Préface (suite 6)
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Voilà d'abord la grande base sur laquelle il nous faut asseoir notre admiration : honneur à l'équité révolutionnaire ! honneur à la justice de la caverne ! Maintenant, compulsons les actes émanés de cette justice. Le Républicain Prudhomme, qui ne haïssoit pas la Révolution et qui a écrit lorsque le sang étoit tout chaud, nous a laissé six volumes de détails. Deux de ces six volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque criminel se trouve inscrit à sa lettre alphabétique, avec son nom, prénoms , âge, lieu de naissance, qualité, domicile, profession, date et motif de la condamnation, jour et lieu de l'exécution. On y trouve parmi les guillotinés, 18,613 victimes ainsi réparties :
Ci-devant nobles. . 1,278 Femmes, idem. . 750 Femmes de laboureurs et d'artisans. 1,467 Religieuses. 350 Prêtres. • 1,135 Hommes non nobles de divers états. 13,633
Total. . 18,613
Femmes mortes par suites de couches prématurées. . . 3,400 Femmes enceintes et en couches. 348 Femmes tuées dans la Vendée. 15,000 Enfants idem. idem. 22,000 Morts dans la Vendée. 900,000
Victimes sous le proconsulat de Carrier, a Nantes. . . 32,000
Enfants fusillés. 500
ld. noyés. 1,500
Femmes fusillées. 264
Id. noyées. 500
Dont
Prêtres fusillés. 300
Id. noyés. . 460
Nobles noyés. 1,400 Artisans idem. 5,300
Victimes à Lyon. 31,000
Dans ces nombres, ne sont pas compris les massacrés à Versailles, aux Carmes, à l'Abbaye, à la glacière d'Avignon, les fusillés de Toulon et de Marseille après les siéges de ces deux villes, et les égorgés de la petite ville provençale de Bédoin, dont la population périt toute entière.
Pour l'exécution de la loi des suspects, du 21 septembre 1793, plus de cinquante mille comités révolutionnaires furent installés sur la surface de la France. D'après les calculs du conventionnel Cambon, ils coûtoient annuellement cinq cent quatre-vingt-onze millions (assignats). Chaque membre
Tome I. s
de ces comités recevoit trois francs par jour, et ils étoient cinq cent quarante mille : c'étoit cinq cent quarante mille accusateurs ayant droit de désigner à la mort. A Paris, seulement, on comptoit soixante comités révolutionnaires ; chacun d'eux avoit sa prison pour la détention des suspects.
Vous remarquerez que ce ne sont pas simplement des nobles, des prêtres, des religieux qui figurent ici dans le registre mortuaire; s'il ne s'agissoit que de ces gens-là, la Terreur seroit véritablement la Vertu : canaille ! sotte espèce ! Mais voilà 18,923 hommes non noMes , de divers états , et 2,231 femmes de laboureurs ou d'artisans, 2,000 enfants guillotinés, noyés et fusillés : à Bordeaux on exécutoit pour crime de négociantisme. Des femmes ! mais savez-vous que dans aucun pays, dans aucun temps, chez aucune nation de la terre, dans aucune proscription politique les femmes n'ont été livrées au bourreau, si ce n'est quelques têtes isolées à Rome sous les empereurs, en Angleterre sous Henri VIII, la reine Marie et Jacques II? La Terreur a seule donné au monde le lâche et impitoyable spectacle de l'assassinat juridique des femmes et des enfans en masse.
Le Girondin Riouffe, prisonnier avec Vergniaux, madame Rolland et leurs amis à la Conciergerie, rapporte ce qui suit dans ses Mémoires d'un détenu : Les femmes les plus belles, les plus jeunes, les plus intéressantes, tomboient pêle-mêle dans ce gouffre (l'Abbaye), dont elles sortoient pour aller par douzaine inonder l'échafaud de leur sang.
