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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Première partie. de Constantin a Valentinien et Valens (suite 3)

Étude seconde

Première partie. de Constantin a Valentinien et Valens (suite 3)

Études historiques · 9 min de lecture · p. 49–59 · chapitre 24 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Constance déclara que la renommée coutumière de mensonge, de malignité, et toujours d'exagération, étoit restée, dans ce qu'elle racontoit de Rome, fort au-dessous de la vérité¹. Il y voulut laisser quelques traces de son passage; mais, sentant sa propre impuissance, il emprunta à la terre des tombeaux une parure funèbre pour la reine expirante du monde : l'obélisque du temple d Héliopolis, que Constantin avoit projeté de transporter à Constantinople, fut convoyé du Nil au Tibre, et élevé à Rome dans le grand Cirque. Depuis, Sixte-Quint en décora la place de Saint-Jean-de-Latran. On peut voir encore aujourd'hui debout ce monument d'un Pharaon, d'un empereur et d'un pape également tombés2.

2 Constance avoit voulu faire transporter à Constanti nople un autre obélisque ; Julien reprit ce projet ; il en écrivit aux Alexandrins, leur proposant en échange de l'obélisque une statue colossale qui venoit d'être achevée, et qui vraisemblablement étoit la sienne. Julien ajoute que des solitaires se tenoient sur la pointe de cet obélisque, que d'autres personnes y dormoient au milieu * des immondices, et y commettoient des infamies. Il veut donc, dit-il, détruire à la fois cette superstition et cette honte : il prétend que les Alexandrins auront un grand plaisir à reconnoître de loin, en arrivant à Constantinople, le présent dont ils auront embelli la ville natale de l'Apostat. On croit que cet obélisque, transporté à Constantinople par Julien ou par Valens, fut élevé par Théodose dans l'Hippodrôme. L'édition allemande dont je me sers n'a point la fin de cette lettre aux Alexandrins sous le n°. 58. Cette fin, retrouvée par Muratori, a été transportée des Anecdotes grecques dans la Bibliothéque grecque de Fabricius. - ↩

d'Hormisdas, mais Zonare, Agathias et Albufarage (ex arabico latine reddita historia) diffèrent de Zosime en plusieurs points.

1 Imperator de famâ querebatur ut invalida vel maligna, quòd augens omnia semper in majus, erga hœc explicanda quæ Romœ sunt obsolescit. (Amm., lib. XVI, cap. 10.)

Constance auquel il manquoit, selon Libanius, le cœur d'un prince et la tête d'un capitaine; ce souverain qui passa son règne dans les transes des discordes civiles et d'une guerre peureuse contre Sapor, se donnoit encore l'embarras des querelles ecclésiastiques. Sa cour étoit arienne : dans les conciles de Séleucie et de Rimini, il embrassa lui-même le parti des ariens. A la sollicitation de Constant, son frère, il avoit d'abord rappelé Athanase de son premier exil; il le maintint encore sur son siége, après la déposition prononcée au concile arien d'Antioche, mais il l'abandonna au troisième concile de Milan. Il y eut des évêques bannis, intrus, catholiques, ariens, semi- ariens. Le premier concile de Paris ou de Lutèce se tint alors1 et se déclara catholique sous la protection de Julien qui méditoit au même lieu le rétablissement du paganisme. Saint Hilaire de Poitiers, exilé en Orient, trouva les mêmes désordres en rentrant dans son église. Il écrivit contre l'empereur Constance: « Vous saluez les évêques du baiser par lequel Jésus-Christ fut trahi; vous courbez la tête pour recevoir leur bénédiction, et vous foulez aux pieds leur foi. » Lucifer de Caliari, plus hardi encore, menace du glaive de Matathias et de Phinées Constance infidèle. Saint Martin, qui commençoit à paroître, servit d'abord comme soldat dans les troupes de l'apostat, et donna naissance au premier monastère des Gaules, Lugugiacum ou Ligugé, à deux lieues de L'Poitiers. Pacôme, marion, Macaire avoient succédé à saint Antoine et à saint Paul, et saint Basile méditoit déjà la règle qui devoit gouverner dans l'Orient un peuple de solitaires.

1 Hier., de scriptor. eccles.; Rufin. pro Orig. ; Hilarii fragmenta à Pithæo. Ed. ↩

La turbulence et la légèreté de Constance ruinoient l'empire en convocations de conciles, transports d'évêques par les voitures et les chevaux des postes impériales2. Ses profusions augmentoient sa convoitise; il portoit des sentences injustes, et la torture arrachoit des mensonges qu'il transformoit en vérités1. Au lieu d'employer son autorité à éteindre les disputes religieuses, il les enflammoit par sa manie d'argumenter et par les rêveries mystiques des femmes et des eunuques.

