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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Première partie. mours des chrétiens. Age heroique

Étude cinquième

Première partie. mours des chrétiens. Age heroique

Études historiques · 22 min de lecture · p. 333–358 · chapitre 42 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

ARRÊTONS-NOUS pour contempler les vastes ruines que nous venons de traverser. Ce n'est rien que de connoître les dates de leur éboulement, rien que d'avoir appris le nom des hommes employés à cette destruction : il faut entrer plus profondément, plus intimement dans les mœurs, dans la vie des trois peuples chrétien, païen et barbare qui se confondirent pour donner naissance à la société moderne. Elle va paroître cette société, puisque l'empire d'Occident est détruit : voyons ce que fut le monde ancien dans les quatre siècles qui précédèrent sa mort, et ce qu'il étoit devenu lorsqu'il expira. Commençons par les chrétiens.

Le christianisme naquit à Jérusalem dans une tombe que j'ai visitée au pied de la montagne de Sion : son histoire se lie à celle de la religion des Hébreux.

Pendant la durée du premier Temple tout fut renfermé dans la lettre de la loi de Moïse; quand le roi, le peuple ou quelque partie du peuple se livroient à l'idolâtrie, le glaive les châtioit.

Sous le second Temple la pureté de la loi s'altéra par le mélange des dogmes exotiques : la synagogue se forma.

La conquête d'Alexandre introduisit à son tour la philosophie grecque dans le système hébraïque. Des écoles juives se constituèrent; ces écoles, répandues dans la Médie, l'Elymaïde, l'Asie-mineure, l'Égypte, la Cyrénaïque, l'île de Crète, et jusque dans Rome, subirent l'influence des religions, des lois, des mœurs et de la langue même de ces divers pays : les livres des Machabées se scandalisent de ces nouveautés.

« En ce temps-là il sortit d'Israël des enfants d'iniquité qui donnèrent ce conseil à plusieurs : allons, et faisons alliance avec les nations qui nous environnent....

» Et ils bâtirent dans Jérusalem un collége à » la manière des nations1.

1 Machab., lib. 1, chap. 1. ↩

» Les prêtres mêmes..... ne faisoient aucun état de ce qui étoit en honneur dans leur pays, et ne croyoient rien de plus grand que d'exceller en tout ce qui étoit en estime parmi les Grecs2.

2 Machab., lib. II, chap. 4. ↩

Il se forma bientôt quatre sectes principales : celle des Pharisiens, celle des Saducéens, celle des Samaritains, celle des Esseniens.

Les Pharisiens altéroient le dogme et la loi, en reconnoissant une sorte de destin impuissant qui n'ôtoit point la liberté à l'homme ; ils se divisoient en sept ordres. Livrés à des imaginations bizarres, ils jeûnoient, et se flagelloient ; ils prenoient soin en marchant de pas toucher les pieds de Dieu, qui ne s'élèvent que de quarante-huit pouces au-dessus de terre. Ils mettoient surtout un grand zèle à propager leur doctrine.

Ce qui distingue les sectes juives des sectes grecques, c'est précisément cet esprit de propagation. La sagesse hellénique se réduisoit en général à la théorie; la sagesse juive avoit pour fin la pratique; l'une formoit des écoles , l'autre des sociétés. Moïse avoit imprimé une vertu législative au génie des Hébreux, et le christianisme, juif d'origine, retint et posséda au plus haut degré cette vertu.

Les Saducéens s'attachoient à la lettre écrite; ils rejetoient la tradition, et conséquemment la science cabbalistique: ne trouvant rien sur l'âme dans les livres de Moïse, ils étoient matérialistes et préféroient Épicure à Zénon.

Les Samaritains n'adoptoient que le Pentateuque et remontoient à la religion patriarcale.

