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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Première partie. mours des Barbares

Étude sixième

Première partie. mours des Barbares

Études historiques · 22 min de lecture · p. 101–126 · chapitre 52 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Tour ce qui se peut rencontrer de plus varié, de plus extraordinaire, de plus féroce dans les coutumes des sauvages, s'offrit aux yeux de Rome : elle vit , d'abord successivement et ensuite tout à la fois dans le cœur et dans les provinces de son empire, de petits hommes maigres et basanés ou des espèces de géants aux yeux verts¹, à la chevelure blonde lavée dans de l'eau de chaux , frottée de beurre aigre, ou de cendres de frêne2; les uns nus, ornés de colliers, d'anneaux de fer, de bracelets d'or, les autres couverts de peaux, de sayons, de larges braies, de tuniques étroites et bigarrées3, d'autres encore la tête chargée de casques faits en guise de mufles de bêtes féroces4, d'autres

2 Calcis enim lixidià frequenter capillos lavant. ( Diod., lib. v.) Infundens acido comam butyro..... (Apollin , carm. xI. ) ↩

3 Strictiùs assueta vestes procera coërcent. (Franci.) Membra virum, patet his altato tegmine poples. (Ibid. ) Coloratis sagulis pube tenus amictu. (Amm., lib. xiv, cap. 4.) ↩

4 Tous les cavaliers cimbres avoient des casques en forme de gueules ouvertes et de mufles de toutes sortes de bêtes étranges et épouvantables, et, les rehaussant par des panaches faits comme des ailes, et d'une hau- ( Agath. hist , lib. II. ) ↩

Tum lumine glauco

Albet aquosa acies. .

(Apollin. in. paneg. Major. )

encore le menton et l'occiput rasés¹ ou portant longues barbes et moustaches. Ceux - ci s'escrimoient à pied avec des massues, des maillets , des marteaux, des framées, des angons à deux crochets, des haches à deux tranchants², des frondes, des flèches armées d'os pointus3, des filets et des lanières de cuir4, de courtes ou de

3 Sola in sagittis spes, quas inopia ferri ossibus asperant. (Tac., de mor. Ger.) Missilibus telis acutis ossibus arte mira coagmentatis. (Amm., lib. xxxI, cap. 2.) ↩

4 Contortis laciniis illigant, ut laqueatis resistentium membris equitandi vel gravandi adimant facultatem. (Amm., liv. xxxI, cap, 2.) Laqueis interceperunt hostes, trahendo conficere. ( Pomp. Mel., lib. 1. cap. nlt. ) ↩

teur prodigieuse, ils paroissent encore plus grands. Ils étaient armés de cuirasses de fer très-brillantes, et couverts de boucliers tout blancs. (Plut. in Mar.)

1 Ad frontem coma tracta jacet, nudata cervix

Setarum per summa nitet.

(Apollin., in panegyr. Major.)

2 Ancipitibus, securibus et angonibus præcipuè rem gerunt ( Franci) ; sunt verò angones hastæ quædam neque admodum parvæ, neque admodum magne ad jactu feriendum, sic ubi opus fuerit, et ubi cominùs collato pede confligendum est, impetusque faciendus, accommodatæ. Hæ pleraque sui parte ferro sunt obductæ, ità ut perparùm ligni à laminis ferreis nudum conspiciatur, atque adeò vix totæ imæ hastæ cuspis. longues épées; ceux-là enfourchant de hauts destriers bardés de fer1 ou de laides et chétives cavales, mais rapides comme des aigles2. En plaine ces hommes hostoyoient éparpillés 3, ou formés en coin4, ou roulés en masse; parmi les bois ils montoient sur les arbres objets de leur culte, et combattoient5 portés sur les épaules et dans les bras de leurs dieux.

1 Ceux-là enfourchent de hauts destriers bardés de fer. (Panegyr. veter. 6-7, p. 138, 166, 167.) On voit ici que l'armure complète de fer, empruntée des Perses par les Romains, était connue bien avant la chevalerie. Il en est ainsi d'une foule d'autres usages qu'on a placés trop bas dans les siècles. ↩

2 Equis. .... duris. . sed deformibus. (Amm., lib. XXXI, cap. 2.) & Et his artibus Hunni Gothis superiores evasêre, partim enim circumequitando, partira excurrendo et opportune retrocedendo, jaculantes ex equis maximam Gothorum cædem fecêre. (Teste Zozimo , p. 747; Vales. annot. in Amm., lib, xxxi, cap. 2, p. 475.) ↩

4 Acies per cuneos componitur. (Tac. de mor. Germ., cap. 6.) ↩

5 Molientibus hostium rari apparuêre, qui conjunctis arborum truncis..... velutè fastigiis turrium, sagittas tormentorum ritu effudere..... (Greg. Tur., lib. » , cap. 9. Herodian, liv. vII, cap. 5.) ↩

Des volumes suffiroient à peine au tableau des meurs et des usages de tant de peuples.

