Étude première
Première partie. de Jules césar a Dèce ou decius (suite 4)
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On voit par les deux livres de Tertullien sa femme, que les alliances entre les chrétiens et les païens commençoient à devenir fréquentes ; mais, selon l'orateur, c'étoit les plus méchants des païens qui épousoient des chrétiennes, et les plus foibles des chrétiennes qui se marioient à des païens2. Ce traité répand de grandes lumières sur la vie domestique des familles des deux religions.
2 Igitur cum quædam istis diebus nuptias de ecclesia tolleret... (Tert., lib. n, cap. 2, pag. 167.) Solis pejoribus placet nomen christianum... Pleræque genere nobiles... cum mediocribus... ad licentiam conjunguntur. (Ibid., cap. 8, pag. 171.) ↩
Le nombre des disciples de l'Evangile s'augmenta beaucoup à Rome sous le règne de Commode, surtout parmi les familles nobles et riches. Apollonius , sénateur instruit dans les lettres et dans la philosophie, avait embrassé le culte nouveau : dénoncé par un de ses esclaves, l'esclave subit le supplice de la croix, d'après l'édit de Marc-Aurèle qui défendoit d'accuser les chrétiens: comme chrétiens1. Mais Apollonius fut condamné à son tour à perdre la tête, parce que tout chrétien qui avoit comparu devant les tribunaux, et qui ne rétractoit pas sa croyance, étoit puni de mort. Appollonius prononça en plein sénat une apologie complète de la religion.
1 Euseb., in Chron an. 191. ↩
Le pape Eleuthère mourut, et eut pour successeur Victor qui gouverna l'église de Rome pendant douze ans.
L'empereur Sévère aima d'abord les chrétiens, et confia l'éducation de son fils aîné à l'un d'eux nommé Proculus ; il protégea les membres du sénat convertis à la foi, mais il changea de conseil dans la suite et provoqua une persécution générale : elle emporta Perpétue, Félicité, et saint Irénée avec une multitude de son peuple. Tertullien écrivit l'éloquente et célèbre apologie où il disoit : « Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons vos cités, vos colonies, l'armée, le palais, le sénat, le forum : nous ne vous laissons que vos temples1. » Il publia son Exhortation aux martyrs, ses traités des Spectacles, de l'Idolâtrie, des Ornements des femmes, et son livre des Prescriptions : admirable ouvrage qui servit de modèle à Bossuet pour son chef-d'œuvre des Variations. Tertullien tomba dans l'hérésie des Montanistes qui convenoit à la sévérité de son génie. Origène commençoit à paroître.
1 Sola relinquimus templa. (Tert., Apolog.) ↩
Sous la persécution de Sévère, les chrétiens cherchèrent à se mettre à l'abri à prix d'argent ; cet usage fut continué.
Sévère mort, Caracalla régna avec son frère CABALA, Géta; bientôt il le fit massacrer dans les bras ZÉPHIRIN, de sa mère. Un mot de Papinien est resté : DeJ.C. 312-117. invité par l'empereur à faire l'apologie du meurtre de Géta, le jurisconsulte, moins complaisant que le philosophe Sénèque, répondit : « Il est plus facile de commettre un parricide » que de le justifier1. »
1 Non tam facile parricidium excusari quam posse fieri. (Hist. Aug., p. 88.) ↩
Avec Caracalla reparurent sur le trône la dépravation et la cruauté : des massacres eurent lieu à Rome, dans les Gaules, à Alexandrie. Cet empereur s'appela d'abord Bassianus, du nom de son aïeul, prêtre du soleil en Phénicie. Il quitta ce nom par ordre de Sévere, pour celui de Marc-Aurèle - Antonin. Les vices de Caracalla, en contraste avec les vertus sous le patronage desquelles on le vouloit mettre, ne servirent qu'à le rendre plus odieux. Le mépris du peuple fit évanouir des surnoms glorieux dans ce nom de Caracalla, emprunté d'un vêtement gaulois que le fils de Sévère affectoit.
