Étude sixième
Analyse raisonnee de l'histoire de France. Première race. .Seconde race.Troisième race.Hugues Capet.Robert. . .Henri Ier.Philippe Ier (suite 5)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Tout à coup nos soldats croient entendre éclater la foudre, et se sentent frappés d'une mort invisible : Dieu lui-même paroît se déclarer en faveur de leurs ennemis et lancer le tonnerre au milieu de la bataille. Pour la première fois le bruit du canon frappoit l'oreille des François ; ils frémirent ; ils eurent l'instinct des victoires nouvelles qu'ils devoient obtenir un jour par cette arme; un nuage de fumée, déchiré par des feux rapides, couvroit leur gloire et leur malheur. Cette obscurité guerrière devoit envelopper désormais ces hauts faits, ces grands combats, ce spectacle de sang qui plaisoient tant au soleil et aux chevaliers.
Édouard avoit placé six pièces de canon sur la colline : la poudre étoit déjà connue , mais on ne l'avoit point encore employée dans une bataille. La guerre antique et la guerre moderne, le génie de Du Guesclin et celui de Turenne se rencontrèrent aux champs de Créci. La lance, la flèche et le boulet atteignent à la fois le cheval et le cavalier ; l'oriflamme, l'étendard royal, les bannières diverses, hachés par le sabre, sont aussi traversés par ces blocs de fer qui percent aujourd'hui les drapeaux. De si grands monceaux d'armes, de cadavres et de chevaux s'élèvent, que ce qui est encore vivant reste assiégé, bloqué et immobile dans ces barricades mortes.
Tout expire, rois, princes, chevaliers, hommes d'armes, communiers. Au milieu de ce massacre, Philippe ne cherchoit lui - même que le coup qui devoit mettre fin à sa vie. Dès la première charge son cheval avoit été tué sous lui : on vit tomber le monarque, un cri s'éleva : « Sauvez le roi! » Dernière ressource des François, dernier sentiment qui les animoit quand ils avoient tout perdu. Ce cri d'honneur, de dévouement, de tendresse et de douleur, fut entendu des ennemis; il augmenta chez eux l'espoir de la victoire. Jean de Hainaut, qui étoit auprès de Philippe, parvint à grand' peine à le faire monter sur un autre cheval. Il l'engage vainement à se retirer ; Philippe, voulant toujours secourir son frère déjà abattu, s'enfonce, sans rien écouter, dans les bataillons ennemis; il reçoit deux blessures, l'une à la gorge, l'autre à la cuisse. Déjà le soleil étoit couché : le roi s'obstinoit à mourir pour les François morts pour lui ; Jean de Hainaut fut obligé de lui faire violence. Il saisit le cheval du monarque par le frein, et entraînant Philippe : « Sire, s'écria-t-il, retrayez-vous ; il est temps, ne vous perdez mie si simplement. Si vous avez perdu à cette fois, vous recouvrerez a une autre. »
La nuit pluvieuse et obscure favorisa la retraite de Philippe. Ce prince, entré sur le champ de bataille avec cent vingt mille hommes, en sortoit avec cinq chevaliers : Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les sires de Beaujeu, d'Aubigny et de Montsault. Il arriva au château de Broye; les portes en étoient fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux, et dit : Qui est-ce là, qui appelle à cette heure? » Le roi répondit : « Ouvrez : c'est la fortune de la France. » Parole plus belle que celle de César dans la tempête, confiance magnanime honorable au sujet comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans cette monarchie de saint Louis. Du château de Broye, Philippe se rendit à Amiens.
Il y avoit déjà deux heures qu'il faisoit nuit; les Anglois ne se tenoient pas encore assurés du triomphe ; il n'apprirent toute leur victoire que par le silence qu'elle répandit sur le champ de bataille. Inquiets de ne plus rien entendre, ils allumèrent des falots, et entrevirent à cette pâle lueur les immenses funérailles dont ils étoient entourés. Quelques mouvements muets indiquoient des restes d'une vie sans intelligence; quelques blessés, sans parole et sans cri, élevoient la tête ou les bras au-dessus des régions de la mort : scène indéfinie et formidable entre la résurrection et le néant.