Les Agathyrses, comme les Pictes, se tachetoient le corps et les cheveux d'une couleur bleue; les gens d'une moindre espèce portoient leurs mouchetures rares et petites; les nobles les avoient larges et rapprochées1.

1 Agathyrsi interstincti colore cæruleo corpora simul et crines : et humiles quidem minutis atque raris, nobiles verò latis, fucatis et densioribus notis. (Amm. Marc., lib. xxxi, cap. 2.) ↩

Les Alains ne cultivoient point la terre ; ils se nourrissoient de lait et de la chair des troupeaux ; ils erroient avec leurs chariots d'écorce de déserts en déserts. Quand leurs bêtes avoient consommé tous les herbages, ils remettoient leurs villes sur leurs chariots et les alloient planter ailleurs2 : Le lieu où ils s'arrêtoient, devenoit leur patrie3. Les Alains étoient grands et beaux; ils avoient la chevelure presque blonde et quelque chose de terrible et de doux dans le regard4. L'esclavage étoit inconnu chez eux ; ils sortoient tous d'une source libre5.

2 Velut carpentis civitates impositas vehunt. (Amm. Mar., lib. xII, cap. 2. ) ↩

3 Quocùmque ierint illic genuinum existimant larem. (Id. , ibid. ) ↩

4 Crinibus mediocriter flavis, oculorum temperata torvitate, terribiles. (Id. , ibid. ) ↩

5 Le latin dit plus : Omnes generoso semine procreati. (Id., ibid. ) ↩

Les Goths, comme les Alains, de race scandinave, leur ressembloient ; mais ils avoient moins contracté les habitudes slaves, et ils inclinoient plus à la civilisation. Apollinaire a peint un conseil de vieillards goths. « Selon leur ancien « usage, leurs vieillards se réunissent au lever » du soleil ; sous les glaces de l'âge, ils ont « le feu de la jeunesse. On ne peut voir sans dé- » goût la toile qui couvre leur corps décharné; » les peaux dont ils sont vêtus leur descendent » à peine au-dessous du genou. Ils portent des » bottines de cuirs de cheval, qu'iis attachent par « un simple nœud au milieu de la jambe dont » la partie supérieure reste découverte1» Et , pourquoi ces Goths étoient-ils assemblés ? pour s'indigner de la prise de Rome par un Vandale, et pour élire un empereur romain !

1 Apoll. in Avit. ↩

Le Sarrazin, ainsi que l'Alain, étoit nomade : monté sur son dromadaire, vaguant dans des solitudes sans bornes, changeant à chaque instant de terre et de ciel, sa vie n'étoit qu'une fuite2.

2 Errant semper per spatia longe, lateque distenta.... Nec idem perferunt diutius cœlum , aut tractus unius soli illis unquam placet. Vita est illis semper in fuga, (Amm. Mar., lib. xiv, cap. 5.) ↩

Les Huns parurent effroyables aux Barbares eux-mêmes ; ils considéraient avec horreur ces cavaliers au cou épais, aux joues déchiquetées, au visage noir, applati et sans barbe, à la tête en forme de boule d'os et de chair, ayant dans cette tête des trous plutôt que des yeux1, ces cavaliers dont la voix étoit grêle et le geste sauvage. La renommée les représentoit, aux Romains, comme des bêtes marchant sur deux pieds, ou comme ces effigies difformes que l'antiquité plaçoit sur les ponts2. On leur donnoit une origine digne de la terreur qu'ils inspiroient : on les faisoit descendre de certaines sorcières appelées Aliorumna, qui, bannies de la société par le roi des Goths Félimer, s'étoient accouplées dans les déserts avec les démons3.

