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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Seconde partie. de Julien a Théodose Ier (suite 3)

Étude seconde

Seconde partie. de Julien a Théodose Ier (suite 3)

Études historiques · 23 min de lecture · p. 107–129 · chapitre 28 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'empereur faisoit toutes ces choses comme souverain pontife, dignité attachée chez les Romains à la souveraineté politique. Il épuisoit l'état pour les frais d'un culte que rien ne pouvoit rétablir. Il offroit en holocauste des oiseaux rares; cent bœufs étoient quelquefois assommés à un seul autel dans un seul jour. Les peuples disoient que, s'il revenoit vainqueur des Perses, il détruiroit la race des taureaux. Il ressembloit en cela, selon la remarque d'Ammien Marcellin, au césar Marcus à qui les bœufs blancs avoient écrit ce billet : « Les bœufs blancs » au césar Marcus, salut : c'est fait de nous si vous triomphez2. »

2 Le texte de cette plaisanterie est en grec dans Ammien. (Voir la note des savants éditeurs, Amm., in-fol., Lugd. Batav., 1693.).On a appliqué cette épigramme à Marc-Aurèle. ↩

De magnifiques présents étoient prodigués par Julien aux sanctuaires célèbres, à Dodone, à Delphes, à Délos. En arrivant à Antioche, son premier soin fut de sacrifier sur la cime du mont Casius. Il apprit avec une sainte joie que le gouverneur de l'Egypte avoit retrouvé le bœuf Apis. Il fit déboucher, à Daphné, la fontaine Castalie; mais, en visitant ce lieu renommé par sa beauté, il eut ungrand sujet de douleur : le bois de lauriers et de cyprès n'étoit plus qu'un cimitière chrétien ; Gallus y avoit déposé le corps de saint Babylas. « Je me figurois d'avance, » dit Julien, « une pompe magnifique, je ne rêvois que victimes, libations, parfums, chœurs de beaux enfants dont l'âme étoit aussi pure que leur robe étoit blanche. J'entre dans le temple, je n'y trouve ni encens, ni gâteaux, ni victimes... J'interroge le prêtre, je demande ce que la ville sacrifiera aux dieux dans cette fête solennelle. » — « Voici un oie que j'apporte de ma maison, » me répond-t-il1.

1 Misopogon. ↩

Les temples détruits par le temps ou par les chrétiens furent réparés. Julien fut le Luther païen de son siècle; il entreprit la réformation de l'idolâtrie sur le modèle de la discipline des chrétiens. Plein d'admiration pour la fraternité évangélique, il désiroit que les païens se liassent ainsi d'un bout de la terre à l'autre ; il vouloit que les prêtres de l'hellénisme eussent la vertu des prêtres de la croix, qu'ils fussent comme eux irréprochables, que comme eux ils prêchassent la pitié, la charité, l'hospitalité. Il ordonna des prières graves et régulières a heures fixes, chantées à deux chœurs dans les temples; enfin il se proposoit de fonder des monastères d'hommes et de femmes, et des hôpitaux. « Ne devons-nous pas rougir que les Galiléens, ces impies, après avoir nourri leurs pauvres, nourrissent - » encore les nôtres laissés dans un dénûment absolu1? » Saint Grégoire de Nazianze, remarque que ces imitateurs des chrétiens ne se pouvoient appuyer de l'exemple de leurs dieux, et qu'il y avoit contradiction entre leur morale et leur foi.

1 Sed quid est caussæ, cur in hisce, perinde ac si nihil amplius opus esset, conquiescamus, ac non potius convertamus oculos ad ea, quibus impia christianorum religio creverit, id est, ad benignitatem in peregrinos, ad curam ab illis in mortuis sepeliendis positam, et ad sanctimoniam vitœ quam simulant. . . .. Nam turpe profectò est, cùm nemo ex Judeis mendicet, et impu Galilœi non suos modo, sed nostros quoque alant, ut nostri auxilio, quod a nobis ferri ipsis debeat, destituti videantur. (Julian., epist. 49.) ↩

Le zèle que Julien avoit pour le paganisme, il l'avoit pour la philosophie: il aimoit un rhéteur de la même tendresse qu'il chérissoit un augure. Lors de sa rupture avec Constance, il s'étoit flatté que Maxime accourroit dans les Gaules. Il revenoit de sa dernière expédition d'outre-Rhin, il demandoit partout, chemin faisant, si quelque philosophe n'étoit point arrivé: il avise de loin un cynique; il le prend pour Maxime; il est ravi de joie ; ce n'étoit qu'un autre philosophe, ami de Julien 1. Ne croit-on pas voir un empereur

1 Ce détail se trouve dans une lettre au philosophe Maxime. Julien nous fait connoître Besançon dans cette lettre, comme Paris dans le Misopogon.