» On eût dit que le gouvernement étoit dans les » mains de ces hommes dépravés, qui, non contents » d'insulter au sexe par des goûts monstrueux, lui vouent encore une haine implacable. De jeunes femmes enceintes, d'autres qui venoient d'accoucher et qui étoient encore dans cet état de foiblesse et de pâleur qui suit ce grand travail de la nature qui seroit respecté par les peuples les plus sauvages ; d'autres dont le lait s'étoit arrêté tout à coup, ou par frayeur, ou parce qu'on avoit arraché leurs enfants de leur sein, étoient jour et nuit précipitées dans cet abîme. Elles arrivoient traînées de cachots en cachots, leurs faibles mains comprimées dans d'indignes fers : on en a vu qui avoient un collier au cou. Elles entroient les unes évanouies et portées dans les bras des guichetiers qui en rioient, d'autres en état de stupéfaction qui les rendoit comme imbéciles ' vers les derniers mois surtout (avant le 9 thermidor), c'étoit l'activité des enfers : jour et nuit les verroux s'agitoient ; soixante personnes arrivoient le soir pour aller à l'échafaud ; le lendemain elles étoient remplacées par cent autres, que le même sort attendoit le jour suivant. »
« Quatorze jeunes filles de Verdun, d'une candeur sans exemple, et qui avoient l'air de jeunes vierges parées pour une fête publique, furent menées ensemble à l'échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps : La Cour des Femmes avoit l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu'excita cette barbarie.
» Vingt femmes du Poitou, pauvres paysannes pour la plupart, furent également assassinées ensemble : Je les vois encore ces malheureuses victimes, je les vois étendues dans la cour de la Conciergerie, accablées de la fatigue d'une longue route et dormant sur le pavé. .. . Au moment d'aller au supplice, on arracha du sein d'une de ces infortunées un enfant qu'elle nourrissoit, et qui, au moment même, s'abreuvoit d'un lait dont le bourreau alloit tarir la source : ô cris de la douleur maternelle, que vous fûtes aigus ! mais sans effet. .. . Quelques femmes sont mortes dans la charrette, et on a guillotiné leurs cadavres. N'ai-je pas vu, peu de jours avant le 9 thermidor, d'autres femmes traînées à la mort? elles s'étoient déclarées enceintes. . . . Et ce sont des hommes, des François, à qui leurs philosophes les plus éloquents prêchent depuis soixante années l'humanité et la tolérance! . . .
» ... Déjà un aqueduc immense qui devoit voiturer du sang avoit été creusé à la place Saint-Antoine. Disons-le, quelque horrible qu'il soit de le dire, tous les jours le sang humain se puisoit par seaux, et quatre hommes étoient occupés, au moment de l'exécution, à les vider dans cet aqueduc.
» C'étoit vers trois heures après midi que ces longues processions de victimes descendoient au tribunal, et traversoient lentement sous de longues voûtes, au milieu des prisonniers qui se rangeoient en haie pour les voir passer avec une avidité sans pareille. J'ai vu quarante-cinq magistrats du parlement de Paris, trente-trois du parlement de Toulouse, allant à la mort du même air qu'ils marchoient autrefois aux cérémonies publiques ; j'ai vu trente fermiers généraux passer d'un pas calme et ferme ; les vingt-cinq premiers négociants de Sedan plaignant en allant à la mort dix mille ouvriers qu'ils laissoient sans pain. J'ai vu ce Baysser, l'effroi des rebelles de la Vendée, et le plus bel homme de guerre qu'eut la France; j'ai vu tous ces généraux que la victoire venoit de couvrir de lauriers qu'on changeoit soudain en cyprès ; enfin tous ces jeunes militaires si forts, si vigoureux :.... ils marchoient silencieusement. .. ils ne savoient que mourir. »
Prudhomme va compléter ce tableau :
« La mission de Le Bon, dans les départements frontières du Nord, peut être comparée à l'apparition de ces noires furies si redoutées dans les temps du paganisme. . .
Dans les jours de fêtes l'orchestre étoit placé à côté de l'échafaud ; Le Bon disoit aux jeunes filles qui s'y trouvoient : « Suivez la voix de la nature, » livrez-vous, abandonnez-vous dans les bras de vos amants. .
« Des enfants qu'il avoit corrompus lui formoient une garde et étoient les espions de leurs parents. Quelques-uns avoient de petites guillotines avec lesquelles ils s'amusoient à donner la mort à des oiseaux et à des souris. » On sait que Le Bon, après avoir abusé d'une femme qui s'étoit livrée à lui pour sauver son mari, fit mourir cet homme sous les yeux de cette femme à laquelle il ne resta que l'horreur de son sacrifice; genre d'atrocités si répétées d'ailleurs, que Prudhomme dit qu'on ne les sauroit compter.
Carrier se distingua à Nantes : « Environ quatre-vingt femmes, extraites de l'entrepôt, traduites a ce champ de carnage, y furent fusillées ; ensuite on les dépouilla et leurs corps restèrent ainsi épars pendant trois jours.
