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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Seconde partie (suite 2)

Étude troisième

Seconde partie (suite 2)

Études historiques · 22 min de lecture · p. 205–228 · chapitre 34 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ne croirait-on pas à ces vers de Prudence que Rome existoit au commencement du cinquième siècle, avec ses grandes familles et ses grands souvenirs ? il écrivoit l'an 403 ! sept ans après, Alaric remuoit et balayoit cette vieille poussière des Gracques et des Brutus, dont se couvroit l'orgueil de quelques nobles . dégénérés.

Théodose étendit la proscription du paganisme aux diverses provinces de l'empire. Une commission fut nommée pour abolir les priviléges des prêtres, interdire les sacrifices, détruire les instruments de l'idôlatrie et fermer les temples. Le domaine de ces temples fut confisqué au profit de l'empereur, de l'église catholique et de l'armée. « Nous défendons, dit le dernier édit de Théodose, à nos sujets, magistrats ou citoyens, depuis la première classe jusqu'à la dernière, d'immoler aucune victime innocente en l'honneur d'aucune idole inanimée. Nous défendons les sacrifices de la divination par les entrailles des victimes. »

Jamquid plebicolas percurram carmine Gracchos, Jure potestatis fultos, et in arce sénatus Præcipuos simulachra Deûm jussisse revelli ?

Cumque suis pariter lictoribus omni potenti Suppliciter Christo se consecrasse regendos ?

Sexcentas numerare domos de sanguine prisco Nobilium licet, ad Christi lignacula versas.

Respice ad illustrem, lux est ubi publica, cellam :

Vix pauca inventes gentilibus obsita nugis Ingenia, obstrictos ægrè retinentia cultus, Et quibus exactas placeat servare tenebras Splendentemque die medio non cernere solem.

(Aurel. Prudentius, vir consalaris, contra Symmachum, præfectum urbis, Corpus poetarum, tom. ÏV, p. 785, v. 128-161.)

Les his de Théodose, Arcade et Honorius, et leurs successeurs , multiplièrent ces edits : on peut voir toutes ces lois dans le Code1; mais, plus comminatoires qu'expresses, elles étoient rarement exécutées ; quelquefois même elles étoient suspendues ou rappelées selon les besoins et les fluctuations de la politique. Le pape Innocent, à l'occasion du premier siége de Rome par Alaric (408), permit les sacrifices, pourvu qu'ils se fissent en secret. Les princes, agissant contradictoirement à leurs édits, conservoient des païens dans les hautes charges de l'état, et donnoient des titres aux pontifes des idoles. Aucune loi ne défendoit aux Gentils d'écrire contre les chrétiens et leur religion; aucune loi n'obligeoit un païen à embrasser le christianisme sous peine d'être recherché dans sa personne ou dans ses biens. I! y a plus, nombre d'édits de cette • époque (j'en ai déjà cité quelques-uns) s'opposent aux envahissements du clergé par voie de testament ou de donation, retirent des immunités accordées, règlent ce nouveau genre de propriétés de main-morte, introduit avec l'Église, interdisent l'entrée des villes aux moines, et fixent le sort des religieuses. Bien que le pouvoir politique fût chrétien, il étoit déjà inquiet de la lutte ; il craignoit d'être entraîné: n'ayant plus rien à craindre du paganisme, il commençoit à se mettre en garde contre les entreprises de l'autre culte. Les mœurs brisèrent ces foibles barrières, et le zèle alla plus loin que la loi.

1 Au titre : de Paganis sacrificiis et templis. ↩

De toutes parts on démolit les temples; perte à jamais déplorable pour les arts; mais le monument matériel succomba, comme toujours, sous la force intellectuelle de l'idée entrée dans la conviction du genre humain.

Saint Martin, évêque de Tours, suivi d'une troupe de moines, abattit dans les Gaules les sanctuaires, les idoles et les arbres consacrés. L'évêque Marcel entreprit la destruction des édifices païens dans le diocèse d'Apamée, capitale de la seconde Syrie. Le temple quadrangulaire de Jupiter, présentoit sur ses quatre faces quinze colonnes de seize pieds de circonférence ; il résista; il fallut en produire l'écroulement à l'aide du feu. Plus tard, à Carthage, des chrétiens moins fanatiques sauvèrent le temple devenu céleste, en le convertissant en église, comme, depuis , Boniface III sauva le Panthéon a Rome.