Sévère avoit ébranlé l'état par l'introduction des Barbares dans les gardes prétoriennes; Caracalla acheva le mal en étendant le droit de citoyen à tous ses sujets : le sang romain fut dégradé de noblesse, et, par une sorte d'égalité démocratique, tout sujet, barbare ou romain, fut admis à concourir à la tyrannie. Peu à peu les distinctions de villes libres, de colonies, de droit latin ou droit italique, s'effacèrent. En théorie c'étoit un bien, en pratique un mal : il n'étoit pas question de liberté mais d'argent; il s'agissoit, non d'affranchir les masses, mais de faire payer aux individus comme citoyens le vingtième sur les legs et héritages dont ils étoient exempts comme sujets. Les vieilles habitudes et l'homogénéité de la race se perdirent; on troqua la force des mœurs contre l'uniformité de l'administration1.
1 L'édit de Caracalla, ou un édit semblable est attribué par quelques glossateurs à Marc-Aurèle. J'ai suivi l'opinion pour laquelle il y a un plus grand nombre d'autorités. ↩
Caracalla eut, comme tant d'autres, la passion d'imiter Alexandre: ces copistes d'un héros oublioient que la pique du Macédonien fit éclore plus de cités qu'elle n'en renversa. Sur les bords du Rhin et du Danube, Caracalla rencontra par hasard deux peuples nouveaux, les Goths et les Allamans. Il aimoit les Barbares ; on prétend même que, dans des conférences particulières , il leur dévoiloit le secret de la foiblesse de l'empire; secret que leur épée leur avoit déjà révélé.
Passé en Asie, Caracalla visita les ruines de Troie. Pour honorer et rappeler la mémoire d'Achille, dont il se prétendoit la vraie ressemblance, il voulut pleurer la mort d'un amı; en conséquence, un poison fut donné à Festus, affranchi qu'il aimoit tendrement; après quoi il lui éleva un bûcher funèbre. Et, comme Achille, le plus beau des Grecs, coupa sa chevelure blonde sur le bûcher de Patrocle, Caracalla, laid, petit et difforme, arracha deux ou trois cheveux que la débauche lui avoit laissés, excitant la risée des soldats qui le voyoient chercher et trouver à peine sur son front la matière du sacrifice à l'ami qu'il avoit fait empoisonner1.
1 Quumque esset raro capillo, et crinem quæreret ut imponeret ignibus, deridiculo erat omnibus : coterum quos habuit capillos tamen totondit. (Herodian., lib. Iv, p. 310-311.) ↩
Caracalla étoit malade de ses excès; son âme souffroit autant que son corps ; ses crimes lui apparaissoient; il se croyoit poursuivi par les ombres de son père et de son frère2. Il consulta Esculape, Apollon, Sérapis, Jupiter Olympien : il ne fut point soulagé: on ne guérit point des remords.
2 Fuit ægrâ corporis valetudine... Sed mente imprimis insanâ quibusdam visis sæpenumerò agitari à pâtre fratreque gladios gestantibus, videbatur. (Dion., Hist. rom. lib. Lxxvii, p. 877.) Pater ei cum gladio astitit in somnis et : ut tu, inquit, fratrem tuum: interfecisti, ita ego te interficiam. (Dion., Hist. lib. Lxxviii, p. 883.) ↩
Macrin, préfet du prétoire, menacé par Cara-
emp.
calla, le fit assassiner1. On croit que l'impé- ZÉPHIRIN , ratrice, accusée d'inceste avec Caracalla son DeJ.-C. 217-218. fils, mourut d'une mort douloureuse, volontaire ou involontaire2. Il ne resta rien de la famille de Sévère, dont les malheurs, malgré le dire des historiens, frappèrent peu les hommes. Dans les vieilles races, c'est la chute qui étonne; dans les races nouvelles, c'est l'élévation : les premières en tombant sortent de leur position naturelle, les secondes y rentrent.
1 Macrinus Antoninum occidit. (Hist. Aug. p. 88.) ↩
2 Julia cognità filii cæde ità affecta est ut se percuteret, ac mortem sibi conciscere conaretur... Inedià consumpta moritur. Acceleravit ei mortem cancer, quem cum jam multo tempore in mamma habuisset quiescentem percusso pectore irritavit. (Dion., lib. LXXVIII, p. 886.) ↩
Caracalla eut des temples et des prêtres : Macrin demanda des autels pour son assassiné. Les Romains débarrassés de leurs tyrans, ils en faisoient des dieux. Ces tyrans jouissoient ainsi de deux immortalités : celle de la haine publique, et celle de la loi religieuse qui consacroit cette haine.