Ad Gallos revertens, circumspiciebam, et percontabar de omnibus qui illinc venirent, num quis philosophus, num quis scolasticus, aut pallio penulâve indutus, eò appulisset. Cum autem Vesontionem (Bexevziwva, Besançon) appropinquarem (est autem oppidulum nunc refectum, magnum tamen olim, et magnificis templis ornatum, monibus firmissimis, et loci naturâ munitum, proptereà quod cingitur Dubi (Aavoubis, Doubs) : est que, ut in mari, rupes excelsa, propemodùm ipsis avibus inaccessa, nisi quà flumen ambiens tanquam littora quædam habet projecta) cùm, inquam, propè abessem ab hâc urbe, vir quidam cynicus cum perâ et baculo mihi occurit. Eum ego cùm eminus aspexissem, teipsum esse putavi : cùm accessit propiùs, à te omnino illum venire suspicatus sum. Est autem mihi quidem ille amicus , multum tamen infrà expectationem meam. (Julian., epist. 38.) chrétien humiliant sa pourpre devant un anachorète, ou un chevalier de la croisade baisant la manche de Pierre l'Hermite?

Mais Julien ne fut pas plus heureux avec les philosophes qu'avec les prêtres : ils se corrompirent à sa cour. Maxime et quelques autres sophistes acquirent des fortunes scandaleuses ; ils démentirent par leurs mœurs la rigidité de leurs doctrines : Chrysanthes, Libanius et Aristomène se tinrent seuls dans une louable réserve. Julien avoit eu saint Basile pour compagnon d'étude à Athènes ; il essaya de l'attirer auprès de lui : le philosophe chrétien, dans sa solitude, repoussa l'amitié du philosophe païen sur le trône.

« Aussitôt, dit saint Chrysostome, (rudement traduit par Tillemont), aussitôt que Julien eut publié son édit pour le rétablissement de l'idolâtrie, on vit accourir, de toutes les parties du monde, les magiciens, les enchanteurs, les devins, les augures, et tous ceux qui faisoient métier d'imposture et d'illusion. De sorte que tout le palais se trouvoit plein de gens sans honneur et de vagabonds. Ceux qui depuis long-temps étoient réduits à la dernière misère, ceux qui, pour leurs sorcelleries et maléfices, avoient langui dans les prisons et dans les minières, ceux qui traînoient à peine une misérable vie dans les emplois les plus bas et les plus honteux ; tous ces gens, érigés en prêtres et en pontifes, se trouvoient en un instant comblés d'honneurs. L'empereur, laissant le les généraux et les magistrats, et ne daignant pas seulement leur parler, menoit avec lui, par toute la ville, des jeunes gens perdus de débauches et des courtisanes, qui ne faisoient que sortir des lieux infâmes de leurs prostitutions. Le cheval de l'empereur et ses gardes ne le suivoient que de fort loin, pendant que cette troupe infâme environnoit sa personne et paroissoit, avec le premier rang d'honneur, au milieu des places publiques, disant et faisant tout ce qu'on peut attendre de gens de cette profession. »

L'apostasie conduisit Julien au fanatisme, et du fanatisme à la persécution : quand l'homme a commis une faute qu'il suppose irréparable, l'orgueil lui fait chercher un abri dans cette faute même. Julien essaya deux choses difficiles : réchauffer le zèle des idolâtres pour un culte éteint ; provoquer des chutes parmi les chrétiens. Embaucheur de la cupidité et de la foiblesse, il offroit de l'or et des honneurs à l'apostasie: il échoua contre la foi fervente et contre la foi tiède. Lui-même se plaint de ne trouver presque personne disposé à sacrifier ; il avoue que son discours hellénique au sénat chrétien de Berée, loué pour la forme, n'eut aucun succès pour le fond ; il gourmande les habitans d'Alexandrie d'abandonner les dieux d'Alexandre pour un Verbe que ni eux, ni leurs pères n'ont jamais vu'. Chrysanthes usa de modération envers les chrétiens, prévoyant que leur culte ne tarderoit pas à triompher. L'ancien monde et le monde nouveau repoussèrent Julien ; l'un, dans sa décrépitude, eût vainement essayé de se redresser comme un jeune homme ; l'autre, adolescent vigoureux, ne se put rabougrir en vieillard.