Le renversement du temple de Sérapis à Alexandrie est demeuré célèbre. Ce temple, où l'on déposoit le Nilomètre, étoit bâti sur un tertre artificiel; on y montoit par cent degrés; une multitude de voûtes éclairées de lampes le soutenoient : il y avoit plusieurs cours carrées environnées de bâtiments destinés la bibliothèque, au collége des Elèves, au logement des Desservants et des Gardiens. Quatre rangs de galeries, avec des portiques et des statues, offroient de longs promenoirs. De riches colonnes ornoient le temple proprement dit : il étoit tout de marbre; trois lames de cuivre, d'argent et d'or en revêtoient les murs. La statue colossale de Sérapis, la tête couverte du mystérieux boisseau, touchoit de ses deux bras aux parois de la Celle, et à un certain jour le rayon du soleil venoit reposer sur les lèvres du dieu1.

1 Ruf., lib. XXII, p. 192 ; Socr., p. 276, lib. VII, cap. 20 ; Expositio totius mundi, Geogr. minor., tom. III, p. 8. ↩

Le païens ne consentirent pas facilement à abandonner un pareil édifice : ils y soutinrent un véritable siege, animés à la detense par le philosophe Olympius2, homme d'une beauté admirable et d'une éloquence divine. Il étoit plein de Dieu , et avoit quelque chose du prophète1. Deux grammairiens, Hellade et Ammone combattoient sous ses ordres : le premier avoit été pontife de Jupiter et le second d'un singe2. Théophile, archevêque d'Alexandrie, armé des édits de Théodose et appuyé du préfet d'Egypte, remporta la victoire. Hellade se vantoit d'avoir tué neuf chrétiens de sa main3. Olympius s'évada après avoir entendu une voix qui chantoit alleluia au milieu de la nuit dans le silence du temple4. L'édifice fut pillé et démoli. « Lous vîmes, dit Urose, maigre son zèle apostolique, les armoires vides des livres; dévastations qui portent mémoire des hommes et du temps5. » La statue de Sérapis, frappée d'abord à la joue par la hache d'un soldat, ensuite jetée à bas et rompue vive, fut brûlée pièce à pièce, dans les rues et dans l'amphithéâtre. Une nichée de souris1 s'étoit échappée de la tête du dieu, à la grande moquerie de spectateurs¹.

2 Ad postremum grassantes in sanguine civium ducem sceleris et audaciæ sux deligunt Olympium quemdam, nomine et habitu philosophum, quo antesignano arcem defenderent, et tyrannidem tenerent. (Rul., lib. xx- ↩

1 O « ră dé iv Ohuutos tions tou Seni coTE. Olympus autem adeò plenus erat Deo ut, etc. (Suidas , in voce ↩

2 h » C Hàu LpS Tu hưòC đvi No AQUâv đE Iu0vzov. Helladius quidem Jovis, Ammonius verò simiæ sacerdos esse dicebatur. (Socrat., lib. v, cap. 16, p. 275.) ↩

3 Helladius verò apud quosdam gloriatus est quod novem homines sua manu in conflictu interemisset. (Id., ibid. ) ↩

4 Olympius vero, sicut à quibusdam accepi, nocte intempestâ quæ illum diem præcesserat, quemdam in Sera - pio alléluia canentem audivit. (Soz., p 588, c, d.) ↩

5 Nos vidibimus armaria librorum, quibus direptis, exinanita ea à nostris hominibus, nostris temporibus memorant. (Oros., lib. vI, cap. 15, p. 421.) ↩

1 Ubi caput truncatum est, murium aguen ex internis eripuit. (Theodor., hist. eccl., li). v, p. 229. Parisiis, 1673.) ↩

Le autres monuments païens d'Alexandrie furent également renversés, les statues de bronze fondues2. Théodose avoit ordonné d'en distribuer la valeur en aumônes ; Théophile s'en enrichit lui et les siens3.