Macrin revêtoit d'un extérieur grave et d'une apparence de courage, un caractère frivole et timide : il désira l'empire, l'obtint, et s'en trouva embarrassé. Il avoit l'instinct du mal, il n'en avoit pas le génie; impuissant à féconder ce mal, quand il avoit commis un crime il ne savoit plus qu'en faire : c'est ce qui arrive lorsque l'ambition dépasse la capacité, qu'une haute fortune se trouve resserrée dans un esprit étroit et dans une âme petite, au lieu de s'étendre à l'aise dans une large tête et dans un grand cœur. Après quatorze mois de règne, l'armée ôta l'empire à Macrin aussi facilement qu'elle le lui avoit prêté.
Julie, femme de Septime Sévère et fille de Bassianus, avoit une sœur, Julia Viæsa; celle-ci mariée à Julius Avitus en eut deux filles : Sæmis et la célèbre Mamée. Mamée mit au jour Alexandre Sévère, et Sœmis fut mère d'Elagabale, plus connu sous le nom altéré d'Héliogabale. Sœmis avoit épousé Varius Marcellus, mais on ne sait si elle n'eut point un commerce secret avec Caracalla, et si Elagabale ne fut point le fruit de ce commerce.
Après la mort de Caracalla, Mosa, sœur de l'impératrice Julie, se retira à Emèse avec ses deux filles Sœmis et Mamée, toutes deux veuves, et chacune ayant un fils : Élagabale avait treize ans, Alexandre neuf. Mosa fit donner à Elagabale la charge de grand-prêtre du Soleil. Dans ses habits sacerdotaux il étoit d'une rare beauté; on le comparoit aux plus parfaites statues de Bacchus. Une légion le vit, en fut charmée, et, par les intrigues de Mosa, le proclama empereur. Qu'on juge du caractère de l'armée : elle choisit Élagabale parce qu'il étoit beau, et parce qu'elle le crut fils de Caracalla et de Sœmis, c'est-à-dire bâtard d'un monstre et d'une femme adultère.
Macrin dépêcha contre la légion un corps de troupes que commandait Ulpius Julianus. Celui-ci, abandonné de ses troupes, périt par un assassinat. Un soldat lui coupa la tête, l'enveloppa, en fit un paquet qu'il cacheta avec le sceau de Julianus, et la présenta à Macrin comme la tête d'Élagabale : Macrin déroula le paquet sanglant, et reconnut que cette tête demandoit la sienne. Après avoir perdu une bataille contre son rival qui déploya de la valeur, il s'enfuit, fut arrêté et massacré. Son fils, qu'il envoyoit au roi des Parthes, éprouva le même sort.
Élagabale régna donc. Il falloit que toutes ELAGRALE, les passions et tous les Vices passassent sur le ZÉPHIRIN, CALIXTE, trône, afin que les hommes consentissent à Y De J.-C. 218-99. placer la religion qui condamnoit tous les vices et toutes les passions.
Rome vit arriver un jeune Syrien, prêtre du Soleil, le tour des yeux peint, les joues colorées de vermillon, portant une tiare, un collier, des bracelets, une tunique d'étoffe d'or, une robe de soie à la phénicienne, des sandales ornées de pierres gravées ; ce jeune Syrien, entouré d'eunuques, de courtisanes, de bouffons, de chanteurs, de nains et de naines dansant et marchant à reculons devant une pierre triangulaire, Elagabale vint régner aux foyers du vieil Horace, rallumer le feu chaste de Vesta, prendre le bouclier sacré de Numa, et toucher les vénérables emblèmes de la sainteté romaine1.
