Étude sixième
Analyse raisonnee de l'histoire de France. Première race. .Seconde race.Troisième race.Hugues Capet.Robert. . .Henri Ier.Philippe Ier (suite 4)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le roi d'Angleterre, se repentant de ses triomphes, envoya proposer une suspension d'armes ; il offroit de rendre ce qu'il avoit pris ; mais pouvoit-il rendre la vie aux laboureurs, aux bourgeois paisibles, aux familles innocentes immolées à son ambition? Tant de calamités devoient-elles être regardées comme jeux de rois, qui ne laissent plus de traces quand il plaît à ces rois de les interrompre? Chef et père de la patrie, le monarque, plein de douleur et de ressentiment, refusa tout. Un historien dit que Philippe, en n'acceptant pas les propositions d'Edouard, devint injuste, et se rendit coupable des malheurs de la France : c'est abuser de l'esprit philosophique, et juger de l'événement par le succès. Philippe devoit obtenir pour ses peuples une réparation solennelle; il devoit essayer de donner aux étrangers une leçon durable, en leur apprenant quel seroit leur sort, s'il leur prenoit jamais envie de renouveler ces incursions de brigands. Un ennemi d'aussi mauvaise foi qu'Édouard n'auroit pas plus tôt échappé au péril, qu'il eût recommencé ses ravages. Mais la bataille de Créci fut malheureuse. La fortune ne suit pas toujours la justice; les droits de la seconde ne sont pas moins réels, quoique abandonnée de la première.
Or, le roi d'Angleterre, dit Froissard, étoit moult pensif à Airaines. Si ouït messe devant le soleil levant, lors fit sonner ses trompettes de délogement. Il traversa le pays de Vimeu et s'approcha d'Abbeville. Il brûla un gros village aux environs, et vint gîter à l'hôpital d'Oisemont. Philippe, parti d'Amiens, étoit à une heure de l'après-midi à Airaines. Il y trouva des pourveances de chair en hastées, pain et pâtes en four, vin en tonneaux et en barils, et moult de tables mises que les Anglois avoient laissées. Les deux maréchaux d'Edouard, descendus le long de la Somme jusqu'à Saint-Valery, toujours pour s'enquérir d'un passage, revinrent le soir dire à leur maître qu'ils n'avoient pas été plus heureux qu'auparavant. Si Philippe avoit eu seulement l'avance de quelques heures, ou si le gué de Blanque-Taque eût été mieux gardé, c'en étoit fait des Anglois.
Ce monarque et cette armée, qui avoient causé tant d'épouvante, ressentoient à leur tour la terreur qu'ils avoient inspirée. Perdu de réputation comme général, méprisé comme roi, abhorré comme homme, Edouard alloit finir de la fin d'un aventurier et d'un incendiaire. La défaite en faisoit un chef sans mérite, sans prévoyance, sans courage; le triomphe en fit un capitaine illustre : le succès semble être le génie, un moment sépare la honte de la gloire.
Il étoit nuit ; personne, dans le camp anglois, ne dormoit : ceux-ci regrettoient le butin qu'ils alloient perdre ; ceux-là pleuroient leurs femmes, leurs enfants, leur patrie. Les soldats qui avoient exploré la rivière en faisoient des récits effrayans; d'autres croyoient entendre déjà les clameurs de l'armée françoise laquelle s'étoit promis de ne faire aucun quartier à l'ennemi; serment que Philippe avoit prononcé dans la colère et qu'il eût rétracté dans la victoire.
Les chefs n'étoient pas en de moindres alarmes : acculé à la mer et retiré sous sa tente comme une bête noire dans sa bauge, Edouard rouloit en silence autour de lui des regards sombres qui s'attendrissoient en tombant sur son fils : ce prince adolescent, destiné à devenir le modèle de la chevalerie, étoit sans le savoir à la veille de sa renommée et déjà comme tout brillant de l'aurore de cette gloire qui s'alloit lever pour lui. Son armure noire, donnant une bonne grâce particulière à sa haute taille et à sa jeunesse, relevoit encore la blancheur de son teint; car il étoit grand et pâle, tel qu'on a représenté depuis le capitaine Bayard; mais il fut plus beau.
Edouard, pour prendre une dernière résolution, assemble au flambeau son conseil : inspiré par la mauvaise fortune de la France, il fait amener devant lui des prisonniers du pays de Vimeu et de Ponthieu; il s'informe s'ils ne connoîtroient point un gué au - dessous d'Abbeville, promettant à quiconque indiqueroit ce gué la liberté et celle de vingt autres captifs. Parmi ces malheureux se trouvoit un valet, appelé Gobin-Agace : l'histoire a retenu son nom ignoble, comme celui d'un de ces hommes de perdition que la Providence emploie lorsqu'elle veut châtier les empires.