2 Amm. Marcell., lib. xxI, cap. 16. ↩

1 Id., ibid. ↩

Les papes Jules et Libère s'étoient déclarés successivement à Rome pour saint Athanase, bien que Libère eût d'abord été foible et que saint Hilaire l'eut anathématisé. Libère, persécuté, se cacha dans les cimetières autour de la ville, fut enlevé, conduit à Milan où l'empereur l'interrogea. Il défendit Athanase et répondit à Constance qui l'accusoit de soutenir seul un impie : « Quand je serois seul, la foi ne succomberoit pas2. » Exilé à Bérée dans la Thrace, il refusa l'argent que l'empereur, l'impératrice et l'eunuque Eusèbe lui offroient. « Tu as rendu désertes les églises du monde, dit-il au dernier, et tu m'offres une aumône comme à un criminel1! » Félix, archi-diacre de l'Église romaine, devint l'anti-pape arien.

2 Imperator Liberio dixit : Quota pars es orbis terrarum, ut tu solus homini impio suffragari velis?.... Liberius dixit : Etiamsi solus sim, fidei causa non idcircò minuitur. (Parisiis, 1683 ; Theodor., hist. eccl., lib. u, cap. 16, p. 94.) ↩

1 Ecclesias orbis terrarum vacuas ac desertas fecisti, et mihi tanquam noxio eleemosynam adfers. (Id., p. 95.) ↩

Le séjour de Constance à Rome eut heu à l'époque de la plus grande chaleur des partis attachés à Félix et à Libère. Les matrones romaines catholiques se présentèrent à l'empereur dans la magnificence accoutumée de leur parure, le suppliant de rendre au troupeau le pasteur absent. L'empereur consentit ' rappeler Libère, pourvu qu'il gouvernât l'Eglise en commun avec Félix. Cette résolution fut lue dans le Cirque au peuple assemblé : les deux factions païennes qui se distinguoient par leurs couleurs, dirent, en se moquant, qu'elles auroient chacune leur pasteur; puis la foule chrétienne fit entendre cette acclamation : Un Dieu ! un Christ ! un évêque2 ! Naguère cette même foule s'écrioit : Les chrétiens aux bêtes !

2 Unus Deus, unus Christus, unus episcopus. (Théodoret., lib. II, p. 96.) ↩

Au milieu de cette confusion Constance, retourné en Orient3? et devenu jaloux des triomphes de Julien, songea à l'affoiblir, en lui demandant la plus grande partie de son armée sous le prétexte de continuer la guerre contre Sapor. Julien pressa ses troupes ou feignit de les presser de partir. Cest la première grande scène militaire dont Paris ait été témoin.

3 Je ne parle point de l'autel de la Victoire que Constance fit ôter du sénat, et qui y fut replacé vraisemblablement par Julien. Il en sera question sous Théodose Ior. ↩

Assis sur un tribunal élevé aux portes de Lutèce, Julien invite les soldats à obéir aux ordres d'Auguste : les soldats gardent un silence morne et se retirent à leur camp. Julien caresse les officiers, leur témoigne le regret de se séparer de ses compagnons d'armes sans les pouvoir récompenser dignement. A minuit les légions se soulèvent, sortent en tumulte du banquet donné pour leur départ, environnent le palais et, tirant leurs épées à la lueur des flambeaux , s'écrient : Julien auguste1!

1 Augustum Julianum horrendis clamoribus concrepabant. (Amm., lib. xx, cap. 4.) ↩

Il avoit ordonné de barricader les portes; elles furent forcées au point du jour. Les soldats se saisissent du césar, le portent à son tribunal, aux cris mille fois répétés de Julien auguste ! Julien prioit, conjuroit, menaçoit ses violents amis qui à leur tour lui déclarèrent qu'il s'agissoit de la mort ou de l'empire : il céda. Une acclamation. le salua maître ou compétiteur du monde. Il fut élevé sur un bouclier1 comme un roi frank, et couronné comme un despote asiatique : le collier militaire d'un hastaire2 lui servit de diadème, car il refusa d'user à cette fin (étant chose de mauvais augure), d'un collier de femme3? ou d'un ornement de cheval que lui présentoient les soldats.