1 Fuit autem Heliogabalı, vel Jovis, vel Solis sacerdos, atque Antonini sibi nomen asciverat... Vultum præterea codem quo Venus pingitur, schemate figurabat... Heliogabalum in palatino monte, juxta redes imperatorias, consecravit eique templum fecit... et Vestæ ignem, et palladium, et ancilia, et omnia Romanis veneranda in illud transfert. (Hist. Aug., liv. cu.) In penum Vestæ, quod solæ virgines solique pontifices adeunt, irrupit, pollutus ipse omni contagione morum, cum iis qui se polluerant. (Ib., p. 103.) Magorum genus aderat. ( Ib. ) At vero Antoninus, è Syrià profectus... cultum patrii numinis celebrare supervacuis saltationibus, vestitum ↩
Au milieu de tant de règnes exécrables, celui d'Elagabale se distingue par quelque chose de particulier. Ce que l'imagination des Arabes a produit de plus merveilleux en fêtes, en pompes, en richesses, ne semble qu'une tradition confuse du règne du prêtre du soleil : vous verrez ces détails à l'article des mœurs des Romains. Le vice qui gouverna plus particulièrement le monde sous Elagabale fut l'impudicité : ce prince choisissoit les agents du pouvoir d'après les qualités qui les rendoient propres à la débauche'; dédaignant les distinctions sociales ou les avantages du génie, il plaçoit la souveraineté politique dans la puissance qui tient le plus de l'instinct de la brute.
Il arriva qu'ayant pris plusieurs maris, il se donna pour maître tantôt un cocher du cirque,
usurpans luxuriosum, purpura intextum atque auro, monilibusque et armillis redimitus, coronas sustinens ad thiaræ modum. (Herodian., lib. v, p. 376-377.)
Amphoras plurimas antè aras profundebat... chorosque circum aras agitabat, nullis non organis consonantibus, unàque mulieribus phonissis cursitantibus in orbem, cymbalaque inter manus habentibus aut tympana, omni circumstante senatû et equestri ordine. (Herodian., lib. v, p. 181.)
1 Ad honores reliquos promovit commendatos sibi pudibilium enormitate membrorum. ( Hist. Aug., pag. tantôt le fils d'un cuisinier1. Il se faisoit saluer du titre de domina et d'impératrice; il s'habilloit en femme, travailloit à des ouvrages en laine. Homme et femme, prostitué et prostituée, il n'auroit pas été plus pur quand il se fût consacré au culte de Cybèle, comme il en eut la pensée2. Il donna un siége à sa mère dans le sénat auprès des consuls, et créa un sénat de femmes qui délibéroient sur les préséances, les honneurs de cour et la forme des vêtements.
1 Nupsit et coit ut et pronubum haberet, clamaretque concide, magire et eo quidem tempore quo Zoticus ægrotabat. (Hist. Aug., p. 472. Div., 1. LxxIx; Herodian, liv. v. ) ↩
2 Jactavit autem caput inter præcisos phanaticos et genitalia sibi devinxit. ↩
Elagabale n'étoit cependant pas dépourvu de courage. Le pressentiment d'une courte vie le poursuivoit : il avoit préparé pour se tuer à tout événement, des cordons de soie, un poignard d'or, des poisons renfermés dans des vases de cristal et de porphyre, une cour intérieure pavée de pierres précieuses sur lesquelles il comptoit se précipiter du haut d'une tour. Ces ressources lui manquèrent ; il vécut dans des lieux infâmes, et fut tué dans des latrines3 avec sa mère. On lui coupa la tête; son cadavre, traîné jusqu'à un égout, ne put entrer dans l'ouverture trop étroite1 ; ce hasard valut à Élagabale les honneurs du Tibre, d'où il reçut le surnom de Tiberinus, équivoque qui signifioit le noyé dans le Tibre ou le petit Tibère : ainsi les Romains jouoient avec leur infamie. Quand le despotisme descend si bas que sa dégradation lui ôte sa force, les esclaves respirent un moment ; dans les temps d'opprobre, le mépris tient quelquefois lieu de liberté. N'oublions pas, à fin d'être juste, qu'Elagabale étoit un enfant; il n'avoit guère que vingt-deux ans quand il fut massacré, et il avoit déjà régné trois ans, neuf mois et quatre jours : sa mère, son siècle, et la nature du gouvernement dont il devint le chef, le perdirent.