La mission du césar-apôtre auprès des soldats, eut le sort qu'elle devoit avoir dans les camps. Il ordonna aux officiers de quitter la foi ou l'épée : Valentinien déposa la dernière qui lui laissa la main libre pour saisir la couronne. Quant aux légions, celles de l'Occident, composées de Gaulois et de Germains, s'accommodèrent fort du vin, des hécatombes, et des bœufs gras 2 ; on laissa aux légions de l'Orient le Labarum ; mais on effaça le monogramme du Christ : l'idolâtrie se

1 Hunc vero quem neque vos, neque patres vestri vidêre, Jesum Deum esse Verbum creditis oportere. (Julian., epist. 51.)

2 Petulantes antè omnes et Celtæ..... Augebantur cerimoniarum ritus immodice cum impensarum amplitudine ante hâc inusitatâ et gravi. (Amm. ) trouva cachée dans une confusion lâche et habile des emblèmes de la guerre et de la royauté.

L'empereur résolut de rebâtir le temple de Jérusalem, afin de confondre une prophétie sur laquelle les chrétiens s'appuyoient. Des globes de feu, s'élançant du sein de la terre, dispersèrent les ouvriers. L'entreprise fut abandonnée1 ; elle étoit peu digne d'un esprit philosophique. Dernier témoin de l'accomplissement de la parole du maître, j'ai vu Jérusalem : Non relinquetur lapis super lapidem.

1 Le texte d'Ammien Marcellin que je vais citer a fort embarrassé Gibbon et avant lui Voltaire : un miracle affirmé par un païen étoit en effet une chose fâcheuse ; il a donc fallu avoir recours à la physique. « Julien, dit » judicieusement l'abbé de La Bletterie, et les philosophes de sa cour mirent sans doute en œuvre ce qu'ils » savoient de physique pour dérober à la Divinité un » prodige si éclatant. La nature sert la religion si à propos qu'on devroit au moins la soupçonner de collusion. » M. Guizot, dans son excellente édition française de l'ouvrage de Gibbon, indique aussi quelques lois de la physique par lesquelles on pourroit expliquer, jusqu'à un certain point, l'apparition des feux qui chassèrent les ouvriers de Julien. M. Tourlet, par un calcul chronologique, établit que le phénomène arrivé à Jérusalem ne fut que le même tremblement de terre qui menaça Constantinople, et dévasta Nicée et Nicomédie pendant le troisième consulat de Julien, en 362. Je suis trop ignorant pour disputer rien aux faits, et n'ai pas assez d'autorité pour les interpréter ou les combattre ; je les rapporte comme je les trouve. Sozomène, Rufin, Socrate, Théodoret, Philostorge, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome et saint Ambroise confir- ↩

Enfin Julien défendit aux fidèles d'enseigner les belles-lettres; c'étoit surtout par les enfants que l'Évangile s'emparoit des pères : « Laissez » les petits venir à moi!» - Ou n'expliquez point,

