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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Analyse raisonnée. DE (suite 5)

Étude sixième

Analyse raisonnée. DE (suite 5)

Études historiques · 22 min de lecture · p. 302–325 · chapitre 62 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En Italie, un mauvais petit garçon de chétive mine devient d'abord moine de Cluny, ensuite cardinal et enfin pape, sous le nom de Grégoire VII. Hildibrand dépose Boneslas, roi de Pologne, enlève le titre de royaume à la Pologne même, ordonne à l'empereur victorieux de Constantinople d'abdiquer, rend les aventuriers normands de la Pouille feudataires du saint-siège, écrit à l'archevêque de Rheims que le roi de France est un tyran indigne du sceptre, mande aux princes chrétiens de l'Espagne que saint Pierre est seigneur suzerain de leurs petits états et que la Hongrie est un domaine de l'église de Rome. Dans une lettre au roi Démétrius, Grégoire VII lui dit : « Votre fils nous a déclaré qu'il » vouloit recevoir la couronne de nos mains; cette » demande nous a paru juste ; et nous lui avons » donné votre royaume de la part de saint Pierre.

On sait comment l'empereur Henri IV fut déposé par Hildibrand, comment il fut obligé, pour obtenir son pardon, de se présenter au bas » des murailles de la forteresse de Canosse, sans gardes, dépouillé des habits impériaux, nu-pieds et couvert d'un cilice. Après trois jours de jeûne et de larmes, il fut admis à baiser humblement la mule du pontife: un retour de fortune rendit l'empire à Henri IV. Après diverses entreprises guerrières où l'on voit paroître Godefroi de Bouillon et un saccagement de Rome, Hildibrand va mourir fugitif, non vaincu, à Salerne, laissant après lui un grand nom mêlé à ceux de la comtesse Mathilde et de l'aventurier Guiscar. Une plume habile1 nous prépare l'histoire de ce fameux pontificat. La querelle des Investitures ne finit pas avec Henri IV et Grégoire VII; l'esprit de domination populaire et religieuse se perpétua dans les successeurs d'Hildibrand. Mathilde légua ses états au saint-siège.

1 M. Villemain. ↩

Philippe Ier., peu de chose par lui-même, étoit un de ces hommes qui vivent seulement à fin que tout s'arrange autour d'eux : il aimoit les femmes et répudia la reine Berthe sous prétexte de parenté. Il enleva Bertrade de. Montfort, femme de Foulque le Rechein, comte d'Anjou. De là des excommunications et des guerres dont Philippe triompha par sa fermeté dans le mal. Destiné aux grands spectacles sans y prendre part, Philippe vit la première croisade délibérée et résolue dans son royaume au concile de Clermont que présida Urbain II (1098). En ce même concile le nom de pape fut attribué exclusivement au souverain pontife.

Les flots des Barbares s'étoient calmés dans le bassin d la France où Dieu les avoit versés, et où la main de Karle le Martel et celle de son fils les avoit contenus; mais, après deux siècles de stagnation, gonflés par des générations nouvelles, ils se débordèrent. Les croisades furent comme un souvenir ou comme une prolongation de cette invasion générale qui avoit ravagé le monde ; elles furent en outre des guerres de représailles. Les Sarrasins avoient menacé l'Europe de leur joug trois siècles avant que l'Europe eût pris les armes contre eux : leur migration, sortant de l'Arabie, conquit la Syrie et l'Egypte, s'avança le long de l'Afrique d'Orient en Occident jusqu'au détroit de Gade, passa ce détroit, inonda l'Espagne, surmonta les Pyrénées et ne s'arrêta qu'au milieu des Gaules contre l'épée de Karle le Martel.

Trop occupées alors les populations chrétiennes remirent à un autre temps la vengeance ; mais, quand ce temps fut venu, elles s'ébranlèrent à leur tour, se portèrent ¡d'Occident en Orient par l'Europe, traversèrent le Bosphore et allèrent attaquer ! les enfants « du | prophète aux lieux mêmes d'où ils étoient partis. Je ne sache pas de plus grand spectacle que ces invasions des peuples de l'Asie et des peuples de l'Europe marchant en sens opposé, les uns sous l'étendard de Mahomet, les autres sous l'étendard du Christ, autour de cette mer qu'avoit bordé la civilisation grecque et romaine. Les Portugais et les Espagnols ont seuls reproduit ces merveilles, lorsque les premiers à travers les mers de l'Orient, les seconds à travers les mers de l'Occident, retrouvoient un monde perdu et découvroient un monde nouveau.