2 Ac templa quidem disturbata sunt. Statuas verò in lebetes et alios alexandrinæ ecclesiæ usus conflatæ. (Socr., p. 275.) ↩

3 Cultus numinis et Serapidis delubrum Alexandriæ disturbata dissipataque fuêre..... Imperante tunc Theodosio prætorii præfecto piaculari homine et Eurymedonte quopiam... templi qui dona vix manus hostiliter injecerunt. (Eunap., p. 83. Antuerpiæ, 1568.) ↩

On mit rez-pied, rez-terre, le temple de Canope, fameuse école des lettres sacerdotales où se voyoit une idole symbolique dont la tête reposoit sur les jambes : peu auparavant, Antonin le Philosophe y avoit enseigné avec éclat la théurgie et prédit la chute du paganisme : Sosipatre, sa mère, passoit pour une grande magicienne. Des religieuses et des moines prirent à Canope la place des dieux et des prêtres égyptiens1.»

1 Monacos Canobi quoque collocârunt. ( Eunap., p. 85.) ↩

Ainsi périt encore, sur les confins de la Perse, un temple immense qui servoit de forteresse à une ville. « Sérapis s'étant fait chrétien, dit saint Jérôme, le dieu M'armas pleura enfermé dans son temple à Gaza : il trembloit , attendant qu'on le vint abattre2. »

2 Hier., epist. 7, p. 54, d. ↩

Le sang chrétien que répandirent les mains philosophiques d'Hellade, fut trop expié plusieurs années après par celui d'Hypatia3. Fille de Théon le géomètre, d'un génie supérieur à son père, elle étoit née, avoit été nourrie et élevée à Alexandrie. Savante en astronomie , au-dessus des convenances de son sexe, elle fréquentoit les écoles et enseignoit elle-même la doctrine d'Aristote et de Platon : on l'appeloit le Philosophe. Les magistrats lui rendoient des honneurs ; on voyoit tous les jours à sa porte une foule de gens à pied et à cheval qui s'empressoient de la voir et de l'entendre4. Elle étoit mariée et cependant elle étoit vierge : il arrivoit assez souvent alors que deux époux vivoient libres dans le lien conjugal1, unis de sentiments, de goût, de destinée, de fortune, séparés de corps. L'admiration qu'inspiroit Hypatia n'excluoit point un sentiment plus tendre : un de ses disciples se mouroit d'amour pour elle ; la jeune platonicienne employa la musique à la guérison du malade, et tit rentrer la paix par l'harmonie dans l'âme qu'elle avoit troublée2. L'évêque d'Alexandrie, Cyrille, devint jaloux de la gloire d'Hypatia3. La populace chrétienne, ayant à sa tête un lecteur nommé Pierre4, se jeta sur la fille de Théon, lorsqu'elle rentroit un jour dans la maison de son père : ces forcenés la traînèrent à l'église Cesarium, la mirent toute nue, et la déchiquetèrent avec des coquilles tranchantes ; ils brûlèrent ensuite sur le place Cinaron5 les membres de la créature céleste qui vivoit dans la société des astres qu'elle égaloit en beauté, et dont elle avoit ressenti les influences les plus sublimes.

3 La ruine du temple de Sérapis est de l'année 391, et la mort d'Hypatia est de l'année 415. ↩

4 Suidas, voce IraTia. ↩

1 Isidori philosophi conjux, sed ità ut conjugii usu abstineret. (Fabric., Bibl. gr., lib. v, cap. 22.) ↩

2. Hypathiam ope musicæ illum à morbo isto libérasse. ↩

3 Suidas, v. ITаTia., p. 533. ↩

4 Quorum dux erat Petrus quidam lector. (Socrat., hist. eccl., lib. vu, cap. 15. Parisiis, 1678.) ↩

5. Lamque è sella detractam ad ecclesiam quæ Gæsareum cognominatur, rapiunt : et vestibus exutam testis interemerunt. Cumque membratim eam discerpsissent , incendio consumpserunt. (Socrat., Hist. eccl., lib. viI, cap. 15, p. 352. ) ↩

Le combat des idées anciennes contre les idées nouvelles à cette époque offre un spectacle que rend plus instructif celui auquel nous assistons1. Ce n'étoit plus comme au temps de Julien un mouvement rétrograde, c'étoit au contraire une course sur la pente du siècle; mais de vieilles mœurs, de vieux souvenirs, de vieilles habitudes, de vieux préjugés disputoient pied à pied le terrain : en abandonnant le culte des aïeux, on croyoit trahir les foyers, les tombeaux, l'honneur, la patrie. La violence exercée en opposition avec l'esprit de la loi, rendoit le conflit plus opiniâtre ; on reprochoit aux chrétiens d'oublier dans la fortune les préceptes de charité qu'ils recommandoient dans le malheur.