ment le récit d'Ammien Marcellin. Julien lui-même avoue qu'il avoit voulu rebâtir le temple. Templum illud tanto intervallo à ruinis excitare voluerim. En creusant les fondements du temple nouveau, on acheva de détruire les fondements de l'ancien temple, et l'on confirma les oracles de Daniel et de Jésus-Christ par la chose même qu'on faisoit pour les convaincre d'imposture. Au rapport de Philostorge (liv. vu, chap. 4), un ouvrier travaillant aux fondements du temple trouva, sous une voûte, au haut d'une colonne environnée d'eau, l'Évangile de saint Jean. Rien de plus positif que le texte d'Ammien ; le voici : Ambitiosum quondam apud Hierosolymam templum, quod post multa et interneciva certamina, obsidente Vespasiano posteaque L'ito, œgre est expugnatum, instaurare sumptibus c agit abat immodicis : negotiumque maturandum, Alypio dederat Antiochensi, qui olim Britannias curaverat pro præfectis. Cùm itaque rei idem fortiter instaret Alypius, juvaretque provincio rector, metuendi globi flammarum prope fundamenta crebris assultibus erumpentes , fecére locum, exustis aliquoties operantibus, inaccessum : hocque modo elemento destinatiùs repellente, cessavit inceptum. (Amm. , lib. xxm, cap.1.) » disoit l'empereur dans son édit, les écrivains profanes si vous condamnez leurs doctrines; ou , si vous les expliquez, approuvez leurs sentiments. Vous croyez qu'Homère, Hésiode et leurs semblables sont dans l'erreur : allez expliquer Mathieu et Luc dans les églises des Galiléens¹. »

1 Sin in Deos sanctissimos putant ab illis auctoribus peccatum esse, eant in Galilæorum ecclesias, ibique Matthæum et Lucam interpretentur. (Julian., epist. 42.) ↩

Les maîtres chrétiens, privés des chaires d'éloquence et de belles-lettres, eurent recours à un moyen ingénieux pour prouver qu'ils n'étoient point des rustres, obligés de se tenir dans la barbarie de leur origine, comme disoit Julien. Ils composèrent (et l'usage en fut continué), sur des thèmes de morale et de théologie et sur des sujets tirés de l'Histoire Sainte, des hymnes, des idylles, des élégies, des odes, des tragédies et même des comédies. Il nous reste bon nombre de ces poëmes qui ouvrent des routes nouvelles au talent, appliquent l'art des vers aux aspérités de la haute métaphysique, et plient la langue des muses aux formes des idées, comme elle l'avoit été de tout temps à celles des images2.

2 Saint Grégoire de Nazianze seul a composé plus de trente mille vers. Trois de ses poëmes sont sur la virginité, plusieurs sur sa vie et sur les maux qu'il a soufferts ; dans des dialogues à la manière de Platon, les évangiles et la doctrine des apôtres. ↩

Ce coup fut pourtant rude aux chrétiens; les beaux génies qui combattoient alors pour la foi auroient mieux aimé subir une persécution sanglante : ils ne s'en peuvent taire, ils reviennent sans cesse sur cette iniquité ; et comme le siècle au milieu des Barbares armés étoit philosophique et littéraire, les païens mêmes n'applaudirent pas à l'ordre de Julien ; Ammien le traite d'injuste1.

1 Lib. xxII, cap. 10. ↩

Les controverses religieuses ou politiques commencent ordinairement par les écrits et finissent par les armes; il en fut autrement lors de la révolution qui a fait voir le premier, et l'unique exemple, d'un changement complet dans la religion nationale d'un grand peuple civilisé. On tua d'abord les chrétiens dans dix batailles quelques-uns accusent les mœurs du clergé et le luxe des femmes ; d'autres font l'éloge des moines. Les poëmes intitulés des calamités de mon âme, de la grandeur et de la misère de l'homme, les secrets de saint Grégoire, sont admirables par la hauteur du sujet et la beauté de l'expression : il y a aussi beaucoup de vers sur le respect dû aux tombeaux. Les deux Apollinaires, le père et le fils, se signalèrent par leur combat poétique contre l'édit de Julien. Le premier mit en vers héroïques l'Histoire sainte jusqu'au règne de Saul ; il prit pour modèles de ses comédies, de ses tragédies et de ses odes pieuses, Ménandre, Euripide et Pindare ; le second expliqua