» Cinq cents enfants des deux sexes, dont les plus âgés avoient quatorze ans, sont conduits au même endroit pour y être fusillés. Jamais spectacle ne fut plus attendrissant et plus effroyable ; la petitesse de leur taille en met plusieurs à l'abri des coups de feu ; ils délient leurs liens, s'éparpillent jusque dans les bataillons de leurs bourreaux, cherchent un refuge entre leurs jambes, qu'ils embrassent fortement, en levant vers eux leur visage où se peignent à la fois l'innocence et l'effroi. Rien ne fait impression sur ces exterminateurs, ils les égorgent à leurs pieds. ›
Noyades à Nantes :
« Une quantité de femmes, la plupart enceintes, et d'autres pressant leur nourrisson sur leur sein, sont menées à bord des gabares. . • Les innocentes caresses, le sourire de ces tendres victimes versent dans l'âme de ces mères éplorées un sentiment qui achève de déchirer leurs entrailles ; elles répondent avec vivacité à leurs tendres caresses, en songeant que c'est pour la dernière fois !!! Une d'elles venoit d'accoucher sur la grève, les bourreaux lui donnent à peine le temps de terminer ce grand travail; ils avancent, toutes sont amoncelées dans la gabare, et, après les avoir dépouillées à nu, ou leur attache les mains derrière le dos. Les cris les plus aigus, les reproches les plus amers de ces malheureuses mères se font entendre de toutes parts contre-les bourreaux; Fouquet, Robin et Lamberty y répondoient à coups de sabre, et la timide beauté, déjà assez occupée à cacher sa nudité aux monstres qui l'outragent, détourne en frémissant ses regards de sa compagne défigurée par le sang, et qui déjà chancelante vient rendre le dernier soupir à ses pieds. Mais le signal est donné; les charpentiers d'un coup de hache lèvent les sas bords, et l'onde les ensevelit pour jamais. s
Et voilà l'objet de vos hymnes! Des milliers d'exécutions en moins de trois années, en vertu d'une loi qui privoit les accuses de témoins, de défenseurs et d'appel! Songez-vous que lę souvenir d'une seule condamnation inique, celle de Socrate, a traversé vingt siècles pour flétrir les juges et les bourreaux? Pour entonner le chant de triomphe, il faudroit du moins attendre que les pères et les mères, les femmes et les enfants, les frères et les sœurs des victimes fussent morts, et ils couvrent encore la France. Femmes, bourgeois, négocians, magistrats, paysans, soldats, généraux, immense majorité plébéienne sur laquelle est tombée la Terreur, vous plaît-il de fournir de nouveaux aliments à ce merveilleux spectacle?
On dit : Une révolution est une bataille ; comparaison défectueuse. Sur un champ de bataille si l'on reçoit la mort on la donne; les deux partis ont les armes à la main. L'exécuteur des hautes œuvres combat sans péril; lui seul tient la corde ou le glaive ; on lui amène l'ennemi garrotté. Je ne sache pas qu'on ait jamais appelé duel ce qui se passoit entre Louis XVI, la jeune fille de Verdun, Bailly, André Chénier, le vieillard Malesherbes et le bourreau. Le voleur qui m'attend au coin d'un bois joue du moins sa vie contre la mienne; mais le révolutionnaire qui, du sein de la débauche, après s'être vendu tantôt à la cour, tantôt au parti républicain, envoyoit à la place du supplice des tombereaux remplis de femmes, quels risques couroit-il avec ces foibles adversaires ?
Les prodiges de nos soldats ne furent point l'œuvre de la Terreur; ils tinrent à l'esprit militaire des François, qui se réveillera toujours au son de la trompette. Ce ne furent point les commissaires de la Convention et les guillotines à la suite des victoires, qui rétablirent la discipline dans les armées ; ce furent les armées qui rapportèrent l'ordre dans la France.
