Étude sixième
Seconde partie suite des moeurs des Barbares (suite 2)
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Les Thurings qui servoient dans l'armée d'Attila exercèrent, en se retirant à travers le pays des Franks, des cruautés inouïes que Théodoric, fils de Khlovigh, rappeloit quatre-vingts ans après pour exciter les Franks à la vengeance. « Se ruant sur nos pères, ils leur ravirent tout. Ils suspendirent leurs enfants aux arbres par le nerf de la cuisse. Ils firent mourir plus de deux cents jeunes filles d'une mort cruelle; les unes furent attachées par les bras au cou des chevaux qui , pressés d'un aiguillon acéré, les mirent en pièces; les autres furent étendues sur les ornières des chemins et clouées en terre avec des pieus : des charrettes chargées passèrent sur elles; leurs os furent brisés , et on les donna en pâture aux corbeaux et aux chiens1. »
1 Inruentes super parentes nostros , omnem substantiam abstulerunt, pueros per nervum femoris ad arbores appendentes , puellas amplius ducentas crudeli nece interfecerunt : ita ut ligatis brachiis super equorum cervicibus ipsisque acerrimo moti stimulo per diversa petentes, diversas in partes feminas diviserunt. Aliis vero super orbitas viarum extensis, sudibusque in terram confixis , plaustra desuper onerata transire fecerunt, confractisque ossibus, canibus avibusque eas in cibaria dederunt. (Greg. Tur., lib. I, cap. 7.) ↩
Les plus anciennes chartes de concessions de terrains à des monastères, déclarent que ces terrains sont soustraits des forêts2, qu'ils sont déserts, eremi, ou plus énergiquement qu'ils sont pris du désert3, ab eremo. Les canons du concile d'Angers (4 octobre 453), ordonnent aux clercs de se munir de lettres épiscopales pour voyager; ils leur défendent de porter des armes ; ils leur interdisent les violences et les mutilations et excommunient quiconque auroit livré des villes : ces prohibitions témoignent des désordres et des malheurs de la Gaule.
2 Act. S. Sever. ↩
3 S. Bernard. Vit. ↩
Le titre quarante-septième de la loi salique : De celui qui s'est établi dans une propriété qui ne lui appartient point, et de celui qui la tient depuis douze mois, montre l'incertitude de la propriété et le grand nombre de propriétés sans maîtres. « Quiconque aura été s'établir dans une propriété étrangère et y sera demeuré douze mois sans contestation légale, y pourra demeurer en sûreté comme les autres habitans1. »
1 Si autem quis migraverit in villam alienam, et ei aliquid infra duodecim menses secundum legem contestatum non fuerit, securus ibidem consistât sicut et alii vieilli. (Art. 4. ) ↩
Si sortant des Gaules vous vous portez dans l'est de l'Europe, un spectacle non moins triste frappera vos yeux. Après la délaite de Valens, rien ne resta dans les contrées qui s'étendent des murs de Constantinople au pied des Alpes Juliennes ; les deux Thraces offraient au loin une solitude verte, bigarrée d'ossements blanchis. L'an 448 des ambassadeurs romains furent envoyés à Attila : treize jours de marche les conduisirent à Sardique incendiée, et de Sardique à Naïsse : la ville natale de Constantin n'étoit plus qu'un monceau informe de pierres ; quelques malades languissoient dans les décombres des églises, et la campagne à l'entour, étoit jonchée de squelettes1. « Les cités furent dévastées, les hommes égorgés, dit saint Jérôme; les quadrupèdes , les oiseaux et les poissons mêmes disparurent ; le sol se couvrit de ronces et d'épaisses forêts2. »
1 Venimus Naissum quæ ab hostibus fuerat evers et solo æquata; itaque eam desertam hominibus ostendimus, præter quam quod in ruinis sacrarum ædium erant quidam ægroti. Omnia enim circa ripam erant plena ossibus eorum qui bello ceciderant. (Excerpta à legationibus ex Hist. Goth. Prisci rhetoris, in corp. Byz. histor., p. 59. Parisiis , è typographia regiâ, 1660. ) ↩
2 Vastatis urbibus, hominibusque interfectis, solitudinem et raritatem bestiarum quoque fieri, et volatilium pisciumque..... crescentes vepres et condensa sylvarum cuncta perierunt. (Hier. ad Sophon.) ↩
L'Espagne eut sa part de ces calamités. Du temps d'Crose, Taragone et Lérida étoient dans l'état de désolation où les avoient laissés les Suèves et les Franks; on appercevoit quelques huttes plantées dans l'enceinte des métropoles renversées. Les Vandales et les Goths glanèrent ces ruines; da famine et la peste achevèrent la destruction. Dans les campagnes les bêtes, alléchées par les cadavres gisants, se ruoient sur les hommes qui respiroient encore; dans les villes , les populations entassées après s'être nourries d'excrémens , se dévoroient entre elles ; une femme avoit quatre enfants; elle les tua et les mangea tous1.
