Étude cinquième
Troisième partie moeurs des paiens
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
UN long paganisme et des institutions contraires à la vérité humaine avoient porté la gangrène dans le cœur du monde romain. L'Évangile pouvoit faire des saints isolés, des familles pieuses, charitables, héroïques; mais il ne pouvait extirper subitement un mal enraciné par une civilisation anti-naturelle. Le christianisme réforma les mœurs publiques avant d'épurer les mœurs privées ; il corrigea les lois, posa les dogmes de la morale universelle, avant d'agir efficacement sur la généralité des individus. Ainsi vous avez vu l'esclavage, la prostitution, l'exposition des enfants, les combats des gladiateurs, attaqués légalement par Constantin et ses successeurs (glorieux effet du christianisme au pouvoir); mais vous avez retrouvé aussi le même fond de corruption sur le trône. Les empereurs, il est vrai, ne se rendoient plus coupables de ces infamies effrontées dont s'étoient souillées à la face du soleil Tibère, Caligula, Néron, Domitien, Commode, Elagabale; mais les crimes intérieurs du palais , une dépravation secrète, une vie d'intrigues, quelque chose qui ressembloit davantage aux cours modernes commença : tout ce que le christianisme put faire d'abord, fut de contraindre les vices à se cacher.
La pouriture de l'empire romain vint de trois causes principales : du culte, des lois et des mœurs. Et comme cet empire renfermoit dans son sein une fouie de nations placées dans divers climats, à différents degrés de civilisation, toutes ces nations mêloient leurs corruptions particulières à la corruption du peuple dominateur : ainsi l'Égypte donna à Rome ses superstitions, l'Asie sa mollesse, l'Occident et le Nord de l'Europe son mépris de l'humanité.
La société romaine parloit deux langues, étoit composée de deux génies : la langue latine et la langue grecque, le génie grec et le génie latin. La langue latine se renfermoit dans une partie de l'Italie, dans quelques colonies africaines, Illyriennes, daciques, gauloises, germaniques, bretonnes, tandis qu'Alexandre avoit porté sa Langue maternelle jusqu'aux confins de l'Ethiopie et des Indes : elle servoit d'idiome intermédiaire entre les peuples qui ne s'entendoient pas; elle étoit parlée à Rome, même par les esclaves et les marchandes d'herbes. Le génie grec communiqua aux Romains la corruption intellectuelle, les subtilités, le mensonge, la vaine philosophie, tout ce qui détériore la simplicité naturelle; le génie latin voua ces mêmes Romains à la corruption matérielle, aux excès des sens, à la débauche, à la cruauté.
De ces généralités si nous passons à l'examen particulier de la religion, des lois et des mœurs, nous trouvons l'idolâtrie merveilleusement calculée pour autoriser les vices : l'homme ne faisoit qu'imiter les actions du dieu1. Jupiter a séduit une femme en se changeant en pluie d'or, pourquoi moi chétif mortel n'en ferai-je pas autant2? Ovide (et l'autorité est singulière) ne veut pas que les jeunes filles aillent dans les temples parce qu'elles y verroient combien Jupiter a fait de mères3. Les femmes se prostituoient publiquement dans le temple de Vénus à Babylone4. Dans l'Arménie les familles les plus illustres consacroient leurs filles vierges encore à cette déesse5. Les femmes de Byblis qui ne consentoient pas à couper leurs cheveux au deuil d'Adonis étoient contraintes, pour se laver de cette impiété, de selivrer un jour entier aux étrangers. L'argent qui provenoit de cette sainte souillure étoit consacré à la déesse6. Les filles, dans l'île de Cypre, se rendoient au bord de la mer avant de se marier et gagnoient avec le premier venu l'argent de leur dot7.
1 Eurip. ap. Just. ↩
2 Ego homuntio, hoc non facerem? (Ter. Eun., act. III.) ↩
3 Quam multas matres fecerit ille Deus. (Trist., lib. II. ) ↩
4 Herodot., lib. I. ↩
5 Strab., lib. xvi. ↩
6 Lucian., de Assyrià , init. ↩
7 DotaleQi pecuniam quasituras..... pro reliquâ pudicitiâ libamenta Veneri soluturas. (Just., lib. xvı.) ↩
Rien de plus célèbre que le temple de Corinthe; il renfermoit mille ou douze cents prostituées offertes à la mère des amours. Ces courtisanes étoient consultées et employées dans les affaires de la république comme des vestales1.