Des mœurs pleines de splendeur et de naïveté, des crimes et des vertus, des croyances ardentes, des faits héroïques, des souvenirs merveilleux, d'immenses résultats matériels et moraux , scientifiques et politiques, voilà ce que présentent les croisades. Les rudes et simples expressions des chroniqueurs, relèvent l'éclat des actions; les hermites sont les historiens des chevaliers; des moines racontent, avec l'humilité de la religion et la simplicité du langage, l'orgueil de la conquête et la grandeur des exploits guerriers , ces pèlerinages commencés avec le bourdon et continués avec l'épée. On doit aux croisades la recomposition des armées nationales, décomposées par les petits cantonnements militaires de la féodalité : tant de cheftains éparpillés sur le sol, et étrangers les uns aux autres, apprirent à se connoître à la tête de leurs vassaux ; les serfs recommencèrent le peuple françois dans les camps, comme les bourgeois dans les villes. La chrétienté parut aussi pour la première fois sous la forme d'une immense nation, agissant par l'impulsion d'un seul chef. Et qu'alloit-elle conquérir? un tombeau.

Les derniers croisés, embarqués dans le dessein de reprendre Jérusalem sur un soudan ismaélite, prirent Constantinople sur un empereur chrétien ; fin extraordinaire d'une aventure de quatre siècles , d'une chevalerie romanesque ranimée à Rhodes devant Mahomet, évanouie à Malte devant l'homme historique qui devoit lui-même aller toucher la Cité Sainte, pour y puiser un autre sorte de merveilleux.

Louis VI

De 1108 à 1137.

Louis VI, dit le Gros, successeur de son père Philippe, avoit pour tout royaume le duché de France et une trentaine de seigneuries. Il se battoit contre ses vassaux à Corbeil, à Mantes, à Montlhéry, à Montfort, au Puysaye dont le château lui coûta trois années de siège : c'étoit plus qu'il n'en avoit fallu aux François pour ravager l'Asie et prendre Jérusalem.

C'est ici l'occasion de remarquer que les noms les plus répétés dans notre histoire n'ont pas pour cela une origine plus ancienne que les autres noms. Les nobles, dont les terres se trouvoient dans le duché de Paris, étoient par cette raison même mentionnés aux chroniques du petit domaine royal ; ces chroniques racontèrent les guerres que ces vassaux avoient eues avec la couronne, ou les honneurs qu'ils avoient obtenus du monarque. Les autres nobles, cantonnés au loin dans leurs châteaux, restèrent ignorés; on ne parla d'eux qu'à l'occasion de quelques batailles où ils avoient été appelés en vertu des services du fief. Il est arrivé de là qu'une centaine de noms ont rempli les fastes nationaux dans la monarchie féodale; au lieu des annales de France, vous ne lisez réellement que celles du duché de France, et pour ainsi dire des voisins du roi.

Sous la monarchie absolue, Versailles et la cour envahirent à leur tour notre histoire, comme le duché de France l'avoit jadis usurpée ; c'est toujours une centaine d'hommes de la banlieue

ЛОТ de Paris qui, tantôt chevaliers, tantôt valets décorés deviennent les personnages de la nation ; héros domestiques dont la gloire avoit le vol du chapon autour des antichambres de leur seigneur. Si l'on veut connoître enfin notre ancienne patrie, il en faut recomposer le tableau général avec les tableaux particuliers des provinces; seul moyen de rétablir le caractère aristocratique que notre histoire doit avoir, au lieu du caractère monarchique qu'on lui a mensongèrement donné.

Au temps de Louis le Gros les quatre frères Guerlande et l'abbé Suger firent faire un pas à la puissance royale, en diminuant l'autorité des justices particulières, en affranchissant les serfs, en établissant les Communes: cet établissement dont on a fait tant de bruit, doit être entendu avec restriction.