Les Esseniens de la Judée (qui produisirent, les Térapeutes de l'Égypte, secte plus contemplative encore) repoussoient la tradition comme les Saducéens, et croyoient à l'immortalité de l'âme comme les Pharisiens. Ils fuyoient les villes, vivoient dans les campagnes, renonçoient au commerce et s'occupoient du labourage. Ils n'avoient point d'esclaves et n'amassoient point de richesses : ils mangeoient ensemble, portoient des habits blancs qui n'appartenoient en propre à personne, et que chacun prenoit à son tour. Les uns demeuroient dans une maison commune, les autres dans des maisons particulières, mais ouvertes à tous. Ils s'abstenoient du mariage et élevoient les enfants qu'on leur confioit. Ils respectoient les vieillards, ne mentoient point, ne juroient jamais. Ils promettoient le silence sur les mystères : ces mystères n'étoient autres que la morale, écrite dans la loi.

Les premiers fidèles prirent des Esseniens cette simplicité de vie, tandis que les Térapeutes donnèrent naissance à la vie monastique chrétienne.

Mais, d'une autre part, l'essenianisme étoit la seule secte juive qui n'attendît point le Messie et qui condamnât le sacrifice, en quoi les chrétiens ne la suivirent pas. Une opinion commune reposoit au fond de la société israélite : le sauveur de la race de David, de tous temps promis, étoit espéré de siècle en siècle, d'année en année, de jour en jour, d'heure en heure ; Homme et Dieu, hoi-conquérant pour les Saducéens , les Caraites ou Scripturaires ; Sage ou Docteur pour les Samaritains.

Il y avoit encore chez ce peuple un fait qui n'appartenoit qu'à ce peuple, je veux dire la grande école poétique des prophètes : commençant auprès du berceau du monde, elle erra quarante ans avec l'arche dans le désert; école que n'interrompirent point la captivité d'Egypte et celle de Babylone, la conquête d'Alexandre, l'oppression des rois de Syrie, la domination romaine, la monarchie des Hérodes qui implantèrent de force et improvisèrent en Judée un civilisation étrangère. Cette école de l'avenir évoquant le passé et dédaignant le présent ne manqua de maîtres ni dans la prospérité, ni dans le malheur, ni sur les rivages du Nil, ni sur les bords du Jourdain, ni sur les fleuves de Babylone, ni sur les ruines de Tyr et de Jérusalem. Et quels maîtres ! Moïse, Josué, David, Salomon, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel et le Christ, en qui s'accomplirent toutes les prophéties et qui fut lui-même le dernier prophète.

Lorsqu'il eut paru, les juifs le méconnurent : ils le regardèrent comme un séducteur. Les deux commentaires de la Mishna, le Talmud babylonien et le Talmud de Jérusalem donnent de singulières notions du Christ1.

1 La Mishna est un recueil des traditions juives, fait vers le milieu du second siècle de l'ère chrétienne, par le rabbin Juda, fils de Simon, appelé le Saint à cause de la pureté de sa vie, et chet de l'école hébraïque à Tibériade ou Galilée. « Ea omnia, secundum certa doctrinæ capita disposuit, et in unum volumen redegit cui nomen hoc » Mishna, hoc est deurépws(ę, imposuit. » Tela ignea Satanæ. (Wagemeil, pr., p. 55.) ↩

« Un certain jour, lorsque plusieurs docteurs étoient assis à la porte de la ville, deux jeunes garçons passèrent devant eux : l'un couvrit sa tête, l'autre passa la tête découverte. Eliezer, voyant l'effronterie de celui-ci, le soupçonna d'être un enfant illégitime; il alla trouver la mère qui vendoit des herbes au marché, et il apprit que non -seulement l'enfant étoit illégitime, mais qu'il étoit né d'une femme impure1 s

1 Cum aliquando seniores sederent in porta (urbis ) præterierunt ante ipsos duo pueri, quorum alter caput texerat, alter retexerat. Et de eo quidem, qui caput protervè, et contra bonos mores, retexerat prononeiavit R. Elieser, quod esset spurius. . Abiit ergo ad matrem pueri istius, quam cùm videret sedentem in foro, et vendentem legumina. . Unde apparuit, puerum istum esse non modo spurium, sed et menstruata filium. ↩

Marie est appelée plusieurs fois dans le Talmud une coiffeuse de femmes.

