Étude sixième
Analyse raisonnée. DE (suite 10)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
De la société romaine et de la société barbare résulta une double corruption ; on reconnoît très-bien les vices de l'une et de l'autre sociétés , comme on distingue à leur confluent les eaux de deux fleuves qui s'unissent: la rapine, la cruauté, la brutalité, la luxure animale, étoient frankes ; la bassesse, la lâcheté, la ruse, la turpitude de l'esprit, la débauche raffinée, étaient romaines.
Et ces remarques ne se doivent pas entendre de quelques années, de quelques règnes; elles s'appliquent aux siècles qui précèdent le moyen âge, depuis le règne de Khlovigh jusqu'à celui de Hugues Capet, et aux siècles du moyen âge depuis le règne de Hugues Capet jusqu'è celui de François ler.
Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à guérir la gangrène des temps barbares, mais l'esprit de la religion étoit moins suivi que la lettre ; on croyoit plus à la croix qu'à la parole du Christ ; on adoroit au Calvaire; on n'assistoit point au sermon de la Montagne. Le clergé se déprava comme la foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état intérieur de cette époque, il faut fire les conciles et les chartes d'abolition ( lettres de grâce accordées par les rois ); là se montrent à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse les plaintes contre la licence des mœurs, et la recherche des remèdes à y apporter ; les chartes d'abolition gardent les détails des jugements et des crimes qui motivoient les lettres-royaux. Les Capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de dispositions pour la réformation cu clergé.
On connoît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase enfermé vivant avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Caulin (Grégoire de Tours). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours sous l'épiscopat de saint Perpert, on lit : « II nous a été rapporté que des prêtres, ce qui est horrible (quod nefas), établissoient des auberges dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des prières et des louanges de Dieu, retentit du bruit des festins, de paroles obscènes, de débats et de querelles. »
Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle, le siècle de fer; tant il voit de désordres dans l'Eglise. L'illustre et savant Gherbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II, etn'étant encore qu'archevêque de Rheims, disoit : « Déplorable Rome! tu donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclantes, et maintenant tu n'as plus que d'horribles ténèbres..... Nous avons vu Jean Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées, contre le même Othon qu'il avoit proclamé empereur. Il est renversé, et Léon le Néophite lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y rentre; il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean, et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages distingués, il périt bientôt lui-même.. .. Sera-t-il possible de soutenir encore qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu, dignes par leur vie et leur mérite d'éclai- , » rer l'univers, se doivent soumettre à de tels monstres, dénués de toute connaissance des sciences divines et humaines? »
Il nous reste une satire d'Adalbéron , évêque de Laon ; c'est un dialogue entre le poëte et le roi Robert. « Adalbéron représente les juges obligés de porter le capuchon, les évêques dépouillés réduits à suivre la charrue, et les sièges épiscopaux, quand ils viennent à vaquer, occupés per des mariniers et des pâtres. Un moine est transformé en soldat ; il porte un bonnet de peau d'ours, sa robe, naguères longue, est écourtée, fendue par devant et par derrière; à sa ceinture étroite est suspendu un arc, un carquois, des tenailles, une épée. Il n'y avoit autrefois parmi les ministres du seigneur ni bourreaux, ni aubergistes, ni gardeurs de cochons et de boucs ; ils n'alloient point au marché public, ils ne faisoient point blanchir les étoffes. »
Adalbéron, étendant son sujet, remarque que le noble et le serf ne sont pas soumis à la même loi, que le noble est'entièrement libre. Le roi prend la défense de la condition servile : « Cette classe, dit-il, ne possède rien sans l'acheter par un dur travail. Qui pourroit compter les peines, les courses et les fatigues qu'ont à supporter les serfs? Il n'y a aucune fin à leurs larmes. » Adalbéron répond « que la famille du seigneur est divisée en trois classes : l'une prie, l'autre combat, la troisième travaille.