Edouard, qui pendant toute cette journée n'avoit pas même mis son casque, descendit alors de la colline vers le prince de Galles, et lui dit en le serrant dans ses bras : « Dieu vous doins (donne) persévérance, vous êtes mon fils. » Le prince s'inclina et s'humilia en honorant son père. Les luminaires élevés par les soldats éclairoient ces embrassements au milieu de tant de jeunes hommes privés pour jamais des caresses paternelles. Le fils et le petit-fils de la fille de Philippe le Bel avoient dans leurs veines de ce sang françois qui souilloit leurs pieds; ils pouvoient aller raconter à leur mère, qui vivoit encore, ce qu'ils avoient vu dans la vaste chambre ardente où gisoient les corps de ses parens et de ses amis.
Quand vint le jour, il faisoit un brouillard si épais qu'on voyoit à peine à quelques pas devant soi. Les communes de Rouen et de Beauvais, une autre troupe commandée par les délégués de l'archevêque de Rouen et du grand-prieur de France, mille lances conduites par le duc de Lorraine, ignorant ce qui s'étoit passe, s'avançoient au secours de Philippe. Les Anglois plantèrent sur un lieu élevé les bannières tombées entre leurs mains : Attirés par ces enseignes de la patrie, les François venoient se ranger autour d'elles, et ils étoient égorgés; le duc de Lorraine, l'archevêque de Rouen et le grand-prieur de France, périrent avec leurs gens.
Edouard voulut connoître l'étendue de son succès : Regnault de Cobham et Richard de Stanfort furent dépêchés pour compter les morts, avec trois hérauts pour reconnoître les armoiries, et deux clercs pour écrire les noms : ils revinrent le soir apportant le rôle funèbre.
Dans ces fastes de l'honneur, on trouvoit inscrits, selon Froissard, onze cents chefs de princes , quatre-vingts bannerets, douze cent chevaliers d'un écu (servant de leur seule personne), et trente mille hommes d'autres gens. Quelques historiens disent qu'il périt trente mille hommes le jour de la bataille, et soixante mille le lendemain ; exagération visible : on oublie toujours dans ces calculs des anciennes batailles le temps matériel qu'il falloit pour tuer quand on n'employoit pas les machines de guerre, et alors surtout qu'on ignoroit cette artillerie des temps modernes qui emporte des files de soldats à la fois. Trente mille Anglois ( car il faut compter presque pour rien l'effet des six pièces de canon tirant un moment vers le soir, et vraisemblablement mal servies), trente mille Anglois auroient tué quatre-vingt mille François dans cinq ou six heures à coups de flèches, de lances et d'épées : et c'est ne pas assez, dire, car la division de l'armée ennemie, commandée par Edouard en personne, ne fut pas même engagée. Une lettre de Michel Northburgh, témoin occulaire, nous a été conservée par Robert d'Avesbury, dans son histoire d'Edouard III1. Cette lettre réduit le nombre des hommes d'armes tués le jour de la bataille, a quinze cent quarante-deux, sans y comprendre communes et pédailles ( gens de pied ), et le lendemain à deux mille et plus. Northburgh nomme, ainsi qu'il suit, les principaux chefs tués dans les diverses actions: « Furent » morts le roi de Bohême, le duc de Lorraine, le comte d'Alençon, le comte de Flandre, le comte d'Harcourt etses deux fils (particularité remarquable), le comte d'Aumale, le comte de Nevers et son frère le seigneur de Thouars, l'archevêque de Sens, l'archevêque de Limes, le haut-prieur de l'hôpital de France, le comte de Savoie, le seigneur de Morles, le seigneur de Guyes, le sire de Saint-Venant (maréchal), le sire de Rosingburgh, six comtes d'Allemagne, et tout plein d'autres comtes et barons et autres gens et seigneurs dont on ne peut encore savoir les noms. Et Philippe de Valois, et le marquis qui est appelé l'élu des Romains (Charles de Luxembourg, élu roi des Romains), échappèrent navrés (blessés). » Cette lettre est datée devant Calais, le quatrième jour de septembre, neuf jours seulement après la bataille.
1 Voyez cette lettre dans l'excellente édition de Froissard par M. Buchon. ↩
A ces illustres morts il faut ajouter le roi de Majorque, le comte de Blois, neveu du roi de France, les comtes de Sancerre et d'Auxerre, le duc de Bourbon et les deux chefs des Génois, Grimaldi et Doria.