La France, au commencement du onzième siècle, loin d'être homogène étoit composée de trois ou quatre peuples différents de mœurs, de lois, de langage; il ne faut pas prendre ce qui se passoit dans le duché de Paris, en Picardie, en Champagne, le long du cours de la Marne et de l'Oise, de la Seine et de l'Yonne, pour ce qui se passoit au-delà de la Loire et du Rhône, au-delà de l'Orne, de la Sarthe et de la Vilaine. Nos rois n'ont pas pu affranchir ce qui n'étoit pas de leur dépendance.

Mais l'histoire, qui n'admet que les faits prouvés, en refusant à Louis le Gros l'honneur d'avoir fait naître la classe intermédiaire et libre de la bourgeoisie, ne peut pas non plus recevoir comme une vérité incontestable cet esprit général de liberté dont on pense que les villes furent simultanément saisies au douzième siècle : cette coïncidence n'existe pas. Presque toutes les Communes du midi de la France étoient libres et demeurées libres depuis l'administration romaine et visigothe ; quelques priviléges, ajoutés à leur liberté primitive, ne constituent pas des chartes communales de la date du douzième siècle.

D'une autre part, on ne peut dire que Louis le Gros, en donnant des chartes à sept ou huit communes, n'ait fait que suivre l'impulsion d'un mouvement qu'il n'auroit pu arrêter. Nous voyons les Rois étouffer avec la plus grande facilité les libertés municipales renaissantes, tirer tour à tour de l'argent de la Commune qui avoit secoué le joug de son Seigneur, et du Seigneur qui, à l'aide de la force royale, avoit remis sa Commune sous le joug.

Je ne puis me refuser au plaisir de citer un passage de la dix-neuvième lettre sur l'Histoire de France. L'auteur (M. A. Thierry), après avoir cité les noms des treize bourgeois bannis de la Commune de Laon, termine son récit par ces paroles d'une gravité pathétique : « Je ne sais si vous partagerez l'impression que j'éprouve, en transcrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du douzième siècle. Je ne puis m'empêcher de les relire et de les prononcer plusieurs fois, comme s'ils devoient me révéler le secret de ce qu'ont senti et voulu les hommes qui les portoient il y a sept cents ans. Une passion ardente pour la justice, et la conviction qu'ils valoient mieux que leur fortune, avoient arraché ces hommes à leurs métiers, à leur commerce, à la vie paisible, mais sans dignité, que des serfs dociles pouvoient mener sous la protection de leurs seigneurs. Jetés, sans lumières et sans expérience, au milieu des troubles politiques, ils y portèrent cet instinct d'énergie qui est le même dans tous les temps, généreux dans son principe, mais irritable à l'excès, et sujet à pousser les hommes hors des voies de l'humanité. Peut-être ces treize bannis, exclus à jamais de leur ville natale, au moment où elle devenoit libre, s'étoient-ils signalés, entre tous les bourgeois de Laan, par leur opposition contre le pouvoir seigneurial : peut-être avoient-ils souillé par des violences cette opposition patriotique; peut-être enfin furent-ils pris au hasard pour être seuls chargés du crime de leurs concitoyens. Quoi qu'il en soit, je ne puis regarder avec indifférence ce peu de noms et cette courte histoire, seul monument d'une révolution qui est loin de nous il est vrai, mais qui fit battre de nobles cœurs et excita ces grandes émotions que nous avons tous, depuis quarante ans, ressenties ou partagées. »

Le bourgeois du moyen âge, qui reconstruisit la moyenne propriété dans les cités, n'étoit pas du tout le bourgeois de la monarchie absolue : c'étoit un personnage important, souvent appelé à délibérer sur les plus graves affaires de la patrie. Il y avoit de grands, de petits, et de francs-bourgeois : le bourgeois pouvoit posséder certains fiefs. Le nom de bourgeois signifioit quelquefois homme de guerre; il ne dérogeoit point à noblesse. Noble homme, damoiseau, et bourgeois, sont des qualités données à une même personne dans des titres du quinzième siècle. Les nobles qui étoient bourgeois de certaines villes, se trouvoient dispensés de l'arrière-ban. Les bourgeois de Paris s'appeloient les Bourgeois du Roi. « Au regard des non-nobles ils sont en deux manières : dont les aucuns sont franches personnes, bourgeois du roi ou des seigneuries sur lesquelles ils demeurent, › et les autres sont serfs et de serve condition. » ( Coutum. gén.)