1 Fames dira grassatur, adeò ut humanæ carnes ab humano gênera vi famis fuerint devoratæ, matres quoque necatis vel coctis per se natorum suorum sint pastæ corporibus. Bestiæ occisorum gladio , fame, pestilentià , cadaveribus adsuetæ, quousque hominum fortiores interimunt. (Idatii episcop. Chronicon, p. 11. Lutetiæ Parisiorum , 1619.) ↩
Les Pictes, les Calédoniens, et ensuite les Angio-Saxons exterminèrent les Bretons, sauf les familles qui se réfugièrent dans le pays de Galles ou dans l'Armorique. Les insulaires adressèrent à Aëtius une lettre ainsi suscrite : « Le gémissement de la Bretagne à Actius , trois fois consul. » Ils disoient : « Les Barbares nous chassent vers la mer, et la mer nous repousse vers les Barbares ; il ne nous reste que le genre de mort à chois ir, le glaive ou les flots2. »
2 « Aetio ter consuli gemitus Britannorum. » - Et in presque epistolæ ita calamitates suas explicant : Repellunt Barbari ad mare, mare ad Barbares. Inter hæc priuntur duo genera funerum, aut jugulamur aut merigimur. (Bedæ presbyt., Hist. eccles, gentis Anglorum, cap. 13 Colonia, anno 1612.) ↩
Gildas achève le tableau : « D'une mer à l'autre, la main sacrilége des Barbares venus de l'Orient promena l'incendie : ce ne fut qu'après avoir brûlé les villes et les champs sur presque toute la surface de l'ile, et l'avoir balayée comme d'une langue rouge, jusqu'à l'Océan occidental, que la flamme s'arrêta. Toutes les colonnes croulèrent au choc du belier ; tous les habitans des campagnes avec les gardiens des temples, les prêtres et le peuple périrent par le fer ou par le teu. Une tour vénérable à voir, s'élève au milieu des places publiques ; elle tombe : les fragmens de murs, les pierres, les sacrés autels, les tronçons de cadavres pétris et mêlés avec du sang, ressembloient à du marc écrasé sous un horrible pressoir.
» Quelques malheureux échappés à ces désastres, étoient atteints et égorgés dans les montagnes ; d'autres, poussés par la faim, revenoient, et se livroient à l'ennemi pour subir une éternelle servitude, ce qui passoit pour une grâce signalée; d'autres gagnoient les contrées d'outre-mer, et, pendant la traversée, chantoient avec de grands gémissemens, sous les voiles : Tu nous as, ô Dieu! livrés comme des brebis pour un festin; tu nous as dispersés parmi les nations1. »
1 De mari usque ad mare , ignis orientali sacrilegorum manu exageratus et finitimus, quasque civitates agrosque populans, qui non quievit accensus donec cunctam penè exurens insulæ superficiem rubrâ occidentalem trucique Oceanum linguâ delamberet. Ita ut cunetæ columnæ crebro impetu, crebris arretibus, omnesque coloni cum præpositis ecclesiæ, cum sacerdotibus ac populo, mucronibus undique micantibus, ac flammis crepitantibus , simul solo sternerentur; et venerabili visu, in medio platearum una turrium, edito carmine evulsarum, murorumque celsorum, saxa, sacra altaria, cadaverum frusta, crustis ac gelantibus purpurei cruoris tecta velut in quodam horrendo torculari mixta viderentur. Itaque nonnulli miserarum reliquiarum in montibus deprehensiacervatim jugulabantur ; alii, fame confecti accedentes, manus hostibus dabant in ævum servituri. . . . quod altissimæ gratiæ stabat in loco. Alii transmarinas petebant regiones cum ululatu magno, hoc modo sub velarum sinibus cantantes : Dedisti nos tanquam oves escarum , et in gentibus dispersisti nos, Deus. (Histor. Gildæ, liber querulus de excidio Britanniæ, p. 8, in Hist. Brit. et Angl. script., tom. II. ) ↩
La misère de la Grande-Bretagne est peinte toute entière dans une des lois Galliques; cette loi déclare qu'aucune compensation ne sera reçue pour le larcin du lait d'une jument, d'une chienne ou d'une chatte1.