Les juifs composèrent deux histoires du Christ sous le titre de Sepher toldos Jeschu : livre des générations de Jésus. Joseph Pandera, de Bethléem, se prend d'amour pour une jeune coiffeuse nommée Mirjan (Marie), fiancée à Jochanan. Pandera abuse de Mirjan ; elle accouche d'un fils appelé Jehoscua (Jésus). Jehoscua, élevé par Elchanan, devient habile dans les lettres. Les sénateurs que Jehoscua ne voulut pas saluer à la porte de la ville firent publier, au son de trois cents trompettes, que sa naissance étoit impure. Il s'enfuit en Galilée, revient Jérusalem, se glisse dans le temple, apprend et dérobe le nom de Dieu, l'écrit sur une peau1, s'ouvre la cuisse sans douleur et cache son larcin dans cette incision. Avec l'ineffable nom Schemhaméphoras, il accomplit une foule de prodiges. Jehoscua, condamné à mort par le Sanhédrin, est couronné d'épines, fouetté et lapidé; on le vouloit pendre à du bois, mais tous les bois se rompirent, parce qu'il les avoit enchantés. Les Sages allèrent chercher un grand chou2, et l'on y attacha Jehoscua.

1 Venit itaque Jésus Nazarenus, et ingressus templum didiscit litteras illas, et scripsit in pergameno : deindè scidit carnem cruris sui, et in incisione illâ inclusit dictam cartulam, et dicendo nomen, nullum sensit dolorem, et rediit cutis continuò sicut antè erat. ↩

2 Ipse quippe per Schemhamephoras adjuraverat omnia ligna ne susciperent eum. Abierunt itaque, et adduxerunt stipitem unius caulis qui non est de lignis, sed de herbis, et suspenderunt eum super eum. ↩

Telle est une des misérables histoires que les juifs opposoient à la majesté du récit évangélique.

La première église juive se composa des trois mille convertis. Ces convertis écoutoient les instructions des apôtres, prioient ensemble, et faisoient dans les maisons particulières la fraction du pain. Ils mettoient leurs biens en commun, et vendoient leurs héritages pour en distribuer le prix à leurs frères. Leur vie, comme je l'ai dit plus haut, étoit à peu près celle des Esseniens.

Cette simplicité se conserva long-temps. Domitien, ayant appris que certains chrétiens juifs se prétendoient issus de la race royale de David, les fit venir à Rome. Questionnés sur leurs richesses, ils répondirent qu'ils possédoient trente-neuf plethres de terre, environ sept arpents et demi, qu'ils payoient l'impôt et vivoient de leurs champs; ils montrèrent leurs mains endurcies par le travail. L'empereur leur demanda ce que c'étoit que le royaume du Christ; ils répliquèrent qu'il n'étoit pas de ce monde : on les renvoya. Ces deux laboureurs étoient deux évêques. Ils vivoient encore sous Trajan1.

1 Nec sibi in pecuniâ subsistere, sed in æstimatione terræ, quod eis esset in quadraginta minus uno jugeribus. constituta, quam suis manibus excolentes, vel ipsi alerentur, vel tributa dependerent. Simul et testes ruralis et diurni operis, manus labore rigidas et callis obduratas præterebant. Interrogati vero de Christo, quale sit regnum ejus... responderunt quod non hujus mundi regnum. (Hegesip., ap. Euseb., lib. m, cap. 20.) ↩

En faisant l'histoire de l'Eglise on a confondu les temps; il est essentiel! de distinguer deux âges dans le premier Christianisme : l'âge héroïque ou des martyrs, l'âge intellectuel ou l'âge philosophique; l'un commence à J.-C. et finit à Constantin, l'autre s'étend de cet empereur à la fondation des royaumes barbares. C'est de l'âge héroïque que je vais d'bord parler. Je vous le vais montrer tel qu'il s'est peint lui-même et tel que l'ont représenté les païens.