1 Nous n'y assistons plus ; il est fini. Je corrige le 13 août 1830, ces épreuves tirées avant le 27 juillet. Insensés qui êtes placés à la tête des états, profiterez-vous de cette rapide et terrible leçon? ↩

Hommes de guerre et hommes d'état, sénateurs et ministres, prêtres chrétiens et prêtres païens, historiens, orateurs, panégyristes, phimembra in locum quem Cinaronem vocant comportata losophes, poëtes accouroient à l'attaque ou à la défense des anciens et des modernes autels.

Théodose est un empereur violent et foible, livré au plaisir de la table, selon Zosime 1: c'est un saint qui règne dans le ciel avec J.-C. aux yeux de saint Ambroise 2.

Les temples s'écroulent à la voix et sous les mains des moines et des évêques; ils tombent aux chants de victoire de Prudence : le vieux Libanius ranime sa piété philosophique pour attendrir Théodose en faveur de ces mêmes temples.

« Celui, dit-il à l'empereur, celui qui, lorsque j'étois encore enfant (Constantin), abattit à ses pieds le prince qui l'avoit traité avec outrage, (Maxence) croyant qu'il lui convenoit d'adopter un autre Dieu, se servit des trésors et des revenus des temples pour bâtir Constantinople, mais il ne changea rien au culte solennel: si les maisons des dieux furent pauvres, les cérémonies demeurèrent riches. Son fils ( Constance) s'abandonna aux mauvais conseils de faire cesser les sacrifices. Le cousin de ce fils, (Julien), prince orné de toute les vertus, les rétablit. Après sa mort l'usage des sacrifices subsista quelque temps : il fut aboli, il est vrai, par deux frères (Valentinien et Valens)

½ Ambr., tom. V, sermo de diversis, p. 122, f.

» à cause de quelques novateurs, mais on conserva la coutume de brûler des parfums. Vous avez vous - même toléré cette coutume, en sorte que nous avons autant à vous remercier de ce que vous nous avez accordé qu'à nous plaindre de ce dont on nous prive. Vous avez permis que le feu sacré demeurât sur les autels, qu'on y brûlât de l'encens et d'autres

» aromates.

» Et voilà pourtant qu'on renverse nos temples! Les uns travaillent à cette œuvre avec le bois, la pierre, le fer ; les autres emploient leurs mains et leurs pieds : proie de Mysiène (proverbe grec qui signifie conquête facile) ! On enfonce les toits; on sape les murailles ; on enlève les statues; on renverse les autels. Pour les prêtres il n'y a que deux partis à prendre : se taire, ou mourir. D'une première expédition on court à une seconde, à une troisième; on ne se lasse pas d'ériger des trophées injurieux à vos lois.

» Voilà pour les villes : dans les campagnes c'est bien pis encore! là se rendent les ennemis des temples ; ils se dispersent, se réunissent ensuite et se racontent leurs exploits ; celui-là rougit qui n'est pas le plus criminel. Ils vont comme des torrents sillonnant la contrée et bondissant contre la maison des dieux. La campagne privée de temples est sans yeux; elle est ruinéee, détruite, morte; les temples, ô empereur, sont la vie des champs; ce sont les premiers édifices qu'on y ait vus, les premiers monuments qui soient parvenus jusqu'à nous à travers les âges ; c'est aux temples, que le laboureur confie sa femme, ses entants ses bœufs, ses moissons. . . .... ...

» Voilà la conduite des chrétiens : ils protestent qu'ils ne font la guerre qu'aux temples; mais cette guerre est le profit de ces oppresseurs ; ils ravissent aux malheureux les fruits de la terre, et s'en vont avec les dépouilles, comme s'ils les avoit conquises et non volées.