1 Eò quod erat eis species pavenda nigredine, sed velut quædam (si dici fas est ) deformis offa, non facies, habensque magis puncta quam lumina. . ... nam maribus ferro genas secant... . hinc imberbes senescunt. (Jornand. de reb. Get., cap. 24.) Ubi quoniam ab ipsis nascendi primitiis infantûm ferro sulcantur altius genæ. Amm. Marcel. ) ↩

2 Prodigiosæ forma et pandi, ut bipèdes existimes bestias, vel quales in commarginandis pontibus effigiati stipites dolantur incomptè. ( Amm., lib. xxxi, cap. 2. ) ↩

3 Sicut à nobis dictum est, reperit in populo suo ( Filimer, rex Gothorum ) quasdam magas mulieres quas patrio sermone Aliorumnas is ipse cognominat, easque habens suspectas de medio sui proturbat, longèque ab exercitu suo fugatas in solitudinem coëgit terræ. Quas spiritus immundi per eremum vagantes dùm vidissent et earum se complexibus in coïtu miscuissent, genus hoc ferocissimum edidêre. (Jornand., cap. 24. ) ↩

Différents en tout des autres hommes, les Huns n'usoient ni de feu, ni de mets apprêtés ; ils se nourrissoient d'herbes sauvages et de viandes demi-crues, couvées un moment entre leurs cuisses ou échauffées entre leur siége et le dos de leurs chevaux1. Leurs tuniques de toile colorée, et de peaux de rats des champs, étoient nouées autour de leur cou ; ils ne les abandonnoient que lorsqu'elles tomboient en lambeaux2. Ils enfonçoient leur tête dans des bonnets de peau arrondis, et leurs jambes velues dans des tuyaux de cuir de chèvre3. On eût dit qu'ils étoient cloués sur leurs chevaux petits et mal formés, mais infatigables. Souvent ils s'y tenoient assis comme les femmes; ils y traitoient d'affaires, délibérant, vendant, achetant, buvant, mangeant, dormant sur le cou étroit de leur bête, s'y livrant dans un profond sommeil, a toutes sortes de songes1!.

1 In hominum autem figurâ licet insuavi ità viri sunt asperi, ut neque igni, neque saporatis indigeant cibis, sed radicibus herbarum agrestium et semicruda cujus vis pecoris carne vescantur, quam inter fermera sua et equorum terga subsertam, fotu calefaciunt brevi. (Amm., lib. XXXI, cap. 2.) ↩

2 Indumentis operiuntur linteis, vel ex pellibus silvestrium murium consarcinatis. . ... Sed semel obsoleti coloris tunica coUo incerta non antè deponitur aut mutatur, quam diuturnâ carie in pannulos defluxerit defrustata. (Amm., lib. xxxi, cap. 2.) ↩

3 Galeris incurvis capita tegunt, hirsuta crura coriis munientes hædinis. (Id., ibid. ) Saint Jérôme appelle ces bonnets des tiares, tiaras galeis. (In epitaph. Nepot. ) ↩

1 Verùm equis propè affixi duris quidem, sed deformibus, et muliebriter iisdem nonnunquam incidentes funguntur muneribus consuetis. Ex ipsis quivis in hâc natione per nox et per dies emit et vendit, cibumque sumit et potum, et inclinatus cervici angustæ jumenti, in altum soporem adusquè varietatem effunditur somniorum. ( 1d., ibid. ) Nec plus nubigenas duplex natura biformes Cognatis aptavit equis. . . ( Claudian. in Ruf., de Unn., lib. 1.) ↩

Sans demeure fixe, sans foyer, sans lois, sans habitudes domestiques, les Huns erroient avec les chariots qu'ils habitoient. Dans ces huttes mobiles les femmes façonnoient leurs vêtemens, s'abandonnoient à leurs maris, accouchoient, allaitoient leurs nourrissons jusqu'à l'âge de puberté. Nul chez ces générations ne pouvoit dire d'où il venoit, car il avoit été conçu loin du lieu où il étoit né, et élevé plus loin encore1. Cette manière de vivre dans des voitures roulantes, étoit en usage chez beaucoup de peuples, et notamment parmi les Franks. Majorien surprit un parti de cette nation : « Le coteau voisin retentissoit du bruit d'une noce; les ennemis célébroient en dansant, à la manière des Scythes, l'hymen d'an époux à la blonde chevelure. Après la défaite on trouva les préparatifs de la fête errante, les marmites, les mets des convives, tout le régal prisonnier et les odorantes couronnes de fleurs. . .