1 Athen. lib. xm. . . pulchra Laverna, Da mihi fallere, da justum sanctumque videri. (Horat., ep. xvI., lib. I.) ↩
Lucien, dans les Dialogues des dieux, flagelle en riant les turpitudes de la mythologie : Junon se plaint à Jupiter qu'il ne la caresse plus depuis qu'il a enlevé Ganymède; Mercure se moque avec Apollon de l'aventure de Mars enchaîné par Vulcain dans les bras de Vénus; Vénus invite Paris à l'adultère : « Hélène n'est pas noire, puisqu'elle est née d'un cygne; elle n'est pas grossière, puisqu'elle est éclose dans la coquille d'un œuf. J'ai deux fils : l'un rend aimable, l'autre amoureux ; je mettrai le premier dans tes yeux, le second dans le cœur d'Hélène, et je t'amènerai les Grâces pour compagnes avec le Désir. » Mercure dit à Pan : « Tu caresses donc les chèvres?
Les voleurs, les homicides et le reste, avoient leurs protecteurs dans le ciel : « Belle Laverne, donne moi l'art de tromper, et qu'on me croie juste et saint 2.
Les mystères d'Adonis, de Cybèle, de Priape, de Flore, étoient représentés dans les temples et dans les jeux consacrés à ces divinités. On vovoit à la lumière du soleil ce que l'on cache dans les ténèbres, et la sueur de la honte glaçoit quelquefois l'infâme courage des acteurs1.
1 Exuuntur etiam vestibus populo flagitante meretrices, quæ tunc mimorum funguntur officio, et in conspectu populi usque ad satietatem impudicorum luminum cum pudendis motibus detinentur. (Lactanc., de falsâ religione, lib. 1, p. 61. Basileæ.) ½ Lenonum vectigal et meretricum et exoletorum in sacrum ærarium inferri vetuit, sed sumptibus publicis ad instaurationem theatri, circi, amphitheatri et ærarii deputavit. (Lamprid. in Alex. Sev.) ↩
L'ordre légal, conforme à l'ordre religieux, faisoit de ces dérèglemens des mœurs approuvées. La loi Scantinie pensoit sans doute être rigoureuse, en n'exceptant de la prostitution publique que les garçons de condition. On versoit au trésor le tribut que payoient les prostituées; Alexandre Sévère appliqua cet argent à la réparation du Cirque et des théâtres 2.
Dans une société où moins de dix millions d'hommes disposoient de la liberté de plus de cent vingt millions de leurs semblables, on conçoit la facilité que les diverses cupidités avoient à se satisfaire. L'esclavage étoit une source inépuisable de corruption; la seule définition légale de l'esclave disoit tout : Non tam vilis quam niellas ; moins vil que nul. Le maître avoit le droit de vie et de mort sur l'esclave, et l'esclave ne pouvoit acquérir qu'au profit du maître. Vous lisez au livre vingt-unième du titre premier de l'édit Ediles, au sujet de la vente des esclaves : « Ceux qui vendent des esclaves doivent déclarer aux acheteurs leurs maladies et défauts; s'ils sont sujets à la fuite ou au vagabondage ; s'ils n'ont point commis quelques délits ou dommages.
» Si depuis la vente l'esclave a perdu de sa valeur ; si, au contraire, il a acquis quelque chose, comme une femme qui auroit eu un enfant ;. . . . . . si l'esclave s'est rendu coupable d'un délit qui mérite la peine capitale; s'il a voulu se donner la mort; s'il a été employé è combattre contre les bêtes dans l'arène, etc. »
Immédiatement après ce titre vient un article sur la vente des chevaux et autre bétail, commençant de la même manière que celui sur la vente des esclaves : « Ceux qui vendent des chevaux doivent déclarer leurs défauts, leurs vices ou leurs maladies, etc. »
Toutes les misères humaines sont renfermées dans ces textes que les légistes romains énoncoient, sans se douter de l'abomination d'un tel ordre social.