1 Leges Wallica, lib. II, cap. 3 , p. 207-260. ↩
L'Afrique dans ses terres fécondes fut écorchée par les Vandales, comme elle l'est dans ses sables stériles par le soleil2. «Cette dévastation, dit Possidonius, témoin oculaire, rendit très-amer à saint Augustin le dernier temps de sa vie ; il voyoit les villes ruinées, et à la campagne les bâtimens abattus, les habitans tués ou mis en fuite, les églises dénuées de prêtres, les vierges, et les religieux dispersés. Les uns avoient succombé aux tourments, les autres péri par le glaive ; les autres, encore réduits en captivité, ayant perdu l'intégrité du corps, de l'esprit et de la foi, servoient des ennemis durs et brutaux. .. Ceux qui s'enfuyoient dans les bois, dans les cavernes et les rochers, ou dans les forteresses, étoient pris et tués, ou mouroient de faim. De ce grand nombre d'églises d'Afrique, à peine en restoit-il trois, Carthage, Hippone et Cirthe, qui ne fussent pas ruinées, et dont les villes subsistassent1. »
2 Buffon, Hist. natur. ↩
1 Traduct. de Pleury, Hist. eccles. ↩
Les Vandales arrachèrent les vignes, les arbres à fruit, et particulièrement les oliviers, pour que l'habitant retiré dans les montagnes, ne pût trouver de nourriture2. Ils rasèrent les édifices publics échappés aux flammes : dans quelques cités, il ne resta pas un seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendre les villes fortifiées, ils égorgeoient les prisonniers autour des remparts; l'infection de ces voiries sous un soleil brûlant, se répandoit dans l'air, et les Barbares laissoient au vent le soin de porter la mort dans des murs qu'ils n'avoient pu franchir3.
2 Sed nec arbustis fructiferis parcebant ne fortè quos antra montium occultaverant, post eorum transitum, illis pabulis nutrirentur ; ab corum contagione nullus remansit locus immunis. (Victor, Vitensis episc., lib. I, de persecutione africana, p. 2. Divione, 1664.) ↩
3 Ubi vero munitiones aliquæ videbantur, quas hostilitas barbarici furoris oppugnare nequiret, congregatis in circuitu castrorum innumerabilibus turbis, gladiis feralibus cruciabant, ut putrefactis cadaveribus, quos adire non poterant arcente murorum defensione, corporum liquescentium enecarent fœtore. (Id., p. 3.) ↩
Enfin, l'Italie vit tour à tour rouler sur elle les torrents des Allamans, des Goths, des Huns et des Lombards; c'étoit comme si les fleuves qui descendent des Alpes, et se dirigent vers des mers opposées, avoient soudain, détournant leur cours, fondu à flots communs sur l'Italie. Rome, quatre fois assiégée et prise deux fois, subit les maux qu'elle avoit infligés à la terre. « Les femmes, selon saint Jérôme, ne pardonnèrent pas même aux enfants qui pendoient à leurs mamelles, et firent rentrer dans leur sein le fruit qui ne venoit que d'en sortir1. Rome devint le tombeau des peuples dont elle avoit été la mère... La lumière des nations fut éteinte; en coupant la tête de l'empire romain, on abattit celle du monde2. » — « D'horribles nouvelles se sont répandues, s'écrioit saint Augustin du haut de la chaire, en parlant du sac de Rome : carnage, incendie, rapine, extermination ! Nous gémissons , nous pleurons, et nous ne sommes point consolés1. »