rangées, les dix persécutions générales, et les chrétiens livrèrent leur tête sans essayer de se défendre par la force; mais ils sentirent de bonne heure la nécessité d'écrire, pour affirmer leur innocence et assurer leur foi. C'est au christianisme que l'on doit la liberté de la pensée écrite; elle coûta cher à ceux qui en firent la conquête : on dédaigna d'abord de leur répondre autrement qu'avec des griffes de fer et les ongles des lions. Quand l'Évangile eut gagné la foule, le polythéisme, obligé de renoncer à la guerre de l'épée, accepta celle de la plume : l'idolâtrie se réfugia aux deux extrémités opposées de la société, les ignorants et les gens de lettres. Les philosophes, les rhéteurs, les poëtes, les grammairiens tinrent ferme au paganisme avec les hommes rustiques; les premiers par orgueil de la science, les autres par la privation de tout savoir. Depuis le troisième siècle de l'ère chrétienne jusqu'à l'abolition complète de l'idolâtrie, vous n'ouvrez pas un livre de philosophie, de religion, de science, d'histoire, d'éloquence, de poésie où vous ne trouviez le combat de deux religions. Sous Julien vous rencontrez Libanius, Edésius, Priscus, Maxime, Sopâtre, orateurs et sophistes ; Andronic et Delphide, poëtes ; Ammien Marcellin et Aurélius Victor, historiens; Mamertin, panégyriste; Oribase, médecin, et Julien lui-même orateur, poëte et historien ; tous combattant contre Athanase, Basile, les deux Grégoire de Nisse et de Nazianze, Diodore de Tarse, orateurs, philosophes, poëtes, historiens, Césarius, médecin et frère de Grégoire de Nazianze, Prokérésius rhéteur, lequel aima mieux abandonner sa chaire à Athènes que d'être excepté de l'édit qui défendoit aux chrétiens d'enseigner.

Julien préluda aux persécutions qu'il méditoit par une espèce d'apologie du paganisme : en innocentant ses dieux et en condamnant le Dieu qu'il avoit quitté, il justifioit indirectement son apostasie. Au milieu des soins qu'exigeoit de lui son empire, il trouva le temps de dicter l'ouvrage dont saint Cyrille nous a conservé une partie dans la réfutation qu'il en a faite.

Julien remonte jusqu'à Moïse, compare son système sur la création du monde à celui de Platon, et donne la préférence au dernier.

Dieu, après avoir fait l'homme, dit : « Il n'est » pas bon que l'homme soit seul; » et il crée la femme qui perd l'homme.

Que penser du serpent qui parle? dans quelle langue parloit-il? comment se moquer après cela des fables populaires de la Grèce?

Dieu interdit à nos premiers parents la connaissance du bien et du mal; il leur défend de toucher à l'arbre de vie dans la crainte qu'ils viennent à vivre toujours : blasphèmes contre Dieu, ou allégories. Alors pourquoi rejeter les mythes philosophiques?

Dieu choisit pour son peuple les Hébreux. Comment un Dieu juste a-t-il abandonné toutes les autres nations? chez les Grecs, le Dieu créateur est le roi et le père commun des hommes.

Julien remarque qu'il y a peu de nations aans l'Occident propres à l'étude de la philosophie et de la géométrie : les temps sont bien changés.

Vous voulez que nous croyions à la tour de Babel, et vous ne voulez pas croire aux géants d'Homère, qui entassèrent trois montagnes les unes sur les autres pour escalader le Ciel.

Le Décalogue ne contient que des préceptes vulgaires; le dieu des Hébreux est un Dieu jaloux qui n'en souffre point d'autre. Galiléens, vous donnez un prétendu fils à ce Dieu qui ne le connut jamais.

Quel est ce Dieu toujours en courroux qui, voulant punir quelques hommes coupables, fait périr cent mille innocents1? comparez le législateur des Hébreux aux législateurs de la Grèce et de Rome, aux grands hommes de l'Égypte et de la Babylonie.

1 Il est curieux de trouver dans les arguments de Julien tous les arguments de Voltaire. ↩

Qu'est-ce que ce Jésus suborneur des plus vils d'entre les Juifs, et qui n'est connu que depuis trois cents ans, ce Jésus qui n'a rien fait dans le cours de sa vie, si ce n'est de guérir quelques boiteux et quelques démoniaques? Esculape est un tout autre sauveur de l'humanité.

L'inspiration divine envoyée par les dieux n'a qu'un temps : des oracles fameux cessent dans la révolution des âges.

Les Galiléens n'ont pris des Hébreux que leur fureur et leur haine contre l'espèce humaine : ils ont renoncé au culte d'un seul Dieu pour adorer des hommes misérables ; comme la sangsue, ils ont sucé le sang le plus corrompu des Juifs et leur ont laissé le plus pur.