Adalbéron avoit vu finir la seconde race et commencer la troisième; il avoit joué un rôle dans les trahisons qui se pratiquent à la chute et au renouvellement des empires. Peut-être avoit-il été lié intimement avec Emma , femme de Lother, quoiqu'il fût évêque; il étoit d'une grande famille de Lorraine; il avoit étudié sous Gherbert; il n'aimoit pas les moines , et il entroit dans la querelle des évêques nobles, contre les religieux plébéiens. On retrouve en lui cette partie de la société intelligente qui ne fut jamais barbare.
Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle ; saint Louis fut obligé de fermer les yeux sur les prostitutions et les désordres qui régnoient dans son armée. Pendant le règne de Philippe le Bel, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement des mœurs. L'an 1351 les prélats et les ordres mendiants exposent leurs mutuels griefs à Avignon, devant Clément VII. Ce pape, favorable aux moines, apostrophé les prélats : « Parlerez-vous d'humilité, vous, si vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages ? Parlerez-vous de pauvreté, vous si avides que tous les bénéfices du monde ne vous suffiroient pas? Que dirai-je de votre chasteté?..... Vous haïssez les mendiants, vous leur fermez vos portes, et vos maisons sont ouvertes à des sycophantes et à des infâmes ( lenonibus et truffatoribus).
La simonie étoit générale; les prêtres vio-Loient presque partout la règle du célibat; ils vivoient avec des femmes perdues, des concubines et des chambrières; un abbé de Noreis avoit dix-huit entants. En Biscaye on ne vouloit que des prêtres qui eussent des commères, c'est-à-dire des femmes supposées légitimes.
Pétrarque écrit à l'un de ses amis : « Avignon est devenu un enfer, la sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre, tout est imprégné de mensonge; on traite le monde futur, le jugement i dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis de fables absurdes et puériles. » Pétrarque cite à l'appui de ses assertions des anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. Et lui-même, abbé, chaste et fidèle amant de Laure, étoit entouré de bâtards : Ebbe allora un figliuolo naturelle, e, dopo alcuni anni, una Jigliuola ; ma protesta, che non ostante queste acenze, egli non amo mai altra che Laura. (Saggi. )
Dans un sermon prononcé devant le pape, en 1364, le docteur Nicolas Orem prouva que l'Ante-Christ ne tarderoit pas à paroitre, par six raisons tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prélats, de la tyrannie des chefs de l'Eglise et de leur aversion pour la vérité.
Les sirvantes, qui n'épargnoient ni les papes, ni les rois, ni les nobles, ne ménageoient pas plus le clergé que les sermons. « Dis donc, seigneur évêque, tu ne seras jamais sage qu'on ne t'ait rendu eunuque. - Ah ! faux clergé, traître, menteur, parjure, débauché ! Saint Pierre n'eut jamais rentes, ni châteaux, ni domaines; jamais il ne prononça excommunication. Il y a des gens d'église qui ne brillent que par leur magnificence et qui marient à leurs neveux les filles qu'ils ont eu de leur mie. » (Raynouard , Troubadours.)
« Une vile multitude qui ne combattit jamais enlève aux nobles leur tour et leur chastel : le bouc attaque le loup. »-« Notre évêque vend une bière mille sous à ses amis décédés. s - C'est le pape qui règne; il rampe aux pieds du monarque puissant; il accable le roi malheureux. s
Toute la terre féodale se ressembloit ; mêmes censures en Angleterre :
An other abbai is ther bi, For soth a gret nunnerie, etc.
« Auprès d'un abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une rivière douce comme du lait. Aux jours d'été les jeunes nonnes remontent cette rivière en bateaux, et, quand elles sont loin de l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage et se prépare à nager, agile. Il enlève les jeunes moines et revient chercher les nonnes. Il enseigne à celle-ci une oraison : le moine, bien disposé, aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt le père abbé. » Je supprime de grossières obscénités, en vieux anglois.