Ce valet déclara qu'il existoit un gué où douze soudoyers pouvoient passer de front à plusieurs endroits, deux fois par jour, mer basse : le fond de ce gué étoit composé d'un gravier blanc et dur, d'où lui étoit venu le nom de Blanque-Taque, ou de Blanche-Tache, ou de Blanche-Cayeux. Le valet ajouta qu'on le pouvoit traverser avec des chariots, et que les hommes n'y avoient de l'eau que jusqu'au genou. « Compains, s'écria Edouard transporté de joie, » si je trouve vrai ce que tu dis, je te quitterai » ta prison à toi et à tous tes compagnons , et » je te baillerai cent écus nobles. » Et Gobin-Agace lui répondit : «Sire, oyle en péril de ma › tête. »
Aussitôt Edouard ordonne à ses capitaines de se tenir prêts. A minuit, la trompette sonne; sommiers sont troussés, chars chargés; on prend les armes. Au point du jour les Anglois quittent Oisemont et commencent à défiler; Gobin-Agace servoit de guide ; Harcourt étoit à l'avant-garde : deux François marchoient à la tête de la fuite de nos ennemis. Le soleil se levoit lorsqu'on atteignit le gué. Si la joie des Anglois avoit été grande, quand ils s'étoient flattés de franchir la Somme, ils retombèrent dans le désespoir en arrivant sur ses bords : la mer étoit haute; le flux couloit à pleines rives. De l'autre côté du fleuve, on apercevoit douze mille François rangés en bataille, et commandés par ce brave Godemar du Fay qui avoit si vaillamment détendu Tournai. Philippe, prévoyant que l'ennemi découvriroit le gué de Blanche-L'ache, avoit détaché de son armée mille hommes d'armes et six mille archers génois. Ce corps, auquel se réunirent les communes d'Abbeville, passa la Somme à Saint-Seigneur, et descendit à Blanche-Tache.
Quatre longues heures s'écoulèrent avant que le gué devînt praticable. Le monarque anglois donne alors le signal, et commande aux deux maréchaux, Warwick et d'Harcourt, de traverser la Sonime, bannière au vent, au nom de Dieu et de saint Georges, les plus bachelereux et les mieux montés devant. Édouard, suivi du prince de Galles, se jette dans l'eau l'épée à la main. Les chevaliers françois, au bord opposé, baissent la lance, viennent à la rencontre, et reçoivent chaudement l'ennemi. Un combat s'engage dans le lit même de la rivière. Le péril des Anglois étoit imminent : ils n'avoient plus que deux heures pour accomplir le passage de leurs troupes, chariots et bagages; le flux revenant les eût engloutis. Sur la rive qu'ils quittoient, on commençoit à apercevoir les coureurs de l'armée de Philippe. La nécessité double les forces et le courage des ennemis; leurs archers chassent à coups de flèches les archers génois qui longeoient la rive droite de la Somme. Harcourt et Warwick atteignent le bord avec quelques escadrons, chargent les François, les culbutent, gagnent un terrain où se forme derrière eux l'armée d'Édouard à mesure qu'elle sort de l'eau. Alors les milices commandées par Du Fay prennent la fuite, et lui-même est obligé de se retirer.
A peine l'ennemi étoit-il passé, que l'avant-garde de notre armée entra au campement abandonné des Anglois ; elle s'empara des chariots et prit trois ou quatre cents traînards. On auroit pu exercer des représailles sur ces brûleurs de chaumières : on leur accorda la vie. Philippe arrive, voit Edouard de l'autre côté de la Somme et le veut suivre; mais, déjà montante, la marée noyoit le gué ; il fallut perdre un jour pour rétrograder et traverser la rivière à Abbeville. Édouard effectua le passage le 24 d'août 1346, jour de Saint-Barthélemy.