Cette classe intermédiaire entre le noble et le serf, a donné naissance à une portion du peuple. Charles V accorda des lettres de noblesse à tous les bourgeois de Paris; Charles VI, Louis XI, François ler. et Henri II, confirmèrent ces lettres de noblesse. Paris ne fut jamais une Commune, parce qu'il étoit franc par la seule présence du roi.

Louis VIL

De 1137 à 1180.

Le règne de Louis VII, dit le Jeune, vit beaucoup de choses : Le Code de Justinien retrouvé, la doctrine, d'Abailard condamnée au concile de Soissons; la faction des Guelfes et des Gibelins répandue en Italie; la seconde croisade prêchée par saint Bernard. Suger et Bernard étoient deux hommes supérieurs , de nature antipathique l'un à l'autre; mais Bernard, sans être ministre, gouvernoit le monde en sa double qualité de saint et de moine réformateur.

Louis le Jeune, revenu de la croisade, répudie Eléonore d'Aquitaine pour cause présumée d'adultère avec un jeune Sarrazin : il lui restitue la Guyenne et le Poitou. Eléonore se remarie à Henri, comte d'Anjou et duc de Normandie, qui, devenu roi d'Angleterre sous le nom de Henri II, se trouva roi d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, de Poitou, de Touraine et du Maine. Cette restitution probe, mais impolitique à laquelle Suger s'étoit opposé parce qu'il en prévoyoit les résultats, démembra la monarchie, introduisit l'ennemi dans le cœur du pays, et favorisa les grandes guerres que l'Angleterre fit à la France avec des François.

Le douzième siècle est mémorable par de rapides progrès vers d'autres idées. Alexandre III, dans le troisième concile de Latran, déclara que tous les chrétiens devoient être exempts de la servitude : la croix portoit son fruit.

Les écoles se multiplièrent, dans les cathédrales et dans les monastères; les colléges s'établirent en dehors de ces monastères; l'Université prenoit de nouvelles forces ; les étudiants étrangers égaloient dans Paris le nombre des habitants.

En Angleterre survint le différend fameux entre Henri Il et Thomas Beket, relativement aux immunités ecclésiastiques.

Philippe II

De 1180 à 1223.

Philippe Auguste, parvenu au trône, réunit à la couronne, par la confiscation féodale appuyée des armes, la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou ; il fit l'acquisition des comtés d'Auvergne et d'Artois; il recouvra la Picardie, grand nombre de places dans le Berry, et divers autres comtés, châtellenies et seigneuries. Il rétablit la subordination parmi les grands vassaux et fit sentir la monarchie; il cita Jean Sans-Terre devant la cour des Pairs pour y être jugé sur le meurtre d'Arthur commis dans le ressort du royaume : c'est le premier important arrêt politique de cette haute cour.

Philippe fit couronner son fils roi d'Angleterre à Londres. Les Anglois conquirent à cette époque la grande Charte : entre plusieurs articles favorables aux Communes et à l'indépendance des tribunaux, le trente-troisième porte que nul homme ne sera arrêté, emprisonné, dépouillé, banni, mis à mort arbitrairement; que le roi n'agira ou ne fera agir contre qui que ce soit autrement que d'après le jugement légal des pairs de l'accusé, ou d'après la loi du pays. C'est le fondement de toutes les libertés chez tous les peuples.

La bataille de Bouvines est la première où l'on reconnoisse un esprit de nationalité; la transformation est accomplie ; les Franks sont devenus François. Philippe n'offrit point avant le combat sa couronne au plus digne, mais en remportant la victoire sur l'empereur Othon il courut risque de la vie. Jeté à bas de son cheval, « s'il n'eût été protégé, dit Guillaume le Breton, de la main de Dieu et d'une excellente armure, il eût été tué. »

Au règne de Philippe Auguste se rattachent deux incidences remarquables : la croisade contre Saladin et la croisade contre les Albigeois ; on avoit appris en marchant contre les infidèles à marcher contre les chrétiens.

Saladin avoit repris Jérusalem l'an 1187 de Jésus-Christ. Il laissa sortir tous les chrétiens au prix d'une rançon modique. Un historien arabe leur applique ce passage de l'Alcoran : « Oh combien ils quittèrent alors de jardins et de fontaines, de champs ensemencés et de nobles demeures qui faisoient leurs délices et que nous donnâmes en héritage à un autre peuple! » (Bibli. des crois. par M. Michaud, chron. Arab.)

