Étude seconde
Seconde partie. de Julien a Théodose Ier (suite 4)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Un général atteint au champ de bataille expire sur des drapeaux; noble lit, mais que l'honneur accorde souvent à ses fidèles. Ici, se présente un spectacle sans exemple : Julien, étendu sur une natte recouverte d'une peau, sa couche ordinaire, est entouré de soldats et de sophistes; sa mort est la mort d'un héros, ses paroles sont celles d'un sage. « Amis, » dit-il, le temps est venu de quitter la vie : ce que la nature me redemande, débiteur de bonne foi, je le lui rends alégrement. Toutes les maximes des philosophes m'ont appris combien l'âme est d'une substance plus fortunée que le corps. Je sais aussi que les immortels ont souvent envoyé la mort à ceux qui les révèrent, comme la plus grande récompense. Les douleurs insultent aux lâches, et cèdent aux courageux. J'espère avoir conservé sans tache la puissance que j'ai reçue du ciel et qui en découle par émanation. Je remercie le Dieu éternel de m'enlever du monde au milieu d'une course glorieuse. Celui qui désire la mort lorsque le temps n'en est pas venu, ou qui la redoute lorsqu'elle est opportune, manque également de cœur.....
» Je n'ai plus la force de parler. Je m'abstiens de désigner un empereur dans la crainte de me tromper sur le plus digne, ou d'exposer celui que j'aurois jugé le plus capable, si mon choix n'étoit pas suivi: en fils tendre et en homme de bien, je souhaite que la république trouve après moi un chef intègre1.»
1 Amm., lib. xxv, cap. 3. ↩
Après avoir ainsi parlé d'une voix tranquille, il disposa de ses biens de famille en faveur de ses intimes, et s'enquit d'Anatolius, maître des offices. Le préfet Salluste répondit, qu'Anatolius étoit heureux1 : Julien comprit qu'il avoit été tué, et il déplora la mort d'un ami, lui si indifférent à la sienne! Ceux qui l'entouroient fondoient en larmes. Julien les réprimanda, disant qu'il ne convenoit pas de pleurer une âme prête à se réunir au ciel et aux astres. On fit silence, et il continua de discourir de l'excellence de l'àme avec les philosophes Maxime et Priscus. Sa blessure se r'ouvrit ; il demanda un peu d'eau froide, et expira sans efforts au milieu de la nuit2. Il n'étoit âgé que de trente-trois ans; il avoit été vingt ans chrétien3 ⅔.
1 Beatum fuisse... intellexit occisum. (Amm., lib. xxv, cap. 3.) ↩
2 Medio noctis horrore vita facilius est absolutus. (Amm., lib. xxv, cap. 3.) ↩
3 Julian., epist. 51. La Bletterie ne lui en donne que trente et un , et se trompe avec l'historien Socrate. ↩
S'il est vrai, comme on l'a voulu faire entendre, et comme le caractère de l'homme porteroit à le soupçonner, que Julien calculant les événemens de sa vie, avoit préparé d'avance son discours de mort, on n'a jamais si bien répété un si grand rôle: l'acteur égaloit le personnage qu'il représentoit. Les deux religions en présence, luttèrent de prodiges dans les versions opposées des derniers moments de l'empereur. Théodoret, Sozomène, le compilateur des actes du martyre de saint Théodoret, prêtre d'Antioche, disent que Julien blessé reçut son sang dans ses mains et le lança vers le ciel, en s'écriant : « Tu as vaincu, Galiléen1 ! » D'autres prétendent qu'il se vouloit précipiter dans une rivière, afin de disparoître comme Romulus et de se faire passer pour un dieu. D'après les actes de Théodoret ce ne furent point des Perses, mais des anges sous la figure des Perses qui combattirent Julien2.