Les cruautés exercées sur les esclaves font frémir : un vase étoit-il brisé? ordre aussitôt de jeter dans les viviers le serviteur maladroit, dont le corps alloit engraisser les murènes favorites ornées d'anneaux et de colliers. Un maître fait tuer un esclave pour avoir percé un sanglier avec un épieu, sorte d'armes défendues à la servitude1. Les esclaves malades étoient abandonnés ou assommés ; les esclaves laboureurs passoient la nuit enchaînés dans des souterrains : on leur distribuoit un peu de sel, et ils ne recevoient l'air que par une étroite lucarne. Le possesseur d'un serf le pouvoit condamner aux bêtes, le vendre aux gladiateurs, le forcer à des actions infâmes. Les Romaines livroient aux traitements les plus cruels, pour la faute la plus légère, les femmes attachées à leur personne. Si un esclave tuoit son maître, on faisoit périr avec le coupable tous ses compagnons innocents. La loi Pétronia, l'édit de l'empereur Claude , les efforts d'Antonin le Pieux, d'Adrien et de Constantin, furent sans succès pour remédier à ces abus que le christianisme extirpa.
1 Cicer. in Verr., V, cap. 3. ↩
L'instinct de la cruauté romaine se retrouvoit dans les peines applicables aux crimes et aux délits. La loi prescrivoit la croix (à laquelle fut substituée la potence1) le feu, la décollation, la précipitation, l'étranglement dans la prison, la fustigation jusqu'à la mort, la livraison aux bêtes, la condamnation aux mines, la déportation dans une île et la perte de la liberté.
1 Callistratus scripserat crucem ; Tribonanius furcam substituit, quia Constantinus supplicium crucis abrogaverat. (Pandect., lib. ILVI, tit. Ix, de pæn.) ↩
Dans les premiers temps on pendoit le coupable, la tête enveloppée d'un voile, à des arbres appelés malheureux et maudits par la religion, tels que le peuplier2, l'aulne et l'orme réputés stériles. On ne pouvoit faire mourir qu'avec le glaive, non avec la hache, l'épée, le poignard et le bâton. La mort par le poison ou par la privation d'aliments, d'abord permise, fut ensuite prohibée.
2 Erant autem infelices arbores, damnatæque religione, quæ nec seruntur nec fructum ferunt : quales populus, alnus, ulnus. (Plin., hist. nat., lib. xxvi; Pandect., loc. cit. ) TOME III bis 4 Unco trahebantur. (Plin. ; Senec. ) ↩
Etoient exemptés de la question, les militaires, les personnes illustres, ou distinguées par leur vertu : celles-ci transmettoient ce privilége à leur postérité jusqu'à la troisième génération. Étoient encore soustraits à la question les hommes libres de race non plébéienne, excepté le cas d'accusation de crime de lèse-majesté au premier chef: or, la frayeur des tyrans et la bassesse des juges faisoient survenir cette accusation dans toutes les causes.
Les supplices de la question étoient : le chevalet, lequel étendoit les membres et détachoit les os du corps; les lames de fer rouge, les crocs à traîner¹, les griffes à déchirer. Le même homme pouvoit être mis plusieurs fois à la torture. Si nombre de gens étoient prévenus du même crime, on commençoit la question par le plus timide ou le plus jeune2.
2 Ut ab eo primum incipiatur qui timidior est , vel teneræ ætatis videtur. (Pandect., lib. xLvI, tit. xvI. ) ↩
Ces épouvantables inventions de l'inhumanité ne sullisoient pas, et les bornes des tourments étoient laissées à la discrétion du juge3. De là cet arbitraire des supplices dont je vous ai parlé.
3 Quæstionis modum majis et judices arbitrari oportere. (Pandect., lib. XLVII, tit. xVII. ) ↩
Avant de mettre les esclaves à la question, l'accusateur en déposoit le prix : le gouvernement confisquoit les esclaves qui survivoient, lorsqu'ils avoient déposé contre leurs maîtres4.
4 Voyez tout l'effroyable titre de questionibus. ↩
De ce récit succinct de la corruption de Rome païenne par la religion et les lois, passons à la peinture de la corruption dans les mœurs.