Les corps de ces seigneurs ayant été relevés par ordre d'Edouard, il les fit inhumer en terre sainte au monastère de Mainteney près Créci. Knington et Walsingham assurent que les Anglois ne perdirent qu'un écuyer, trois chevaliers et très-peu de soldats : la victoire ne compte pas ses morts; qui triomphe n'a rien perdu.
La grande aristocratie françoise a éprouvé trois grandes défaites par les Anglois, Créci, Poitiers, Azincourt, comme la grande aristocratie romaine perdit contre les Carthaginois les batailles de la Trébie, de Thrasymène et de Cannes. Ces désastres qui nous ôtèrent du sang, non de la gloire, tournèrent en dernier résultat au profit de notre civilisation et de nos libertés. Il fut ouvert au champ de Créci une blessure dans le sein de la haute noblesse de France; blessure qui élargie à Poitiers, Azincourt, et à Nicopolis, épuisa le corps aristocratique. Bientôt parut , après les déroutes de Philippe de Valois et de Jean son fils, une noblesse dont on n'avoit presque point entendu parler et qui succéda à la première, de même que la seconde noblesse franke s'étoit montrée après l'échec de Lother à la bataille de Fontenay. On avoit méprisé la pauvreté des gentilshommes de province; on lut heureux de trouver leur épée : les Charny, les Ribaumont, les Du Guesclin, les Latrémoille, les Boucicault, les Saintré, furent suivis des Pothon et des La Hire, et perpétuèrent cette race héroïque jusqu'à Bayard et au capitaine La Noue. Cette chevalerie seconde, non moins illustre, substituée aux grands barons, forma la transition entre l'armée aristocratique et l'armée plébéienne. Du Guesclin commença l'art militaire moderne et la discipline ; La Jacquerie et les grandes-compagnies apprirent aux paysans qu'ils se pouvoient battre aussi bien que leurs seigneurs. Le ban et l'arrière-ban remplacèrent peu à peu la levée en masse des vassaux ; ce ban et cet arrière-ban devinrent inutiles, quand les troupes régulières s'établirent sous le règne de Charles VII. La royauté, ainsi que l'armée nationale, accrut sa force de l'affoiblissement même du corps aristocratique-militaire : l'ancienne constitution de l'état s'altéra dans sa partie virtuelle, et la société marcha, par ce qui sembloit un malheur, vers ce degré de civilisation où nous la voyons aujourd hui. On peut dire que la couronne de France et la nation françoise furent trouvées sous les morts du champ de bataille de Créci.
La dernière apparition des robles comme soldats eut lieu à la bataille d'Ivri, dans ce corps de deux mille gentilshommes armés à cru depuis la tête jusqu'aux pieds. Vers la fin du règne de Henri IV la fureur des duels affoiblit ce qui restoit de la seconde aristocratie. Enfin sous Louis XIII et sous Louis XIV les gentilshommes ou servirent dans des corps privilégiés réputés nobles, ou devinrent les officiers de l'armée nationale. Dans cette nouvelle position ilsnemanquèrent point à leur renom : les batailles livrées par Condé et par Turenne attestent que si le gentilhomme avoit changé de fortune , il n'avoit pas dégénéré de valeur. Aux champs de Clostercamp et à ceux de Fontenoi, sous Louis XV, dans la guerre d'Amérique sous Louis XVI, la France n'eut point à rougir des d'Assas et des Lalayette. Quand, au commencement de la révolution, il ne resta plus au pauvre gentilhomme, redevenu Frank, que son épée, il l'alla porter aux pieds de ceux qui, selon ses idées, avoient le droit d'en requérir le service ; il laissa la victoire pour le malheur. Si ce fut une faute, ce fut celle de l'honneur; et puisque la noblesse devoit périr, mieux valoit qu'elle trouvât sa fin dans le principe même qui lui avoit donné la vie. Peu après éclatèrent les merveilles de l'armée plébéienne. Aujourd'hui si la France parvient à généraliser le système des gardes nationales, elle détruira celui des armées permanentes ; elle rétablira les anciennes levées en masse des communes ; les convocations du ban et de l'arrière-ban plébéiens remplaceront les convocations du ban et de l'arrière-ban nobles ; la démocratie fera ce qu'avoit fait l'aristocratie. Les hommes tournent dans un cercle, et reproduisent incessamment les mêmes institutions dans un autre esprit, et sous des noms divers.