La preuve que ce temps mauvais n'avoit rien de supérieur propre à être reproduit, c'est qu'il seroit impossible de le faire renaître. Les émeutes , les massacres populaires sont de tous les siècles, de tous les pays : mais une organisation complète de meurtres appelés légaux, des tribunaux jugeant à mort dans toutes les villes, des assassins affiliés dépouillant leurs victimes et les conduisant presque sans gardes au supplice, c'est ce Ter amis qui foui les di que resteroient un à un ; chacun se défendroit dans sa maison, sur son champ, dans la prison, au supplice même. La l'erreur ne tut point une invention de quelques géants; ce fut tout simplement une maladie morale, une peste. Un médecin, dans son amour de l'art, s'écrioit, plein de joie : « On a retrouvé la lèpre. » On ne retrouvera pas la Terreur. N'apprenons point au peuple à choyer les crimes ; ne nous donnons point pour une nation d'ogres, qui lèche comme le lion avec délices ses mâchoires ensanglantées. Le système de la Terreur, poussé à l'extrême, n'estautre que la conquête accomplie par l'extermination; or, on ne peut jamais consumer assez vite tous les holocaustes, pour que l'horreur qu'ils inspirent ne soulève pas jusqu'aux allumeurs des bûchers.
La même admiration que l'on accorde à la Terreur, on la prodigue aux Terroristes avec aussi peu de raison : ceux qui les ont vus de près, savent que la plupart d'entre eux n'étoient que des misérables dont la capacité ne s'élevoit pas au-dessus de l'esprit le plus vulgaire ; Héros de la peur, ils tuoient dans la crainte d'être tués. Loin d'avoir ces desseins profonds qu'on leur suppose aujourd'hui, ils marchoient sans savoir où ils alloient, jouets de leur ivresse et des événements. On a prêté de l'intelligence à des instincts matériels; on a forgé la théorie d'après la pratique ; on a tiré la poétique du poëme. Si même quelques-uns de ces stupides démons ont par hasard mêlé quelques qualités à leurs vices, ces dons stériles ressembloient aux fruits qui se détachent de la branche, et pourissent au pied de l'arbre qui les a portés. Un vrai terroriste n'est qu'un homme mutilé, privé comme l'eunuque de la faculté d'aimer et de renaître : c'est son impuissance dont on a voulu faire du génie.
Que, dans la fièvre révolutionnaire, il se soit trouvé d'atroces sycophantes engraissés de sang comme ces vermines immondes qui pullulent dans-' les voiries ; que des sorcières plus sales que celles de Macbeth, aient dansé en rond autour du chaudron où l'on faisoit bouillir les membres déchirés de la France, soit : mais que l'on rencontre aujourd'hui des hommes qui, dans une société paisible et bien ordonnée, se constituent les mielleux apologistes de ces brutales orgies ; des hommes qui parfument et couronnent de fleurs le baquet où tomboient les têtes à couronne ou à bonnet rouge; des hommes qui enseignent la logique du meurtre fui se font maîtres-ès-arts de massacre, comme il y a des professeurs d'escrime, voilà ce qui ne se comprend pas.
Défions-nous de ce mouvement d'amour-propre qui nous fait croire à la supériorité de notre esprit, à la fortitude de notre âme, parce que nous envisageons de sang-froid les plus épouvantables catastrophes : le bourreau manie des troncs palpitants sans en être ému ; cela prouve-t-il la fermeté deson caractère et la grandeur de son intelligence? Quand le plus vil des peuples, quand les Romains du temps de l'empire couroient au spectacle des gladiateurs ; quand vingt mille prisonniers s'égorgoient pour amuser un Néron entouré de prostituées toutes nues, n'étoit-ce pas là de la Terreur sur une grande échelle? Le mot changera-t-il le fait? Faudra-t-il trouver horrible au nom de la tyrannie, ce qu'on trouveroit admirable au nom de la liberté?
Placer la fatalité dans l'histoire, c'est se débarrasser de la peine de penser, s'épargner l'embarras de rechercher la cause des événements. Il y a bien
PREFACE. evłj
autrement de puissance à montrer comment la déviation des principes de la morale et de la justice, a produit des malheurs, comment ces malheurs ont enfanté des libertés par le retour à la morale et à la justice; il y a certes en cela bien plus de puissance, qu'à mettre la société sous de gros pilons qui réduisent en pâte ou en poudre les choses et les hommes : il ne faut que lâcher l'écluse des passions, et les pilons vont se levant et retombant. Quant à moi, je ne me sens aucun enthousiasme pour une hache. J'ai vu porter des têtes au bout d'une pique et j'affirme que c'étoit fort laid. J'ai rencontré quelques-unes de ces vastes capacités qui faisoient promener ces têtes ; je déclare qu'il n'y avoit rien de moins vaste : le monde les menoit, et elles croyoient mener le monde. Un des plus fameux révolutionnaires, à moi connu, étoit un homme léger, bavard, d'un esprit court, et qui, privé de cœur de toute façon, en manquoit dans le péril. Les équarrisseurs de chair humaine ne m'imposent point ; en vain ils me diront que., dans leurs fabriques de pouriture et de sang, ils tirent d'excellents ingrédients des carcasses industriellement pilées : manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté, un grain de vertu, une étincelle de génie.