Le seul peuple qui ait jamais fait un spectacle de l'homicide, est le peuple romain : tantôt c'étoient des gladiateurs et même des gladiatrices de famille noble ', qui s'entre-tuoient pour le divertissement de la populace la plus abjecte, comme pour le plaisir de la société la plus raffinée ; tantôt c'étoient des prisonniers de guerre que l'on armoit les uns contre les autres, et qui se massacroient au milieu des fêtes, la nuit, aux flambeaux, en présence de courtisanes toutes nues : on forçoit des pères, des fils, des frères, de s'égorger mutuellement e fin de désennuyer un Néron, et mieux encore un Vespasien et un Titus.
Les panthères, les tigres, les ours, étoient appelés à ces jeux des hommes par une juste égalité
L'esprit de cette dernière loi est logique dans sa cruauté.
1 Per id tempus factum est mulierum certamen... Cum crudelè pugnavissent, essentque ob eam causam cæteras nobilissimas fominas conviciis consectata, cautum est ne quæ mulier usquàm in reliquum tempus muneribus glaaiatoris fungeretur. (Dion., Hist. Rom., lib. Lxxvi, p. 858, Hanoviæ, 1806.) et fraternité. La mort se voulut montrer un jour au milieu de l'arène dans toute son opulence ; elle y fit paroître à la fois une multitude de lions : tant de bouches affamées auroient manqué de pâture, si les martyrs ne s'étoient heureusement trouvés pour fournir du sang et de la chair à ces armées du désert. Onze mille animaux de différentes sortes furent immolés après le triomphe de Trajan sur les Daces, et dix mille gladiateurs succombèrent dans des jeux qui durèrent cent vingt-trois jours.
La loi romaine étendoit ses soins maternels sur les bêtes de meurtre; elle défendoit de les tuer en Afrique, comme on défend de tuer les brebis, mères des troupeaux. Le retentissement des glaives, les rugissemens des animaux, les gémissemens des victimes dont les entrailles étoient traînées sur un sable parfumé d'essence de safran ou d'eaux de senteur1, ravissoient la foule : au sortir de l'amphithéâtre elle couroit se plonger dans les bains, ou dans les fieux dont les enseignes brilloient sous les voûtes qui ont donné leur nom à la transgression de la chasteté. Ces impitoyables spectateurs de la mort, qui la regardoient sans pouvoir apprendre à mourir, accordoient rarement la vie : si le gladiateur crioit merci, les Délie, les Lesbie, les Cynthie, les Lydie, toutes ces femmes des Tibulle, des Catulle, des Properce, des Horace, donnoient le signe du trépas de la même main dont les Muses avoient chanté les molles caresses1.
1 Croco diluto aut aliis fragrantibus liquoribus. (Martial., v. 26, et de Spect., 3.) ↩
1 Policem vertebant. (Juvenal, Sat. 3, v. 36.) Quis nescit? vel quis non vidit vulnera pali? Quem cavat assiduis ludibus , scutoque lacessit, Atque omnes implet numeros, dignissima prorsus Florali matrona tubâ; nisi quid in illo, Pectore plus agitet veræque paratur arenx. Quem præstare potest mulier galeata pudorem, Quæ fugit à sexu ? (Juven., Sat. vi, p. 151. Lugduni Batav. 1695.) ↩
Les festins particuliers étoient rehaussés par ce plaisir du sang : quand on s'étoit bien repu et qu'on approchoit de l'ivresse, on appeloit des gladiateurs ; la salle retentissoit d'applaudissements, lorsqu'on des deux assaillants étoit tué. Un Romain avoit ordonné par testament, de faire combattre ainsi de belles femmes qu'il avoit achetées, et un autre de jeunes esclaves qu'il avoit aimés2.
2 Quidam testamento formosissimas mulieres quas emerat, co pugna genere confligere inter se. Alius impuberes pueros quos vivus in deliciis habebat. (Athen., lib. 1v, p. 154, edit. 1598.) ↩
Le luxe des édifices à Rome passe ce qu'on en sauroit dire : la maison d'un riche étoit une ville entière; on y trouvoit des forum, des cirques, des portiques, des bains publics, des bibliothèques. Les maîtres y vivoient pendant le jour, dans des salles ornées de peintures que la lumière du soleil n'éclairoit point : on ne les peut encore voir qu'à la lueur des torches, aujourd'hui que la nuit des siècles et les ténèbres des ruines ont ajouté leur obscurité à celle de ces voûtes. Un ouvrage, faussement attribué à Lucien, fait l'éloge d'un appartement : cette demeure est représentée comme une femme modeste dont la parure est à ses charmes ce que la pourpre est à un vêtement. Et cependant l'habitation qui paroissoit si simple à l'auteur de cette pièce de rhétorique, a des murs peints à fresque, des plafonds encadrés d'or, et tout ce qui en feroit pour nous un palais de la plus grande magnificence.
