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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Préface (suite 2)

Préface (suite 2)

Études historiques · 22 min de lecture · p. XXI–xxxix · chapitre 3 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La magistrature parlementaire, le chancelier à sa tête, étoit elle-même un corps lettré qui commandoit des travaux et ne dédaignoit pas d'y porter la main. On le verra quand j'indiquerai les manuscrits à consulter, et les entreprises arrêtées par l'action révolutionnaire.

L'Académie des Inscriptions travailloit de son côté aux fouilles de nos anciens monuments : je n'ai pas compté dans ses Mémoires moins de 257 articles sur tous les points litigieux de notre archéologie. On trouve les membres de cette illustre académie chargés de la direction de plusieurs grands travaux qui s'exécutoient avec le concours des lumières de diverses Sociétés, sous le patronage du gouvernement. Plus heureuse que la congrégation de Saint-Maur, l'Académie des Inscriptions existe encore ; elle voit encore à sa tête ses chefs vénérables, les Dacier, les Sacy, les Quatremère de Quincy, , savants de race, comme les Bignon, les Valois, les Sainte-Marthe, et dont les confrères continuent d'être parmi nous les fidèles interprètes de l'antiquité.

Auprès de ces trois grands corps des Bénédictins , des Magistrats et des Académiciens, se trouvoient des hommes isolés, comme les Ducange, les Bergier, les Lebœuf, les Bullet, les Decamps et tant d'autres : leurs dissertations consciencieuses ont jeté la plus vive lumière sur les points obscurs de nos origines. Il est inutile d'indiquer ce qu'il faut choisir dans ces auteurs. Quel puits de science que Ducange. on en est presque épouvanté.

Je recommande surtout à nos Historiens futurs une lecture sérieuse des Conciles, des Annales particulières des provinces, et des Coutumes de ces provinces, tant latines que gauloises : c'est là qu'avec les Vies des saints pour les huit premiers siècles de notre monarchie, se trouve la véritable histoire de France.

Et néanmoins ces matériaux imprimés, dont le nombre écrase l'imagination, ne sont qu'une partie des documents à consulter. Les Archives, le Cabinet ouïe Trésor des Chartes, les rôles et les registres du Parlement, les manuscrits de la Bibliothéque publique et des autres bibliothèques, doivent appeler l'attention. Ce n'est pas tout que de chercher les faits dans des éditions commodes, il faut voir de ses propres yeux, ce qu'on peut nommer la physionomie des temps, les diplômes que la main de Charlemagne et celle de saint Louis ont touchés, la forme extérieure des Chartes, le papyrus, le parchemin, l'encre, l'écriture, les sceaux, les vignettes ; il faut enfin manier les siècles et respirer leur poussière. Alors, comme un voyageur à des régions inconnues, on revient avec son journal écrit sur les lieux, et un portefeuille rempli de dessins d'après nature.

Dans une note substantielle, M. Champollion-Figeac a donné des renseignements que je me fais un devoir de reproduire.

« On se proposa, il y a déjà long-temps, de réunir en une seule collection générale tous les documents authentiques relatifs à l'histoire de France. Colbert et d'Aguesseau jetèrent les premiers fondements de cette collection. L'établissement , en 1759, du Dépôt de législation, assemblage méthodique de toutes les lois du royaume, qui fut porté à plus de trois cent mille pièces, et qui doit exister encore, soit à la chancellerie, soit aux archives royales, amenoit, comme une de ses dépendances naturelles, la réunion de tous les monuments historiques qu'il étoit possible de découvrir, et Louis XV ordonna cette réunion en 1762, sous le ministère de M. Bertin. Des arrêts du conseil, 8 octobre 1763 et 18 janvier 1764, réglèrent l'ordre du travail, celui des dépenses, appelèrent le zèle et le concours de tous les savants vers ce grand but d'utilité publique ; établirent, en 1779, des conférences très-propres à régulariser tant d'honorables efforts, les excitèrent de plus en plus par de nouvelles dispositions ajoutées aux précédentes, en 1781, sous le ministère de M. de Maurepas , et augmentèrent, en 1703, par l'influence de M. d'Ormesson, les fonds destinés aux dépenses du cabinet. M. de Calonne proposa, en 1785, de nouveaux moyens d'émulation qui furent généralement utiles, et le clergé s'y associa en 1786, en ajoutant aux fonds accordés par le roi, un supplément pris sur les dépenses qu'il affectoit à l'histoire de l'Eglise. Les états des provinces imitèrent ce généreux exemple ; les ordres de M. de Galonne procurèrent, en o , le concours de tous les intendants ; et l'organisation du travail, sagement centralisée dans les mains de l'historiographe de France, Moreau, sous l'autorité du ministère, rendit tous ces efforts propices et fructueux. Les hommes instruits de tous les pays recherchoient l'honneur d'y concourir ; le roi honoroit leur empressement, et récompensoit leurs plus notables services par des grâces de tout genre: La congrégation de Saint-Maur et celle de Saint-Vannes avaient échelonné leurs plus habiles ouvriers sur tous les points de la France où quelque recherche étoit à faire. Les documents arrivoient en abondance, tout sembloit assurer la prochaine publication du Rymer françois, mieux conçu, plus utile que celui d'Angleterre ; un arrêt du conseil , du 10 octobre 1788, assuroit de plus en plus ce précieux résultat à l'histoire de France, et l'impression du premier volume, contenant les instruments de la première race, avançoit rapidement, quand la révolution survint. Un décret du 14 août 1790 ordonna le transport de tous les documents historiques à la Bibliothéque royale; bientôt on querella, et on supprima ensuite les fonds spéciaux qui leur étoient affectés, et il fallut oublier, durant trente-six ans, ces vénérables archives de la monarchie françoise.