1 Aiunt illum vulnere accepte, statim haustum manu sua sanguinem in cœlum jecisse, hæc dicentem : Vicisti, Galile. (Sozom., lib. III, cap. 25, p. 147.) ↩
2 Et cum omnia se obtinuisse putasset, subitò ei irruit multitudo exercitus angelorum. ( Passion. S. Theodor. presbyt.) ↩
La manière dont il périt devint encore un objet de controverse : les Romains assuroient que la javeline avoit été lancée par un Perse, les Perses par un Romain. Libanius avance, dans un de ses ouvrages, que l'empereur fut tué en trahison comme Achille3; dans un autre il semble accuser le chef des chrétiens, qui, selon Gibbon, ne pouvoit être que saint Athanase1. La vie de saint Bazile et la chronique d'Alexandrie, contiennent l'histoire d'une vision de ce saint, de laquelle il résulteroit que Mercure, martyr de Cappadoce, avoit frappé Julien par ordre de Jésus-Christ2. Didyme, célèbre aveugle, Julien Sabbas, fameux solitaire, eurent des révélations de la même nature. Didyme aperçut en songe des guerriers montés sur des chevaux blancs courant dans l'air et qui s'écrioient : « Dites à Didyme qu'aujourd'hui, à cette heure même, Julien a été tué1. » Sabbas entendit une voix qui prononçoit ces mots : « le sanglier sauvage qui ravageoit la vigne du Seigneur est étendu mort2. » Libanius, demandant à un chrétien d'Antioche : « Que fait aujourd'hui le fils du charpentier? » - « Un cercueil, » répondit le chrétien3. »
3 Dolo enim mortuus est sicut Achilles. (Lib. pro templis, p. 24, Genevæ, 1634.) ↩
1 Gibbon suit l'opinion de La Bletterie : le dernier remarque qu'on avoit, d'après une phrase de Liba ius, soupçonné saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, mais que cette phrase désigneroit plutôt saint Athanase. Seize ans après la mort de Julien, Libanius ne craignit point de renouveler une accusation qui d'ailleurs étoit sans preuve, dans un discours adressé à l'empereur Théodose. Sozomène (lib. vi, cap. 2) fait honneur à quelques chrétiens zélés de la mort de Julien, et compare ces héros inconnus à ces Grecs généreux qui se dévouoient autrefois pour la patrie. Libanius est si peu d'accord avec lui-même qu'il dit positivement dans un autre discours (orat. 11, p. 258) que Julien avoit été tué par un Aquemenide, un Perse. ↩
2 Per nocturnam speciem, Basilius, Cæsareæ episcopus, vidit colos apertos et Christum Salvatorem in solio pro tribunali sedentem magnoque clamore vocantem : Mercuri, abi, occide Julianum imperatorem, illum hostem chrisțianorum. Sanctus ergo Mercurius stans coram Domino, loricam ferream indutus, accepto à Domino mandato evanuit : rursùs visus adstare ad tribunal Domini exclamavit : Julianus imperator expiravit uti imperasti, Domine. (Chronicon Alexandrinum, p. 693-694.) ↩
1 Equos candidos per aerem discurrentes sibi videre visus est , virosque ipsis insidentes, ità clamantes audire : Nuntiate Didymo, hodiè Julianum h « c ipsâ hora peremptum esse. (Sozom., hist. eccl., lib. vi, cap. 2, p. 518.) ↩
2 Suem agrestem , vastatorem vineæ Domini... mor tuum jacere. (Theodor, lib. III, cap. 19. p. 657, Lute tiæ Parisiorum , 1642. ) ↩
3 Iste fabri filius arcam ei ligneam parât ad tumulum. (Sozomen., hist. eccl. Jul. , cap. 2, p. 519.) L'histoire de saint Mercure, dont on a fait un chevalier Mercure, est devenue le sujet d'un drame du moyen âge. ↩
La plupart de ces faits sont contestés et très-contestables; mais il s'agit moins de la critique historique à cette époque, que de la peinture du mouvement des esprits.
Les païens furent consternés en apprenant la fin prématurée du restaurateur de l'idolâtrie. «Je me souviens, dit saint Jérôme, qu'étant » encore enfant et étudiant la grammaire, lorsque toutes les villes fumoient des feux des sacrifices, la nouvelle de la mort de Julien se répandit tout à coup. Un philosophe s'écria : les chrétiens déclarent que leur dieu est patient, et rien n'est plus prompt que sa colère1! »
1 Dùm adhùc essem puer, et in grammaticæ ludo exercerer omnesque urbes victimarum sanguine polluerentur, ac subito in ipso persecutionis ardore Juliani nuntiatus esset interitus, eleganter unus de ethnicis : quomodo inquit, christiani dicunt Deum suum esse patientem... nihil iracundiùs, nihil hoc furore presentiùs. (S. Hieron. , comment., lib. II, cap. 3, in Habacuc, p. 243-244.) ↩
Grégoire de Nazianze commence et termine ses invectives contre Julien, par une sorte d'hymne où respire une joie aussi féroce qu'éloquente :
« Peuples, écoutez! soyez attentifs vous tous qui habitez l'univers! j'élève de ce lieu, comme du haut d'une montagne, un cri immense. Écoutez, nations! écoutez, vous qui êtes aujourd'hui, et vous qui viendrez demain ! Anges, Puissances, Vertus, écoutez ! La destruction du tyran est votre ouvrage. Le dragon, l'apostat, le grand et redoutable génie, l'ennemi du genre humain qui répandoit partout la terreur, qui vomissoit des blasphèmes contre le ciel, celui dont le cœur étoit encore plus souillé que la bouche n'étoit impure, est tombé! Cieux et Terre prêtez l'oreille au bruit de la chute du persécuteur.