Descendant de la cruauté à la débauche, qui ne sait les spintriœ de Tibère et les incestes de Caligula? Qui n'a entendu parler de Messaline et du lit où elle rapportoit l'odeur de ses souillures? Néron se marioit publiquement à des hommes1. Par la blessure qu'il fit à Sporus, il inventa une femme nouvelle. Je ne redirai plus rien des Vitellius et des Domitien.
1 Nero tanto Sabina desiderio teneri cœpit, ut puerum libertum (Sporus nominabatur) exsecari jusserit quod Sabinæ simillimus erat, eoque in caeteris rebus pro uxore usus sit, quin etiam progrediente tempore eum in uxorem duxit quanquam ipse nuptus Pythagoræ liberto. (Dion., lib. LXu, p. 715.) ↩
Le luxe des repas et des fêtes épuisoit les trésors de l'état et la fortune des familles : il falloit aller chercher les oiseaux et les poissons les plus rares, dans les pays et sur les côtes les plus éloignés. On engraissoit toutes sortes de bêtes pour la table, jusqu'à des rats. Des truies on ne mangeoit que les mamelles; le reste étoit livré aux esclaves.
Athénée consacre onze livres de son Banquet à décrire tous les poissons, tous les coquillages, tous les quadrupèdes, tous les oiseaux, tous les insectes, tous les fruits, tous les végétaux, tous les vins dont les anciens usoient dans leurs repas. Il se donne la peine d'instruire la postérité que les cuisiniers étoient des personnages importants, familiarisés avec la langue d'Homère, et à qui l'on faisoit apprendre par cœur les dialogues de Platon. Ils mettoient les plats sur la table, comptant : Un , Deux, Trois1 et répétant ainsi le commencement du Timée. Ils avoient trouvé le moyen de servir un cochon entier, rôti d'un côté, bouilli de l'autre2. Ils piloient ensemble des cervelles de volailles et de porcs, des jaunes d'œufs, des feuilles de rose, et formoient du tout une pâte odoriférante, cuite à an feu doux, avec de l'huile, du garum, du poivre et du vin3. Avant le repas on mangeoit des cigales pour se donner de l'appétit4.
1 Athen., lib Ix, cap. 7. ↩
2 Id., lib. Ix, cap. 6, ad fin. ↩
3 Fragrantissimis rosis in mortario tritis, addo gallinarum et porcorum elixa cerebra, deindè oleum , garum, piper, vinum, omnia curiosè trita in ollam novam effundens, subjecto igni blando et continuo. (Athen. , Deipnosoph., lib. Ix , p. 406.) ↩
4 Lib. Iv, cap. 6. ↩
Je vous ai parlé de cet Elagabale à qui ses compagnons avoient donné le surnom de Varius, parce qu'ils le disoient fils d'une femme publique et de plusieurs pères. Il nourrissoit les officiers de son palais d'entrailles de barbot, de cervelles de faisans et de grives, d'œufs de perdrix et de têtes de perroquets5. Il donnoit à ses chiens des foies de canards, à ses chevaux des raisins d'Apamène, à ses lions des perroquets et des faisans1. Il avoit, lui, pour sa part, des talons de chameau, des crêtes arrachées à des coqs vivans, des tétines et des vulves de laies, des langues de paons et de rossignols, des pois brouillés avec des grains d'or, des lentilles avec des pierres de foudre, des fèves fricassées avec des morceaux d'ambre et du riz mêlé avec des perles2 : c'étoit encore avec des perles au lieu de poivre blanc, qu'il saupoudroit les truffes et les poissons. Fabricateur de mets et de breuvages, il mêloit le mastic au vin de rose. Un jour il avoit promis à ses parasites un phénix, ou, à son défaut, mille livres d'or3.