Tel est le récit que Froissard, et plusieurs auteurs après lui, font de la rencontre de Blanche-Tache; mais le continuateur de Nangis et l'auteur anonyme de la chronique de Flandre affirment que Godemar Du Fay se retira sans combattre. Mézeray ajoute qu'il étoit parent de Geofroy d'Harcourt, et qu'il se vendit à Edouard ; il est certain que Philippe voulut dans la suite le faire pendre comme traître. Mais la colère du roi, excitée par le malheur, et le témoignage de deux historiens qui adoptent tous les bruits populaires ne suffisent pas pour détruire le récit circonstancié de Froissard, pour déshonorer la mémoire d'un vieux capitaine qui avoit donné tant de preuves de courage et de fidélité. Philippe avoit cent mille combattants; si au lieu de douze mille hommes, il en eût envoyé trente mille au gué de Blanche-Tache, nombre égal à celui de l'armée d'Edouard, il est probable que les Anglois étoient perdus.
Edouard, ayant passé le gué, rendit grâces à Dieu, fit appeler Gobin-Agace, le délivra avec tous ses compagnons, lui donna les cent nobles promis et un roussin.
L'ennemi alloit entrer dans des plaines ouvertes où les François ne manqueroient pas de l'atteindre; il ne pouvoit vivre que de pillage, et ce pillage retardoit sa marche. Si Édouard pressoit sa retraite avec une armée harassée, devant des troupes fraîches et supérieures en nombre, cette retraite ne tarderoit pas à devenir une fuite; il savoit que les communes de Flandre lui envoyoient un secours de trente mille hommes : ces diverses considérations le déterminèrent à ne rien précipiter, à choisir seulement de fortes positions pour se mettre à l'abri de Philippe, ou le combattre avec avantage.
Dans cette résolution qui annonçoit les vues et les talents d'un capitaine, il désigna, à son premier campement, unehauteur qui domine Créci, village à jamais fameux, au bord de la petite rivière de Maye. Le comté de Ponthieu avoit été donné en dot à Isabelle, fille de Philippe le Bel et mère d'Edouard : le roi d'Angleterre prit à bon augure de se défendre, s'il étoit attaqué, sur une terre maternelle qui sembloit devoir l'aimer : les hommes se trouvent plus forts quand ils peuvent s'autoriser de quelque chose qui ressemble à la justice.
Philippe, qui craignoit de voir encore échapper l'ennemi, ne fit prendre aucun repos à ses troupes ; elles défilèrent sur le pont d'Abbeville. Logé à l'abbaye de Saint-Pierre de cette ville, le roi donna à souper aux princes, dont la plupart firent alors ce que les martyrs chrétiens appeloient le repas libre, le dernier repas avant d'aller mourir. Le 25 août 1346 , au lever de l'aurore, l'armée françoise toute entière avoit passé la Somme. A sa tête étoient quatre rois, Philippe le Fortuné, roi de France ; Jean l'Aveugle, roi de Bohême ; Charles son fils, élu empereur, dit roi des Romains, et le roi détrôné de Majorque. On y voyoit encore le comte d'Alençon, frère du roi, qui fut cause de la perte de la bataille ; le comte de Blois, son neveu; Louis, comte de Flandre, et son jeune fils; les comtes de Sancerre, d'Auxerre ; Jean de Hainaut, comte de Beaumont ; les ducs de Lorraine et de Savoie, toute la noblesse qui n'étoit pas au siége d'Aiguillon, et parmi les écuyers et chevaliers, Harcourt, frère aîné de Geofroy d'Harcourt.
Trompé par un faux rapport en sortant d'Abbeville, Philippe crut que les Anglois avoient abandonné Créci : il avoit déjà fait deux lieues sur une routeopposée, lorsqu'il apprit qu'Edouard gardoit ses premières positions. Il fallut faire halte, changer de chemin, et envoyer reconnoître l'ennemi. Miles Desnoyers, porte-oriflamme, les seigneurs de Beaujeu, d'Aubigny et de Basèle, dit le Moine , furent chargés de cette mission.
L'armée angloise, divisée en trois corps, couvroit la colline de Créci : au sommet de cette colline étoit un bois qu'Edouard avoit fait environner d'un fossé, et dans lequel on avoit enfermé les bagages et les chevaux ; Edouard avoit mis à pied les hommes d'armes, excepté quelque douze cents chevaliers jetés sur les deux ailes de l'infanterie. Le bois formoit un dernier retranchement, lequel n'eût pourtant servi que d'abattoir et non d'abri aux soudoyers qui s'y seroient retirés, en cas de défaite. La gauche des Anglois étoit couverte par la forêt de Créci, la droite par le village de ce nom, des ouvrages de terre et des arbres gisants : leur front demeuroit libre, mais étroit, de sorte que l'armée assaillante y devoit perdre l'avantage du nombre.
Les trois corps échelonnés dessinoient trois croissants parallèles sur la colline ; chacun de ces corps étoit subdivisé en trois lignes; la première d'archers, la seconde d'infanterie galloise et irlandoise, la troisième d'hommes d'armes ou de cavalerie à pied.