» Cela ne leur suffit pas : ils attaquent encore les possessions particulières, parce que, au dire de ces brigands, elles sont consacrées aux dieux. Sous ce prétexte, un grand nombre de propriétaires sont privés des biens qu'ils tenoient de leurs ancêtres, tandis que leurs spoliateurs qui, à les entendre, honorent la divinité par leurs jeûnes, s'engraissent aux dépens des victimes. Va-t-on se plaindre au pasteur (nom qu'on affecte donner à un homme qui n'a certainement pas la douceur en partage) ? il chasse les réclamants de sa présence, comme s'ils devoient s'estimer heureux de n'avoir pas souffert davantage. . .

» On prétend que nous avons violé la loi qui défend les sacrifices. Nous le nions. On répond que, si aucun sacrifice n'a eu lieu, on a égorgé des bœufs au milieu des festins et des réjouissances: cela est vrai; mais il n'y avoit pas d'autels pour recevoir le sang; on n'a brûlé aucune partie de la victime; on n'a point offert de gâteaux ; on n'a point fait de libations. Or si un certain nombre de personnes, pour manger un veau ou un mouton, se sont rencontrées dans quelque maison de campagne ; si, couchées sur le gazon, elles se sont nourries de la chair de ce veau ou de ce mouton après l'avoir fait bouillir ou rôtir, je ne vois pas quelles lois ont été transgressées; car, ô divin empereur, vous n'avez pas prohibé les réunions domestiques. Ainsi, bien qu'on ait chanté un hymne en l'honneur des dieux, et qu'on les ait invoqués, on n'a point violé votre édit, à moins que vous ne vouliez transformer en crime l'innocence de ces festins.

» Nos persécuteurs se figurent que par leur violence, ils nous amènent à la pratique de leur religion ; ils se trompent : ceux qui paroissent avoir varié dans leur culte, sont restés tels qu'ils étoient. Ils vont avec les chrétiens aux assemblées ; mais , lorsqu'ils font semblant de prier, ils ne prient point ou ce sont leurs anciens dieux qu'ils adjurent.

» En matière de religion, laissez tout à la persuasion, rien à la force. Les chrétiens n'ont-ils pas une loi conçue en ces termes? Pratiquez la douceur; tâchez d'obtenir tout par elle ; ayez horreur de la nécessité ou de la contrainte. Pourquoi donc vous précipitez-vous sur nos temples avec tant de fureur? vous trangressez donc aussi vos lois ?.

»> .. ... Mais puisque les chrétiens allèguent l'exemple de celui qui le premier a dépouillé les temples (Constantin), j'en vais parler à mon tour. Je ne dirai rien des sacrifices ; il n'y toucha pas : mais qui fut jamais plus rigoureusement puni que le ravisseur des trésors sacrés? De son vivant, il vengea les dieux sur lui-même, sur sa propre famille; après sa mort, ses enfants se sont égorgés.

» Les chrétiens s'autorisent encore de l'exemple du fils de ce prince (Constance); il démolit les temples avec d'aussi grands travaux qu'il en eût fallu pour les construire; ( tant il étoit difficile de séparer ces pierres liées ensemble par un fort ciment!) il distribuoit les édifices aux favoris dont il étoit entouré de la même manière qu'il leur eût donné un cheval, un esclave, un chren, un bijou. Eh bien ! ces présents devinrent funestes à celui qui les accordoit comme à ceux qui les acceptoient.

» De ces favoris, les uns moururent dans l'infortune, sans postérité, sans testament; les autres laissèrent des héritiers : mais qu'il eût mieux valu pour eux n'en avoir point! Nous les voyons aujourd'hui ces enfants qui habitent au milieu des colonnes arrachées aux temples ; nous les voyons couverts d'infamie et se faisant une guerre cruelle1. »

1 Liban., pro templis. ↩

Cette citation, trop instructive pour être abrégée, offre un tableau presque complet du quatrième siècle : usage et influence des temples dans les campagnes ; fin de ces temples ; commencement de la propriété du clergé chrétien par la confiscation de la propriété du clergé païen ; cupidité et fanatisme des nouveaux convertis qui s'autorisent des lois en les dénaturant, pour commettre des rapines et troubler l'intérieur des familles; et, de même que Lactance a raconté la mort funeste des persécuteurs du christianisme, Libanius raconte les désastres arrivés aux persécuteurs de l'idolâtrie. Mais, quoiqu'il en soit, Dieu qui punit l'injustice particulière de l'individu , n'en laisse pas moins s'accomplir les révolutions générales calculées sur les besoins de l'espèce.