« Chez nous, dit un apologiste, vous trouverez des ignorants, des ouvriers, de vieilles femmes, qui ne pourroient peut-être pas montrer par des raisonnements la vérité de notre doctrine; ils ne font pas de discours, mais ils font de bonnes œuvres. Aimant notre prochain comme nous-mêmes, nous avons appris à ne point frapper ceux qui nous frappent, à ne point faire de procès à ceux qui nous dépouillent : si l'on nous donne un soufflet, nous tendons l'autre joue ; si l'on nous demande notre tunique, nous offrons encore notre manteau. Selon la différence des années , nous regardons les uns comme nos enfants, les autres commes nos frères et nos sœurs : nous honorons les personnes plus âgées comme nos pères et nos mères. L'espérance d'une autre vie nous fait mépriser la vie présente, et jusqu'aux plaisirs de l'esprit. Chacun de nous, lorsqu'il prend une femme, ne se propose que d'avoir des enfants, et imite le laboureur qui attend la moisson en patience. Nous avons renoncé à vos spectacles ensanglantés, croyant i qu'il n'y a guère de différence entre regarder le meurtre et le commettre. Nous tenons pour homicide les femmes qui se font avorter, et nous pensons que c'est tuer un enfant que de l'exposer. Nous sommes égaux en tout, obéissant à la raison sans la prétendre gouverner1.»

1 Athenagor. Apolog., trad. de Fleury. ( Hist. Eccl., lib. u, t. 1, p. 389 . ↩

Remarquez que ce n'est pas là une école, une secte, mais une société fondée sur la morale universelle inconnue des anciens,

Les repas se mesuroient sur la nécessité, non sur la sensualité : les frères vivoient plutôt de poisson que de viande, d'aliments crus, de préférence aux aliments cuits ; ils ne taisoient qu'un seul repas au coucher du soleil, et sils mangeoient quelquefois le matin, c'étoit un peu de pain sec. Le vin, défendu aux jeunes gens, étoit permis aux autres personnes, mais en petite quantité. La règle prohiboit les riches ameublements, la vaisselle, les couronnes, les parfums, les instruments de musique. Pendant le repas on chantoit des cantiques pieux : le rire bruyant, interdit, laissoit régner une gravité modeste.

Après le repas du soir on louait Dieu du jour accordé, puis on se retiroit pour dormir sur un lit dur : ou abrégeoit le sommeil afin d'allonger la vie. Les fidèles prioient plusieurs fois la nuit, et se levoient avant l'aube.

Leurs habits blancs, sans mélange de couleurs, ne devoient point traîner à terre, et se composoient d'une étoffe commune : c'étoit une maxime reçue que l'homme doit valoir mieux que ce qui le couvre. Les femmes portoient des chaussures par bienséance; les hommes alloient pieds nus, excepté à la guerre; l'or et les pierreries n'entroient jamais dans leurs parures : déguiser sa tête sous une fausse chevelure, se farder, se teindre les cheveux ou la barbe, sembloit chose indigne d'un chrétien. L'usage du bain n'étoit permis que pour santé et propreté.

Cependant quelques ornements étoient laissés aux femmes comme un moyen de plaire à leurs maris. Point d'esclaves, ou le moins possible ; point d'eunuques, de nains, de monstres, aucune de ces bêtes que les femmes romaines nourrissoient aux dépens des pauvres.

Pour entretenir la vigueur du corps dans la jeunesse, les hommes s'exerçoient à la lutte, à la paume, à la promenade, et se livroient surtout au travail manuel : le ménage et le service domestique occupoient les femmes. Les des et les autres jeux de hasard, les spectacles du Cirque, du Théâtre et de l'Amphithéâtre, étoient défendus, comme une source de corruption. On alloit à l'église d'un pas mesuré, en silence, avec une charité sincère. Le baiser de paix étoit le signe de reconnoissance entre les chrétiens ; ils évitoient pourtant de se saluer dans les rues, de peur de se découvrir aux infidèles. Toutes ces règles étoient visiblement faites en opposition avec la société romaine, et établies comme une censure de cette société.

La virginité passoit pour l'état le plus parfait, et le mariage pour être dans l'intention du Créateur. Les vieillards disoient à ce sujet : «Il n'y a point dans les maladies et dans le » long âge de soins pareils à ceux que l'on » reçoit de sa femme et de ses enfants. Attachez-vous a l'âme; ne regardez le corps que comme une statue dont la beauté fait songer à l'ouvrier et ramène à la beauté véritable. » On reconnoissoit que la femme est susceptible de la même éducation que l'homme, et que l'on pouvoit philosopher sans lettres, le Grec, le Barbare, l'esclave, le vieillard, la femme et l'enfant : c'étoit l'espèce humaine rendue à sa nature.