Le credo de Pierre, laboureur (Piter Plowman), est une satire amère contre les moines mendiants :
I fond in a freture a Frère on a benche, etc.
« J'ai rencontré, assis sur un banc, un Frère affreux ; il étoit gros comme un tonneau ; son visage étoit si plein qu'il avoit l'air d'une vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu à ses deux joues et à son menton. C'étoit une véritable oie grasse qui faisoit remuer sa chair comme une boue tremblante. »
Les châtelains et les châtelaines chantoient, aimoient, se grandissoient , et par moments ne croyoient pas trop en Dieu. Le vicomte de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se sépare de Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du paradis, rempli de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres crasseux et d'hermites en haillons. Il veut aller en enter, où les grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur cour plénière; il y trouvera de belles femmes qui ont aimé des ménestriers et des jongleurs, amis du vin et de la joie. ( Le Grand d'Aussi, Raynouard, Hist. de Phil. Aug. Capefigue, etc.) Un troubadour demande un pater, pour que Dieu accorde à tous ceux qui aimèrent comme le fils du châtelain d'Aupais, le plaisir qu'il eut une nuit avec Ogine. La dame, comtesse de Die, écrit au troubadour Rambaud, comte d'Orange : « Mon bel ami, viens ce soir occuper dans ma couche la place de mon mari. » La comtesse de Die étoit présidente de la cour d'amour. Guillaume, comte de Poitiers, fonda à Niort une maison de débauche, sur le modèle d'une abbaye : chaque religieuse avoit une cellule et formoit des vœux de plaisirs ; une prieure et une abbesse gouvernoient la communauté, et les vassaux de Guillaume furent invités à doter richement le monastère. Il y avoit des maréchaux de prostituées.
On voit un comte d'Armagnac, Jean V, épouser publiquement sa sœur et vivre avec elle dans son château, en tout honneur de baronnage. Les fureurs lubriques du maréchal! de hais ne sont ignorées de personne.
Ces nobles de la gaie science n'étoient pas toujours si courtois et si damoiseaux qu'ils ne se transformassent en brigands sur les grands chemins et dans les forêts. Les bourgeois de Laan appelèrent à leur secours Thomas de Coucy, seigneur du château de Marne: Thomas, tout jeune encore, pilloit les pauvres et les pèlerins qui se rendoient à Jérusalem , et qui revenoient de la Terre-Sainte ; afin d'obtenir de l'argent de ses captifs, il les accrochoit de sa propre main testiculis appendebat propriá aliquotiens manu (Guiberti de vita sua); une rupture s'opérant par le poids du corps, les intestins sortoient à travers l'ouverture. Thomas pendait encore d'autres malheureux par les pouces, et leur mettoit de grosses pierres sur les épaules pour ajouter à leur pesanteur naturelle; il se promenoit en-dessous de ces gibets vivants, et achevoit, à coups de bâton, les victimes qui ne possédoient rien, ou qui refusoient de payer. Ayant un jour jeté un lépreux au fond d'un cachot, le nouveau Cacus fut assiégé dans son antre par tous les lépreux de la contrée.
Un seigneur de Tournemine, assigné dans son manoir d'Auvergne par un huissier appelé Loup , lui fit couper le poing, disant que jamais loup ne s'étoit présenté à son château sans qu'il n'eût laissé sa pate clouée à la porte.
Régnault de Pressigny, seigneur de Marans près de La Rochelle, rançonneur de bourgeois, voleur de grands chemins, détrousseur de passants, se plaisoit à crever un œil, et à arracher la barbe à tout moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand il envoyoit au supplice les malheureux qui refusoient de se racheter, et que ceux-ci en appeloient à la justice du roi, Pressigny, qui apparemment savoit le latin, leur répondoit en équivoquant sur les mots, qu'ils se plaignoient à tort de ne pas mourir dans les règles, qu'ils mouroient jure aut injuria.
