie, ne reconnoissoient le franc-aleu que par titres ; titres qu'il étoit presque toujours impossible de produire. La coutume de Bretagne, sous le parlement de la même province, rejetoit absolument le franc-aleu. Les quatre parlements de droit écrit, Bordeaux, Toulouse , Aix et Grenoble, varioient dans leurs us , et rendoient des arrêts en sens divers: le parlement de Provence ne recevoit pas le franc-aleu, et le parlement de Dauphiné l'admettoit dans quelques dépendances sur titres. Le Languedoc prétendoit jouir du franc-aleu avant les Etablissements de Simon de Montfort qui transporta dans le comté de Toulouse la coutume de Paris. « Après ce grand progrès d'armes, Simon, comte de Montfort, se voyant seigneur de tant de terres, de mesnagement ennuyeux et pénible, il les départit entre les gentilshommes, tant français qu'autres :. .. Pour contenir l'esprit de ses vassaux et assurer ses droits, il establit des loix générales en ses terres, par advis de huict archevesques ou évesques et autres grands personnages. » Tam inter barones, ac milites, quam inter Burgenses et rurales, seu succedant hæredes , in hæreditatibus suis , secundùm morem et usum, Franciæ , circa Parisius.