Le chrétien honoroit Dieu en tout lieu, parce que Dieu est partout. « La vie du chrétien est une fête perpétuelle ; il loue Dieu en labourant, en naviguant, dans les divers états de la société. » Néanmoins il y avoit des heures plus particulièrement consacrées à la prière, comme tierce, sexte et none. On prioit debout, le visage tourné vers l'Orient, la tête et les mains levées au ciel. En répondant à l'oraison finale, on levoit aussi symboliquement un pied, comme un voyageur prêt à quitter la terre1.

1 Clem. Alex., Pedag., lib. 1, u, u; id. in Strom. ↩

Dieu, pour les disciples du Sauveur, étoit sans figure et saus nom : quand ils l'appelaient Un, Bon, Esprit, Père, Créateur, c'étoit par indigence de la langue humaine. L'âme seule, qui est chrétienne d'extraction, trouve intuitivement le vrai nom de Dieu, lorsqu'elle est laissée à son libre témoignage : toutes les fois qu'elle se réveille, elle s'exprime de cette façon dans son for intérieur. « Ce qui plaira à Dieu. Dieu le voit. Je le recommande a Dieu. Dieu me le rendra. » Et l'homme dont l'âme parle ainsi ne regarde pas le Capitole, mais le ciel1.

1 Quod Deus dederit, Deus videt, et Deo commendo, et Deus mihi reddet.. Denique pronuntians hoc non ad Capitolium, sed ad cœlum respicit. (Tertull., Apologeticus, cap. 17, p. 64, Parisiis, 1657.) ↩

Le pasteur avait la simplicité du troupeau; l'évêque, le diacre et le prêtre, dont les noms signifioient président, serviteur et vieillard, ne se distinguoient point par leurs habits du reste de la foule. Médiateurs à l'autel, arbitres aux foyers, il leur étoit recommandé d'être tendres, compatissants, pas trop crédules au mai, pas trop sévères, parce que nous sommes tous pécheurs2. S'ils étoient mariés, ils devoient n'avoir eu qu'une femme; ils devoient être en réputation de bonnes mœurs, de pères de famille exemplaires, et jouir d'une renommée sans tache, même parmi les païens. « Sous les » épreuves, disoit saint Ignace, qu'ils demeurent » fermes comme l'enclume frappée1. » Ce même saint, dans les fers, écrivoit à l'église de Rome : «Je ne serai vrai disciple de Jésus-Christ que quand le monde ne verra plus mon corps. Priez afin que je me change en victime. Je ne vous donne pas des ordres comme Pierre et Paul; c'étoient des apôtres, je ne suis rien; ils étoient libres , je suis esclave2.»

2 St. Polyc., epist. ↩

1 Sta firmus velut incus quæ verberatur. (Ignat. ad Polyc., p. 206, Genevæ, 1623.) ↩

2 Tunc ero verus J. Christi discipulus, cum mundus nec corpus meum viderit. Deprecemini dominum pro me ut per hæc instrumenta Deo efficiar hostia. Non ut Petrus et Paulus hæc præcipio vobis : illi apostoli J. Christi, ego vero minimus ; illi liberi utpote servi Dei , ego vero etamnum servus. (Ignatii epistola ad Romanos, p. 247, Geneva, 1623. ) ↩

Les évêques étoient choisis dans toutes les conditions de la vie: on voit des évêques laboureurs, bergers, charbonniers. Les diocèses, sorte de républiques fédératives, élisoient leurs présidents selon leurs besoins ; éloquents et instruits pour les grandes cités, simples et rustiques pour les campagnes, guerriers même, quand il le falloit, pour défendre la communauté. Aussi fuyoit-on ces honneurs à grandes charges; c'étoit dans les cavernes, au fond des bois, sur les montagnes que le peuple chrétien alloit chercher et enlever ces princes de la foi. Ils se cachoient, ils se déclaroient indignes, ils répandoient des larmes; quelques-uns même mouroient de frayeur.