Jésus et Paul n'ont pu prévoir les chimères que se formeroient un jour les Galiléens; ils ne pouvoient deviner le degré de puissance ou ceux-ci parviendroient un jour. Tromper quelques servantes, quelques esclaves ignorants, Paul et Jésus n'avoient pas d'autre prétention.

Peut-on citer sous le règne de Tibère et de Claude des chrétiens distingués par leur naissance ou leur mérite ?

L'eau du baptême n'ôte point la lèpre et les dartres, ne guérit ni la goutte, ni la dyssenterie, mais elle efface l'adultère, la rapine, et nettoie l'âme de tous les vices.

Si le Verbe est Dieu, venant de Dieu, comment Marie, femme mortelle, a-t-elle enfanté un Dieu ?

Ni Paul, ni Mathieu, ni Luc, ni Marc n'ont osé dire que Jésus fût un Dieu; mais quand dans la Grèce et dans l'Italie un grand nombre de personnes l'eurent reconnu pour tel, qu'elles eurent commencé à honorer les tombeaux de Pierre et de Paul, alors Jean déclara que le Verbe s'étoit fait chair et qu'il avoit habité parmi nous. Cependant quand il nomme Dieu et le Verbe, il ne nomme ni Jésus, ni Christ. Jean doit être regardé comme la source de tout le mal.

Viennent après ceci quelques considérations sur le sacrifice d'Abraham.

Plusieurs choses vous auront frappé dans cet ouvrage tronqué de Julien. Les miracles de Jésus-Christ y sont avoués, les hommages rendus aux tombeaux de saint Pierre et de saint Paul reconnus, le silence des oracles attesté. Saint Jean, y est-il dit, a fait tout le mal. Cela signifie qu'il a énoncé la doctrine du Verbe et qu'il n'y a pas moyen de soutenir que cette doctrine établie par le disciple bien - aimé, a été empruntée deux siècles plus tard à l'école d'Alexandrie : du reste l'attaque est foible. Julien ne veut voir ni ce qu'il y a de sublime dans les livres de Moïse, ni d'ineffable dans l'Évangile; ses raisonnements tournent à la gloire de ce qu'il prétend ravaler. Comment se fait-il que sous Claude et sous libère, à la naissance même de l'ère chrétienne, le christianisme comptât à peine pour néophytes quelques servantes et quelques esclaves, et qu'immédiatement après, l'apôtre Jean voie la Grèce et l'italie couvertes de chrétiens et honorant les tombeaux de Pierre et de Paul? Julien ne s'aperçoit pas qu'il prête, par ce rapprochement, une nouvelle force au miracle de l'établissement du christianisme. La cause humaine de la propagation étonnante de la foi, c'est que la première de toutes les vérités, la vérité qui enfante toutes les autres, la vérité de l'Unité d'un Dieu, étoit venue détrôner le premier de tous les mensonges, le mensonge qui engendre toutes les erreurs, le mensonge de la Pluralité des Dieux. Une fois cette vérité répandue dans la foule après une absence de plusieurs milliers d'années, elle agit sur les esprits avec son essentielle et native énergie.

Julien, persécuteur d'une nouvelle sorte, affecta de substituer au nom de chrétien celui de Galiléen, dont s'étoit déjà servi Epictète et quelques hérésiarques. Joignant la moquerie à l'injustice, il dépouilloit les disciples de l'Evangile en disant : « Leur admirable loi leur enjoint de » renoncer aux biens de la terre afin d'arriver » au royaume des cieux ; et nous, voulant gracieusement leur faciliter le voyage, ordonnons qu'ils soient soulagés du poids de tous les biens. v Quand les chrétiens s'osoient plaindre, il répondoit : « La vocation d'un chrétien n'est-elle pas de souffrir. »

Beaucoup d'édifices païens avoient été détruits sous le règne de Constance, d'autres changés en église. Julien força le clergé de rendre les uns et de relever les autres : les intérêts acquis, se trouvant attaqués, produisirent des désordres. Marc, évêque d'Aréthuse, à la tête de son troupeau, avoit renversé un temple : trop pauvre pour en restituer la valeur, on saisit le prélat en vertu de la loi romaine qui livre aux créanciers la personne du débiteur insolvable. Battu de verges, la barbe arrachée, le corps nu et frotté de miel, le vieillard suspendu dans un filet fut exposé, sous les rayons d'un soleil ardent, a la piqûre des mouches. Marc avoit dérobé Julien enfant aux fureurs de Constance, comme Joad avoit soustrait Joas aux mains d'Athalie : il fut traité de même que Joad par le prince ingrat envers le pontife et infidèle au Dieu qui l'avoient sauvé.