1 Ad dum mater non parcit lactenti infantiæ, et suo recipit utero quem paulo ante effuderat. (Hieron., ep. 16, p. 121 (Epistolæ tribus prioribus contentæ in eodem volumine), tom. II, p. 486 Parisiis, 1579.) ↩
2 Quis credat ut totius orbis extructa victoriis Roma corrueret, ut ipsa suis populis et mater fieret et sepulchrum. chrum. . . . . . . . . . Postquam vero clarissimum terrarum omnium lumen exstinctum est, imo romani imperii truncatum caput et, ut verius dicam, in una urbe totus orbis interiret. obmutui. ( Hieron., in Ezech. ) ↩
1 Horrenda nobis nuntiata sunt : strages facta, incendia, rapina, interfectiones, excruciationes hominum... Omnia gemuimus , sepè flevimus, vix consolati sumus. (Aug., de Urb. excidiâ, t. VI, p. 624.) ↩
On fit des règlemens pour soulager du tribut les provinces de la Péninsule, notamment la Campanie, la Toscane, le Picenum, le Samnium, l'Apulie, la Calabre, le Brutium et la Lucanie; on donna aux étrangers qui consentoient à les cultiver, les terres restées en friche2. Majorien3 et Théodoric s'occupèrent de réparer les édifices de Rome, dont pas un seul n'étoit resté entier, si nous en croyons Procope⁴. La ruine alla toujours croissant avec les nouveaux temps, les nouveaux siéges, le fanatisme des chrétiens et les guerres intestines : Rome vit renaître ses conflits avec Albe et Tibur ; elle se battoit à ses portes ; les espaces vides que renfermoit son enceinte, devinrent le champ de ces batailles qu'elle livroit autrefois aux extrémités de la terre. Sa population tomba de trois millions d'habitans au-dessous de quatre-vingt mille1. Vers le commencement du huitième siècle, des forêts et des marais couvroient l'Italie; les loups et d'autres animaux sauvages hantoient ces amphithéâtres qui furent bâtis pour eux; mais il n'y avoit plus d'hommes à dévorer.
2 Cod. Theodos., lib. XI, XIII, IV. ↩
3 Antiquarum ædium dissipatur speciosa constructio, et, ut aliquid reparetur, magna diruuntur, etc. (Nov. Majorian., tit. vr, p. 35.) 4 . . . . Omnique omnique direptà, magna Romanorum cæde édita, pergunt alio. (Procop., hist. Vand.) La chronique de Marcellin ajoute : Partem urbis Roma eremavit ; et Philostorge va bien au delà. ↩
1 Brottier et Gibbon ne portent cette population qu'à douze cent mille, évaluation visiblement trop foible, comme celle de Juste-Lipse et de Vossius est trop forte ; il s'agiroit, d'après ces derniers auteurs, de quatre , de huit et de quatorze millions. Un critique moderne italien a rassemblé avec beaucoup de sagacité les divers recensements de l'ancienne Rome. ↩
Les dépouilles de l'empire passèrent aux Barbares ; les chariots des Goths et des Huns, les barques des Saxons et des Vandales, étoient chargés de tout ce que les arts de la Grèce et le luxe de Rome avoient accumulé pendant tant de siècles: on déménageoit le monde comme une maison que l'on quitte. Genseric ordonna aux citoyens de Carthage de lui livrer, sous peine de mort, les richesses dont ils étoient en possession : il partagea les terres de la province proconsulaire entre ses compagnons ; il garda pour lui-même le territoire de Byzance et des terres fertiles en Numidie et en Gétulie1. Ce même prince dépouilla Rome et le Capitole, dans la guerre que Sidoine appelle la quatrième guerre punique2 : il composa d'une masse de cuivre , d'airain, d'or et d'argent , une somme qui s'élevoit à plusieurs millions de talents3.