Gérés, petite ville d'Égypte, à cinquante stades de Péluse, avoit élu pour évêque un solitaire nommé Nilammon : il demeuroit dans une cellule dont il avoit muré la porte, et s'obstinoit à refuser l'épiscopat. Théophile, évêque d'Alexandrie, s'efforça de le persuader : « Demain, mon père, dit l'hermite, vous ferez ce qu'il vous plaira. » Théophile revint le lendemain et dit à Nilammon d'ouvrir. « Prions auparavant, » répondit le solitaire du fond de son rocher. La journée se passe en oraison. Le soir on appelle Nilammon à haute voix : il garde le silence; on enlève les pierres qui bouchoient l'entrée de l'hermitage : le solitaire gisoit mort au pied d'un crucifix1.

1 In oratione spiritum Deo reddidit. (Martyr., 6 janv.) ↩

Les premières églises étoient des lieux cachés, des forêts, des catacombes, des cimetières, et les autels, une pierre ou le tombeau d'un martyr: pour ornements on avoit des fleurs, des vases de bois, quelques cierges, quelques lampes à l'aide desquels le prêtre lisoit l'Évangile dans l'obscurité des souterrains; on avoit encore des boîtes à secret, pour y cacher le pain du voyageur que l'on portoit au fidèle dans les mines, dans les cachots, au milieu des lions de l'amphitéâtre.

Tels étoient les chrétiens de l'âge héroïque. Les païens les considéroient autrement.

Selon eux , ces sectaires grossiers, ignorants, fanatiques, populace demi-nue, prenoient plaisir à s'entourer de jeunes niais, et de vieilles folles pour leur conter des puérilités1. Ils prétendoient que les Galiléens ne vouloient ni donner, ni discuter les raisons de leur culte, ayant coutume de dire : « Ne vous enquérez pas2; la sagesse de cette vie est un mal et la folie un bien. » - Votre partage, écrivoit Julien3, apostrophant les disciples de l'Evangile, est la grossièreté. Toute votre sagesse consiste à répéter stupidement : je crois. » La religion du Christ étoit appelée par les Latins insania4, amentia5, dementia1, stultitia, furiosa opinio2, furoris incipientia3. Les fidèles eux-mêmes étoient surnommés des demi-morts à cause de leurs longs jeûnes et de leurs veilles4.

1 Qui de ultimâ fæce collectis imterioribus et mulieribus credulis..... plebe profana conjurationis instituunt..... miseri..... ipsi semi nudi.... maxime indoctis. (Theop. Anthioch., lib. II ; Minut. Felix, Apol.) ↩

2 Nihil perquiras, sed duntaxat credito... humanam hanc sapientiam pro noxiâ esse habendam; et pro bona frugique , stultitiam... Malam esse in vitâ sapientiam. ( Orig. cont. Cels., lib. I.) ↩

3 Apud Greg. Naz. ↩

4 St. Cyp., lib. ad Demet. ↩

5 Plin. epist. ad Traj. ↩

1 Tert. Ap., cap. 1. ↩

2 Minut. Fel. ↩

3 Act. Proc. Mart. Scill. ↩

4 Greg. Naz. cont. Julian. ↩

Lucien, ou plutôt un auteur inconnu antérieur à Lucien, a peint, dans le dialogue satirique philopatris, une assemblée de ces premiers chrétiens.

Critias. « J'étois allé dans une des rues de la ville : j'aperçus une troupe de gens qui chuchetoient, et qui, pour mieux entendre, colloient leur oreille sur la bouche de celui qui parloit. Je regardois ces hommes, afin d'y découvrir quelqu'un de connaissance; j'aperçus le politique Craton avec qui je suis lié dès l'enfance. »

Tricphon. « Je ne sais qui tu veux dire : est-ce celui qui est préposé à la répartition des tributs? qu'arriva-t-il? »

Critias. « Je m'approchai de lui après avoir fendu la presse : et, l'ayant salué, j'entr'ouïs un petit vieillard tout cassé, nommé Caricène, qui commença à dire d'une voix grêle et en parlant du nez, après avoir bien toussé et craché : Celui dont je viens de parler paiera le reste des tributs, acquittera toutes les dettes, tant publiques que particulières, et recevra tout le monde sans s'informer de la profession.