3 Atque in latrinâ, ad quam confugerat, occisus. ( Hist. Aug. , pag. 478.) ↩
1 Dion., lib. LxxIx ; Herodian., lib. v. Hist. Aug., pag. 478. ↩
Les mêmes femmes dont l'ambition s'étoit trouvée mêlée au règne de Caracalla, de Macrin et d'Élagabale, contribuèrent à la chute de ce dernier prince, et amenèrent l'inauguration de son successeur. Somis, avoit déterminé son fils à créer auguste son cousin Alexandre. Elagabale, jaloux de la vertu d'Alexandre, essaya d'abord de le corrompre; n'y pouvant réussir, il le voulut tuer : Mamee, pour le sauver, le conduisit au camp des prétoriens. Une réconciliation eut lieu et dura peu. Elagabale massacré, son cousin reçut la pourpre.
Chaque empereur, en passant au trône, y laissoit quelque chose pour la destruction de l'empire : le luxe qu'Élagabale avoit exagéré dans les ameublements, les vêtements et les repas, resta. A dater de ce règne, la profusion de la soie et de l'or, les largesses aux légions allèrent croissant. Le prince syrien avoit fait frapper des pièces d'or, les unes doubles et quadruples des anciennes, les autres ayant dix, cinquante, cent fo s cette valeur : il distribuoit cette monnoie aux soldats, à l'exemple de ses prédécesseurs; mais commme il comptoit par le nombre et non par le poids des pièces, il centuploit quelquefois le prix du présent : or, pour changer les mœurs d'un état, il suffit d'en changer les fortunes.
L'empereur Élagabale n'étant plus, on renvoya en Syrie le dieu Élagabale, introduit à Rome avec son grand-prêtre. Un décret interdit à jamais l'entrée du sénat aux femmes. Les essais du despote d'Asie n'en avilirent pas moins les antiques institutions : Jupiter Capitolin avoit cédé sa place au Soleil, et une femme avoit siégé dans des sénatus-consultes. La religion est si nécessaire à la durée des états que, même lorsqu'elle est fausse, elle entraîne en s'écroulant l'édifice politique. L'ancienne société périt avec le polythéisme; mais dans son sein s'étoit élevé un autre culte prêt à remplacer le premier, et à devenir le fondement d'une société nouvelle.
Alexandre Sévère, prince économe, et de ALETAR. SÉvÈRE, bon sens, consacra presque tout son règne i URBAIN fEr., des réformes : dans les vieux gouvernements, papes.
l'administration se perfectionne à mesure que les mœurs se détériorent : la civilisation passe de l'âme au corps. Malheureusement Alexandre ne put détruire le mal que le temps avoit fait : les légions, séditieuses et avides, ne pouvoient plus être réformées que par le fer des Barbares. Sous la quatrième année du règne de ce prince on place une révolution en Orient.
Après qu'Alexandre le Grand eut passé, et que les Romains, sans les couvrir, se furent répandus sur ses traces, la monarchie des Parthes se forma. Artaban, dernier rejeton de la dynastie des Arsacides, étoit encore sur le trône lorsque Alexandre Sévère fut mis à la tête du monde romain. Artaban avoit été ingrat envers un de ses sujets, qui ne fut pas assez généreux pour pardonner l'ingratitude : il se révolte contre son maître, le renverse, et s'assied dans sa place1. Il se nommoit Artaxercès ; fils adultérin de la femme d'un tanneur et d'un soldat, il prétendit descendre des souverains de Babylone : on ne conteste point la noblesse des vainqueurs; il fut ce qu'il voulut être. Proclamé l'héritier et le vengeur de Darius, il fit quitter à sa nation le nom des Parthes pour reprendre celui des Perses; établit un empire fatal à Rome, lequel, après avoir duré quatre cent vingt-cinq ans, fut renversé par les Sarrasins.
1 Dion, lib. LXXX ; Hérodien, lib. VII. ↩
Non content d'avoir affranchi sa patrie, Artaxercès redemanda aux Romains les provinces qu'ils occupoient dans l'Orient : vouloit-il se faire légitimer par la gloire? On ne sait si Alexandre Sévère vainquit Artaxercès, mais il revint à Rome, et triompha2. De là il se rendit dans les Gaules. Les mouvements des Goths et des Perses, aux deux extrémités de l'empire, avoient obligé les Romains à porter leurs principales forces sur le Danube et sur l'Euphrate, et à retirer cinq des huit légions qui gardoient les bords du Rhin.