Les moines furent les principaux ouvriers de la démolition des temples ; aussi les outrages et les éloges leur sont-ils également prodigués.

Sozomène assure que les Pères du Désert pratiquent une philosophie divine.

« Les religieux, dit saint Augustin, ne cessent d'aimer les hommes, quoiqu'ils aient cessé de les voir, s'entretenant avec Dieu et contemplant sa beauté1. »

1 Aug., lib. retractatio, cap. 21. ↩

Saint Chrysostome, au sujet de la sédition d'Antioche, compare la conduite des philosophes et des moines. « Où sont maintenant, s'écrie-t-il, ces porteurs de bâtons, de manteaux, de longues barbes, ces infâmes cyniques, au-dessous des chiens leurs modèles ? Ils ont abandonné le malheur ; ils se sont allés cacher dans les cavernes. Les vrais philosophes (les moines des environs d'Antioche) sont accourus sur la place publique; les habitants de la ville ont fui au désert; les habitans du désert sont venus à la ville. L'anachorète a reçu la religion des apôtres ; il imite leur vertu et leur courage. Vanité des païens! foiblesse de la philosophie ! on voit à ses œuvres qu'elle n'est que fable, comédie, parade et fiction1. »

1 Chrysost., hom. 17, p. 196, c. ↩

« Quels sont les destructeurs de nos temples? dit à son tour Libanius. Ce sont des hommes vêtus de robes noires qui mangent plus que des éléphants, qui demandent au peuple du vin pour des chants, et cachent leur débauche sous la pâleur artifielle de leur visage2. »

2 Liban., pro templis. ↩

«I y a une race appelée moines, dit pareillement Eunape; ces moines, hommes par la forme, pourceaux par la vie, font et se permettent abominables choses..

» Quiconque porte une robe noire et présente au public une sale figure, a le droit d'exercer une autorité tyrannique3. »

3 Monacos sic dictos, homines quidem specie, sed vitam turpem porcorum more exigentes, qui in propatulo infinita atque infanda scelera committebant.. ... Nam eâ tempestate quivis atram vestem indutus, quique in publico sordido habitu spectari non abnuebat, is tyrannicam obtinebat autoritatem. (Eunap. , in vitâ Ædesii, p. 84. Antuerpiæ, 1568.) ↩

« Sur la haute mer ( c'est le poète Rutilius qui parle) s'élève l'ile de Capraria, souillée par des hommes qui fuient la lumière. Eux-mêmes se sont appelés moines, parce qu'ils aspirent à vivre sans témoins. Ils redoutent les faveurs de la fortune, parce qu'ils n'auroient pas la force de braver ses dédains ; ils se font malheureux de peur de l'être. Rage stupide d'une cervelle dérangée ! s'épouvanter du mal et ne pouvoir souffrir le bien ! Leur sort est de renfermer leurs chagrins dans une étroite cellule, et d'enfler leur triste cœur d'une humeur atrabilaire1. »

1 Processu pelagi jam se Capraria tollit. Squalet lucifugis insula plena viris. Ipsi se monachos grajo cognomine dicunt, Quod soli nullo vivere teste volunt. Munera fortune metuunt, dum damna verentur ; Quisquam sponte miser ne miser esse queat. Quænam perversi rabies tam stulta cerebri , Dum mala formides, nec bona posse pati ! Sive suas repetunt fato ergastula ponas, Tristia seu nigro viscera telle tument : Sic nimiæ bilis morbum adsignavit Homerus Bellerophonteis sollicitudinibus ; Nam juveni offense, sævi post tela doloris , Dicitur humanum displicuisse genus. (Rutilii Itinerarium , lib. I, p. 105.) ↩