Sommaire
Philippe, arrivé à Amiens, essaie inutilement de rassembler de nouveaux soldats pour livrer une seconde bataille. - Il veut faire pendre Godemar Du Fay et il est détourné de ce dessein par Jean de Hainaut. - Geofroy d'Harcourt vient, la tenaille au cou, se jeter aux pieds de Philippe, qui lui pardonne. - Édouard met de siége devant Calais; le duc de Normandie lève celui d'Aiguillon. - Les Anglois de la Guyenne envahissent tout le pays jusqu'à la Loire. - Continuation de la guerre en Bretagne. - Héroïsme de Geofroy du Pontblanc dans Lannion. - Charles de Blois est fait prisonnier au siége de la Roche-de-Rien. - Mort du vicomte de Rohan , des seigneurs de Châteaubriand et de Roye, des sires de Laval, de Tournemine, de Rieu, de Boisboissel, de Machecou, de Rosterner, de Loheac et de la Jaille. - Bataille de Neville, ou David Bruce, roi d'Ecosse, est fait prisonnier par la reine d'Angleterre. - Accroissement des taxes. - Augmentation et altération des monnoies. - Multitude de pensions assignées sur le trésor en qualité de fiefs. - Aventure de Louis de Male, comte de Flandre, fils de Louis, tué à la bataille de Gréci. - Gauthier de Mauny obtient un sauf-conduit pour traverser la France et se rendre de la Guyenne au camp d'Edouard qui assiégeoit Calais. - Caractère du temps : la foi religieuse se fait sentir dans la foi politique; ce n'est pas la civilisation intellectuelle de l'espèce; mais la civilisation de l'individu. La politesse du haut rang fait disparoitre la barbarie, et le fanatisme de l'honneur chevaleresque tient, lieu de la vertu du citoyen. Philippe marche au secours de Calais qui ressentoit les horreurs de la famine. - Joie des Calaisiens lorsque, du haut de leurs remparts, ils aperçoivent l'armée de Philippe marchant la nuit en ordre de bataille au clair de la lune. - Leur douleur, quand elle s'éloigne sans les avoir pu secourir,
Fragments® reddition de Calais
Les habitants de la ville abandonnée aperçurent du haut de leurs remparts la retraite du roi, ils poussèrent un cri comme des enfants délaissés par leur père : « Ils étoient en si grande douleur et détresse que le plus fort d'entre eux se pouvoit à peine soutenir. » Convaincus qu'il n'y avoit plus de secours à attendre, ils allèrent trouver Jean de Vienne, et le prièrent d'ouvrir des négociations avec Edouard.
Le gouverneur monte aux créneaux des murs de la ville, et lait signe aux ennemis qu'il désiroit pourparler; de quoi le roi d'Angleterre étant instruit, il envoya Gauthier de Mauny et sire Basset ouïr les propositions de Jean de Vienne. Quand ils furent à portée de la voix : « Chers seigneurs, s'écria le vieux capitaine, vous êtes moult vaillants chevaliers en fait d'armes. Vous savez que le roi de France, que nous tenons à seigneur, nous a ici envoyés pour garder cette ville et châtel: nous avons fait ce que nous avons pu. Or, tout secours nous a manqué. Nous n'avons plus de quoi vivre, i faudra que nous mourrions tous de faim, si le gentil roi, votre seigneur, n'a merci de nous. Laquelle chose lui veuillez prier en pitié, et qu'il nous laisse aller tout ainsi que nous sommes.