Que les théoriciens de Terreur gardent donc s'ils le veulent leur fanatisme à la glace, lequel leur fournit deux ou trois phrases inexplicables de nécessité, de mouvement, de force progressive, sous lesquelles ils cachent le vide de leurs pensées, je ne les lirai plus; mais je relirai les deux historiens qu'ils ont pris si mal à propos pour guides, et dont le talent me fera oublier leurs infimes et sauvages imitateurs.
Au surplus, un auteur à qui la liberté doit beaucoup, le dernier orateur de ces générations constitutionnelles qui finissent, un homme dont la tombe récente doit augmenter l'autorité, M. Benjamin-Constant a combattu avant moi ces Dogmatiques de Terreur. Il faut lire tout entier, dans ses Mélanges de littérature et de politique, l'article dont je ne citerai que ce passage : « La Terreur n'a produit aucun bien. A côté d'elle a existé ce qui étoit indispensable à tout gouvernement, mais ce qui auroit existé sans elle, et ce qu'elle a corrompu et empoisonné en s'y mêlant.
» Ce régime abominable n'a point, comme on l'a dit, préparé le peuple à la liberté, il l'a préparé à subir un joug quelconque : il a courbé les têtes, mais en dégradant les esprits, en flétrissant les cœurs : il a servi pendant sa durée les amis de l'anarchie, et son souvenir sert maintenant les amis de l'esclavage et de l'avilissement de l'espèce humaine. . ..
» Je n'aurois pas rappelé de tristes souvenirs, si je n'avois pensé qu'il importoit à la France, quelles que soient désormais ses destinées, de ne pas voir confondre ce qui est digne d'admiration et ce qui n'est digne que d'horreur. Justifier le régime de 1793, peindre des forfaits et du délire comme une nécessité qui pèse sur les peuples, toutes les fois qu'ils essaient d'être libres, c'est nuire à une cause sacrée, plus que ne lui nuiroient les attaques de ses ennemis les plus déclarés. « Séparez donc soigneusement les époques et les » actes ; flétrissez ce qui est éternellement coupable ; » ne recourez pas à une métaphysique abstraite et » subtile pour prêter à des attentats l'excuse d'une » fatalité irrésistible qui n'existe pas, n'ôtez pas » à vos jugements toute autorité, à vos hommages toute valeur. »
Une pensée doit nous consoler, c'est que le régime de la Terreur ne peut renaître, non-seulement comme je l'ai dit, parce que personne ne s'y soumettroit, mais encore parce que les causes et les circonstances qui l'ont produite ont disparu. En 1793, il y avoit à jeter à terre l'immense édifice du passé, à faire la conquête des idées, des institutions, des propriétés. On conçoit comment un système de meurtre, appliqué ainsi qu'un levier à la démolition d'un monument colossal, pouvoit sembler une force nécessaire à des esprits pervers ; mais tout est renversé aujourd'hui, tout est conquis, idées, institutions, propriétés. De quoi s'agit-il maintenant? D'une forme politique ur peu plus ou un peu moins républicaine, de quelques lois à abolir ou à publier, de quelques hommes à remplacer par quelques autres. Or, pour d'aussi minces résultats qui ne rencontrent aucune résistance collective, qui ne blessent aucune classe particulière de la société, il n'est pas besoin de mettre une nation en coupe réglée. On ne fait point de la Terreur à Priori: la Terreur ne fut point un plan combiné et annoncé d'avance; elle vint peu à peu avec les événements ; elle commença par les assassinats privés et désordonnés de 1789, 1790, 1791, 1792, pour arriver aux assassinats publics et réguliers de 1793. Les Terroristes ne savoient pas d'avance qu'ils étoient des Terroristes. Nos Terroristes de théorie nous crient: « Oyez, nous sommes des Terroristes barbus ou imberbes, nous ! Nous allons établir une superbe Terreur. Venez que nous vous coupions le cou. Nous sommes des hommes énergiques, nous ! Le génie est notre fort. » Ces parodistes de Terreur : ces Terroristes de mélodrame bien capables sans doute de vous tuer, si vous les en défiez, pour la preuve et l'honneur de la chose, seroient incapables de maintenir trois jours en permanence l'instrument de mort qui retomberoit sur eux.