5 Exhibuit palatinis ingentes dapes extis mullorum refertas, et cerebellis phœnicopterûm , et perdiccum ovis, et cerebellis turdorum , et capitibus psittacorum et fasianorum et pavonum. (Ælii Lamprid. , Hist. Aug., ant. Héliogab., p. 108, Parisiis, 1620.) ↩
1 Canes Jecinoribus anserum pavit. Misit et uvas Apamenas in præsepia equis suis. Et psittacis atque fasianis leones pavit. (Id., ibid.) ↩
2 Comedit calcanea camelorum et cristas vivis gallinaceis demptas ; linguas pavonum et lusciniarum, pisum cum aureis, lentem cum ceraunis, fabam cum electris et orizam cum albis. (Id., ibid.) ↩
3 Fertur et promisisse phænicem conviviis, vel pro ea libras auri mille. (Id. p. 109.) ↩
En été il donnoit des repas dont les ornements changeoient chaque jour de couleur : sur les réchauds, les marmites, les vases d'argent du poids de cent livres, étoient ciselées des figures du dessin le plus impudique1. De vieux sycophantes assis auprès du maître du banquet, le caressoient en mangeant.
1 Deindè estiva convivia coloribus exhibuit... Semper variè per dies omnes æstivos... Vasa centenaria argentea sculpta, et nonnulla schematibus libidinosis inquinata. (Id., p. 107.) ↩
Les lits de table, d'argent massif, étoient parsemés de roses, de violettes, d'hyacinthes et de narcisses. Des lambris tournant lançoient des fleurs avec une telle profusion, que les. convives en étoient presque étouffés2. Le nard et des parfums précieux alimentoient les lampes de ces festins qui comptoient quelquefois vingt-deux services. Entre chaque service on se lavoit et l'on passoit dans les bras d'une nouvelle femme3.
2 Oppressif in tricliniis versatilibus parasites suos violis et floribus, sic ut animam aliqui efflaverint, quùm crepere ad summum non possent. (1d., p. 108.) ↩
3 Idem in lucernis balsamum exhibuit. Exibuit et aliquando tale convivium ut haberet viginti et duo fercula ingentium epularum, sed per singula lavaret, et mulieribus uterentur ipse et amici cum jurejurando quod voluptatem efficerent. (Id., p. 111.) ↩
Jamais Elagabale ne mangeoit de poisson auprès de la mer; mais, lorsqu'il en étoit très-éloigné, il faisoit distribuer à ses gens des laitances de lamproies et de loups marins. On jetoit au peuple des pierres fines avec des fruits et des fleurs ; on l'envoyoit boire aux piscines et aux bains remplis de vin de rose et d'absynthe1.
1 Ad mare piscem nunquàm comedit : in longissimis à mari locis omnia marina semper exhibuit : muronarum lactibus et luporum in locis mediterraneis pavit, et rosis piscinas exhibuit, et bibit cum omnibus suis caldaria, miscuit gemmas pomis ac floribus ; jecit et per fenestram cibos. (1d., p. 109.) ↩
J'ai déjà touché quelque chose des impuretés et des noces d'Elagabale. Il aimoit particulièrement à représenter l'histoire de Pâris : ses vêtements tomboient tout à coup ; il paroissoit nu, tenant d'une main une de ses mamelles, de l'autre se voilant comme la Vénus de Praxitèle; il s'agenouilloit et se présentoit aux ministres de ses voluptés2. Il avoit quitté Zoticus le cocher, et s'étoit donné en mariage à fiéroclès; il porta la passion pour celui-ci à un tel degré d'obscénité, qu'on ne le sauroit dire : il prétendoit célébrer ainsi les jeux sacrés de Flore1. En bon Romain, il mêloit l'immolation des victimes humaines à la débauche; il les choisissoit parmi les enfants des meilleures familles, prenant soin qu'ils eussent pères et mères vivants, afin qu'ils y eut plus de douleur2.
2 Posterioribus eminentibus in subactorem rejectis et oppositis. (Lamprid., vit. Elagabal.) ↩
1 Ut eidem inguina oscularetur. (Id., ibid.) ↩
2 Credo ut major esset utrique prenant dolor. (Id., ibid.) ↩
Elagabale étoit vêtu de robes de soie brodées de perles. Il ne portoit jamais deux fois la même chaussure, la même bague, la même tunique3, il ne connut jamais deux fois la même femme4. Les coussins sur lesquels il se couchoit, étoient enflés d'un duvet cueilli sous les ailes des perdrix5. A des chars d'or incrustés de pierres précieuses ( Elagabale dédaignoit les chars d'argent et d'ivoire) il enchaînoit deux, trois et quatre belles femmes le sein découvert, et il se faisoit traîner sur le quadrige. Quelquefois il étoit nu ainsi que son élégant attelage, et il rouloit sous des portiques semés de paillettes d'or1, comme le Soleil conduit par les Heures.