2 Hist. Aug., pag. 133 ; Hérodien, lib. vi. M. de Saint-Martin, dans ses notes sur l'Histoire du Bas-Empire de Lebeau, a jeté un nouveau jour sur l'histoire confuse des rois de Perses et d'Arménie. ↩
L'invasion des chrétiens suivoit parallèlement celle des Barbares. Mamée, mère d'Alexandre, professoit peut-être la religion nouvelle : du moins inspira-t-elle à son fils un grand respect pour cette religion. Il adoroit, dans une chapelle domestique, l'image de Jésus-Christ entre celles d'Apollonius de Thyane, d'Abraham et d'Orphée1. A l'exemple de la communauté chrétienne qui publioit les noms des prêtres et des évêques avant leur ordination, il promulguoit les noms des gouverneurs de provinces2, afin que le peuple pût blâmer ou approuver le choix impérial. Il prenoit pour règle de conduite la maxime : « Le fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse; » il avoit ordonné qu'elle fût gravée dans son palais et sur les murs des édifices publics. Quand le crieur châtioit un coupable, il lui répétoit la sentence favorite d'Alexandre1: une seule parole de l'Évangile créoit un prince juste au milieu de tant de princes iniques.
1 Primùm ut si facultas esset, id est si non cum uxore cubuisset, matutinis horis in larario suo, in quo et divos principes, sed optimos, electos, et animas sanctiores, in queis Apollonium, et quantum scriptor suorum temporum dicit, Christum, Abrahamum et Orpheum, et hujusmodi cæteros habebat. (Lamprid., in Vit. Alex. Severi, p. 328. ) ↩
2 Denique cùm inter militâtes aliquid ageretur , multorum dicebat et nomina. - De promovendis etiam sibi annotabat , et perlegebat cuncta pittacia, et sic faciebat, diebus etiam pariter annotatis, et quis et qualis esset, et quo insinuante promotus. (Lamprid., Hist. Aug., p. 320.) Ubi aliquos voluisset rectores provinciis dare , vel propositos facere, vel procuratores , id est rationales ordinare, nomina eorum proponebat, hortans populum, ut si quis quid haberct criminis, probaret manifestis rebus : si non probasset, subiret ponam capitis : dicebatque grave esse, cum id christiani et judœi facerent in prædicandis sacerdotious qui ordinandi sunt, non fieri in provinciarum rectoribus, quibus et fortunce hominum committerentur et capita. (Lamprid., Hist. Aug., pag. 345.) ↩
1 Clamabatque sæpius quod à quibusdam sive judæis, sive christianis audierat et tenebat ; idque per præconem , cum aliquem emendaret, dici jubebat : quod tibi fieri non vis , alteri ne feceris : quam sententiam usquè adeò dilexit, ut et in palatio et in publicis operibus præscribi juberet. (Lamprid., Hist. Aug., pag. 350.) ↩
Mais les jurisconsultes placés dans les conseils et dans les charges de l'état, Sabin, Ulpien, Paul, Modestin étoient ennemis des disciples de la croix ; leur culte paroissoit à ces magistrats amateurs et gardiens du passe, une nouveauté destructive des anciennes lois2 et des vieux autels. Ulpien avoit formé le septième livre d'un traité sur le devoir d'un consul, des édits statuant les délits à punir, et les peines à infliger aux chrétiens.