Après avoir passé Capraria, petite ile entre la côte de l'Étrurie et celle de la Corse, Rutilus aperçoit une autre île, la Gorgone : « Là s'est » enseveli vivant, au sein des rochers, un citoyen » romain. Poussé des furies, ce jeune homme, noble d'aïeux , riche de patrimoine et non moins heureux par son mariage, fuit la société des hommes et des dieux. Le crédule exilé se cache au fond d'une honteuse caverne ; il se figure que le ciel se plaît aux dégoûtantes misères ; il se traite avec plus de rigueur que ne le traiteroient les dieux irrités. Dites-moi, je vous prie, cette secte n'a-t-elle pas des poisons pires que les breuvages de Circé? Alors se transformoient les corps; à présent se métamorphosent les âmes1. v

1 Adversus scopulos, damni monumenta recentis, Perditus hic vivo funere civis erat. Noster enim nuper juvenis, majoribus amplis, Nec censu inferior, conjugiove minor, Impulsus fui'iis homines divosque reliquit, Et turpem latebram credulus exul agit. Intelix putat, illuvie colestia passi, Seque promit læsis sævior ipse deis. Non, rogo, deterior Circæis secta venenis ? Tunc mutabantur corpora, nunc animi. ( Rutilii Itinerarium, lib. I, v. 517-526.) Saint Augustin parle avec estime de ces moines de l'île de Capraria si décriés par Rutilius. Il raconte que Mascerel descendit dans cette île, qu'il en emmena avec lui deux religieux, Eustathe et André, aux prières desquels il dut en Afrique sa victoire sur Gildon, son frère. (Epist. 81, p. 142.) ↩

Les foiblesses et les jongleries des prêtres du paganisme étoient exposées par le clergé chrétien à la risée de la multitude. Il se servoient de l'aimant pour opérer des prodiges, pour suspendre un char de bronze attelé de quatre chevaux1 ou faire monter un soleil de fer à la voûte d'un temple ½. Ils s'enfermoient dans des sa tues creuses adossées contre des murailles, et ils rendoient des oracles.

1 Prosperii, lib. nI, cap. 38, p. 150. z Ruf., p. 138. ↩

Fleury a osé rappeler, dans l'Histoire ecclésiastique3, un anecdote racontée avec moins de pudeur par Ruffin4. « Un prêtre de Saturne » nommé Tyran abusa ainsi de plusieurs femmes des principaux de la ville: il disoit au mari que Saturne avoit ordonné que sa femme vînt passer la nuit dans le temple. Le mari ravi de l'honneur que ce dieu lui faisoit, envoyoit sa femme parée de ses plus beaux ornements, et chargée d'offrandes. On l'enfermoit dans le temple devant tout le monde; Tyran donnoit les clefs des portes et se retiroit ; mais pendant la nuit il venoit par sous terre et entroit dans l'idole. Le temple étoit éclairé, et la femme attentive à sa prière, ne voyant personne, et entendant tout d'un coup une voix sortir de l'idole, étoit remplie d'une crainte mêlée de joie. Après que Tyran, sous le nom de Saturne, lui avoit dit ce qu'il jugeoit à propos pour l'étonner davantage ou la disposer à le satisfaire, il éteignoit subitement toutes les lumières, en tirant des linges disposés pour cet effet. Il descendoit alors et faisoit ce qui lui plaisoit à la faveur des ténèbres. Après qu'il eut ainsi trompé des femmes pendant long-temps, une plus sage que les autres eut horreur de cette action ; écoutant plus attentivement, elle reconnut la voix de Tyran, retourna chez elle, et découvrit la fraude à son mari. Celui-ci se rendit accusateur. Tyran fut mis à la question, et convaincu par sa propre confession qui couvrit d'infamie plusieurs famille. d'Alexandrie, en découvrant tant d'adultères et rendant incertaine la naissance de tant d'enfants. Ces crimes publiés contribuèrent beaucoup au renversement des idoles et des temples. v