» Les travaux des Baluze, Ducange , Dupuy , » d'Achéry, Martène et Mabillon, avoient assez » prouvé qu'il existoit, hors du Trésor des Chartes de la couronne, une foule de documents d'un grand intérêt, quelquefois d'une grande importance, pour l'histoire et le droit public du royaume. On comprit dès lors l'insuffisance relative des deux grands ouvrages entrepris par ordre du roi, le Recueil des Ordonnances et celui des Historiens de France. Ce dernier, d'après son plan sagement conçu, étoit purement historique, n'admettoit pas les actes d'administration générale émanés de l'autorité royale, et le premier n'embrassoit que les ordonnances des rois de la troisième race. Il y avoit donc, malgré les Capitulaires de Baluze, des lacunes immenses pour les temps écoulés depuis l'origine de la monarchie i jusqu'à l'avénement des Capétiens. Elles ne pouvoient être comblées que par cette foule de chartes et d'actes de toute espèce déposés, ou plus généralement oubliés, dans les nombreux chartriers des villes, des églises, des monastères, des compagnies judiciaires et des grandes maisons. Il s'agissoit de reconstruire par leur témoignage les annales véridiques et complètes de la France, et, par leur réunion en un dépôt commun, de créer un centre perpétuel pour toutes les recherches ordonnées par le gouvernement ou entreprises par des particuliers.

» Ce plan n'effraya point, par son étendue, ceux qui l'avoient conçu, ni l'autorité qui devoit en assurer l'accomplissement. Mais le travail sur les chartes et diplômes de l'histoire de France comprenoit deux parties distinctes, quoique étroitement liées entre elles : 1º. la Table générale des chartes imprimées ; M. de Brequigny tut chargé de la rédiger, et il en publia trois volumes in-folio, commençant par une lettre du pape Pie 1, à l'évêque de Vienne , qu'on croit de l'année 142 ou bien 166, et finissant avec le règne de Louis VII, en 1179 : l'impression du quatrième volume fut interrompue à la page 560, arrivant à l'année 1213 ; quelques recueils des bonnes feuilles ont été conservés. 2°. La réunion la plus nombreuse possible, soit de chartes originales, publiées ou inédites, soit de copies fidèles de toutes les chartes et autres instruments historiques non publiés ; on y joignit les inventaires d'un grand nombre de chartriers ou d'archives , plusieurs cartulaires et le dépouillement de ceux de la Bibliothéque du roi, des terriers, des collections de pièces formées par des particuliers , les portefeuilles laissés par des savants dont les travaux étoient analogues à la nature du dépôt, enfin quelques ouvrages manuscrits intéressant histoire de France, et qu'on ne négligea jamais de sauver de la dispersion : tel est le magnifique manuscrit sur vélin, contenant le procès de Jeanne d'Arc, et connu sous le nom de Manuscrit ide d'Urfé.