De ces études historiques
Il est temps de rendre compte de mes propres Études. J'ai déduit dans mon Avant-propos les raisons pour lesquelles on ne me lira point, les causes pour lesquelles je perds le dernier grand travail de ma vie; mais enfin si dans quelque moment dérobé à l'importance des catastrophes du jour, si dans ces courts intervalles de repos qui séparent les événements dans les révolutions, quelques hommes singuliers s'enquéroient de mes recherches, je leur vais épargner la peine d'aller plus avant. Quand on aura jeté un coup-d'œil sur cette fin de préface, on sera à même de dire, si l'on veut, qu'on a lu mon ouvrage, de l'approuver et de le combattre sans l'avoir lu, si par hasard on avoit le loisir ou la fantaisie de s'occuper d'une controverse littéraire.
J'ai donné à la première partie de mon travail le titre d'Etudes historiques, en lui laissant toutefois celui de Discours que j'avois d'abord choisi. J'ai pensé que ce titre d'Etudes convenoit mieux à la modestie de mon travail, qu'il me donnoit plus de liberté pour parler des diverses choses convergentes à mon sujet, et ne m'obligeoit pas de tenir incessamment mon style à la hauteur du discours.
Dans l'Introduction, j'expose mon système ; je définis les trois vérités qui sont le fondement de l'ordre social; la vérité religieuse, la vérité philosophique ou l'indépendance de l'esprit de l'homme, la vérité politique ou la liberté. Je dis que tous les faits historiques naissent du choc, de la division ou de l'alliance de ces trois vérités. J'adopte pour vérité religieuse la vérité chrétienne, non pas comme Bossuet en faisant du Christianisme un cercle inflexible, mais un cercle qui s'étend à mesure que les lumières et la libertés se développent. Le Christianisme a eu plusieurs ères : son ère morale ou évangélique, son ère des martyrs, son ère métaphysique ou théologique, son ère politique: il est arrivé à son ère ou à son âge philosophique.
Le monde moderne prend naissance au pied de la Croix. Les nations modernes sont composées des trois peuples Païen, Chrétien et Barbare : de là la nécessité, pour les bien connoître, de remonter à leurs origines ; de là l'obligation pour l'historien de reprendre les faits au temps d'Auguste, où commencent à la fois l'Empire romain, le Christianisme et les premiers mouvements des Barbares:
Ainsi : Histoire de l'empire romain mêlée à l'histoire du Christianisme lequel attaque au dedans la société païenne, tandis que les Barbares l'assaillent au dehors : Histoire des invasions successives des Barbares ; il en faut distinguer deux principales ; l'une quand les Barbares n'avoient point encore reçu la foi, l'autre lorsqu'ils étoient devenus Chrétiens.
Principaux vices de l'ancienne société; elle étoit fondée sur deux abominations : le polythéisme et l'esclavage. Le Polythéisme, en faussant la vérité religieuse, l'unité d'un Dieu, faussoit toutes les vérités morales ; l'esclavage corrompoit toutes les vérités politiques.
Philosophie des païens : ce qu'elle donna au Christianisme et ce que le Christianisme reçut d'elle. Les philosophes grecs firent sortir la philosophie des temples et la renfermèrent dans les écoles ; les prêtres chrétiens firent sortir la philosophie des écoles et la livrèrent à tous les hommes.
Le polythéisme se trouva sous Julien dans la position où le Christianisme se trouve de nos jours, avec cette différence qu'il n'y auroit rien aujourd'hui à substituer au Christianisme, et que sous Julien le Christianisme étoit là, tout prêt à remplacer l'ancienne religion. Inutiles efforts de Julien pour faire rétrograder son siècle : le temps ne recule point, et le plus fier champion ne pourroit le faire rompre d'une semelle. Conversion de Constantin, destruction des temples. La vérité politique commence à rentrer dans la société par la morale chrétienne et par les institutions des Barbares. Entre les grands changements opérés dans l'ordre social par le Christianisme, il faut remarquer principalement l'émancipation des femmes (qui néanmoins n'est pas encore complète par la loi) et le principe de l'égalité humaine, inconnu de l'antiquité polythéiste.