» Caricène ajouta plusieurs autres futilités, également applaudies par ceux qui étoient présents, et que la nouveauté des choses rendoit attentifs. Un autre frère, nommé Clévocarme, sans chapeau ni souliers, et couvert d'un manteau en loques, marmottoit entre ses dents : un homme mal vêtu venant des montagnes, et qui avoit la tête rase, me le montra. • • ....

» Alors un des assistants, à l'œil farouche, me tira par le manteau, croyant que j'étois des siens, et me persuada à la malheure, de me trouver au rendez-vous de ces magiciens. ....

» Nous avoins déjà passé le seuil d'airain et les portes de fer, comme ait le poëte, lorsqu'après avoir grimpé au haut d'un logis par un escalier tortu, nous nous trouvâmes, non dans la salle de Ménélas, toute brillante d'or et d'ivoire, aussi n'y vîmes-nous pas Hélène, mais dans un méchant galetas : j'aperçus des gens pâles, défaits, courbés contre terre. Ils n'eurent pas plus tôt jeté les regards sur moi, qu'ils m'abordèrent joyeux, me demandant si je n'apportois pas quelques mauvaises nouvelles; ils paroissoient désirer des événements fâcheux, et semblables aux furies ils se gaudissoient des malheurs.

» Après s'être parlé à l'oreille, ils me demandèrent qui j'étois? quelle ma patrie? quels mes parents? . . .

» Ces hommes, qui marchent dans les airs, m'interrogèrent ensuite sur la ville et sur le monde. Je leur dis : - « Le peuple entier est dans la jubilation et y sera de même à l'avenir. » - Eux, fronçant le sourcil, me répondirent qu'il n'en iroit pas ainsi, et qu'il se couvoit un mal que l'on verroit bientôt éclore. > .

» Là - dessus, comme s'ils eussent eu cause gagnée, ils commencèrent à débiter les choses où ils se plaisent : que les affaires alloient changer de face; que Rome seroit troublée par des divisions; que nos armées seroient défaites. Ne pouvant plus me contenir, et, tout enflammé de colère, je m'écriai : O misérables ! •• que les maux par vous annoncés retombent sur vos têtes, puisque vous aimez si peu votre patrie !

Tricphon. « Que répliquèrent ces hommes à » tête rase, et qui ont l'esprit de même? »

Critias. « Ils passèrent cela doucement, et eurent recours à leurs échappatoires ordinaires; » ils prétendirent qu'ils voyoient ces choses en songe, après avoir jeûné dix soleils et dépensé les nuits à chanter leurs hymnes. . . . . .

» Alors, avec un faux sourire, ils se penchèrent hors des lits chétifs sur lesquels ils se reposoient1. »

1 Philopat. et, dans Bull., hist. de l'établiss. du Christ, tirée des seuls auteurs juifs et païens, p. 261. Lardner, Jewish and heathen testimonies, etc., t. II, p. 366. J'ai conservé la version de Bullet, en faisant disparaître des contre-sens, des négligences et des obscurités de style; le texte est lui-même fort embarrassé, et n'a aucun rapport avec l'élégance de Lucien. Le Philopatris a été aussi traduit par d'Ablancourt et par Blin de Saint-Maure. ↩

Cette assemblée, peinte par un ennemi, diffère étrangement du concile de Nicée. Les chrétiens étoient si méprisés à l'époque où fut écrite cette satire, qu'on les mettoit au-dessous des juifs. C'étoient pourtant ces hommes cachés dans un galetas, ces gueux que l'on traînoit au supplice aussitôt qu'ils étoient reconnus, ces coupables non de crime mais de naissance, ces créatures dégradées à qui l'on ne reconnoissoit pas même le droit des plus vils serfs ; c'étoient ces esclaves mis hors la loi, qui devoient rendre au genre humain ses lois et ses libertés.