» Le but final de l'entreprise étoit arrêté , dès son origine même, dans la pensée de ceux qui la dirigeoient ; mais pour atteindre à ce but, outre tout leur zèle et toutes leurs lumières , il leur falloit le secours du temps , et ce secours leur manqua. On avoit fait pressentir que la Collection générale de ces diplômes pourroit un jour être publiée en entier ; le roi en avoit donné l'espérance au monde savant en 1782, et quelques années après, le premier volume de la Collection des Chartes et les deux volumes des Lettres du pape Innocent III (le plus habile jurisconsulte de son siècle, et qui n'eut pas moins d'influence sur les affaires de la France que sur celles des autres états de la chrétienté) étoient déjà sous presse, le premier par les soins de M. de Bréquigny, et les deux autres par ceux de M. Du Theil qui en avoit recueilli à Rome tous les matériaux. Le dépôt lui-même prenoit une consistance qui accroissoit son utilité; il devenoit le centre de ces grands travaux historiques qui seront un éternel honneur pour les lettres françoises, et de précieux modèles pour tous les peuples jaloux de leur propre renommée. On y venoit puiser à la fois pour le Recueil des ordonnances, le Recueil des historiens de France, l'Art de vérifier les dates, et la nouvelle Collection des Conciles ; époque à jamais mémorable de notre histoire littéraire, où , sous la même protection et par le seul effet de la munificence royale, les presses françoises produisoient à la fois ces quatre grandes Collections , dont le mérite égaloit l'étendue, et en même temps le Gallia christiana, la Collection des Chartes, les Lettres historiques des Papes, la Table chronologique des Chartes imprimées, l'Histoire littéraire de la France et les Histoires particulières des provinces par les Bénédictins, le Glossaire françois de Sainte-Palaye et Mouchet, le Froissard complet de M. Dacier, les Notices et Extraits des manuscrits, et les Mémoires i de l'Académie des Belles-Lettres, qui ont fondé et propagé dans le monde savant les plus solides principes de l'érudition classique., Ces prospérités littéraires étoient dans tout leur éclat en 1786, et en 1791 il ne restoit que le douloureux souvenir de tant de glorieuses entreprises.»

M. Champollion parle de l'interruption de ces travaux, mais il ne dit pas quelle en fut la cause immédiate ; je le vais dire :

Le 19 juin 1792, Condorcet monta à la tribune de l'Assemblée nationale, et prononça ce discours :

« C'est aujourd'hui l'anniversaire de ce jour mémorable où l'Assemblée constituante, en détruisant la noblesse, a mis la dernière main à l'édifice de l'égalité politique. Attentifs à imiter un si be! exemple, vous l'avez poursuivie jusque dans les dépôts qui servent de refuge à son incorrigible vanité. C'est aujourd'hui que, dans la capitale, la Raison brûle aux pieds de la statue de Louis XIV ces immenses volumes qui attestoient la vanité de cette caste. D'autres vestiges en subsistent encore dans les Bibliothéques publiques, dans les Chambres des comptes, dans les chapitres à preuve et dans les maisons des généalogistes. Il faut envelopper ces dépôts dans une destruction commune. Vous ne ferez point garder aux dépens de la nation ce ridicule espoir qui semble menacer l'égalité. Il s'agit de combattre la plus ridicule, mais la plus incurable de toutes les passions. En ce moment même elle médite encore le projet de deux Chambres, ou d'une distinction de grands propriétaires, si favorable à ces hommes qui ne cachent plus combien l'égalité pèse à leur nullité personnelle.

» Je propose, en conséquence, de décréter que tous les départemens sont autorisés à brûler les titres qui se trouvent dans les divers dépôts. »

L'Assemblée, après avoir décrété l'urgence, adopte à l'unanimité le projet de Condorcet qui venoit de dire, dans les derniers phrases de son discours, tout ce qu'on répète aujourd'hui : nous en sommes à la parodie.

Le 22 février 1793, il fut ordonné de brûler sur la Place des Piques trois cent quarante-sept volumes et trente-neuf boîtes.

Condorcet, malgré tous ses soins, ne se tint pas si fort assuré de l'égalité, qu'il ne s'en précautionnât d'une bonne dose dans le poison qu'il portoit habituellement sur lui.