Décidé à rendre au temple et au bois de Daphné son ancienne pompe, Julien fit enlever les reliques de saint Baby las du cimetière chrétien ; le peuple se mutina; le temple d'Apollon fut brûlé. L'empereur, irrité, ordonna à son oncle Julien, comte d'Orient, et apostat comme lui, de fermer la cathédrale d'Antioche et de confisquer ses revenus. Le comte mit en interdit les autres églises, souilla les vases sacrés et condamna à mort saint Théodoret. Gaza, Ascalon, Césarée, Héliopolis, la plupart des villes de Syrie, se soulevèrent contre les chrétiens, non par ardeur religieuse, mais par cupidité, haine et envie. Après avoir déterré les morts on tua les vivants; on traîna dans les rues des corps déchirés : les cuisiniers perçoient les victimes avec leurs broches, les femmes avec leurs quenouilles ; les entrailles des Prêtres et des Récluses furent dévorées par des cannibales, ou jetées mêlées d'orge, aux pourceaux. Quelques serviteurs du Christ périrent égorgés sur les autels des. dieux1. Mais il est une chose difficile à croire, même sur le témoignage de deux saints et de deux hommes illustres2 : le lit de l'Oronte, des puits, des caves, des fossés, des étangs demeurèrent encombrés, disent-ils, par les corps des martyrs nuitamment exécutés, ou par ceux des nouveau-nés et des vierges que l'empereur immoloit dans ses opérations magiques. Les premiers chrétiens avoient été accusés de sacrifier des enfants : la calomnie étoit renvoyée à Julien.

1 Sozomen., lib. v ; Théodoret., lib. Ix ; Greg. Naz., or. 9. ↩

2 Chrysost., cont. gent.; Greg. Naz., ib.; Theod., ib. ↩

Théodoret raconte que Julien marchant sur la Perse, vint à Carrhes où Diane avoit un temple; il se renferma dans ce temple avec quelques-uns de ses confidents les plus intimes ; lorsqu'il en sortit, il en fit sceller les portes, y mit des gardes et défendit de laisser pénétrer personne dans l'intérieur de l'édifice jusqu'à son retour : il ne revint point. On rouvrit le temple; qu'y trouva t-on? une femme pendue par les cheveux, les mains déployées, et le ventre fendu. Julien en cherchant l'avenir dans le sein de cette victime, y avoit fait entrer la mort : elle y resta pour lui1.

1 Theod., lib. II, cap. 21. ↩

Le sincère fanatisme de ce prince et la familiarité des Romains avec le meurtre qu'autorisoit l'ancien droit paternel, le droit de l'esclavage, le pouvoir du glaive, et celui du juge souverain dans le chef absolu de l'empire, donnent de la vraisemblance au récit de Théodoret : Ammien, admirateur de Julien, l'accuse d'avoir été plus superstitieux que religieux. Auguste et Claude avoient défendu les sacrifices humains, mais , dans la législation du despotisme, ce qui est interdit au peuple est permis au tyran : le prince qui crée le crime, qui fait la loi et l'applique, est au-dessus de l'un et de l'autre.

Julien méditoit contre les chrétiens un plan de persécution digne d'un sophiste ; il en avoit remis l'exécution à son retour de la guerre des Perses : il lui falloit un triomphe pour faire de l'injustice avec de la gloire. Exclusion des Galiléens de tous les emplois, interdiction des tribunaux, nécessité d'offrir de l'encens aux idoles à fin de conserver le droit de plaider ou même d'acheter du pain1 : tel étoit le dessein que la haine philosophique, la jalousie littéraire et l'amour-propre blessé avoient inspiré à l'apostat. Un trait caractéristique de l'histoire du peuple qui nous occupe, est cette privation de la justice toujours ordonnée, comme la plus grande peine qu'on pût infliger à un citoyen. La société chez cette nation magistrale, étoit pénétrée de la loi, et incorporée avec elle : les fastes de l'empire étoient un grand recueil de jurisprudence, le monde romain un grand tribunal.