Toutes les origines de notre société ont été placées deux siècles trop bas : Constantin, qui remplaça le grand patriciat par une Noblesse titrée, et qui changea avec d'autres institutions la nature de la société latine, est le véritable fondateur de la royauté moderne, dans ce qu'elle conserva de romain.
Entre les monarchies barbares et l'empire purement latin-romain, il y a eu un empire romainbarbare qui a duré près d'un siècle avant la déposition d'Augustule. C'est ce qu'on n'a pas remarqué, et ce qui explique pourquoi, au moment de la fondation des royaumes barbares, rien ne parut changé dans le monde : aux malheurs près, c'étoit toujours les mêmes hommes et les mêmes mœurs.
Arrivé à travers les faits jusqu'à l'érection du royaume d'Italie par Odoacre, et à celle du royaume des Francs par Klovigh, je m'arrête, et je présente séparément les trois grands tableaux des mœurs, des lois de la religion des Païens, des Chrétiens et des Barbares.
Concentration de toutes les philosophies et de toutes les religions dans l'Asie hébraïque, persane et grecque. Grande école des prophètes. Systèmes philosophiques. Hérésies juives et grecques : affinités des systèmes philosophiques et des hérésies. L'hérésie maintint l'indépendance de l'esprit humain, et fut favorable à la vérité philosophique.
Là se terminent les Études historiques , et j'y substitue un nouveau titre pour continuer ma marche.
On sait que mon premier plan avoit été de faire des Discours historiques depuis l'établissement du christianisme (en passant par l'empire romain, les races mérovingienne et carlovingienne, et la race capétienne) jusqu'au règne de Philippe VI dit de Valois. A ce règne, je me proposois d'écrire l'histoire de France proprement dite, et de la conduire jusqu'à la Révolution. Je ne m'étois engagé à publier, dans la collection de mes OEuvres, que les Discours historiques. La vie qui m'échappe, ne me permettant pas d'accomplir mes projets, je me suis déterminé à satisfaire ceux de mes lecteurs qui témoignoient le désir de connaître mon système entier sur l'histoire de notre patrie. En conséquence je trace une Analyse raisonnée de cette histoire sous les deux premières races et sous une partie de la troisième. Quand j'arrive à l'époque où devoit commencer mon histoire proprement dite, je donne des fragments des règnes de Philippe le Valois et du roi Jean, notamment les batailles de Créci et de Poitiers, ayant soin de remplir les lacunes par des sommaires. Après ces deux règnes, je reprends l'analyse raisonnée, et je la continue jusqu'à la mort de Louis XVI.
Les Études ou Discours historiques très-étendus, qui vont d'Auguste à Augustule, montrent par la profondeur des fondements l'intention où j'étois d'élever un grand édifice : le temps m'amanqué; je n'ai pu bâtir sur les masses que j'avois enfoncées dans la terre qu'une espèce de baraque en planches, ou en toile, peinte a la grosse brosse, représentant tant bien que mal le monument projeté, et entre-mêlée de quelques membres d'architecture sculptés à part sur mes premiers dessins. Quoi qu'il en soit, voici ce que l'on trouve dans le tracé de mon plan, autrement dans mon Analyse raisonnée.
Pour les deux premières races, j'adopte généralement les idées de l'école moderne; je ne transforme point les Franks en François ; je vois la société romaine subsister presque toute entière dominée par quelques Barbares, jusque vers la fin de la seconde race. Je suis le système de M. Thierry quant aux noms propres de la première et même de la seconde race. Rien en effet ne fixe mieux le moment de la métamorphose des Franks en François que les altérations survenues dans les noms. Mais je n'ai pas tout-a-fait orthographié les noms franks comme l'auteur des Lettres sur l'histoire de France, je n'écris pas Hhlodowig ou Chlodowig pour Glovis ; j'écris Khlodovigh ; je blesse moins ainsi, ce me semble, les habitudes de notre œil et de notre oreille. La première syllabe de Clovis reste Khlo ; en l'écrivant Chlo, la prononciation françoise obligeroit à dire Chelo ; j'ajoute un h au g, comme dans l'allemand, ce qui, adoucissant ou mouillant le g, tait comprendre comment le gh a pu se changer en s. Je n'insiste pas sur l'orthographe des autres noms, on la verra.