Les princes d'Occident se croisèrent pour aller une seconde fois délivrer la ville Sainte. Philippe passa en Orient; mais il y fut éclipsé par ce Richard Cœur de Lion, dont l'ombre faisoit tressaillir les chevaux sarrazins, et qui revenoit du combat la cuirasse hérissée de flèches comme une pelote couverte d'aiguilles ( Vinisant) ; de ce Richard que Blondel ne délivra pas de sa prison par une chanson, mais qui chantoit lui-même dans la tour en langue romance :

Ja nus hom pris non dira sa raison; Adreitament se com hom dolent non :

Ma per conort pot il faire chanson ; Pro a d'amis, mas pouve son li don ; Onta i auron se por ma reezon, Sois fait dos y ver prison.

La troisième croisade, commencée en 1187, fut suivie de la quatrième, en 1204, et se termina à la prise de Constantinople par les Croisés. Beaudouin, comte de Flandres, fut élu empereur, et établit cet empire des Latins, qui ne dura que 58 ans.

L'an 1206 ouvrit la croisade contre les Albigeois: Innocent !II, saint Dominique, Raymond, comte de Toulouse, Simon, comte de Montfort, sont les personnages de cet abominable épisode de notre histoire.

Le progrès de l'esprit philosophique renaissant par l'hérésie, est remarquable dans les opinions diverses des Albigeois. Les principaux chefs ligués contre Raymond VI, leur protecteur, furent Eudes duc de Bourgogne, Henri comte de Nevers, et Simon comte de Montfort. Simon étoit un homme dissimulé et ambitieux, vaillant du reste, réglé dans ses mœurs, ayant , comme tous les hommes à part, commandement sur la fortune.

Cette guerre vit naître l'inquisition, et se distingua par ses auto-da-fés. On jetoit les femmes dans des puits ; on égorgeoit sans merci, et pendant les massacres les prêtres du comte de Montfort chantoient le Veni, creator. Beziers fut emporté d'assaut : « Là se fit le plus grand massacre qui se fut jamais fait dans le monde entier; car on n'épargna ni vieux, ni jeunes, pas même les enfants qui tétoient ; on les tuoit et faisoit mourir. Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire. Les prêtres de cette église devoient faire tinter les cloches quand tout le monde seroit mort ; mais il n'y eut son de cloche; car, ni prêtre, vêtu de ses habits, ni clerc ne resta en vie. v

Toulouse, dont toutes les maisons étoient fortifiées, et dont les bourgeois se défendirent de rue en rue, est prise et reprise, inondée de sang, moitié brûlée.

Long - temps après, les ossements du vieux Raymond, qui ne furent jamais enterrés, se montroient dans un coffre tout profanés et a moitié mangés des rats, chez des frères hospitaliers de Saint-Jean de Toulouse. Une simple Commune de France, la petite république de Toulouse, brava pendant vingt ans les anathèmes des papes, les fureurs de l'inquisition, les assauts de trois rois de france, parmi lesquels on compta Philippe Auguste et saint Louis. Simon de Montfort introduisit, avec ses François, la langue picarde, ou le françois wallon, dans les villes de Languedoc. La belle langue romane se perdit, et ne subsista plus qu'altérée dans le patois des campagnes.

L'inquisition, née des troubles vaudois, ne se put établir en France, parce qu'elle rencontra une rivale puissante dans la justice parlementaire. « L'inquisition a été quelque temps en France en quelques endroits; mais elle n'y a proprement fait que des apparitions. Il n'y en reste plus qu'un vestige dans un village nommé Quingey, entre Besançon et Dôle, où un dominicain, qui y vit d'un petit hospice, porte le nom de Pape de Quingey. Tout son pouvoir est, Dieu merci, restreint à donner permission de lire les livres prohibés. Avant la conquête de la Franche-Comté, ce petit pape de Quingey fit briller plus d'une fois par feu clair et merveil le pouvoir de l'inquisiteur. » (Note sur Boullainvilliers. )

Philippe Auguste fit enclore et paver Paris. «Le bon roi........ se mit à une des fenêtres de laquelle il s'appuyoit aucunes fois pour regarder la Seine couler.... .. si advint que charrette vint à mouvoir si bien la boue et l'ordure. . .. que le roi sentit cette pueur si corrompue, et s'entourna de cette fenêtre en grande abomination de cœur. Lors fit mander li prévôt et borgeois de Paris, et li commanda que toutes les rues fussent pavées, bien et soigneusement de grès gros et i forts. i

Les deux cents trente-six rues de Paris étoient pleines de gens qui crioient :

Seigneurs, voulez-vous baigner, Entrez donc sans délaïer ; Les bains sont chauds, c'est sans mentir.