En 1793, le ministre Rolland écrivit aux Conservateurs de la Bibliothéque pour leur enjoindre de livrer les manuscrits : ils répondirent qu'ils étoient prêts à obéir, mais ils prirent la liberté de faire observer humblement qu'il falloit aussi détruire l'Art de vérifier les dates, et le Dictionnaire de Moréri, comme empoisonnés d'un grand nombre d'articles pareils à ceux dont on vouloit, avec tant de raison, purger la terre. Plus tard, le Comité de salut public décréta que les armes de France seroient enlevées de dessus les livres de la Bibliothéque; on passa un marché avec un vandale, pour cette entreprise qui devoit coûter un million cinq cent trente mille francs. L'écu de France étoit taillé à l'aide d'un emporte-pièces, et remplacé par un morceau de maroquin. Quand les armes se trouvoient appliquées sur une feuille, du volume, on coupoit cette feuille. Ne pourroit-on pas aujourd'hui reprendre cette belle opération.

Le cabinet des médailles fut dénoncé : les médailles d'or et d'argent devoient être portées à la Monnoie pour y être fondues. L'abbé Barthélemy s'adressa à Aumont, ami de Danton, qui fit casser le décret : Danton ne faisoit fondre que les hommes. Un comédien ambulant, ensuite garde-magasin, sollicita la place de Conservateur des manuscrits ; interrogé s'il pourroit les lire, il répondit : « Sans » doute; j'en ai fait. » De précieux manuscrits furent vendus à la livre aux épiciers; d'autres, envoyés à Metz, servirent à faire des gargousses. On chargea nos canons avec notre vieille gloire : tous les coups portèrent et elle fit éclater notre gloire nouvelle.

La République aristocratique du Directoire procéda d'un autre manière que la République démocratique de la Convention ; elle ordonna de corriger dans Racine, Bossuet et Massillon, tout ce qui sentoit la religion et la royauté. Des hommes de mérite se consacrèrent à ces élucubrations philosophiques : le travail sur Racine fut achevé, je sais par qui.

Il se peut que nous n'ayons pas aujourd'hui la stupide fureur d'un Sage de la Convention, ni la naïve animosité d'un Citoyen du Directoire; mais aimons-nous mieux ce qui fut ? Irions-nous même jusqu'à prendre la peine de corriger ce pauvre Racine qui auroit pu faire quelque chose, si Boileau ne lui eût gâté le goût, et s'il fût né de notre temps; il avoit des dispositions.

Et pourtant, puisque nous ne sommes plus touchés que des seuls faits, nous devrions reconnoître que le passé est un fait, un fait que rien ne peut détruire, tandis que l'avenir, à nous si cher, n'existe pas. Il est pour un peuple des millions de millions d'avenirs possibles ; de tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n'est rien, qu'est-ce que l'avenir, sinon une ombre au bord du Lethé, qui n'apparoîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant et une chimère.

De l'édition commencée des catalogues des Chartes et de l'impression de ces Chartes, Épîtres et Documents, il n'est échappé, comme on vient de le lire dans la Notice de M. Champollion, que quelques exemplaires ; le reste a été mis au pilon. Les volumes imprimés, publiés par Bréquigny et de La Porte du Theil, Diplomata, Chartes, epistolc et alia documenta ad res francicas spectantia, sont precedes de prolégomènes où l'histoire de l entreprise est racontée, et où l'on trouve ce qu'il est nécessaire de savoir sur les documents contenus dans ces volumes.

Les preuves matérielles de la fausseté d'un acte sont assez faciles à distinguer, quand on a un peu étudié la calligraphie; les Bénédictins ont donné sur cela de bonnes règles. Mais il y a des évidences internes d'après lesquelles les jeunes annalistes se doivent aussi décider. Par exemple, il ne nous reste que six diplômes royaux de Khlovigh ; et, sur ces six diplômes, un seul est intégralement authentique. Comparez le style et la manière dont ces pièces sont souscrites : vous lisez au bas de l'acte de fondation du monastère de Saint-Pierre-le-Vif à Sens : Ego Chlodeveus , in Dei nomine, rex Francorum, manu propria signavi et subscripsi : comme si Khlowigh parloit latin, écrivoit en latin, signoit en latin, en défigurant son nom par l'orthographe latine ! Après cette prétendue signature, viennent les signatures aussi incroyables de Chlotilde, des quatre fils du roi, de sa fille, de l'archevêque de Reims, etc.

Le diplôme authentique est une lettre dictée, adressée à Euspice et à Maximin : Khlovigh leur donne le lieu appelé Micy, et tout ce qui est du domaine royal entre la Loire et le Loiret. Cette lettre commence ainsi : Chlodoveus, Francorum rex, vir inluster, et finit par ces mots : ita fiat ut ego Chlodoveus volui. Au-dessous on lit seulement : Eusebius episcopus confirmavi. Voilà le maître ; un évêque truchement traduit ses ordres. Voilà le Frank dans toute la simplicité salique : fiât : ego volui.