Le moyen âge offre un tableau bizarre qui semble être le produit d'une imagination puissante mais déréglée. Dans l'antiquité, chaque nation sort pour ainsi dire de sa propre source; un esprit primitif, qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les institutions et les mœurs. La société du moyen âge étoit composée des débris de mille autres sociétés : la civilisation romaine, le paganisme même y avoient laissé des traces; la religion chrétienne y apportoit ses croyances et ses solennités; les Barbares franks, goths, bourguignons, anglo-saxons, danois, normands, retenoient les usages et le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriétés se mêloient, toutes les espèces de lois se confondoient : l'aleu, le fief, la main-mortable, le Code, le Digeste, les lois salique, gombette, wisigothe, le droit coutumier. Toutes les formes de liberté et de servitude se rencontroient : la liberté monarchique du roi, la liberté aristocratique du noble, la liberté iudividuelle du prêtre, la liberté collective des communes , la liberté privilégiée des villes, de la magistrature, des corps de métiers et des marchands, la liberté représentative de la nation ; l'esclavage romain , le servage barbare, la servitude de l'aubain. De là ces spectacles incohérents, ces usages qui se paroissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la religion. On diroit des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns avec les autres, étant seulement convenus de vivre sous un commun maître autour d'un même autel.
Jusque dans son apparence extérieure, la France offroit alors un tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos mœurs, nous avons substitué, par une déplorable affectation de l'architecture bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre ciel, ni appropriés à nos besoins ; froide et servile copie laquelle a porté le mensonge dans nos arts, comme la calque de la littérature latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank. Ce n'étoit pas ainsi qu'imitait le moyen âge; les esprits de ce temps-là admiroient aussi les Grecs et les Romains ; ils recherchoient et étudioient leurs ouvrages ; mais, au lieu de s'en laisser dominer, ils les maîtrisoient, les façonnoient à leur guise, les rendoient françois et ajoutoient à leur beauté par cette métamorphose pleine de création et d'indépendance.
Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des temples retournés : le culte païen étoit extérieur, la décoration du temple fut extérieure ; le culte chrétien étoit intérieur, la décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques où se tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendue celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassoit sous la voûte de l'église, et que la foule païenne étoit répandue sous le pérystile du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres, ils changèrent cette économie et ornèrent aussi du côté du paysage et du ciel leurs édifices.
L'architecture néogrecque, par une même émancipation de l'esprit humain, se montra en Orient avec le néoplatonisme; il étoit naturel que les arts suivissent les idées et surtout les idées religieuses auxquelles elles sont appliquées de préférence chez les peuples. Les premiers essais, ou plutôt les premiers jeux de cette architecture, se firent remarquer dans les temples de Daphné, de Balbek, et de Palmyre : elle se développa en Syrie dans les monuments de Sainte-Hélène; elle devenoit chrétienne à Jérusalem, à l'époque où le néoplatonisme devenoit chrétien au concile de Nicée. Justinien la fit régner en bâtissant , sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance, la Sainte-Sophie néogrecque d'Isidore de Milet. De là elle passa en Italie et déploya son art dans l'église octogone de Saint- Vital à Ravenne : Charlemagne, au huitième siècle, reproduisit ce monument agrandi à Aix-la-Chapelle. « Il édifia églises et abbayes en divers lieux, en l'honneur de Dieu et au profit de son âme. Aucunes en commença et aucunes en parfit. Entre les autres fonda l'église de Aix-la-Chapelle, d'œuvre merveilleuse, en l'honneur de Notre - Dame Sainte-Marie... .... Divers palais commença en divers lieux, d'œuvre coûteuse : un en fit auprès de la cité de Mayence, de lez une ville qui a nom Ingelheim ; un autre en la cité sur le fleuve de Vahalam. Si commanda dans tout son royaume à tous les évêques et à tous ceux à qui les cures appartenoient, que toutes les églises et toutes les abbayes qui étoient déchues par vieillesse fussent refaites et restaurées : et pour ce que cette chose ne fût mise en non chaloir, il leur mandoit expressément par ses messages qu'ils accomplissent ses commandements. v
Trois siècles plus tard, l'architectonique nouvelle aborda une seconde fois aux rivages latins et annonça son retour par l'édification de la cathédrale de Pise. Il y a des erreurs que la voix populaire consacre, et auxquelles la science est obligée de se soumettre : le néogrec en Italie, fut appelé l'architecture lombarde, et en France l'architecture gothique, et ni les Lombards, ni les Goths, n'y avoient mis la main: Théodoric même se contenta d'imiter ou de réparer les masses du Forum et du Champ-de-Mars.