1 Omnes enim sine sedibus fixis, absque laræ vel lege aut ritu stabili dispalantur, semper fugientium similes cum carpentis in quibus habitant : ubi conjuges tetra illis vestimenta contexunt, et count cum maritis, et pariant et adusque pubertatem nutriunt pueros. Nullusque apud eos interrogatus respondere unde oritur potest, alibi conceptus, natusque procul, et longius educatus. ( 1d., ibid. ) ↩

» Le vainqueur enleva le chariot de la mariée2. »

2 _ .... fors ripa colle propinquo, Barbaricas resonabat hymen, scythicisque choreis Erubebat flavo similis nova nupta marito. Barbarici vaga testa tori, convictaque passim Fercula, captivasque dapes, cirroque madente Ferre coronatos redolentia serta lebetas, . rapit esseda victor Nubentemque nurum. . ( Apollin., in panegyr. Major.) ↩

Sidoine est un témoin considérable des mœurs des Barbares dont il voyoit l'invasion. «Je suis, dit-il, au milieu des peuples chevelus, obligé d'entendre le langage du Germain, d'applaudir, avec un visage contraint, au chant du Bourguignon ivre, les cheveux graissés avec i du beurre acide.... Heureux vos yeux! heureuses vos oreilles qui ne les voient et ne les entendent point! heureux votre nez qui ne respire pas dix fois le matin l'odeur empestée de l'ail et de l'ognon1! »

1 Inter crinigenas situm catervas , Et germanica verba sustinentem, Laudentem tetreo subinde vultu, Quos Burgundio cantat esculentus Infundens acido comam butyro ? Felices oculos tuos, et aures, Felicemque libet vocare nasum, Cui non allia sordidaque cepæ Ructant mane novo decem apparatus. (Apollin., carm. xu. ) ↩

Tous les Barbares n'étoient pas aussi brutaux. Les Franks, mêles depuis long-temps aux Romains, avoient pris quelque chose de leur propreté et de leur élégance. « Le jeune chef » marchoit à pied au milieu des siens ; son vêtement d'écarlate et de soie blanche, étoit enrichi d'or, sa chevelure et son teint avoient l'éclat de sa parure. Ses compagnons portoient pour chaussure des peaux de bêtes garnies de tous leurs poils ; leurs jambes et leurs genous étoient nus ; les casaques bigarrées de ces guerriers montoient très-haut, serroient le hanches et descendoient à peine au jarret; les manches de ces casaques ne dépassoient pas le coude. Par-dessus ce premier vêtement se voyoit une saye de couleur verte bordée d'écarlate, puis une rhénone fourrée, retenue par une agrafe1. Les épées de ces guerriers se suspendoient à un étroit ceinturon et leurs armes leur servoient autant d'ornemens que de défense : ils tenaient dans la main droite des piques à deux crochets ou des haches à lancer; leur bras gauche était caché par un bouclier aux lymbes d'argent et à la bosse dorée2. » Tels étoient nos pères.

1 Sorte de manteau en usage chez les peuples des bords du Rhin. ↩

2 Apollin., lib. Iv, epist. ad Domnit. ↩

Sidoine arrive à Bordeaux, et trouve auprès d'Euric, roi des Visigoths, divers Barbares qui subissoient le joug de la conquête. « Ici se présente le Saxon aux yeux d'azur : ferme sur les flots, il chancelle sur la terre. Ici l'ancien Sicambre, à l'occiput tondu, tire en arrière, depuis qu'il est vaincu, ses cheveux renaissans sur son cou vieilli ; ici vagabonde l'Hérule aux joues verdâtres qui laboure le fond de l'Océan, et dispute de couleur avec les algues; ici le Bourguignon, haut de sept pieds, mendie la paix en fléchissant le genou1. »

1 Istic saxona cærulum videmus , Assuetum ante salo, solum timere. Hic tonso occipiti, senex Sicamber, Postquam victus es, elicis retrorsum Cervicem ad veterem novos capillos : Hic glaucis Herulus genis vagatur , Imos Oceani colens recessus, Algoso prope concolor profundo. Hic Burgundio septipes frequenter Flexo poplite supplicat quietem. Apollin., lib. vIII, epist, 9.) TOME III. S ↩