Le glossaire de Sainte-Palaye et Bréquigny, continué par Mouchet, se compose de 56 volumes in-folio, dont deux seuls sont imprimés; on n'a sauvé de l'édition que trois exemplaires, le reste est en manuscrit. Chaque volume contient de quatre à cinq cents colonnes et depuis quatre cents jusqu'à huit cents articles ; c'est un répertoire composé sur le plan du glossaire latin de Ducanges, et du glossaire du droit françois de De Laurières ; il traduit souvent les articles du premier, en y ajoutant. Le Moyen Age tout entier est par ordre alphabétique dans cet immense recueil.

Ces rois de France qui nous maintenoient dans une ignorance crasse afin de nous mieux opprimer, ces rois qui auroient dû naître tous à la fois de nos jours pour apprendre à mésépriser eux et leurs siècles , avoient cependant la manie de favoriser les lettres ; l'idée de ces grandes collections de diplômes leur étoit venue de bonne heure, on ne sait trop pourquoi. Montagu, secrétaire et trésorier des Chartes sous Charles V, avoit commencé ou plutôt continué le catalogue général des documents historiques; il nous apprend que ses prédécesseurs avoient été obligés' d'abandonner leurs investigations, faute d'argent pour les suivre. Henri II ordonna d'ouvrir le Trésor des Chartes à Jean Du Tillet. Ce greffier du parlement, l'homme le plus versé dans nos antiquités qui ait jamais paru, avoit conçu dans presque toutes ses parties le vaste plan accompli sous les rois Louis XIV, Louis XV et Louis XVI avec l'appui du gouvernement, l'encouragement du clergé, et les veilles des grands corps lettrés de la France.

« Ayant à très-grand labeur et dépense, dit Du Fillet au roi, compulsé l'infinité des registres de votre parlement, recherché les librairies et titres de plusieurs églises, j'entreprins dresser par forme d'histoires et ordre des règnes, toutes les querelles de cette troisième lignée régnante avec ses voisins, les domaines de la coronne par provinces, les lois et ordonnances depuis la Salique, par volumes et règnes et par recueil séparé, ce qui concerne les personnes et maisons royales, et la forme ancienne du gouvernement des trois états, et ordre de justice dudit royaume aver les changements y survenus. »

Du Tillet met à la suite de ses recueils, des inventaires des chartes, comme preuves et éclaircissements. Un exemple montrera son exactitude : Promesse de Éléonor royne d'Angleterre, de taire hommage au roy Philippe des duchés de Guyenne et comté de Poitou , en juillet 1134. Au trésor, layette anglia C, et sac non coté. »

Ces inventaires de Du Tillet, sont le modèle des catalogues modernes des chartes.

Après du Tillet, Pierre Pithou et Marquard Freher formèrent le plan d'une collection des historiens de France, plan que commença à exécuter André Duchesne, justement surnommé le père de notre histoire ; son fils François continua son ouvrage qui devoit avoir quatorze volumes, et dont cinq sont imprimés. Colbert confia à une assemblée de savants le soin de poursuivre cette entreprise. Ces savants n'étoient rien moins que Lecointe , Ducange, Wion d Hérouval, Adrien de Valois, Jean Gallois et Baluze. Ducange proposa une autre distribution que celle de Duchesne, avec l'insertion des pièces nouvellement découvertes.

L'archevêque de Reims, Gharles Maurice Letellier, reprit le projet sous le patronage de Louvois, son frère, et voulut charger don Mabillon de la direction des travaux. Le chancelier d'Aguesseau, en 1717, forma deux sociétés de gens de lettres, pour s'occuper du recueil de Duchesne. On a un Plan de Ducange, des Remarques de l'abbé Gallois, un Mémoire de l'abbé des Thuilleries , des Observations de l'abbé Grand, lesquels Plan, Remarques, Mémoire et Observations, ont puissamment contribué à la confection des Rerum gallicarum et francicarum scriptores de don Bouquet. Lancelot, Le Bœuf, Secousse, Gibert, Foncemagne, Sainte-Palaye conféroient de ces recherches chez M. d'Argenson, chez le chancelier de Lamoignon ou chez M. de Malesherbes, son fils ; suite de noms, à compter depuis André Duchesne, que nous pouvons opposer aux noms les plus illustres de l'Europe.