« Venez aussi, généreux athlètes, défenseurs de la vérité, vous qui avez été donnés en spectacle à Dieu et aux hommes ! approchez, vous qui fûtes dépouillés de vos biens; accourez, vous qui, injustement bannis de votre patrie terrestre, avez été arrachés des bras de vos femmes, de vos entans ; enfin, je convoque ces réjouissances tous ceux qui confessent un seul Dieu, souverain maître de toutes choses. C'est ce Dieu qui a exercé un jugement si éclatant, une vengeance si prompte; c'est le Seigneur qui a percé la tête de l'impie. Dans les saints transports qui m'animent, il n'est point de paroles qui répondent à la grandeur du bienfait. Nous verrons un jour combien les supplices de Julien damné sont au-dessus de ce que l'esprit humain se peut figurer de tourments. O homme! qui te disois le plus prudent et le plus sage des hommes, voilà l'oraison funèbre que Grégoire et Basile prononcent sur ton cercueil ! O toi, qui nous avois interdit l'usage de la parole, comment es-tu tombé dans le silence éternel1? »
1 Greg. Naz., or. cont. Julian. Ce beau mouvement, Venez aussi, généreux athlète, a été visiblement imité par Bossuet dans l'admirable apostrophe qui termine l'oraison funèbre du grand Condé. ↩
Si Antioche se réjouit par des festins et des danses ; si la victoire de la croix fut non-seulement célébrée dans les églises, mais sur les théâtres ; si l'on s'écrioit : où sont vos oracles, insensé Maxime1? à Carrhes, le courrier, porteur du fatal message, fut lapidé2; quelques villes placèrent l'image de Julien parmi celles des dieux et lui rendirent les honneurs divins3.
1 Nec in ecclesiis solùm ac martyriis, cuncti tripudiabant, sed in ipsis etiam theatris victoriam crucis prædicabant.... Omnes siquidem juncti simul clamabant : Ubinam sunt vaticinia tua, Maxime stulte? (Theodor. , lib. I1, cap. 28, p. 147-148.) ↩
2 Et Carreni tantum percepêre dolorem morte Juliani nuntiatâ, ut eum qui nuntium hunc adtulerat , lapidibus obruerent. (Zosim., lib. III, p. 59, Basilex. ) ↩
3 Pleræque urbes, illum deorum figuris representârunt, atque ut divos honorant. (Lib., orat. 10, t. Ier., p. 330, Lutetix, 1637.) ↩
Libanus se voulut percer de son épée4 et se résolut à vivre pour travailler à l'apologie d'un prince dont Grégoire de Nazianze devoit écrire la satire : la louange est plus à l'aise que le blâme sur un tombeau. Tel est l'emportement du fanatisme, qu'un saint, un père de l'Eglise, un homme supérieur par ses talents, n'a pas craint d'avancer que Julien avoit fait empoisonner Constance.
4 In ensem oculos conjeci, quasi vita acerbior omni jugulatione mihi futura esset. (Lib., vit., p. 45.) ↩
Le corps de Julien transporté à l'Tarse, fut enterré en face du monument de Maximin-Daïa : le chemin qui conduit aux défilés du Mont-Taurus séparoit les sépulcres des deux derniers persécuteurs des chrétiens1.
1 Porrò cadaver Juliani cum in, Merobandes et qui cum illo erant, cùm in Ciliciam deportassent, non consultò sed casu quodam è regione sepulchri in quo Maximini ossa erant condita deposuerunt, via publica dumtaxat loculos corum à se invicem séparante. (Philostorg., hist. eccl., lib. vII, p. 511, Parisiis, 1673.) ↩
Les funérailles eurent lieu selon les rites du paganisme : des bouffons chantoient des airs funèbres; un personnage représentoit le Mort et les baladins prenoient plaisir, au milieu de leurs danses et de leurs lamentations, à se moquer de la défaite et de l'apostasie de l'ennemi des théâtres2.
2 Mimi et histriones eum ducebant probris à scena petitis, ac ludibriis incessebant, eique fidei abjurationem et cladem vitæque finem exprobantes. (S. Greg., theologi oratio 5, tom. Ier., p. 159, Lutetiæ, 1778.) ↩
Le chrétien Grégoire de Nazianze plaint la ville de Tarse condamnée à garder la poussière de l'adorateur des démons; poussière qui s'agitoit et que la terre rejeta1.