Une coutume assez générale chez tous les barbares, étoit de boire la cervise (la bière), l'eau, le lait et le vin dans le crâne des ennemis. Etoient-ils vainqueurs? ils se livroient mille actes de férocité; les têtes des Romains entourèrent le camp de Varus, et les centurions furent égorgés sur les autels de la divinité de la guerre1. Etoient-ils vaincus? ils tournoient leur fureur contre eux-mêmes. Les compagnons de la première ligne des Cimbres que défit Marius, furent trouvés sur le champ de bataille attachés les uns aux autres ; ils avoient voulu impossibilité de reculer et nécessité de mourir. Leurs femmes s'armèrent d'épées et de haches ; hurlant, grinçant des dents de rage et de douleur, elles frappoient et Cimbres et Romains, les premiers comme des lâches, les seconds comme des ennemis ; au fort de la mêlée elles saisissoient avec leurs mains nues les épées tranchantes des légionnaires, leur arrachoient leurs boucliers et se faisoient massacrer. Sanglantes, échevelées, vêtues de noir, on les vit, montées sur les chariots, tuer leurs maris, leurs frères, leurs pères, leurs fils, étouffer leurs nouveaux-nés, les jeter sous les pieds des chevaux et se poignarder. Une d'entre elles se pendit au bout du timon de son chariot, après avoir attaché par la gorge deux de ses enfants à chacun de ses pieds. Faute d'arbres pour se procurer le même supplice, le Cimbre vaincu se passoit au con un lacs coulant, nouoit le bout de la corde de ce lacs aux jambes ou aux cornes de ses bœufs : ce laboureur d'une espèce nouvelle, pressant l'attelage avec l'aiguillon, ouvroit sa tombe1.

1 Medio campi albentia ossa, ut fugerant, ut restiterant, disjecta vel aggerata. Adjacebant fragmina telorum , equorumque artus, simul truncis arborum antefixa ora; lucis propinquis barbaræ aræ, apud quas tribunos, ac primorum ordinum centuriones mactaverant et cladis ejus superstites, pugnam aut vincula elapsi, referebant, hie cecidisse legatos, illic raptas aquilas. (Tacit., ann. 1, 61. ) ↩

1 Plutarc., in vit. Marii. ↩

On retrouvoit ces mœurs terribles parmi les Barbares du cinquième siècle. Leur cri de guerre faisoit palpiter le cœur du plus intrépide Romain: les Germains poussoient ce cri sur le bord de leurs boucliers appliqués contre leurs bouches2. Le bruit de la corne des Goths étoit célèbre; j'en ai parlé.

2 Nec tàm voces illæ quam virtutis concentus videntur. Adfectatur præcipue asperitas soni, et fractum murmur objectis ad os scutis, quo plenior et gravior vox repercussu intumescat. (Tacit., de mor. Germ., 3.) ↩

Avec des ressemblances et des différences de coutumes, ces peuples se distinguoient les uns des autres par des nuances de caractères : « Les Goths sont fourbes, mais chastes, dit Salvien ; les Allamans impudiques, mais sincères; les Francks menteurs, mais hospitaliers; les Saxons cruels, mais ennemis des voluptés3. » Le même auteur fait aussi l'éloge de la pudicité des Goths, et surtout de celle des Vandales. Les Taïfales, peuplade de la Dacie, pêchoient par le vice contraire. Chez eux les jeunes garçons étoient forcés de se marier par contrat avec des hommes : la fleur de leur jeunesse se consumoit dans ces exécrables unions; ils ne pouvoient être délivrés de ces incestes qu'après avoir tué un sanglier ou un ours1.

3 Gothorum gens perfides, sed pudica est : Alamanorum impudica, sed minus perfida: Franci mendaces, sed hospitales : Saxones crudelitate efferri, sed castitate mirandi. (Salvian., de gubern. Dei, lib. vII, p. 256. Parisiis , 1608.) ↩

1 Ut apud eos nefandi concubitus fœdere copulentur maribus puberes; ætatis viriditatem in eorum pollutis usibus consumpturi. Porrò si quis jam adultus aprum exceperit solus, vel interemerit ursum immanem , colluvione liberatur incesti. (Amm., lib. xxxi, cap. 9.) ↩

Les Huns, perfides dans les trêves, étoient dévorés de la soif de l'or. Abandonnés à l'instinct des brutes , ils ignoroient l'honnête et le déshonnête. Obscurs dans leur langage, libres de toute religion et de toute superstition, aucun respect divin ne les enchainoit. Colères et capricieux, dans un même jour ils se séparoient de leurs amis sans qu'on eût rien dit pour les irriter, et leur revenoient sans qu'on eût rien fait pour les adoucir2.