»- Jean, répondit Gauthier de Mauny, ce n'est mie l'entente de monseigneur le roi que vous vous en puissiez aller ainsi. Son intention est que vous vous mettiez tous à sa pure volonté, pour rançonner ceux qu'il lui plaira, ou pour vous faire mourir. »
Le gouverneur repartit : «Gauthier, ce seroit trop dure chose pour nous. Nous sommes céans un petit nombre de chevaliers et écuyers qui loyalement avons servi le roi de France, notre souverain sire, comme vous feriez le vôtre en pareil cas. Nous avons enduré maint mal et mésaise ; mais nous sommes résolus à souffrir ce qu'onques gendarmes ne souffrirent, plutôt que de consentir que le plus petit garçon de la ville eût autre mal que le plus grand de nous. Nous vous prions donc par votre humilité d'aller devers le roi d'Angleterre. Nous espérons en lui tant de gentillesse, qu'à la grâce de Dieu son propos changera. »
Les deux chevaliers anglois retournèrent vers leur maître, et lui rapportèrent les paroles du gouverneur. Edouard irrité de la longue résistance de la place, et remémorant les avantages que les habitants de Calais avoient obtenus sur les Anglois dans les combats de mer, vouloit tous les mettre à mort. Mauny, aussi généreux qu'il étoit brave, osa représenter au roi que, pour avoir été loyaux serviteurs envers leur prince, ces François ne méritoient pas d'être ainsi traités; que Philippe, quand il prendroit quelque ville, pourroit user de représailles. « Enfin, ajouta-t-il, vous pourriez bien, monseigneur, avoir tort ; car vous nous donnez un très-mauvais exemple. » Les barons et les chevaliers anglois qui étoient présents furent de l'opinion de Gauthier. « Eh bien! seigneurs, s'écria Edouard , je ne veux mie être seul contre vous tous. Sire Gauthier, allez dire au capitaine de Calais qu'il me livre six des plus notables bourgeois de la ville ; qu'ils viennent la tête nue, les pieds déchaussés, la hart cou, les clefs de la ville et du château dans leurs mains ; je ferai i d'eux à ma volonté, je prendrai le reste a merci. v
Mauny porta cette réponse à Jean de Vienne qui étoit resté appuyé aux créneaux. Jean pria Mauny de l'attendre pendant qu'il alloit instruire les bourgeois de la proposition d'Edouard. Il fait sonner le beffroi ; hommes, femmes, enfants, vieillards, se rassemblent aux halles. Le gouverneur leur raconte ce qu'il a fait, et quelle est la dernière volonté du roi d'Angleterre.
Un silence profond règne d'abord dans l'assemblée : tous les yeux cherchent les six victimes qui doivent racheter de leur sang la vie du reste des citoyens. Bientôt les sanglots éclatent dans cette foule à moitié consumée par la faim ; « lors commencèrent à plorer toute manière de gens, et a mener tel deuil qu'il n'est si dur cœur qui n'en eut pitié, et mêmement messire Jéhan ( le vieux gouverneur) en larmoyoit tendrement. » Il falloit une prompte réponse , le temps accordé s'écouloit ; un homme se lève; le lecteur l'a déjà nommé : Eustache de Saint-Pierre. Sa grande fortune , la considération dont il jouissoit le rendoient notable, et lui donnoient les conditions requises pour mourir. L'histoire nous a transmis son discours , paroles saintes auxquelles on ne doit changer : «Seigneurs, grands et petits, grand'pitié et grand méchef seroit de laisser mourir un tel peuple qui cy est, par famine ou autrement, quand on y peut trouver aucun moyen, et seroit grand aumône et grand-grâce envers Notre Seigneur qui de tel méchef les pourroit garder. J'ai si grande espérance d'avoir pardon de Notre Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que je veux être le premier, et mettrai volontiers en chemise à nud chef et la hart au cou, en la merci du roi d'Angleterre. v
« Quand sire Eustache eut dit ces paroles , chacun alla l'adorer de pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetoient a ses pieds en plorant tendrement. »
La vertu est contagieuse comme le vice : à peine Eustache eut-il cessé de parler, que Jean d'Aire, qui avoit deux belles demoiselles à filles, déclara qu'il feroit compagnie à son compère. Jacques et Pierre de Wissant, frères, dirent à leur tour qu'ils feroient compagnie à leurs cousins, Eustache de Saint-Pierre et Jean d'Aire; aussi magnanimes qu'Eustache dans leur sacrifice, car s'ils n'en eurent pas la première pensée, ils se dévouoient à une mort dont lui seul devoit recueillir l'honneur. En effet les noms de Jean d'Aire, de Pierre et de Jacques de Wissant sont presque ignorés, et tout le monde sait celui d'Eustache de Saint-Pierre. Et c'est pour cela que parmi les six victimes, les deux seules qui n'ont pas de désignation dans nos chroniques doivent être réputées les plus illustres; tout François doit leur tenir compte de l'oubli de l'histoire; tout François doit rendre un tribut d'hommages à ces immortels sans noms, comme les anciens élevoient des autels aux dieux inconnus.
Les annales de Calais assurent que les deux derniers candidats pour la mort furent tirés au sort parmi plus de cent qui se proposèrent après les quatre premiers, et un écrivain conjecture que ce grand nombre de concurrents est peut-être ce qui a empêché les noms des deux derniers bourgeois de parvenir jusqu'à nous ; ils se seront perdus dans la gloire commune de ces Décius. Une autre version, sans autorité, veut qu'Edouard eût demandé huit personnes, quatre chevaliers et quatre bourgeois.