1 Théodoret., lib. III, cap. 23 ; Sozom., lib. Iv; Greg. Naz., or. 3. ↩

Julien régna vingt mois, seize ou vingt-trois jours, depuis la mort de Constance. Enflé de ses succès contre les Franks, fier des ambassadeurs qu'il recevoit des peuples les plus éloignés, tels que ceux de la Trapobane, il refusa la paix que lui offroit Sapor. Ce roi des rois que la tiare avoit coiffé jusque dans la nuit du sein maternel, ce frère du soleil et de la lune1, poursuivoit avec acharnement les chrétiens, peut-être par animosité contre le frère aîné dont il avoit usurpé le trône, Hormisdas l'exilé et le chrétien : on a évalué à deux cent quatre-vingt-dix mille, le nombre des victimes immolées dans les états de Sapor. Celui qui vouloit détruire les disciples de l'Evangile par la loi et celui qui les livroit à l'épée, alloient en venir aux mains; la Providence armoit l'apostat contre le persécuteur. Julien se croyoit si sûr de la victoire qu'il refusa l'alliance des Sarrazins : il traita avec hauteur Arzace, roi d'Arménie, dont il réclamoit néanmoins l'assistance ; Arzace pro- . fessoit le christianisme. Une grande famine, augmentée encore par une fausse mesure sur les blés, avoit régné à Antioche; le rassemblement d'une nombreuse armée accrut le fléau. Quelque chose sembloit pousser Julien; et, dans une entreprise militaire d'une si haute importance, on ne reconnoissoit plus ses talents accoutumés. Il avoit dédaigné d'attaquer les Goths ; c'étoit la Perse qu'il se flattoit de conquérir comme Alexandre; il n'eut que la gloire d'y mourir comme Socrate: toujours en présence de ses souvenirs, ses actions les plus nobles ne paroissent que de hautes imitations. Il lioit de grands projets, pour l'empire et surtout contre la croix, à cette conquête espérée : homme, dans ses desseins, oublie de compter l'heure qu'il ne verra pas.

1 Frater solis et lunae. ↩

Julien s'avança dans le pays ennemi , et, comme s'il eût craint que sa philosophie n'eût fait soupçonner son courage, il s'exposoit sans ménagement. Il se laissa tromper par des transfuges, brûla sa flotte sur le Tigre, hésita sur le chemin qu'il avoit à prendre, car il vouloit voir la plaine d'Arbelles : bientôt manquant de vivres, harcelé par la cavalerie des Perses, il est obligé de commencer la retraite. Près de succomber avec son armée, il donnoit encore à l'étude et à la contemplation les heures les plus silencieuses de la nuit : dans une de ces heures solitaires, comme il lisoit ou écrivoit sous la tente, le Génie de l'empire, qu'il avoit déjà vu à Lutèce avant d'avoir été salué auguste, se montra à lui : il étoit pâle, défiguré, et s'éloigna tristement en couvrant d'un voile sa tête et sa corne d'abondance1. Julien se lève, s'empresse d'offrir une libation aux dieux : il aperçoit une étoile qui traverse le ciel et s'évanouit2; le pieux serviteur de l'Olympe croit reconnoître, dans ce météore, l'astre menaçant du dieu Mars. Le lendemain, lorsqu'il combattoit sans cuirasse à la tête de ses soldats, une javeline lui rase le bras, lui perce le côté droit et pénètre dans la partie inférieure du foie : il tombe de cheval, défaille, et quand il rouvre les yeux il juge, malgré les soins de l'habile Oribase, que sa blessure est mortelle.

1 Vidit squalidius , ut confessus est proximis, speciem illam Genii publici, quam cùm ad augustum surgeret culmen conspexit in Galliis, velatâ cùm capite cornucopiâ per aulœa tristiùs discedentem. (Amm., lib. xxv, cap. 2.) ↩

2 Flagrantissimam facem cadenti similem visam, aeris parte sulcatá evanuisse existimavit : horroreque perfusus est , ne ità apertè minax Martis apparuerit sidus. (Id., ibid.) ↩