1 Procop., de Bell. Vand., lib. 1, cap. 5; Victor Vitens., de Persecut. Vandal., lib. I, cap. 4. ↩
2 Sid. Apoll., Paneg. Avit. ↩
3 Ne æs quidem , aut quicquam aliud unde pretium fieri posset in palatio reliquerat. Diripuerat et Capitolium , Jovis templum , tegularumque partem abstulerat alteram, qua ex ære purissimo factæ, auroque largiter oblitæ, magnificam plane mirandamque speciem præbebant. (Procop., hist. Vand., lib. I.) ↩
Le trésor des Goths étoit célèbre : il consistoit dans les cent bassins remplis d'or, de perles et de diamans offerts par Ataulphe à Placidie ; dans soixante calices , quinze patènes et vingt coffres précieux pour renfermer l'Évangile4. Le Missorium, partie de ces richesses, étoit un plat d'or de cinq cent livres de poids élégamment ciselé. Un roi Goth, Sisenand, l'engagea à Dagobert pour un secours de troupes ; le Goth le fit voler sur la route, puis il apaisa le Frank par une somme de deux cent mille sous d'or, prix jugé fort inférieur à la valeur du plat1. Mais la plus grande merveille de ce trésor étoit une table formée d'une seule émeraude : trois rangs de perles l'entouroient ; elle se soutenoit sur soixante-cinq pieds d'or massif incrustés de pierreries ; on l'estimoit cinq cent mille pièces d'or; elle passa des Visigoths aux Arabes2 : conquête digne de leur imagination.
4 Nam sexaginta calices, quindecim patenas, viginti Evangeliorum capsas detulit, omnia ex auro puro, ac gemmis pretiosis ornata. Sed non est passus ea confringi. (Greg. Turon., lib. m, cap. 10.) Les Gestes des Franks , pag. 557, répètent le même fait. ↩
1 In hujus beneficii repensionem missorium aureum nobilissimum ex thesauris Gothorum. . . . . Dagoberto dare promisit, pensantem auri pondus quingentos. . .. . Cùmque à Sisenando rege missorius ille legatariis fuisset traditus, à Gothis per vim tollitur, nec eum exinde exhibere permiserunt. Postea discurrentibus legatis ducenta millia solidorum missorii hujus pretii Dagobertus à Sisenando accipiens, ipsumque pensavit. (Fredeg. Chron., cap. 73.) Le troisième fragment de Frédégaire et les Gestes de Dagobert, chapitre 29, redisent cette anecdote. ↩
2 Histoire de l'Afrique et de l'Espagne sous la domination des Arabes, par M. Cardonne. ↩
L'histoire, en nous faisant la peinture générale des désastres de l'espèce humaine à cette époque, a laissé dans l'oubli les calamités particulières, insuffisante qu'elle étoit à redire tant de malheurs. Nous apprenons seulement par les Apôtres chrétiens, quelque chose des larmes qu'ils essuyoient en secret. La société, bouleversée dans ses fondements, ôta même à la chaumière l'inviolabilité de son indigence; elle ne fut pas plus à l'abri que le palais : à cette époque, chaque tombeau renferma un misérable.
Le concile de Brague, en Lusitanie, souscrit par dix évêques, donne une idée naïve de ce que l'on faisoit et de ce que l'on souffroit pendant les invasions. L'évêque Pancratien prit la parole : « Vous voyez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est ravagée par les Barbares. Ils ruinent les églises , tuent les serviteurs de Dieu , profanent la mémoire des saints, leurs os, leurs sépulcres , les cimetières. .. ....
• . Mettez devant les yeux de notre troupeau l'exemple de notre constance, en souffrant pour Jésus-Christ quelque partie i des tourments qu'il a soufferts pour nous1 >> - ..» Alors Pancratien fit la profession de foi de l'Eglise catholique, et à chaque article, les évêques répondoient : Nous le croyons1. « Ainsi, que ferons-nous maintenant des reliques des saints, dit Pancratien. Clipand de Coïmbre dit : « Quechacun fasseselon l'occasion; les Barbares sont chez nous et pressent Lisbonne; ils tiennent Mérida et Astracan ; au premier jour ils viendront sur nous; que chacun s'en aille chez soi, qu'il console les fidèles; qu'il cache doucement les corps des Saints et nous envoie la relation des lieux ou des cavernes où on les aura mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps. s Pancratien dit : « Allez en paix. Notre frère Pontamius demeurera seulement à cause de la destruction de son église d'Eminie que les Barbares ravagent. » Pontamius dit : « Que j'aille aussi consoler mon troupeau et souffrir avec lui pour Jésus-Christ. Je n'ai pas reçu la charge d'évêque pour être dans la prospérité mais dans le travail. » Pancratien dit : « C'est très-bien dit. Dieu vous conserve. « Tous les évêques dirent : « Dieu vous conserve2. Tous ensemble allons en paix à Jésus-Christ. »
1 Notum vobis est, fratres et socii mei, quo modo barbaræ gentes dévastant universam Hispaniam : templa evertunt, servos Christi occidunt in ore gladii et memorias sanctorum, ossa, sepulchra, cæmeteria profanant. ( Labb. Concil., p. 1508.) ↩
1 Similiter et nos credimus. (Id., ibid. ) ↩
2 Pancratianus dixit, Abite in pace omnes, solus ↩
Lorsqu'Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant lui : Geneviève de Nanterre rassura les habitans de Paris; elle exhortoit les femmes à prier réunies dans le Baptistaire et leur promettoit le salut de la ville : les hommes qui ne croyoient point aux prophéties de la bergère, s'excitoient à la lapider ou à la noyer !. L'archidiacre d'Auxerre les détourna de ce mauvais dessein, en les assurant que saint Germain
remaneat frater noster propter destructionem ecclesiæ suæ quam Barbari vexant.
