Étude sixième
Première partie. mours des Barbares (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'association militaire, ou la responsabilité de la tribu et la solidarité de la famille, se retrouvent dans l'institution des co-jurants ou compurgateurs : qu'un homme soit accusé d'un délit ou d'un crime, il peut, selon la loi allemande et plusieurs autres, échapper à la pénalité, s'il trouve un certain nombre de ses pairs pour jurer avec lui qu'il est innocent. Si l'accusé étoit une femme, les compurgateurs devoient être femmes¹.
Le courage étant la première qualité du Barbare, toute injure qui en suppose le défaut est punie ; ainsi, appeler un homme LEPUS, lièvre, ou CONCAGATUS, embrené, amène une composition de trois ou de six sous d'or2; même tarif pour le reproche fait à un guerrier d'avoir jeté son bouclier en présence de l'ennemi.
2 Lex Salic. , tit. 32 : Renard se pense qu'il fera, Et comment le chunchiera. (Roman du Renard. apud Cang. gloss., voce Concag.) ↩
La Barbarie se montre toute entière dans la législation des blessures ; la loi saxonne est la plus détaillée à cet égard : quatre dents cassées au devant de la bouche ne valent que six schillings, mais une seule dent cassée auprès de ces quatre dents, doit être payée quatre schillings; l'ongle du pouce est estimé trois schil-
! Leg. Wall.
lings, et une des membranes du nez le même prix1.
1 Lex anglo-saxonic., p. 7. ↩
La loi ripuaire s'exprime plus noblement : elle demande trente-six sous d'or pour la mutilation du doigt qui sert à décocher les flèches2; elle veut qu'un ingénu paye dix-huit sous d'or, pour la blessure d'un autre ingénu dont le sang aura coulé jusqu'à terre3 ⅔. Une blessure à la tête, ou ailleurs, sera compensée par trente-six sous d'or, s'il est sorti de cette blessure un os d'une grosseur telle, qu'il rende un son en étant jeté sur un bouclier placé à douze pieds de distance4. L'animal domestique qui tue un homme est donné aux parens du mort avec une composition ; il en est ainsi de la pièce de bois tombée sur un passant. Les Hébreux avoient des règlemens semblables.
2 Si secundus digitus, undè sagittatur. (Lex ripuar. , tit. v, art. 12 ) ↩
3 Ut sanguis exeat, terram tangat. (1d., tit. 11, art. 12.) ↩
4 Os exindè exierit, quod, super viam duodecim pedum in scuto jactum, sonaverit. (Id., tit. Lxx, art. 1.) ↩
Et néanmoins ces lois si violentes dans les choses qu'elles peignent, sont beaucoup plus douces en réalité que nos lois : la peine de mort n'est prononcée que cinq fois dans la loi salique et six fois dans la loi ripuaire, et, chose infiniment remarquable, ce n'est jamais, un seul cas excepté, pour châtiment du meurtre: l'homicide n'entraîne point la peine capitale, tandis que le rapt, la prévarication, le renversement d'une charte, sont punis du dernier supplice ; encore pour tous ces crimes ou délits, y a-t-il la ressource des co-jurants.
La procédure relative au seul cas de mort en réparation d'homicide, est un tableau de mœurs. Quiconque a tué un homme et n'a pas de quoi payer la composition, doit présenter douze co-jurants lesquels déclarent que le délinquant n'a rien ni dans la terre, ni hors la terre au delà de ce qu'il offre pour la composition. Ensuite l'accusé entre chez lui, et prend de la terre aux quatre coins de sa maison ; il revient à la porte, se tient debout sur le seuil, le visage tourné vers l'intérieur du logis ; de la main gauche, il jette la terre par-dessus ses épaules sur son plus proche parent. Si son père, sa mère et ses frères ont fait l'abandon de tout ce qu'ils avaient, il lance la terre sur la sœur de sa mère ou sur les fils de cette sœur, ou sur les trois plus proches parens dans la ligne maternelle1. Cela ait, déchaussé et en chemise, il saute à l'aide d'une perche par-dessus la haie dont sa maison est entourée ; alors les trois parens de la ligne maternelle se trouvent chargés d'acquitter ce qui manque à la composition. Au défaut des parents maternels, les parents paternels sont appelés. Le parent pauvre qui ne peut payer, jette à son tour la terre recueillie aux quatre coins de la maison, sur un parent plus riche. Si ce parent ne peut achever le montant de la composition, le demandeur oblige le défendeur meurtrier, à comparoître à quatre audiences successives ; et enfin si aucun des parents de ce dernier ne le veut redimer, il est mis mort : de vitâ componat.
1 Voilà l'exemple de la préférence dans la ligne maternelle. ↩
De ces précautions multipliées pour sauver les jours d'un coupable, il résulte que les Barbares traitoient la loi en tyran et se prémunissoient contre elle; ne faisant aucun cas de leur vie ni de celle des autres, ils regardoient comme un droit naturel de tuer ou d'être tués. Un roi même, dans la loi des Saxons, pouvoit être occis ; on en étoit quitte pour payer sept cent vingt livres pesant d'argent. Le Germain ne concevoit pas qu'un être abstrait, qu'une loi pût verser son sang. Ainsi, dans la société commençante, l'instinct de l'homme repoussoit la peine de mort, comme dans la société achevée la raison de l'homme l'abolira : cette peine n'aura donc été établie qu'entre l'état purement sauvage et l'état complet de civilisation, alors que la société n'avoit plus l'indépendance du premier état, et n'avoit pas encore la perfection du second.
OU