3 Calciamentum nunquàm iteravit ; annulos etiam negatur iterasse, pretiosas vestes sœpè conscidit. (Id., p. 112.) ↩
4 Idem mulierem nunquàm iteravit præter uxorem. (ld., p. 109.) ↩
5 Nec cubuit in accubitis facilè, nisi iisque pilum leporinum haberent, aut plumas perdiccum, sub alares culcitras , sæpe permutans. (Id. , p. 108.) ↩
1 Habuit et gemmata véhicula et aurata, contempsit argentatis et eboratis et æratis. Junxit et quaternas mulieres pulcherrimas et binas ad papillam, vel ternas et ampliùs, et sic vectatus est : sed plerumque nudus, cùm nudum illæ traherent. (1d., p. 111.) Scobe auri porticum stravit. . . . . : ut fit de aurosâ arena. (1., p. 102.) ↩
Si ces iniquités et ces folies n'appartenoient qu'à un seul homme, il n'en faudroit rien conclure des mœurs d'un peuple; mais Elagabale n'avoit fait que réunir dans sa personne ce qu'on avoit vu avant lui, depuis Auguste jusqu'à Commode. Se faut-il étonner qu'il y eût alors dans les catacombes de Rome, dans les sables de la Thébaïde, un autre peuple qui, par des austérités et des larmes, appelât la création d'un autre univers ? Ces cochers du Cirque, ces prostituées des temples de Cybèle, qui faisoient rougir la lune2 de leurs affreux débordements, ces poursuivants de testaments, ces empoisonneurs, ces Trimalcions, toute cette engeance de l'amphithéâtre, toute cette race jugée et condamnée devoit disparoitre de la terre.
2 Inque vices equitant, ac, luna teste, moventur. (Juv., sat. vi.) ↩
L'impureté n'étoit pas le fruit particulier de l'éducation des tyrans, un privilége de palais, une bonne grâce de cour; elle étoit le vice dominant de la terre païenne, grecque et latine. La pudeur comme vertu, non comme instinct, est née du christianisme : si quelque chose pouvoit excuser les anciens, c'est que, ne remontant pas plus haut que le penchant animal, ils n'avoient pas de la chasteté l'idée que nous en avons.
Des savants, dans Athénée, examinent doctement quand l'amour pour les jeunes garçons commença. Les uns le font remonter à Jupiter et les autres à Minos qui devint amoureux de Thésée; les autres à Laïus qui enleva Chrysippe, fils de Pélops son hôte. Hiéronyme, le Péripatéticien, loue cet amour, et fait l'éloge de la légion de 'Thèbes; Agnon, l'Académicien, rapporte que chez les Spartiates il étoit licite à la jeunesse des deux sexes de se prostituer légalement avant le mariage.