Récemment blessé, accablé par les ans, les infirmités, la douleur et la fatigue, Jean de Vienne, se pouvant à peine soutenir, monte sur une petite haquenée et escorte les six bourgeois jusqu'aux portes de la ville. Ceux-ci marchoient eu chemise, la tête et les pieds nus, la hart au cou, ainsi que l'avoit exigé Édouard, et tels que les prêtres, à cette époque, s'avançoient suivis du peuple dans les calamités publiques, pour offrir un sacrifice expiatoire. Eustache et ses compagnons portoient les clefs de la ville; « chacun en tenoit une poignée. Les femmes et les enfants d'iceux tordoient leurs mains et crioient a haute voix très-amèrement. Ainsi vinrent eux jusqu'a la porte , convoqués en plaintes, en cris et pleurs : » spectacle que n'avoit point vu le monde depuis le jour où Régulus sortit de Rome pour retourner à Carthage. Le gouverneur remit Eustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Pierre et Jacques de Wissant et les deux inconnus entre les mains du sire de Mauny, les recommandant à sa courtoisie : « Messire Gauthier, je vous délivre, comme capitaine de Calais, par le consentement du pauvre peuple de cette ville, ces six bourgeois...... Si vous prie, gentil sire, que vous veuillez prier pour eux au roi d'Angleterre, que ces bonnes gens ne soient mis à morts. »
A donc fut la barrière ouverte, et les six bourgeois furent conduits à Edouard à travers le camp ennemi. Selon Thomas de La Moore et Knighton, le gouverneur de Calais accompagna, avec une partie de la garnison, les prisonniers, et remit lui-même les clefs de la ville au roi d'Angleterre. Les comtes, les barons et les chevaliers qui environnoient le roi d'Angleterre, saisis d'admiration au récit de Gauthier de Mauny, invitoient par un murmure Edouard à égaler la générosité de ces citoyens. Le monarque demeure inflexible; « Il se tint tout coi et regarda moult f elle ment (cruellement) les bourgeois, car moult haïssoit les habitans de Calais pour les grands dommages et contraires qu'au temps passé sur mer lui avoient faits. »
Il ordonna de couper la tête aux prisonniers. « Ah ! gentil sire, s'écria Gauthier de Mauny, veuillez refreiner votre courage..... Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront que ce sera grande cruauté, que vous fassiez mourir ces honnêtes bourgeois qui se sont mis en votre merci pour les autres i sauver. »
« A ce point grigna (grinça) le roi les dents et dit : Messire Gauthier, souffrez-vous (taisez-vous), et il ordonna de faire venir le coupe-tête. »
La reine d'Angleterre se trouvoit alors dans le camp; elle étoit enceinte et elle pleuroit si tendrement de pitié qu'elle ne se pouvoit soutenir. Si se jeta à genoux par-devant le roi son seigneur, et dit : « Ah! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand péril, je ne vous ai rien requis ni demandé. Or vous priois-je humblement que, pour le fits de sainte Marie et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six hommes merci.»
Le roi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme qui pleuroit à genoux moult tendrement. Si lui amollia le cœur et si dit : « Ah ! dame, j'aimerois trop mieux que » vous fussiez autre part que cy...... Tenez, je vous les donne : si en faites votre plaisir.» La bonne dame dit : « Monseigneur, très-grands mercies. »
Lors se leva la reine et fit lever les six bourgeois et leur toit les chevesètres (cordes) d'entour leur cou, et les emmena avec elle dans sa chambre et les fit revêtir et donner à dîner toute aise et puis donna à chacun six nobles et les fit conduire hors de l'ost à sauveté.
Édouard prit possession de Calais. Il y chevaucha à grand' gloire avec les barons et les chevaliers avec si grand foison de menestriers, de trompes, de tambours, de chalumeaux et de musettes que ce seroit merveille à recorder. On ne retint dans la ville que trois François , un prêtre et deux autres anciens hommes bons coutumiers des lois et ordonnances de Calais ; et fut pour enseigner les héritages, voulant le roi repeupler la ville de purs Anglois. Ce fut grand' pitié quand les grands bourgeois et les nobles bourgeoises et leurs beaux enfants furent contraints de guerpir (quitter) leurs beaux hôtels , leurs héritages, leurs meubles et leurs avoirs, car rien n'emportèrent.