2 Amm. Marcel., lib. xxxI, cap. 4. ↩

Quelques-unes de ces races étoient anthropophages. Un Sarrasin tout velu et nu jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre, se précipite, le glaive aa poing, parmi les Goths arrivés sous les murs de Constantinople après la défaite de Valens; il colle ses lèvres au gosier de l'ennemi qu'il avoit blessé et en suce le sang aux regards épouvantés des spectateurs1. Les Scythes de l'Europe montroient ce même instinct du furet et de la hyène2? : saint Jérôme avoit vu dans les Gaules des Atticotes, horde bretonne, qui se nourrissoient de chair humaine: quand ils rencontroient dans les bois des troupeaux de porcs et d'autre bétail, ils coupoient les mamelles des bergères et les parties les plus succulentes des pâtres, délicieux festin pour eux3. Les Alains arrachoient la tête de l'ennemi abattu, et de la peau de son cadavre ils caparaçonnoient leurs chevaux1. Les Budins et les Gelons se faisoient aussi des vêtements et des couvertures de cheval avec la peau des vaincus2 dont ils se réservoient la tête3. Ces mêmes Gelons se découpoient les joues; un visage tailladé, des blessures qui présentoient des écailles livides surmontées d'une crête rouge, étoient le suprême honneur4.

1 Ex eâ enim crinitus quidam, nudus omnia præter pubem, subraucum et lugubre strepens, educto pugione agmini se medio Gothorum inseruit, et interfecti hostis jugulo labra admovit, effusumque cruorem ex-suxit. (Amm., liv. xxxi, cap. 16.) ↩

2 Ipsis et vulneribus ebibêre. ( Pomp. Mêla, de Scyth. Europ., lib. u, cap. 1.) ↩

3 Quid loquar de caeteris nationibus, quùm ipse adolescentulus in Gallia viderim Atticotos, gentem britannicam, humanis vesci carnibus ; et quùm per silvas porcorum grèges et armentorum pecudumque reperiant , pastorum notes et feminarum, et papillas solere abscindere, et has solas ciborum delicias arbitrari? (S. Hieron., tom. Iv, p. 201 ; adv. Jovi-n. , lib. I. ) ↩

1 Interfectorum avulsis capitibus detractas pelles pro phaleris jumentis accommodant bellatoriis. (Amm. Marc.., lib. xxi, cap. 2.) ↩

2 Budini sunt et Geloni perquam feri, qui detractis cutibus hostium indumenta sidi, equisque tegmina conficiunt. (Id. , ibid.) ↩

3 Illos , reliqui corporis ; se, capitum... (Pomp. Mêla., lib. XI, caput 4.) ↩

4 Illustri jam tum donatur celsus honore, Squameus et rutilis etiamnùm livida crestis Ora gerens..•... (Apollin. in paneg. Avit. v. 241. ↩

L'indépendance étoit tout le fond d'un Barbare, comme la patrie étoit tout le fond d'un Romain, selon l'expression de Bossuet. Être vaincu ou enchaîné paroissoit à ces hommes de batailles et de solitudes, chose plus insupportable que la mort : rire en expirant étoit la marque distinctive du héros. Saxon le grammairien dit d'un guerrier : « il tomba, rit et mourut1.» Il y avoit un nom particulier dans les langues germaniques pour désigner ces enthousiastes de la mort : le monde devoit être la conquête de tels hommes.

1 Mallet, Introd. à l'hist. du Danem., cap. 19. Sax. Gramm. ↩

Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poëtes : les Barbares avoient la passion de la musique et des vers; leur muse s'éveilloit aux combats , aux festins et aux funérailles. Les Germains exaloient leur dieu Tuiston2? dans de vieux cantiques : lorsqu'ils s'ébranloient pour la charge , ils entonnoient en chœur le Bardit, et de la manière plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissoit, ils présageoient le destin futur du combat3.

2 Célébrant carminibus antiquis Tuistonem deum. ↩

3 Sunt illic hæc quoque carmina quorum relatu, quem Barditum vocant, accendunt animaB futuræquæ pugnæ fortunam ipso cantu augurantur. (T'ac. de mor. Germ., m.) ↩

Chez les Gaulois , les Bardes étoient chargés de transmettre le souvenir des choses dignes de lounges4.