2 At enim puniendi-sunt qui destruunt religiones..... (Lat. Divin. Inst., lib. v, pag. 417.) ↩
Ulpien, préfet du prétoire, égorgé de la main de ses soldats, avoit été disciple de Papinien. On compte ensuite Paul et Modestin : ce dernier s'éteint le flambeau de cette jurisprudence dont les oracles furent recueillis par Théodose le jeune et par Justinien. Au surplus si les belles lois attestent le génie d'un peuple, elles accusent aussi ses mœurs, comme le remède dénonce le mal. Au commencement les Romains n'eurent point de lois écrites : sous leurs trois derniers rois, une quarantaine de décisions furent recueillies sous le nom de code Papirien1. Les douze Tables composant en tout cent cinquante textes ( soit qu'elles aient été ou non
1 C'est le plus ancien monument de la jurisprudence romaine. Sous Tarquin le superbe, Sextus Papirius rassembla dans un seul volume les lois des rois, qui leges regias in unum contulit, dit Pomponius, au sujet de la seconde loi du Digeste.. Ces lois royales étoient écrites dans la vieille langue latine ou la langue osque conservée dans l'inscription de la colonne de Duilius, sur la table de Scipion, fils de Barbatus, et dans le senatus-consulte pour l'abolition des Bacchanales. Les quatre voyelles a, e, i, o, u, prenaient un d à la fin d'un mot, quand ce mot surtout était à l'ablatif. L'e et li se mettaient souvent ensemble, ou l'un pour l'autre. L'o remplaçait l'e, l'u s'écrivait ou, ou simplement o, ou encore uo, ou enfin oi. Le d se prononçait du et s'écrivait du. La consonne g n'existait pas et était rem-T Mensam dedicatam-aræ vicem præstare jus esto , ut in templo Junonis Populoniæ augusta mensa est. ↩
placée par le c ; fociont ou fouciount ou foicioint pour fugiunt, montre ces transformations. La consonne m se retranchait souvent quand elle se trouvait à la fin d'un mot, ou prenait une voyelle : urbe pour urbem, tama pour tam. L'r se changeait souvent en s ou plutôt elle ne s'employait qu'à la fin ou au commencement des mots, on a toujours dit roma et non pas soma ; mais au milieu des mots l'r que l'on surnommait canina, pour exprimer sa rudesse, se prononçait et s'écrivait s : asa pour ara. x, y, z, étaient des consonnes inconnues dans la langue osque. Les consonnes ne se redoublaient point. A l'exemple de Joseph Scaliger, Antoine Terrasson, dans son histoire de la jurisprudence romaine, a restitué quinze textes du droit papirien. Voici l'exemple du premier :
Jou' papeisianom.
Mensa. Deïcatam. Asai. veice. peasestase. jous. estod. utei. endo. Templod. Jounonei'. Poploniai. Aucousta. mensa. est.
Lisez :
Jus papirianum.
empruntées à la Grèce et expliquées par l'exilé Hermodore1), suffirent à la république tant qu'elle conserva la vertu. Vinrent ensuite, toujours sous la république, le droit Flavien et le droit Ælien. Avec Auguste commença, sous l'empire, la loi Regia qu'on a niée, et successivement s'entassèrent les diverses constitutions des empereurs jusqu'aux codes Grégorien et Hermogénien. Alors les Romains corrompus n'eurent plus assez des sénatus-consultes, des plebiscites, des édits des princes, des édits des préteurs, des décisions des jurisconsultes et du droit coutumier. La famille en vieillissant multiplioit les cas de jurisprudence; l'esprit des tribunaux se subtilisoit, à mesure que s'enchevêtroient les rapports des choses et des individus. Deux mille volumes, compilés par Tribonien, forment le corps du droit Romain sous le nom de Code, de Digeste ou Pandectes, d'Institutes et de Novelles, sans parler du droit Grec-Romain, ou de la paraphrase de Théophile, et des sept volumes in-folio des Basiliques, ouvrage des empereurs Basile, Léon le philosophe et Constantin Porphyrogénète; solide masse qui a survécu à Rome, mais qui n'a pu l'arc-bouter assez pour l'empêcher de crouler. La société vit plus par les mœurs que par les lois, et les nations qui se sauvent avec leur innocence périssent souvent avec, Jeur sagesse.