Le bon vin fort à trente deux, A seize, à douze, à dix, à huit.

Louis VIII

De 1223 à 1226.

«Louis VIII, dit du Maillant, fut bon et vertueux prince, et si peu de temps roi, qu'il n'a autre surnom sinon de père du roi saint Louis. » Du Raillant se trompe : fils d'un grand roi, et père d'un roi plus grand encore, Louis fut surnommé Cœur de Lion ou Lion Pacifique, tout à la fois à cause de son courage et de sa douceur. Il choisit son fils aîné pour lui succéder, laissant à ses autres enfants des apanages ; l'accession du premier-né à la couronne n'étoit pas encore un droit indépendant de la volonté paternelle.

Sous le règne de Louis VIII on remarque l'établissement du premier ordre des moines mendiants. On signale aussi une multitude de lépreux. Il fut défendu aux femmes amoureuses, allés de joie et paillardes, de porter robes a collets renverses, queue, ni ceinture dorée.

Louis IX

De 1226 à 1270.

Chaque époque historique a un homme qui la représente : saint Louis est l'homme-modèle du moyen âge ; c'est un législateur, un héros et un saint. Le temps où il a vécu rehausse encore sa gloire par le contraste de la naïveté et de la simplicité de ce temps. Soit que Louis combatte sur le pont de Taillebourg ou à la Massoure; soit que, dans une bibliothèque, il rende compte de la matière d'un livre à ceux qui le viennent demander ; soit qu'il donne des audiences publiques ou juge des différends au Plaids de la Porte, ou sous le chêne de Vincennes, sans huissier ou gardes ; soit qu'il résiste aux entreprises des papes; soit que des princes étrangers le choisissent pour arbitre ; soit qu'il meure sur les ruines de Carthage, on ne sait lequel le plus admirer du chevalier, du clerc, du patriarche, du roi et de l'homme. Marc Aurèle a montré la puissance unie à la philosophie, Louis IX la puissance unie à la sainteté; l'avantage reste au chrétien.

Les amours et les chansons de Thibaut, comte de Champagne, ont répandu quelque chose de romanesque sur le temps orageux de la tutelle de saint Louis.

Saint Louis résista aux usurpations de la cour de Rome, et réclama en faveur des libertés de l'Eglise gallicane : toutes les libertés sont sœurs.

Les Etablissements de saint Louis sont une espèce de Code où les diverses coutumes de la monarchie, les ordonnances des rois, les canons des conciles, les décisions des Décretales se trouvent mêlés au droit romain.

Louis avoit devancé son siècle : ses Etablissements ne furent point admis; s'il les eût publiés au commencement de son règne, peut-être leur auroit-il pu donner quelque chose de l'autorité de sa vie; mais les Etablissements furent le dernier présent et comme les derniers adieux qu'un saint faisoit à la terre. L'ignorance, les intérêts, les passions qui ne purent rien contre la mémoire de ce grand homme, furent tout-puissants contre ses lois.

Il s'embarqua le 1er. juillet 1270 à Aigues-Mortes, ville à laquelle il donna une Charte que nous avons encore. Le temps, qui change tout, a reculé la mer qui baignoit la ville d'où saint Louis quitta pour jamais la France. Les remparts qu'il avoit élevés, et qui devroient être sacrés, sont au moment d'être détruits par des générations nouvelles qui se retireront à leur tour comme les flots.

J'ai vu le lieu de la mort de saint Louis : les historiens futurs trouveront peut-être dans le récit que j'ai fait de cette mort1, quelques détails que mes devanciers ont ignorés, et dont je n'ai dû la connoissance qu'aux vicissitudes de ma vie, Vita est in fuga.

1 Itinéraire de Paris à Jérusalem. ↩

Des pièces de monnoies qui nous restent de saint Louis sont percées; on croyoit qu'elles guérissoient de tous maux, et on les portoit suspendues au cou comme des reliques : ce roi passoit pour avoir conservé la puissance de soulager ses peuples, même après sa mort.