4 Bardi, qui de laudationibus rebusque poeticis student. (Strab., lib. vi. ) ↩

Jornandès raconte qu'à l'époque où il écrivoit, on entendoit encore les Goths répéter les vers consacrés à leur législateur1. Au banquet royal d'Attila, deux Gépides célébrèrent, les exploits des anciens guerriers : ces chansons de la gloire attablée animoient d'un attendrissement martial le visage des convives. Les cavaliers qui exécutèrent autour du cercueil du héros tartare une espèce de tournois funèbre, chantaient : « C'est ici Attila, roi des Huns, engendré par son père Mundzuch. Vainqueur des plus fières nations, il réunit sous sa puissance la Scythie et la Germanie, ce que nul n'avoit fait avant lui. L'une et l'autre capitales de l'empire romain chanceloient à son nom : apaisé par leur soumission, il se contenta de les rendre tributaires. Attila, aimé jusqu'au bout du destin, a fini ses jours, non par le fer de l'ennemi, non par la trahison domestique, mais sans douleur, au milieu de la joie : Est-il une plus douce mort que celle qui n'appelle aucune i vengeance2? »

1 Jormandes , lib. vII. ↩

2 Præcipuus Hunnorum rex Attila, pâtre genitus Mundzucco, fortissimarum gentium dominus, qui inaudità ante se potentia solus Scythica et Germanica regna possedit, nec non utraque Romanæ urbis imperia captis civitatibus terruit, et ne præda reliqua subderent, placatus precibus , annuum vectigal accepit. Quumque hæc omnis proventu felicitatis egerit , non vulnere hostium, non fraude suorum, sed gente incolumi inter gaudia lætus, sine sensu doloris occubuit. Quis ergo hunc dicat exitum, quem nullus æstimat vindicandum ? (Jor mand. , cap. 49.) ↩

Un manuscrit originaire de l'abbaye de Fulde , maintenant à Cassel1, a par hasard sauvé de la destruction le fragment d'un poëme teutonique qui réunit les noms 'Hildebrand, de Théodoric , d'Hermanric, d'Odoacre et d'Attila. Hildebrand, que son fils ne veut pas reconnoitre , s'écrie : « Quelle destinée est la mienne ! J'ai erré hors de mon pays soixante hivers et soixante étés, et maintenant il faut que mon propre enfant m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier. ›

1 Voyez ci-après la note 1, page 123. ↩

L'Edda (l'aïeule), recueil de la mythologie scandinave, les Sagga ou les traditions historiques des mêmes pays, les chants des Scaldes rappelés par Saxon le grammairien , ou conserves par Olaüs Wormsius, dans sa Littérature runique, offrent une multitude d'exemples de ces poésies. J'ai donné ailleurs une imitation du poëme lyrique de Lodbrog, guerrier , scalde et pirate. « Nous avons combattu avec l'épée... >> . . ... Les aigles et les oiseaux aux pieds » jaunes poussoient des cris de joie.

» Les vierges ont pleuré long-temps.

» Les heures de la vie s'écoulent : nous sourirons » quand il faudra mourir1. » Un autre chant tiré de l'Edda, reproduit la même énergie et la même férocité.

1 Martyrs, lib. vi. Pugnavimus ensibus. Vitæ elapsæ sunt horæ ; Ridens moriar. Le texte scandinave de cette ode a été publié en lettres runiques par Wormius, Litt. run., p, 197, et transporté dans le recueil de Biorner : elle a vingt-neuf strophes. ↩

Hogni et Gunar, deux héros de la race des Nifflungs, sont prisonniers d'Attila. On demande à Gunar de révéler où est le trésor des Difflungs et d'acheter sa vie pour de l'or.

Le héros répond :

« Je veux tenir dans ma main le cœur d'Hogni, tiré sanglant de la poitrine du vaillant héros, arraché avec un poignard émoussé du sein de ce fils de roi.

» s arrachèrent le cœur d'un lâche qui s'appeloit Hialli, ils le posèrent tout sanglant sur un plat et l'apportèrent à Gunar.

» Alors Gunar, ce chef du peuple, chanta : « Ici je vois le cœur sanglant d'Hialli; il n'est pas comme le cœur d'Hogni, le brave; il tremble sur le plat où il est placé, il trembloit la moitié davantage quand il étoit dans le sein du lâche.