Pontamius dixit : Abeam et ego ut confortem oves meas, et simul cum eis pro nomine Christi patiar labores et anxietates, non enim suscepi munus episcopi in prosperitate sed in labore.
Pancrat. : Optimum verbum , justum consilium : profertium approbo. Deus te conservat.
Omnes episcopi: Servet te Deus.
Omnes simul : Abeamus in pace Jesu Christi. (Conc., tom. II, p. 1508.)
1 Dies aliquot in Baptisterio vigilias exercentes jejunis et orationibus ac vigilis insistèrent ut suaserat Genovefa, Deo vacarunt. Viris quoque suadebat ne bona sua à Parisio auferrent. Urbem Parisium fore incontaminatam ab inimicis. Insurrexerunt in eam cives, dicentes pseudoprophetissam, tractaverunt ut Genovefam, aut lapidibus obrutam, aut vasto gurgite submersam punirent. (Boll. 3 , p. 139.) publioit les vertus de Geneviève : les Huns ne passèrent point sur les terres des Parisii1. Troyes fut épargné, à la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le fléau de Dieu se fit escorter par le saint2 : saint Loup, esclave et prisonnier protégeant Attila, est un grand trait de l'histoire de ces temps.
1 Interea adveniente Autissiodorensi urbe archidiacono, qui olim audierat sanctum Germanum raagnificum testimonium de Genovefà dédisse. . . dixit : Nolite tantum admittere facinus. . . Prædictum exercitum ne Parisium circumdaret procul abegit. (Vita S. Genov. ap. Boll., 3 janv.) ↩
2 Redux in Gallias Lupus urbem suam ab Attilæ Hunnorum régis furore servavit an. 451, qui, post vastas Romani imperii plurimas provincias, Thraciam, Ilyriam, etc., Galliam quoque invaserat, ubi Remos Cameracum , Lingonas Autissiodorum aliasque urbes ferro flammisque vastarat. Attilam khenum usque comitatus Lupus, inde reversus tum ut se arctius vocationibus divinis implicaret. (Gall. Christ., t. XII, p. 485; Vit. S. Lup. ap. Suri., p. 348.) ↩
Saint Agnan, évêque d'Orléans, étoit renfermé dans sa ville que les Huns assiégeoient; il envoie sur les murailles attendre et découvrir des libérateurs : rien ne paroissoit. « Priez, dit le saint, priez avec foi » , et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paroît encore : «Priez, dit le saint , priez avec foi », et il envoie une troisième fois regarder du haut des tours. On aperçevoit comme un petit nuage qui s'élevoit de terre. - « C'est le secours du Seigneur! s'écrie › l'évêque1. ».
1 Adspicite de muro civitatis, si Dei miseratio jam succurrat. . . . Adspicientes autem de muro , neminem viderunt. Et ille : Orate , inquit , fideliter. . • Orantibus autem illis, ait : Adspicite iterum. Et cum adspexissent, neminem viderunt qui ferret auxilium. Ait eis tertiò : Si fideliter petitis, Dominus velociter adest. Exactâ quoque oratione , tertio juxta senis imperium adspicientes de muro, viderunt à longe quasi nebulam de terra consurgere. Quod renuntiantes, ait sacerdos : Domini auxilium est. (Greg. Tur., lib. u, p. 161. ) Du récit des guerriers combattant après leur mort, et de l'histoire de saint Agnan à Orléans, on peut conclure que des poëmes et des contes, devenus populaires dans le dernier siècle, ont leur origine pour le fond ou pour la forme dans les chroniques du cinquième au quinzième siècle. ↩
Genseric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles , seuls restes de la famille de Théodose2. Des milliers de Romains furent entassés sur les vaisseaux du vainqueur : par un raffinement de barbarie, on sépara les femmes de leurs maris, les pères de leurs enfans1. Deogratias, évêque de Carthage, consacra les vases saints au rachat des prisonniers. Il convertit deux églises en hôpitaux, et, quoiqu'il fût d'un grand âge, il soignoit les malades qu'il visitoit jour et nuit. Il mourut, et ceux qu'il avoit délivrés crurent retomber en esclavage2.