Dans le dialogue des Amours, qui n'est vraisemblablement pas de Lucien, l'auteur introduit sur la scène deux personnages, Chariclès et Callicratidas; ils plaident dans un bois du temple de Cnide, l'un l'amour des femmes, l'autre l'amour des garçons : Lycinus et Théomneste sont juges du débat. Chariclès, attaquant son adversaire après avoir fait l'éloge des femmes, lui dit : « Ta victime souffre, et pleure dans tes odieuses caresses1; si l'on permet de tels désordres parmi les hommes, il faut laisser aux Lesbiennes leur stérile volupté2. »
1 Principio quidem dolores ac lacrymæ oboriuntur, ubi per tempus dolor aliquid remisit, nihil quiequam , ut aiunt, molestè feceris, voluptas autem ne ulla quidem. (Luciani amores, p. 572. Lutetia Parisiorum, an 1615.) ↩
2 Congrediantur et illæ inter se mutuò. Tribadum obsconitatis istius passim ac libère vagetur. (1d., ibid.) ↩
Callicratidas prend la parole; il repousse quelques - uns des arguments de Chariclès : « Les lions n'épousent pas les lions, dis-tu? » c'est que les lions ne philosophent pas3. » Callicratidas fait ensuite une peinture satirique de la femme : le matin, au sortir du lit, la femme ressemble à un singe; des vieilles et des servantes, rangées à la file comme dans une procession, lui apportent les instruments et les drogues de sa toilette, un bassin d'argent, une aiguière, un miroir, des fers à friser, des fards, des pots remplis d'opiats et d'onguents pour nettoyer les dents, noircir les sourcils, teindre et parfumer les cheveux ; on croirait voir le laboratoire d'un pharmacien. Elle couvre à moitié son front sous les anneaux de sa chevelure, tandis qu'une autre partie de cette chevelure flotte sur ses épaules. Les bandelettes de sa chaussure sont si serrées qu'elles entrent dans sa chair; elle est moins vêtue qu'enfermée sous un tissu transparent qui laisse voir ce qu'il est censé cacher. Elle attache des perles précieuses a ses oreilles, des bracelets en forme de serpents d'or à ses poignets et à ses bras ; une couronne de diamants et de pierreries des Indes, repose sur sa tête; de longs colliers pendent à son cou; des talons d'or ornent sa chaussure de pourpre; elle rougit ses joues impudentes à fin de dissimuler sa pâleur. Ainsi parée, elle sort pour adorer des déesses inconnues et fatales à son mari. Ces adorations sont suivies d'initiations mal famées et de mystères suspects1. Elle rentre et passe d'un bain prolongé à une table somptueuse; elle se gorge d'aliments, elle goûte à tous les mets du bout du doigt. Un lit voluptueux l'attend ; elle s'y livre à un sommeil inexplicable, si c'est un sommeil, et quand on sort de cette couche moelleuse, il faut vite courir aux thermes voisins . »
3 Non amant sese leones, nec enim philosophantur. ( Luciani Amores, p. 576.) ↩
1 Etiam corona caput circumica ambit, lapillis indicis stellata, pretiosa autem de cervicibus monilia dependent. Impudentes etiam genas rubefaciunt illitis fucis. ...... Nempe statim è domo egressæ, sacrificia faciunt arcana et absque viris suspecta mysteria. (Luciani Amores, p. 579.) ↩
De cette satire Callicratidas passe à l'éloge du jeune homme : «Il se lève avant l'aurore, se plonge dans une eau pure, étudie les maximes de la sagesse, joue de la lyre, dompte sa vigueur sur des coursiers de Thessalie et lance le javelot; c'est Mercure, Apollon, Castor. Qui ne serait l'ami d'un pareil jeune homme2? L'amour étoit le médiateur de l'amitié entre Oreste et Pilade; ils voguoient ensemble sur le même vaisseau de la vie1 : il est beau de s'exciter aux actions héroïques par une triple communauté de plaisirs, de périls et de gloire. L'âme de ceux qui aiment de cet amour céleste habite les régions divines, et deux amants de cette sorte reçoivent, après la vie, le prix immortel de la vertu2. » Callicratidas exprime ici l'opinion de Platon, et de Socrate déclaré le plus sage des hommes !
1 Domi statim prolixa balnea ac sumptuosa quidem ac lauta mensa. Posteaquàm enim nimisquàm repleta fuerint suâ ipsarum gulositate, summis digitis velut inscribentes appositorun unumquodque dégustant. Et diversorum corporum somnos et muliebritate lectum r'efertum, ex quo surgens statim lavacro opus habet. (Id., ibid. ) Ce latin ne rend pas le texte grec. ↩
2 Mane surgens ex lecto, postquàm residentem in oculis somnum reliquum aquâ simplici abstersit. Illi apta atque sonora lyra. Thessali equi illi curæ sunt, ac breviter juventutem domant ac subjugant, in pace meditatur res bellicas, evibrando jacula... .... Quomodo vero, non amaret illum in palœstris quidem Mei'curium , inter lyras autem Apollinem, equitorem vero Castorem. ↩
1 Amor Orestem et Pyladem conjunxit : atque in uno eædemque vitæ navigio simul navigârunt.
2 Etiam æther post terram excipit eos qui hæc sectantur : illi autem meliori fato morientes, virtutis præmium hoc incorruptibile consequuntur. (Luciani Amores, p. 585.) ↩