On croit lire une page de l'histoire des plus beaux temps de la république romaine, placée par aventure et comme par méprise, au milieu de l'histoire de la chevalerie. Les vertus civiles d'Eustache de Saint-Pierre, de Jean d'Aire et des deux Agissant contrastent avec les vertus militaires des Ribaumont, des Charny et des Mauny : deux sociétés opposées se présentent ensemble, et toutes les deux font honneur l'espèce humaine.
Calais fut repeuplé d'Anglois. Edouard y établit trente - six familles bourgeoises des plus riches, et trois cents autres personnes de moindre état. Les franchises accordées à cette ville y attirèrent une foule d'habitants. Edouard donna les meilleures maisons de la cité à quelques-uns de ses chevaliers, tels que Mauny, Cobham, Stanfort et Barthélemy de Burghersh : la reine Philippe eut, pour sa part, l'héritage de Jean d'Aire. Quelques François obtinrent aussi des propriétés à Calais. Eustache de Saint-Pierre rentra dans la possession d'une partie de ses biens, et obtint de plus une pension considérable.
Un esprit de dénigrement se répandit parmi nous vers la fin du dernier siècle; on se plaisoit à rabaisser les actions héroïques; de même qu'on ne vouloit plus de la religion de nos aïeux, on étoit incrédule à leur gloire. On n'eut pas plus tôt découvert qu'Eustache de Saint - Pierre avoit reçu une pension d'Edouard, qu'on triompha de cette découverte; on remarqua que les historiens anglois gardoient le silence sur les faits racontés par Froissard au sujet de la reddition de Calais, et l'on voulut douter de ces faits. Mais n'avoit-on pas vu tout le siècle d'Auguste se taire sur Cicéron? Les largesses d'Édouard pour Eustache de Saint-Pierre, ne sont-elles pas un nouvel hommage rendu au dévouement de ce grand citoyen? L'estime qu'il inspira aux ennemis de la France doit -elle diminuer celle que nous lui devons? Malheur à qui va chercher dans la vie privée d'un homme des raisons de moins admirer ses actions publiques : A coup sûr, ce ravaleur des vertus ne fera jamais lui-même des actions dignes d'être racontées.
Une injustice de la même nature avoit commencée plus tôt pour Philippe de Valois : Froissard et le continuateur de Nangis avoient assuré que les habitans de Calais errèrent dans la France sans récompense et sans asile, en mendiant le pain de la charité. Philippe ne fut point coupable de cette ingratitude ; deux ordonnances de ce roi, et d'autres ordonnances de Jean et de Charles, ses successeurs immédiats, accordent aux Calaisiens des places, des priviléges et des propriétés. L'ordonnance du 8 septembre 1347 mentionne une concession remarquable ; Philippe livre aux Calaisiens chassés de leurs foyers, tous les biens et héritages qui pourroient lui échoir par quelque raison que ce fût; ainsi le monarque donnoit à ses sujets ses propres biens en échange des biens qu'ils avoient perdus : ce talion qu'il s'imposoit, non pour le crime, mais pour le malheur, est dans un esprit touchant d'égalité et de justice. Calais ne devoit être rendu à la France qu'en 1558, par François de Guise, homme destiné à faire disparoitre la dernière trace des maux qu'Edouard avoit faits à la F'rance, et à en commencer de nouveaux.
Sommaire
Trêves continuées à diverses reprises jusqu'à la mort de Philippe.
Famine et peste générale. - Massacre des juifs. - Flagellans. - Tentative sur Calais. - Combat singulier d'Edouard et d'Eustache de Ribaumont. - Le dauphin d'Auvergne abandonne ses états à Philippe : le Roussillon, la Cerdagne et la seigneurie de Montpellier lui avoient déjà été cédés par Jacques, roi de Majorque. — Le pape achète Avignon de la reine Jeanne de Naples. - Philippe épouse en secondes noces Blanche, fille de Philippe, roi de Navarre, qu'il avoit d'abord destinée à son fils Jean, duc de Normandie, devenu veuf. - Philippe meurt comme Louis XII, victime de sa passion pour la jeune reine qui, prolongeant sa vie jusqu'à un âge très-avancé, vit la désolation de la France commencer sous le roi Jean, finir sous Charles V et recommencer sous Charles VI.