1. Impositusque scuto pedestri (Id., ibid.). Libanius s'écrie : O felix scutum, in quo solemnis inaugurationis mos peractus est, omni tibi tribunali convenientius ! ↩

2 Ji se nommoit Maurus. ↩

3 Le texte parle aussi en particulier d'une parure de tête de sa femme : Uxoris colli vel capitis. ↩

Afin qu'il ne manquât rien d'extraordinaire à l'avénement du restaurateur de l'idolâtrie, Julien écrivit au peuple et au sénat athéniens (Ad S. P. Q. Ath.) la relation de ce qui s'étoit passé à Lutèce. Il adressa des lettres explicatives a Constance, lui demandant la confirmation du titre d'auguste : pour trouver un second exemple d'un empereur proclamé à Paris, il faut passer de Julien à Napoléon. Après des négociations inutiles, Constance rejeta les prières de son rival; il lui enjoignit de quitter la pourpre, non sans le traiter d'ingrat : « Rappelé-toi que » je t'ai protégé alors que tu étois orphelin. » « Orphelin! dit Julien dans sa réponse à Constance; le meurtrier de ma famille me reproche d'avoir été orphelin1! n

1 Julian., orat. ad. S. P. Q. Athen.; Liban., orat. parent.; Lonar., lib. xII. ↩

Julien rassemble à Lutèce le peuple et l'armée , leur communique les messages venus d'Orient , et leur demande s'il doit abdiquer le

titre d'auguste. Un grand bruit s'élève avec ces paroles : « Sans Julien auguste. la puissance est perdue pour les provinces, les soldats et la république2. »

2 Auguste Juliane ut provincialis, et miles, et reip. decrevit autoritas. (Amm., lib. xx, cap. 11.) ↩

Le questeur Léonas fut chargé de porter la réponse publique à son maître, avec une lettre particulière remplie de la colère et du mépris de Julien.

Décidé à marcher sur l'Orient, Julien part avec trois mille soldats; il étoit à peine suivi de trente mille autres. Tout s'épouvante : T'aarus, préfet d'Italie, s'enfuit ; Florent, préfet de l'Illyrie, s'enfuit : Nébridius, préfet du prétoire en Occident, demeure seul fidèle à Constance ; il perd une main d'un coup d'épée, et Julien refuse de serrer la noble main qui reste à Nébridius3.

3 Amm., lib. XXI; Liban., orat. parent. ↩

Le nouvel auguste descend le Danube, tantôt côtoyant ses bords, tantôt s'abandonnant à son cours. Sirmium, capitale de l'Illyrie occidentale, le reçoit ; il se saisit du pas de Suques, entrée de la la Thrace, et s'arrête pour attendre son armée1.

1 Mamert, paneg.; Liban., orat. ↩

Il tourne alors le visage au passé et le dos à l'avenir, et, se préparant la triste gloire d'avoir été le premier prince apostat, il abjure publiquement le christianisme; il déclare qu'il confie sa vie et sa cause aux dieux immortels, fait rouvrir à grand bruit les portes des temples, efface l'eau du baptême par la cérémonie du taurobole : une seule des divinités évoquées apparut un moment à la fumée des sacrifices de Julien, la Victoire.

Les soldats qui l'accompagnoient brandissant leurs épées au-dessus de leurs têtes, ou tournant la pointe de ces épées contre leurs poitrines, avoient juré de mourir pour lui : cependant plusieurs d'entre eux étoient chrétiens ; mais Julien les avoit trompés. Avant de quitter les Gaules, il étoit entré le jour de l'Epiphanie, dans l'église de Vienne et y avoit fait sa prière. Ammien Marcellin affirme qu'en ce moment même il professoit secrètement le paganisme1 : qu'est-ce donc que le parjure avoit dit à Vienne au Dieu des chrétiens?

1 Adhærere cultui Christiano fingebat à quo jampridem occulte desciverat. (Lib. xx. ) lian., epist. 58.) ↩

Constance se préparoit à repousser l'invasion : il meurt, à Mopsucrène en Silicie, après avoir été baptisé par Euzoïus de la communion arienne. Le sénat de la nouvelle capitale se range du côté de la fortune; Julien entre dans sa ville natale que Constance, dit-il, aimoit comme sa sœur, et que lui Julien aimoit comme sa mère². Constantinople chrétienne reçoit l'idolâtrie ainsi que Rome païenne avoit reçu l'Evangile.

Une commission établie à Calcédoine jugea les ministres de Constance : Paul, Apodème et l'eunuque Eusèbe furent justement punis; d'autres subirent injustement la mort et l'exil.

La cour éprouva une réforme totale : on congédia des milliers de cuisiniers et de barbiers. Un de ces derniers se présente superbement vêtu pour couper les cheveux du successeur de Constance. « Je n'ai pas demandé un trésorier, dit » Julien, mais un barbier3. » Les agents, au nombre de plus de dix mille, furent réduits à dix-sept; les curieux, autres espions, abolis.

3 Ego non rationalem jussi, sed tonsorem acciri. ↩

Maintenant il convient de connoître plus intimement l'homme qui a pris dans l'histoire une place tout à part, en opposant son génie et sa puissance à la transformation sociale dont les peuples modernes sont sortis.

Discours historiques