1 Les anciens glossateurs du droit romain racontent sérieusement que les Grecs, avant de faire part de leurs lois aux députés romains, envoyèrent à Rome un philosophe pour savoir ce que c'était que Rome. Ce philosophe, arrivé dans cette ville inconnue, fut mis en rapport avec un fou qui, par de certains signes des doigts, lui indiqua la Trinité. Le philosophe rendit compte de sa mission aux Grecs, et les Grecs trouvèrent que les Romains étaient dignes d'obtenir les lois qui ont fait le fond des douze Tables. Quendam stultum ad disputandum cum Græco posuerunt, ut si perderet, tantum derisio esset. Grœcus sapiens nutu disputare cœpit, et elevavit unum digitum , unum Deum significans. Stultus, credens quod vellet eum uno oculo excœcare, elevavit duos , et cum eis elevavit etiam policem, sicut naturaliter evenit, quasi cœcare eum vellet utroque. Grœcus autem credidit quod Trinitatem ostenderet. ↩
Pendant les règnes de Sévere, de Caracalla, de Macrin, d'Élagabale, et d'Alexandre, le pape Zéphirin succéda à Victor martyr, Calixte à Zéphirin, Urbain à Calixte, et Pontien à Calixte. Minutius Félix écrivit son dialogue pour défense du christianisme. Minutius se promène un matin, au bord de la mer à Ostie, avec Octavius, chrétien, et Cécilius attaché au paganisme : les trois interlocuteurs regardent d'abord des enfants qui s'amusoient à faire glisser des cailloux aplatis sur la surface de l'eau ; ensuite Minutius s'assied entre ses deux amis. Cécilius, qui avoit salué une idole de Sérapis, demande pourquoi les chrétiens se cachent, pourquoi ils n'ont ni temples, ni autels, ni images? Quel est leur Dieu ? D'où vient-il? où est-il ce Dieu unique, solitaire, abandonné, qu'aucune nation libre ne connoît, Dieu de si peu de puissance qu'il est captif des Romains avec ses adorateurs ? Les Romains, sans ce dieu, règnent et jouissent de l'empire du monde. Vous chrétiens, vous n'usez d'aucuns parfums ; vous ne vous couronnez point de fleurs ; vous êtes pâles et tremblants ; vous ne ressusciterez point comme vous le croyez, et vous ne vivez pas en attendant cette résurrection vaine.
Octavius répond que le monde est le temple de Dieu, qu'une vie pure et les bonnes œuvres sont le véritable sacrifice. Il réfute l'objection tirée de la grandeur romaine, et tourne e leur avantage le reporche de pauvreté adressé aux disciples de l'Évangile : Cécilius se convertit. Peu de dialogues de Platon offrent une plus belle scène et de plus nobles discours1.
1 Minut. in Octav. ↩
Origène, fils d'un père martyr, ouvrit à Alexandrie son école chrétienne; il y enseignoit toutes sortes de sciences. Mamée, mère de l'empereur, le voulut voir; les païens et les philosophes assistoient à ses cours, lui dédioient des ouvrages, et le vantoient dans leurs écrits. Il avoit appris l'hébreu; il étudioit encore l'Ecriture dans la version des Septantes, et dans les trois versions grecques d'Aquila, de Théodosion, et de Symmaque. Il composa un si grand nombre d'ouvrages, que sept sténographes étoient occupés à écrire chaque jour sous sa dictée1 : on connoit se faute, et sa condamnation. Il eut le génie, l'éloquence et le malheur d'Abailard, sans le devoir à une passion humaine; il n'eut de foiblesse que pour la science et la vertu. C'est dans Origène que s'opéra la transformation du philosophe païen dans le philosophe chrétien : sa méthode étoit d'une clarté infinie, sa parole d'un grand charme. D'autres écrivains ecclésiastiques se firent aussi remarquer alors, en particulier Hippolyte, martyr, et peut-être évêque d'Ostie : il inventa, à l'effet de trouver le jour de Pâques, un cycle de seize ans, qui nous est parvenu2.
1 Euseb., lib. vI, c. 21, 23 et sq. ↩
2 Hier Script. ↩
Vous avez vu Alexandre partir pour les Gaules, où trois légions seulement étoient restées. Le désordre s'étoit mis dans ces légions; l'empereur s'efforça d'y rétablir la discipline; elles se soulevèrent à l'instigation de Maximin. Le fils de Mamée avoit déjà régné treize ans, et promettoit de vivre ; c'étoit trop : les largesses que les gens de la pourpre faisoient au soldat à leur élection devinrent pour eux une nouvelle cause de ruine. L'empire étoit une terme que le prince prenoit à bail, moyennant une somme convenue, mais avec une clause tacite, en vertu de laquelle il s'engageoit à mourir promptement.