Philippe III

De 1270 à 1285.

Philippe le Hardi se trouve placé entre saint Louis son père et Philippe le Bel son fils, de même que Louis VIII l'avoit été entre Philippe-Auguste et saint Louis : comme le laboureur laisse une terre en friche entre deux moissons, la Providence laissait reposer la France entre deux grands règnes. Philippe quitta Tunis, débarqua en Sicile, passa dans les Calabres, entra dans Rome, ville des tombeaux, portant avec lui les os du roi son père, du comte de Nevers son frère et d'Isabelle d'Aragon sa femme. Arrivé en France, il déposa les restes de sa famille à Saint-Denis, et seize années après il mourut à Perpignan, non loin du port où son père s'étoit embarqué pour l'Afrique.

Philippe le Hardi donna les premières lettres d'anoblissement; attaque à la constitution aristocratique.

Au dehors de la France, la nature des événements faisait entrer dans le royaume des idées nouvelles. Le grand corps de la féodalité françoise étoit flanqué en Allemagne par un empire dont le chef étoit électif, ce qui produisoit des troubles et élevoit des doutes sur le droit divin des rois; en Angleterre, une monarchie représentative avoit des parlements votant les subsides, et allant jusqu'à juger le souverain; en Espagne, les cortès et les lois de l'état n'octroyoient les trônes qu'avec des réserves ; en Italie où les guerres des Guelfes et des Gibelins continuoient, la plupart des villes s'étoient affranchies. Charles d'Anjou, qui ne mourut que sous le règne de son neveu Philippe le Hardi, roi de France, portoit la couronne de Sicile, en vertu de la donation d'un pape qui n'avoit pas eu le droit de la donner : le premier en Europe, il fit décapiter un prince souverain injustement condamné. Prêt à poser la tête sur le billot, Conradin jeta son gant dans la foule : qui l'a relevé? Louis XVI, descendant de saint Louis, dont Charles d'Anjou étoit frère.

Philippe IV

De 1285 à 1314.

Au règne de Philippe le Bel commence la Monarchie des Trois-états et la monarchie du Parlement.

Sous les rois des deux premières races, le peuple entier ( c'est-à-dire les soldats ou les conquérants) paroissoit aux assemblées de mars et de mai, donnoit son suffrage pour la formation des lois et sa voix pour l'élection des souverains. Il ne faut pas confondre le tiers-état, appelé par Philippe, et avant lui par saint Louis, avec ces masses militaires. Le tiers-état se composoit des bourgeois nés dars les villes du moyen âge, des gens de métiers affranchis, et des anciens magistrats municipaux romains. Ce furent ces bourgeois qui se soulevèrent dans le douzième siècle, qui devinrent propriétaires collectifs, et par consequent seigneurs, obtinrent de Louis le Gros quelques Chartes et prirent le nom de communes, nom nouveau et exécrable, dit un auteur contemporain; ce furent ces bourgeois qui arrivés aux états commencèrent le peuple francois dans les villes , après la disparition de la peuplade franke et la métamorphose de la servitude en servage.

Ce n'est pas, je l'ai déjà dit, qu'avant le règne de Philippe le Bel on ne trouve des assemblées de notables , des bourgeois des Bonnes Villes semondrés par nos rois ; mais ce n'est qu'à l'occasion des démêlés de Philippe IV avec le pape Bonilace, et surtout à l'occasion d'une taxe générale de six deniers sur les denrées vendues, « qu'Enguerrand de Marigny, surintendant de ses finances, ministre plus célèbre encore par ses malheurs que par son grand talent dans les affaires, pour obvier à ces émeutes, pourpensa d'obtetenir cela du peuple avec plus de douceur. Dans cette vue il engagea le monarque à convoquer à Paris les états généraux du royaume. On fit dresser un échafaud ; là, en présence du roi, le surintendant, après avoir loué hautement la capitale, l'appelant la Chambre royale, où les souverains anciennement prenoient leurs premières nourritures, exposa avec beaucoup de force les motifs qu'avoit ce prince d'aller punir la désobéissance des Flamands, exhortant vivement les trois états à le secourir dans cette nécessité publique, où il s'agissait du fait de tous.» ( PASQUIER.)