3 Tom. IV, liv. XIX, p. 628. ↩

4 Sacerdos erat apud eos Saturni, Tyrannus nomine. Hic, quasi ex responso numinis, adorantibus in templo nobilibus quibusque et primariis viris, quorum sibi matronæ ad libidinem placuissent, dicebat Saturnum præcepisse ut uxor sua pernoctaret in templo. Tum is qui audierat, gaudens quod uxor suâ dignatione numinis vocaretur, exornatam comptiùs insuper et donariis onustam, ne vacua scilicet repudiaretur, conjugem mittebat ad templum. In conspectu omnium conclusâ intrinsecùsmatronâ, Tyrannus, clausis januis et traditis clavibus discedebat. Deindè, facto silentio, per occultos et subterraneos aditus, intrà ipsum Saturni simulacrum patulis erepebat cavernis. Erat autem simulacrum illud à tergo excesum, et parieti diligenter annexum. Ardentibusque intra ædem luminibus intentæ, supplicantique mulieri vocem subitò per simulacrum oris concavi proferebat, ita ut pavore et gaudio infelix mulier trepidaret, quod dignam se tanti numinis putaret alloquio. Posteaquam verò quæ libitum fuerat vel ad consternationem majorera, vel ad libidinis incitamentum, deseruisset numen impurum, arte quâdam linteolis obductis, repentè lumina extinguebantur universa. Tum descendens obstupefactæ et consternatæ mulierculæ adulterii fucum profanis commentationibus inferebat. Hoc cum per omnes miserorum matronas multo jam tempore gererentur, accidit quamdam pudicæ mentis fominam horruisse facinus, et attentius designantem cognovisse vocem Tyranni, ac domum regressam viro de fraude sceleris indicasse. (Ruff., hist. eccl., lib. 11, p. 245.) ↩

Une aventure à peu près pareille avoit eu lieu à Rome sous le règne de Tibère1; elle rappeloit encore celle de ce jeune homme qui, jouant le rôle du fleuve Scamandre, abusa de la simplicité d'une jeune fille2. On étaloit, à la honte

1 Joseph., Ant., lib. 8, cap. 4. ↩

2 Lucian. ↩

de l'idolâtrie, les poupées empaillées, les simu lacres ridicules, obscènes ou monstreux, les instruments de magie, et jusqu'aux têtes coupées de quelques enfants dont on avoit doré les lèvres '; toutes divinités trouvées dans les sanctuaires les plus secrets des temples abattus.

Les païens tenoient ferme et rendoient mépris pour mépris ; ils insultoient le culte des martyrs : « Au lieu des dieux de la pensée, les moines obligent les hommes à adorer des esclaves de la pire espèce; ils ramassent et salent les os et les têtes des malfaiteurs condamnés à mort pour leurs crimes; ils les translatent çà et là, les montrent comme des divinités, s'agenouillent devant ces reliques, se prosternent à des tombeaux couverts d'ordure et de poussière. Sont appelés martyrs, ministres, intercesseurs auprès du Ciel, ceux-là qui jadis esclaves infidèles ont été battus de verges et portent sur leurs corps la juste marque de leur infamie : voilà les nouveaux dieux de la terre2 »

Au milieu de ces combattans animés, des hommes plus justes et plus modérés, dans l'un et l'autre parti, reconnoissoient ce qu'il pouvoit y avoir à louer ou à blâmer parmi les disciples des

2 Eunap., in vita Ædes. ↩

deux religions. Ammien Marcellin, parlant du pape Damase, remarque que les chrétiens avoient de bonnes raisons pour se disputer, même à main armée, le siége épiscopal de Rome : « Les candidats préférés sont enrichis par les présents des femmes ; ils sont traînés sur des chars, et vêtus d'habits magnifiques; la somptuosité de leurs festins surpasse celle des tables impériales. Ces évêques de Rome qui étalent ainsi leurs vices , seroient plus révérés s'ils ressembloient aux évêques de province, sobres, simples, modestes, les regards baissés vers la terre, s'attirant l'estime et le respect des vrais adorateurs du Dieu éternel1!.

1 Neque ego abnuo, ostentationem rerum considerans urbanarum, hujus rei cupidos ob impetrandum quod appetunt omni contentione laterum jurgari debere : cùm id adepti, futuri sint ita securi, ut ditentur oblationibus matronarum procedantque vehiculis insidentes, circumspectè vestiti, epulas currentes protusas, adeo ut eorum convivia regales superant mensas. Qui esse poterant beati reverà, si magnitudine urbis despecta quàm vitiis, ad imitationem anstititum quorumdam provincialium viverent : quos tenuitas edendi potandique parcissimè, vilitas etiam indumentorum, et supercilia humum spectantia, perpetua Numini verisque ejus cultoribus ut puros commendant et verecundos. (Amm. Marcell. , lib. xxvii, cap. 4.) ↩