Désirons qu'un temps vienne et que ce temps soit prochain, où ces grands desseins étouffés par la barbarie révolutionnaire seront repris, où l'on achèvera de cataloguer ces manuscrits de la Bibliothéque (je ne sais plus si je dois dire royale ou nationale), qui gisent misérablement inconnus. On y pourroit rencontrer non - seulement des documents de l'antiquité franke, mais des ouvrages de l'antiquité grecque et latine. Des auteurs que nous n'avons plus, ou que nous avons mutilés, se voyoient encore au dixième, onzième et douzième siècles : un Tacite, un Tite-Live, un Ménandre, un Sophocle ont peut-être échappé aux Condorcet du Moyen Age. Désirons qu'on améliore le sort des hommes honorables qui veillent aux dépôts de la science, qui succombent sous le poids d'un travail qu'accroissent chaque jour, en se multipliant, et les livres et les lecteurs. Désirons qu'on augmente le nombre des élèves de l'école des Chartes. Quand les Dacier et les Vanpraêt, quand les autres vénérables savants qui nous restent, auront passé de ces tombeaux des temps appelés bibliothèques, leur propre tombeau, qui déchiffrira nos annales? La patrie des Mabillon subira-t-elle la honte d'aller chercher en Allemagne

des interprètes de nos diplômes? Faudra-t-il qu'un Champollion germanique vienne lire sur nos monuments la langue de nos pères, morte pour nous? Désirons enfin qu'on ne s'obstine pas à agrandir le bâtiment de la Bibliothéque sur le terrain où elle existe aujourd'hui, et qu'on adopte le beau plan d'un habile architecte pour réunir le temple de la science au palais du Louvre : ce sont là les derniers vœux d'un François.

Écrivains de l'histoire générale et de l'his- toirë critique de France, avant la révo- lution

Les jugements sont trop durs aujourd'hui, à l'égard des écrivains qui ont travaillé à nos annales avant la Révolution. Supposons que notre histoire générale fût à composer ; qu'il la fallût tirer des manuscrits ou même des documents imprimés ; qu'il en fallût débrouiller la chronologie, discuter les faits, établir les règnes : je soutiens que, malgré notre science innée et tout notre savoir acquis, nous n'en mettrions pas trois volumes debout. Combien d'entre nous pourroient déchiffrer une ligne des chartes originales, combien les pourroient lire, même à l'aide des alphabets, des specimen et des fac simile insérés dans la Re diplomaticá de Mabillon et ailleurs? Nous sommes trop impatients d'étaler nos pensées ; nous dédaignons trop nos devanciers, pour nous abaisser au modeste rôle de bouquineurs de cartulaires. Si nous lisions, nous aurions moins de temps pour écrire, et quel larcin fait à la postérité! Quel que soit notre juste orgueil, oserai-je supplier notre Supériorité de ne pas briser trop vite les béquilles sur lesquelles elle se traîne les ailes ployées? Quand avec des dates bien correctes; des faits bien exacts, imprimés en beau françois dans un caractère bien lisible, nous composons à notre aise des histoires nouvelles; sachons quelque gré à ces esprits obscurs, aux travaux desquels il nous suffit de coudre des lambeaux de notre génie, pour ébahir l'admirant univers.

Du Haillar, Belleforest, de Serres et Dupleix, ont travaillé les premiers sur l'histoire générale de France. Du Haillan sait beaucoup, et des choses curieuses ; il a de la fougue ; son indépendance nobiliaire est amusante. Dans sa dédicace à Henri IV il dit : « Je n'ai point voulu faire le flatteur ni le courtisan, mais l'historien véritable; j'ai voulu peindre les traits les plus difformes ainsi que les plus beaux, et parler hardiment et librement de tout..

J'ai impugné plusieurs points qui sont de la commune opinion des hommes, comme la venue de Pharamon ès Gaules, l'institution de la loi Salique , etc. n

Belleforest est diffus, mais sa compilation des anciennes chroniques met sur la voie de plusieurs raretés. Du Haillan le critiqua dans une de ses préfaces : « Je ne suis pas de ces hardis et ignorants écrivains qui enfantent tous les jours des livres et qui en font de grosses forêts. » ( Allusion au nom de Belleforest.