L'embarras des chrétiens devant leurs pères païens, offre une ressemblance singulière avec ce qui se passe de nos jours entre les anciennes générations et les générations nouvelles: les premières ne comprennent point et ne comprendront pas ce qui est clair et accompli pour les secondes1. Le christianisme, véritable liberté sous tous les rapports, paroissoit aux vieux idolâtres nourris au despotisme politique et religieux une nouveauté détestable; ce progrès de l'espèce humaine étoit dénoncé comme une subversion de tous les principes sociaux. « Dans les maisons particulières on voit, dit Celse, des hommes grossiers et ignorants, des ouvriers en laine qui se taisent devant les vieillards et les pères de famille. Mais rencontrent-ils à l'écart quelques enfants, quelques femmes? ils les endoctrinent; ils leur disent qu'il ne faut écouter ni leurs pères, ni leurs pédagogues ; que ceux-ci sont des radoteurs, incapables de connoître et de goûter la vérité. Ils excitent ainsi les enfants à secouer le joug ; ils les engagent à se rendre au gynécée, ou dans la boutique d'un foulon, ou dans celle d'un cordonnier, pour apprendre ce qui est parfait2. »

1 Tout ceci étoit écrit long-temps avant les journées des 27, 28 et 29 juillet. ↩

2 Orig. cont. Cels. ↩

Les vertus, conséquence nécessaire du premier christianisme, faisoient haïr ceux qui les pratiquoient, parce qu'elles étoient un reproche aux vices opposés. Un mari chassoit sa femme devenue sage depuis qu'elle étoit devenue chrétienne; un père désavouoit un fils autrefois prodigue et volontaire, transformé par le changement de religion en enfant soumis et ordonné1. Les accusations portées contre les chrétiens étoient l'histoire même de leur innocence : « J'en prends à témoin vos registres, disoit Tertullien, vous qui jugez les criminels: y en a-t-il un seul qui soit chrétien ? L'innocence est pour nous une nécessité, l'ayant apprise de Dieu qui est un maître accompli. On nous reproche d'être inutiles à la vie, et pourtant nous allons à vos marchés, à vos foires, à vos bains, à vos boutiques, à vos hôtelleries. Nous faisons le commerce, nous portons les armes, nous labourons2. Il est vrai que les trafiquants de femmes perdues, que les assassins, les empoisonneurs, les magiciens, les aruspices, les devins, les astrologues, n'ont rien à gagner avec nous1. »

1 Uxorem jam pudicam, maritus non jam zelotypus ejecit. Filium subjectum pater retro patiens abdicavit. (Tertul. Apologet., cap. 3, p. 16, t. II, Parisiis, 1648.) ↩

2 Itaque non sine foro, non sine macello, non sine balneis, tabernis officinis, stabulis, nundinis vestris, cæterisque commerciis cohabitamus hoc seculum. Navigamus et nos vobiscum, et rusticamur et mercamur. (Tertull. Apologet., p. 343, cap. 42, t. II.) ↩

1 Planè confitebor si forte verè de sterilitate Christianorum conqueri possunt. Primi erunt lenones, perductores, aquarioli. Tum sicarii, venenarii, magi. Item aruspices, arioli, mathematici. His infructuosos esse magnus fructus est. (Tertull. Apologetic., cap. 43, p. 356.) ↩

On accusoit les chrétiens d'être une faction, et ils répondoient : « La faction des chrétiens est d'être réunis dans la même religion, dans la même morale, la même espérance. Nous formons une conjuration pour prier Dieu en commun, et lire les divines Écritures. Si quelqu'un de nous a péché, il est privé de la communion des prières et de nos assemblées jusqu'à qu'il ait fait pénitence. Ces assemblées sont présidées par des vieillards dont la sagesse a mérité cet honneur. Chacun apporte quelque argent tous les mois, sil le veut ou le peut. Ce trésor sert à nourrir et à enterrer les pauvres, à soutenir les orphelins, les naufragés, les exilés, les condamnés aux mines ou à la prison, pour la cause de Dieu. Nous nous donnons le nom de frères ; nous sommes prêts à mourir les uns pour les autres. Tout est en commun entre nous, hors les femmes. Notre souper commun s'explique par son nom d'Agape, qui signifie charité1. »

1 Tertull. Apolog. ↩