2 At Eudoxiam Gizerichus filiasque ejus ex Valentiniano duas , Eudociam et Placidiam, captivas abduxit. (Procop., hist. Vand., lib. I.) ↩
1 Victor Vitens., lib. 1, cap. 8. ↩
2 Id., ib. ; Fleury, Hist. ecclés., tom. V1, p. 491. ↩
Lorsqu'Alaric entra dans Rome, Proba, veuve du préfet Pétronius, chef de la puissante famille Ancienne, se sauva dans un bateau sur le Tibre3; sa fille Læta, et sa petite-fille Démétriade, l'accompagnèrent : ces trois femmes virent de leur barque fugitive les flammes qui consumoient la ville éternelle. Proba possédoit de grands biens en Afrique ; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de malheur4.
3 Probam fuisse matronam inter senatorias fama ac divitiis insignem. . Jam et portum et amnem potito hoste, familia sux præcepisse, ut noctu portam panderent. (Procop., hist. Vand., lib. I.) ↩
4 Hier., epist. 8, ad Démet., t. 1, p. 62-73 ; Sulp. 29, N. ult.; Till., Vie de saint Augustin. ↩
Fuyant les Barbares de l'Europe, les Romains se réfugioient en Afrique et en Asie ; mais , dans ces provinces éloignées, ils rencontroient d'autres Barbares : chassés du cœur de l'empire aux extrémités, rejetés des frontières au centre, la terre étoit devenue un parc où ils étoient traqués dans un cercle de chasseurs.
Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs dans cette grotte où le Roi des rois étoit né pauvre et nu. Quel spectacle et quelle leçon que ces descendans des Scipion et des Gracques réfugiés au pied du Calvaire! Saint Jérôme commentoit alors Ézéchiel; il appliquoit à Rome les paroles du prophète sur la ruine de T'yr et de Jérusalem : « Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la mer fait monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à i la poussière....... Je mettrai sur les enfans de Juda le poids de leurs crimes....... Ils verront venir épouvante sur épouvante1. » Mais lorsque lisant ces mots, ils passeront d'un pays à un autre, et seront emmenés captifs, le solitaire jetoit les yeux sur ses hôtes, il fondoit en larmes.
1 Cap. VII, v. 26; cap. XII., v. 11. ↩
Et pourtant la grotte de Bethléem n'étoit pas. un asile assuré ; d'autres ravageurs dépouilloient la Phœnicie, la Syrie et l'Égypte1. Le désert, comme entraîné par les Barbares et changeant de place avec eux, s'étendoit sur la face des provinces jadis les plus fertiles ; dans les contrées qu'avoient animées des peuples innombrables, il ne restoit que la terre et le ciel2. Les sables mêmes de l'Arabie, qui faisoient suite à ces champs dévastés, étoient frappés de la plaie commune ; saint Jérôme avoit è peine échappé aux mains des tribus errantes, et les religieux du Sina venoient d'être égorgés : Rome manquoit au monde, et la Thébaïde aux solitaires.
1 Invasis excisisque civitatibus atque Castellis. (Amm. Marcel. ). ↩
2 .. .. . . Ubi præter cœlum et terram. cuneta perierunt. (Hieron. ad Sophron.) ↩
Quand la poussière qui s'élevoit sous les pieds de tant d'armées, qui sortoit de l'écroulement de tant de monumens, fut tombée; quand les tourbillons de fumée qui s'échappoient de tant de villes en flammes, furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissemens de tant de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une croix , et au pied de cette croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitoient, la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ rendit la vie aux enfans de ceux qui avoient cru en lui.