Jean de Serres étoit protestant. Il est infidèle dans ses citations, fautif dans sa chronologie; son style est chargé de figures outrées et de métaphores. De Serres étoit savant néanmoins : Pasquier et d'Aubigné l'ont repris avec aigreur.

Dupleix procède avec méthode ; c'est le premier historien françois, avec Viguier, qui ait coté en marge ses autorités. Avant le chef-d'œuvre d'Adrien de Valois, Dupleix n'avoit été surpassé dans l'histoire des deux premières races que par Fauchet.

Je ne parle point de d'Aubigné, bien qu'il en valût la peine, parce qu'il s'est renfermé, ainsi que De Thou, dans une période particulière : la même raison me fait omettre Jean le Laboureur : personne n'a élevé plus haut le style historique que ce dernier écrivain.

Après ces quatre premiers auteurs de notre histoire générale, nous trouvons Mézeray, Varillas, Cordemoy, Legendre, Daniel, Velly, Villaret et Garnier.

Un n'écrira jamais mieux quelques parties de notre histoire, que Mézeray n'en a écrit quelques règnes. Son abrégé est supérieur à sa grande histoire, quoiqu'on n'y retrouve pas quelques-uns de ces discours débités à la manière de Corneille. Les Vies des reines sont quelquefois des modèles de simplicité. Quant au défaut de lecture reproché à Mézeray, la plupart de ses erreurs ont été redressées par l'abbé le Laboureur, Launoy, Dirois et le P. Griffet. Mézeray avoit été frondeur ; rien de plus libre que ses jugements : c'est dommage que son exécuteur testamentaire ait jeté au feu son histoire de la Maltôte. Amelot de la Houssaye dit que Mézeray a laissé dans ses écrits une assez vive image de l'ancienne liberté. Ménage reproche à cet auteur de n'avoir pas de phrases. C'est Mézeray qui a dit: Sous la fin de la deuxième race le royaume étoit tenu selon les lois des fiefs , se gouvernant comme un grand fief plutôt que comme une monarchie. Tout ce qu'on a rabâché depuis sur les temps féodaux n'est que le commentaire de cet aperçu de génie.

Louis de Cordemoy publia, en l'achevant, l'histoire de France qu'avoit écrite Geraud de Cordemoy, son père. Cordemoy étoit, comme Bossuet, grand cartésien; son travail exact est le premier où l'on sente la présence de la méthode philosophique.

L'abbé Le Gendre fit entrer dans l'histoire générale la peinture des mœurs et des coutumes ; heureuse innovation qui ouvroit une nouvelle route à l'histoire. Le Gendre, flatteur de Louis le Grand dans ses essais sur le règne de ce roi, juge franchement tout le reste.

Varillas est fort décrié pour son romanesque; il n'est pas cependant aussi menteur qu'on l'a dit. Versé dans la lecture des originaux, il avoit même perdu la vue à cette lecture, mais il a la plus singulière manie qu'on puisse imaginer ; il transporte les actes d'un personnage à un autre, quand ce personnage a des homonymes dans des siècles différents : j'en pourrois citer des exemples curieux.

Après le père Daniel, l'histoire militaire de la France n'est plus à faire. Enfin, sans parler de l'Abrégé chronologique trop vanté du président Hénault, et des Essais historiques trop décriés de Voltaire, le long travail de Velly, de Villaret et Garnier est d'un grand prix. Ce n'étoient pas sans doute des hommes de génie que ces trois derniers écrivains; mais le génie, qui en a? si ce n'est dans notre siècle où il court les rues en sortant du maillot, comme un poussin qui brise sa coquille. Au défaut de ce premier don du ciel qui nous étoit exclusivement réservé, on trouve dans les historiens que je viens de nommer une consciencieuse lecture, des pages nettement écrites, des jugements sains. Ces historiens se trompent, il est vrai, sur la physionomie des siècles, encore pas toujours.

Quant aux deux premières races , il le faut avouer, Velly est quelquefois ridicule; mais il peignoit à la manière de son temps. Khlovigh, dans nos annales anté-révolutionnaires, ressemble à Louis XIV et Louis XIV à Hugues Capet. On avoit dans la tête le type d'une grave monarchie, toujours l même, marchant carrément avec trois Ordres et un Parlement en robe longue ; de là cette monotonie de récits, cette uniformité de mœurs qui rend la lecture de notre histoire générale insipide. Les historiens étoient alors des hommes de cabinet, qui n'avoient jamais vu et manié les affaires.