1 Ut mihi quispiam narravit nec ad sepulturam assumptum, sed à terra quæ ipsius causa turbata fuerat excussum, æstuque vehementi projectum. (Id., orat. 21, p. 408.) ↩
Le philosophe Libanius eût désiré saluer la dépouille mortelle de Julien auprès de celle du divin Platon dans les Jardins de l'Académie2.
2 Atque eum quidem Tarsi in Cilicià recepit suburbanum : at potiori jure in Academiâ, proximo Platonis sepulchro, fuisset tumulatus. ( Liban., orat. Parental., cap. 156 , p. 377.) ↩
Le soldat Ammien Marcellin souhaitoit que les cendres de son général fussent baignées non par le Gydnus, mais par le Tibre qui traverse la ville éternelle et embrasse les monuments des anciens Césars3. Toutefois la tombe de Julien aux bords du Cydnus, si renommé par la fraîcheur de ses ondes, devint une espèce de temple ; une main amie y grava cette épitaphe : Ici repose Julien, tué au delà du Tigre. Excellent empereur, vaillant guerrier1. Le polythéisme en étoit à son tour réduit aux reliques, et à pleurer dans ses sanctuaires abandonnés.
3 Cujus suprema et cineres, si quis tunc justè consuleret, non Cydnus videre deberet, quamvis gratissimus amnis et liquidus : sed ad perpetuandam gloriam rectè factorum præterlambere Tiberis, intersecans urbem æternam, divorumque veterum monumenta præstringens. (Amm., xxv, 10.) ↩
1 Amm., lib. xxv, cap. 10, p. 340. n. z. Voyez aussi Vie de Julien, par La Bletterie, ad fin. ↩
En dédaignant le faste de la cour de Constance, en recevant d'une armée mutinée le titre d'auguste, Julien avoit rendu momentanément le droit d'élection aux seuls soldats : ils s'assemblèrent après sa mort; pressés de se donner un chef ils offrirent la pourpre au préfet Salluste qui rejeta cet honneur. Vous avez pu remarquer que l'on commençoit à refuser assez fréquemment l'autorité suprême : jusqu'au règne de Commode l'empire étoit la possession de tous les plaisirs dans le repos; mais, après ce règne, le césar ne fut plus qu'un soldat courant les armes à la main, du Rhin à l'Euphrate et du Iil au Danube, combattant ou repoussant l'ennemi domestique ou étranger. Le pouvoir, qui cessoit d'être une jouissance, devint un fardeau : la médiocrité étoit toujours prompte le mettre sur ses épaules, le mérite à le secouer.
Au défaut de Salluste les légions élurent empereur Jovien, primicère des gardes, dont le nom avoit été prononcé par hasard. Il étoit chrétien et catholique comme Valentinien ; il avoit préféré comme lui sa foi à son épée; mais Julien, qui le redoutoit peu, consentit à lui laisser l'une et l'autre. Jovien s'étoit trouvé chargé de conduire à Constantinople le corps de Constance mort à Mopsucrène : assis dans le char funèbre il avoit partagé les honneurs impériaux rendus à la poussière de son maître ; on en augura sa grandeur future : on y auroit pu trouver le présage de son second et prochain voyage sur le même char.
Jovien signa une paix de vingt - neuf ou de
emp-
trente ans et conclut un traité honteux avec Sa- DAMAS leT.,
pape.
por : il céda aux Perses cinq provinces transtigritaines1, la colonie romaine de Singare et la ville de Nisibe, malgré ses larmes, malgré son dernier siége retracé éloquemment par Julien dans l'un de ses deux panégyriques de Constance. Obligés de livrer à Sapor les murs qu'ils avoient si vaillamment défendus contre lui avec Jacques Jeur évêque, les Nisibiens, chassés de leurs foyers, dépouillés de leurs biens, offrirent encore à l'auteur de leur exil la couronne d'or que chaque ville étoit dans l'usage de présenter aux nouveaux empereurs : exemple touchant d'une fidélité qui ne se croyoit pas affranchie de ses devoirs par l'ingratitude2.
1 Par rapport aux Perses. ↩
2 Amm., lib. xxv. ↩
Jovien rendit la paix à l'Eglise, et rappela saint Athanase.
Ainsi s'évanouirent tous les projets de Julien : il entreprit d'abattre la croix, et il fut le dernier empereur païen.