» Quand on arracha le cœur d'Hogni de son sein, il rit; le guerrier vaillant ne songea pas à gémir. On posa son cœur sanglant sur un plat et on le porta à Gunar.

» Alors ce noble héros, de la race des Nifflungs, chanta : « Ici je vois le cœur d'Hogni, le brave ; il ne ressemble pas au cœur d'Hialli, le lâche; il tremble peu sur le plat où on l'a placé, il trembloit la moitié moins quand il étoit dans la poitrine du brave. »

» Que n'es-tu, ô Atli (Attila), aussi loin de mes yeux que tu le seras toujours de nos trésors! En ma puissance est désormais le trésor caché des Nifflungs : car Hogni ne vit plus.

» J'étois toujours inquiet quand nous vivions tous les deux, maintenant je ne crains rien ; je suis seul1. ›

1 Je dois ce chant, tiré de l'Edda, et le fragment du poëme épique du manuscrit de Fulde, à M. Ampère, ↩

Ce dernier trait est d'une tendresse sublime.

Ce caractère de la poésie héroïque primitive est le même parmi tous les peuples barbares;

dont j'ai parlé dans la préface de ces Etudes. On sera bien aise d'entendre ce jeune littérateur, plein de savoir et de talent, sur un genre d'étude qu'il a approfondi, et qui manquoit à la France. Mon travail auroit paru moins aride aux lecteurs, si j'avois toujours pu l'enrichir de morceaux pareils à celui qui va terminer cette note.

« La grande famille des nations germaniques (c'est M. Ampère qui parle) peut se diviser en trois branches, la branche gothique, la branche teutonique et la branche scandinave.

» Il ne reste d'autre monument des langues gothiques » que la traduction de la Bible par Ulfilas.

» Le plus ancien monument des langues teutoniques est un fragment épique conservé dans un manuscrit contenant le livre de la Sagesse et quelques autres traités religieux. Ce manuscrit, originaire de l'abbaye de Fulda, est maintenant à Cassel, où je l'ai vu. Dans l'intérieur de la couverture, une main inconnue avait tracé le fragment dont je parle, le tout du huitième siècle ou de la première moitié du neuvième*. Les personnages qui paroissent dans ce court morceau, ceux dont on parle, leur situation respective, et les événemens auxquels il est fait allusion, tout cela appartient à ce grand cycle épique de l'ancienne poésie allemande, dont les Niebelungen et le Livre des Héros sont des il se retrouve chez l'Iroquois qui précéda la société dans les forêts du Canada, comme chez

* Grimm die Beyden altesten deutschen gedichte. Cassel, 1812, P. 35. ↩

» refontes plus modernes. Cette page du manuscrit de Cassel est donc le plus ancien et le plus curieux débris de ce cycle. Il nous intéresse double titre, car ce monument germanique est pour nous un monument national. La langue dans laquelle il est écrit est le haut allemand, dont l'idiome des Francs étoit un dialecte. Ce morceau faisoit probablement partie de ces poëmes barbares et deja très-anciens au commencement du neuvième siècle, que Charlemagne avoit fait recueillir et transcrits de sa propre main*.

» Ce fragment contient le récit d'une rencontre entre deux guerriers du cycle dont j'ai parlé : le vieil Hildebrand et son fils Hadebrand. Hildebrand est l'ami, le Mentor du héros par excellence, de Théodoric. Selon la légende, et non pas selon l'histoire, Théodoric avoit été forcé de laisser son royaume aux mains d'Hermanric, qui, à l'instigation d'Odoacre s'en étoit emparé. Le héros fugitif avoit trouvé un asile chez le roi des Huns, Attila. Ainsi s'étoit groupé, d'une manière fabuleuse, le souvenir de ces quatre noms historiques resté confusément dans la mémoire des peuples. L'usurpateur étant mort, Théodoric revenoit dans ses états avec le vieil Hildebrand, quand celui-ci rencon-le Grec redevenu sauvage, qui survit à la société sur ces montagnes du Pinde où il n'est

• L'opinion si souvent énoncée que Charlemagne ne savait pas écrire pourroit bien être une fable. Voici ce que dit de lui un contemporain : Item barbara et antiquissima carmina quibus veterum actus et bella cantabantur scripsit memoriæque mandavit. ( Eginhart, Vita Car. Magni, c. 29.)