Tandis que l'architecture néogrecque, infidèle au Parthénon abandonné, s'emparoit des édifices chrétiens, elle envahissoit aussi les édifices mahométans. Les Arabes l'orientalisèrent pour le calife Aroun et les Mille et une Nuits ; ils l'emmenèrent avec eux dans leurs conquêtes ; elle arriva de la mosquée du Kaire en Egypte, à celle de Cordoue en Espagne, à peu près au moment ou les exarques de Ravenne l'introduisoient en Italie. Ainsi la puînée de l'ionie parut dans l'Europe occidentale, portant d'une main l'étendart du prophète et de l'autre celui du Christ : l'Alhambrah à Grenade, et Saint-Marc à Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses caprices. Plus d'ordres distincts, plus d'architraves ou architraves brisées ; au lieu de portique un portail, au lieu de fronton une façade, au lieu de frise, de corniche et d'entablement, une balustrade.
Enfin, avec le treizième siècle, rayonna cette architecture à ogives qui se plut surtout dans les pays de la domination franke, saxonne et germanique : au delà des Pyrénées et des Alpes elle rencontra les préjugés et les chefs-d'œuvre de l'architecture mozarabique, du style bâtard romain, et du primitif dorique de la Grande-Grèce. L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de Philippe Auguste et de saint Louis.
A la colonnette écourtée, aux grosses colonnes à chapiteaux historiés, succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifiées à leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs délicates nervures qui devenoient comme la fragile charpente des combles. Au plein ceintre des arches, aux voussures en anse de panier, se substituèrent les ogives , arceaux en forme d'arête dont l'origine est peut-être persane et le patron la feuille du mûrier indien, si toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile. L'ogive ne se sépare pas tellement du néogrec qu'on ne l'y retrouve comme cent autres traits.
Le cercle, figure géométrique rigoureuse, ne laisse rien à l'arbitraire; l'ellipse, courbe flexible, se renfle ou se redresse au gré de celui qui l'emploie : l'ogive dont le foyer n'est que la rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvoit donc élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le plus long; propriété qui laissoit un jeu immense au goût de l'artiste et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet ordre ne ressemble à l'autre, et dans chaque monument aucun détail n'est invinciblement symétrique; l'ornement même est quelquefois calculé pour ne pas produire son effet naturel : de petites figures logées dans des niches, ou dans les moulures concentriques des portes, y sont arrangées de manière qu'on les prendroit pour des arabesques, des volutes, des enroulements, des astragales, et non pour des dispositions de la statuaire.
En imitant les constructions sarrazines, les architectes chrétiens les exhaussèrent et les dilatèrent ; ils plantèrent mosquées sur mosquées , colonnes sur colonnes, galeries sur galeries ; ils attachèrent des ailes aux deux côtés du chœur, et des chapelles aux ailes. Partout la ligne spirale remplaça la ligne droite; au lieu du toit plat ou bombé, se creusa une voûte étroite fermée en cercueil ou en carène de vaisseau; les tours ouvragées dépassèrent en hauteur les minarets.,
La chrétienté élevoit à frais communs au moyen des quêtes et des aumônes, ces cathédrales dont chaque état en particulier n'étoit pas assez riche pour payer la main-d'œuvre, et dont aucune n'est achevée. Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravoient en relief ou en creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des ministres : les bannières, les croix de divers agencements, les calices, les ostensoirs, les dais, les chappes, les capuchons, les crosses, les mitres dont les formes se retrouvent dans le gothique, conservoient les symboles du culte en produisant des effets d'art inattendus; assez souvent les gouttières étaient taillées en figures de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du moyen âge offroit un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque et du gracieux, comme les poëmes et les romans de la même époque.
Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le chêne, décoroient aussi les églises, de même que l'acanthe et le palmier avoient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès. Au dedans une cathédrale étoit une forêt, un labyrinthe dont les mille arcades, à chaque mouvement du spectateur, s'intersectoient, se séparoient, s'enlaçoient de nouveau en chiffres, en cerceaux, en méandres ; cette forêt étoit éclairée par des rosaces à jour incrustées de vitraux peints, qui ressembloient à des soleils brillants de mille couleurs sous la feuillée : en dehors cette même cathédrale avoit l'air d'un monument auquel on auroit laissé sa cage, ses arcs-boutans et ses échafauds. Et, afin que les appuis de la nef aérienne n'en déparassent pas la structure, le ciseau les avoit tailladés; on n'y voyoit plus que des arches de ponts, des pyramides, des aiguilles et des statues.
Les ornements qui n'adhéroient pas à l'édifice se marioient à son style : les tombeaux étoient de forme gothique, et la basilique, qui s'élevoit comme un grand catafalque au-dessus d'eux, sembloit s'être moulée sur leur forme. On admire encore à Auch un de ces chœurs en bois de chêne, si commun dans les abbayes et qui répétoient les ornements de l'architecture. Tous les arts du dessin participoient de ce goût fleuri et composite : sur les murs et sur les vitraux étoient peints des paysages, des scènes de la religion et de l'histoire nationale.
Dans les châteaux les armoiries coloriées, encadrées dans des losanges d'or, formoient des plafonds semblables à ceux des beaux palais du cinque cento de l'Italie. L'écriture même étoit dessinée ; l'hiéroglyphe germanique, substitué au jambage rectiligne romain, s'harmonioit avec les écussons et les pierres sépulchrales. Les tours isolées qui servoient de vedettes sur les hauteurs; les donjons enserrés dans les bois, ou suspendus sur la cime des rochers comme l'aire des vautours ; les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur les torrents; les villes fortifiées que l'on rencontroit à chaque pas, et dont les créneaux étoient à la fois des remparts et des ornements ; les chapelles, les oratoires, les hermitages placés dans les lieux les plus pittoresques au bord des chemins et des eaux ; les beffrois, les flèches des paroisses de campagnes, les abbayes, les monastères, les cathédrales; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit nombre et dont le temps a noirci, obstrué, brisé les dentelles ; tous ces édifices avoient alors l'éclat de la jeunesse ; ils sortoient des mains de l'ouvrier : l'œil, dans la blancheur de leurs pierres, ne perdoit rien de la légèreté de leurs détails, de l'élégance de leurs réseaux, de la variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs ciselures, de leurs découpures, et de toutes les fantaisies d'une imagination libre et inépuisable.
Veut-on savoir à quel point la France étoit couverte de ces monuments ? Les treize volumes de la Gallia christiana, qui n'est pas achevée, donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le pouillé général fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf cures, dix-huit mille cinq cent trente-sept chapelles, quatre cent vingt chapitres ayant églises, deux mille huit cent soixante- douze prieurés, neuf cent trente-et-un maladreries, et le pouillé est fort incomplet. Jacques Cœur comptoit dix-sept cent mille clochers en France, et la Satyre Ménippée reproduit le même calcul.