L'hellénisme retomba de tout le poids des âges dans la poudre d'où l'avoit soulevé à peine . une main mal guidée. Les philosophes se rasèrent, jetèrent leur robe, et se contentèrent d'enseigner en silence ou de gémir sur les générations qui leur échappoient : on craignoit tellement d'être pris pour l'un d'eux, que les citoyens qui portoient des manteaux à franges, les quittèrent.
Julien s'étoit porté à la conquête des Perses, afin de revenir dompter les chrétiens : cette guerre, qui devoit renverser le trône du grand roi, amena le premier démembrement de l'empire des Césars.
Il a fallu vous rappeler en détail cette dernière épreuve de l'Eglise, parce qu'elle fait époque et qu'elle se distingue des autres : elle tient d'une civilisation plus avancée; elle a un air de famille avec l'impiété littéraire et moqueuse qu'un esprit rare répandit au dix-huitième siècle. Mais l'impiété de l'empereur, qui pouvoit ordonner des supplices, ne laissa aux chétiens que des couronnes, et l'impiété du poëte qui, n'avoit pas la puissance du glaive, leur légua des échafauds.
La persécution de Julien ne sortit point du paganisme populaire; elle vint du paganisme philosophique demeuré seul sur le champ de bataille, ayant pour chef un cynique à manteau de pourpre, qui portoit le vieux monde dans sa tête et l'empire dans sa besace. Mais, dans la lice où les deux partis cherchoient à s'enlever des champions, les hommes de talent passèrent successivement avec leur génie et leur vertu au christianisme, comme des soldats qui désertent avec armes et bagages à l'ennemi : l'autre camp ne voyoit arriver personne.
Constantin étoit un prince inférieur à Julien, et pourtant il a attaché son nom à l'une des plus mémorables révolutions de l'ordre social : c'est qu'abstraction faite de ce qu'il peut y avoir de surnaturel dans l'établissement de la religion chrétienne, il se mit à la tête des idées de son temps, marcha dans le sens où l'espèce humaine marchoit, et grandit avec les mœurs croissantes qui le poussoient.
Julien au contraire se fit écraser par les générations qu'il prétendoit retenir; elles le jettèrent par terre malgré sa force, et lui passèrent sur la poitrine. Eût-il vécu, il auroit ralenti le mouvement ; il ne l'eût pas arrêté : le calvaire nu, par ou l'esprit de l'homme alloit maintenant chercher la vérité de Dieu, devoit dominer tous les temples. Les soins inutiles que se donna une vaste intelligence, un monarque absolu, un guerrier redoutable pour rétablir l'ancien culte, prouvent qu'il n'est pas plus possible de ressusciter les siècles que les morts. Cent cinquante . ans auparavant, Pline le jeune avoit aussi pensé qu'on pouvoit extirper le christianisme. La tentative rétrograde de Julien, événement unique dans l'histoire ancienne1, n'est pas sans exemple dans l'histoire moderne : toutes les fois qu'ils ont voulu rebrousser le cours du temps, ces navigateurs en amont, bientôt submergés, n'ont fait que hâter leur naufrage.
1 Léonidas à Sparte, sur un plus petit théâtre, se trompa et se perdit comme Julien. ↩
Jovien ramena du désert des soldats sans vêtements, mendiant leur pain : le légionnaire qui avoit conservé un morceau de sa pique ou de son bouclier, ou qui rapportoit un de ses brodequins sur son épaule, magnifioit son courage; ainsi auroient été les Perses si Julien avoit vécu, dit Libanius. La fin de la retraite de l'armée fut le terme de la vie de Jovien : sa femme venoit au-devant de lui pour partager sa pourpre; elle rencontra son convoi. Les officiers civils et militaires, les eunuques et l'armée voulurent décerner le diadème à Salluste qui le refusa une seconde fois. L'élection, après la proposition de divers candidats, s'arrêta sur Valentinien, confesseur de la foi sous Julien : il étoit sans lettres, mais il avoit une naturelle éloquence. Trente jours après son élévation, il associa son frère Valens à l'empire; nom fatal qui rappelle la dernière et définitive invasion des Barbares.
Alors eut lieu, et pour toujours, la division de l'empire d'Orient et de l'empire d'Occident. Valentinien établit sa cour à Milan, Valens à Constantinople. Les deux frères quittèrent le château de Mediana, à trois milles de Naïsse où s'étoit accompli le partage du monde romain ; ils allèrent ensemble à Sirmium : là, ils s'embrassèrent, se séparèrent, et ne se revirent plus1.
1 Amm., lib. xxvi; Philostorg., p. 114. Théodose Ler. ne fut un moment maître de tout l'empire, que pour le partager entre ses deux fils. ↩