Ce n'est pas trop de donner un château, chastel, ou chastillon par douze clochers. Tout seigneur qui possédoit trois châtellenies et une ville close, avoit droit de justice : or on comptoit en France soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont trois mille étoient titrés ( Voyez plus haut, p. 377). Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix mille fiefs, sept mille justices hautesou basses, et suppose par conséquent sept mille villes closes ou fortifiées : somme totale approximative des monuments (tant églises que chapelles, villes, châteaux, etc.), un million huit cent soixante-douze mille neuf cent vingt-six, sans parler des basiliques, des monastères renfermés dans les cités, des palais royaux et épiscopaux, des hôtels de ville, des halles publiques, des ponts, des fontaines, des amphitéâtres, aqueducs et temples romains encore existant dans le midi de la France. Voilà certes un sol bien autrement orné qu'il ne l'est aujourd'hui. L'architecture religieuse, civile, et militaire gothique, pyramidoit et attiroit de loin les yeux; la moderne architecture civile et la nouvelle architecture militaire appropriée aux nouvelles armes, ont tout rasé : nos monuments se sont abaissés et nivelés comme nos rangs.
Notre temps laissera-t-il des témoins aussi multipliés de son passage que le temps de nos pères? Qui bâtiroit maintenant des églises et des palais dans tous les coins de la France? nous n'avons plus la royauté de race, l'aristocratie héréditaire, les grands corps civils et marchands, la grande propriété territoriale, et la foi qui a remué tant de pierres. Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever que des bourses , des magasins, des manufactures, des bazards, des cafés, des guinguettes, dans les villes des maisons économiques, dans les campagnes des chaumières, et partout de petits tombeaux. Dans cinq ou six siècles, lorsque la religion et la philosophie solderont leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront appartenu, que l'une et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines, de quel côté sera la plus large part de vie écoulée, la plus grosse somme de souvenirs?
La population en mouvement autour des édifices du moyen âge est décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes; elle égaloit presque la population d'aujourd'hui. J'estime, d'après des calculs dont je ne puis insérer les preuves dans une analyse, que la surface du sol françois, tel qu'il existe maintenant, étoit couverte par vingt-cinq millions d'hommes : ce chiffre se déduit des rôles de l'impôt, de la levée des hommes d'armes, du recensement des habitans des villes, et du dénombrement des masses communales quand elles étoient appelées sous leurs bannières.
Le pays étoit riche et bien cultivé; c'est ce que démontrent l'immensité et la variété des taxes royales et seigneuriales que j'ai sommairement indiquées.
Lorsqu'Edouard III, après avoir rendu hommage à Philippe de Valois, retourna en Angleterre « la reine Philippe de Hainaut le reçut, » disent les chroniques, moult joyeusement et lui » demanda des nouvelles du roi Philippe, son » oncle et de son grand lignage de France: le roi « son mari lui en recorda assez et du grand état » qu'il avoit trouvé, et des honneurs qui étoient en France, auxquelles de faire, ni de l'entreprendre à faire, nul autre pays ne s'accomparaige. » Il est certain que la guerre quand elle n'extermine pas totalement les peuples, les multiplie; elle influe sur les institutions plus que sur les hommes : la féodalité, qui dut sa naissance et son pouvoir à la guerre, fut renversée par elle sous le règne de Philippe de Valois, du roi Jean, de Charles V, de Charles VI et de Charles VII.
Les diverses classes de la société et les différentes provinces dans le moyen âge, se distinguoient les unes par la forme des habits, les autres par des modes locales : les populations n'avoient pas cet aspect uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à cette heure aux habitans de nos ville et de nos campagnes. La noblesse, les chevaliers, les magistrats, les évêques, le clergé séculier, les religieux de tous les ordres, le pèlerins, les pénitents gris, noirs et blancs, les hermites, les confréries, les corps de métiers, les bourgeois, les paysans, offroient une variété infinie de costumes ; nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il s'en faut rapporter aux arts : que peut faire le peintre de notre vêtement étriqué, de notre petit chapeau rond et de notre chapeau à trois cornes?