Le premier corps, servant d'avant-garde presqu'au bas de la colline, comptoit huit cents hommes d'armes, un tiers d'infanterie et deux mille archers : il étoit commandé par le prince de Galles, ayant auprès de lui Geofroy d'Harcourt, les comtes de Warwick et de Kenfort, Chandos, le sire de Man, et toute la fleur de la chevalerie.
Le deuxième corps, placé au-dessus du premier, étoit fort de huit cents hommes d'armes et de douze cents archers : il avoit pour chefs les comtes de Northampton et d'Arundel.
Le troisième corps couronnoit la colline , sous le commandement immédiat d'Edouard ; il se composoit de sept cents hommes d'armes et deux mille archers : c étoit peut-être au centre de ce corps qu'étoient cachés des machines inconnues.
Ainsi, pour remporter la victoire, Philippe se voyoit forcé de percer, en gravissant une pente, neuf lignes formidables.
Le soir, veille de la bataille, Edouard donna un grand souper à ses comtes et barons : lorsque ceux-ci se furent retirés, il entra dans son oratoire dressé sous une tente, et resta seul à genoux devant l'autel jusqu'à minuit. Sa prière faite, il se jeta sur une peau de brebis, et se releva le 26 à la pointe du jour : il entendit la messe et communia avec le prince de Galles; la plupart de ses gens se confessèrent, et se mirent en état de paroître devant Dieu . Philippe en avoit fait autant à l'abbaye de Saint-Pierre à Abbeville. En ce temps-là, la prière prononcée sous le casque n'étoit point réputée foiblesse; car le chevalier qui élevoit son épée vers le ciel demandoit la victoire et non la vie.
Oraison faite et messe ouïe, les trois corps reprirent leurs places les uns au-dessus des autres ainsi qu'il a été dit, chaque chevalier sous sa bannière formant sur la colline un spectacle magnifique. Edouard monté sur un petit palefroi, un bâton blanc à la main, adextré de ses maréchaux alla tout le pas de rang en rang, admonestant comtes , barons , chevaliers, écuyers soudoyers, à garder leur honneur et à bien faire la besogne, et disoit ces langages en riant si doucement de si liée (joyeuse) chère, que les plus timides étoient rassurés en le regardant. Quand il eut ainsi visité ses trois batailles, il se retira à l'heure de haute tierce (environ midi) à celle qu'il commandoit en personne et d'où il pourroit voir tous les événements du combat. L'armée but et mangea par ordre des maréchaux , après quoi les soldats s'assirent à terre sans quitter leurs rangs, bacinets et arcs devant eux, attendant l'ennemi.
Le porte-oriflamme, Miles Desnoyers, les seigneurs de Beaujeu, d'Aubigny et de Basèle, envoyés par Philippe à la découverte, trouvèrent les ennemis assis de la sorte, comme des moissonneurs prêts à couper un champ de blé sur une colline; les Anglois aperçurent les chevaliers françois et les laissèrent tout examiner à loisir : cette supériorité de sang-froid et de confiance annonçoient déjà de quel côté passeroit la fortune. Edouard avoit surtout défendu, sous quelque prétexte que ce fût, de rompre les files. Il comptoit avec raison sur la bouillante ardeur de nos soldats; on avoit déjà appris à nous vaincre par l'excès de notre courage.
Le tumulte et la confusion de notre armée formoit un triste contraste avec le calme et la régularité de l'armée ennemie ; nous avions mille intrépides capitaines, pas un général. Dès les premiers mouvements on n'avoit point été d'accord sur l'ordre à tenir. Les arbalétriers génois étoient derrière la cavalerie, à la queue de la colonne : le roi de Bohême représenta qu'on taisoit trop peu de cas de ces étrangers, qu'il connoissoit leur valeur, et qu'eux seuls devoient être opposés aux archers Anglois. La majesté de ce vieux roi et son expérience dans la guerre persuadèrent Philippe; il fit passer les Génois à la tête des troupes ; mais l'impétueux comte d'Alençon murmura de cette disposition qui l'empêchoit de se trouver le premier sur l'ennemi.
L'armée françoise lorsqu'elle avança vers Créci, se trouvoit divisée de la sorte : quinze mille arbalétriers, presque tous Génois, commandés par Charles Grimaldi et Antoine Doria, formoient l'avant-garde ; Charles, comte d'Alençon et frère du roi, suivoit avec quatre mille hommes d'armes; le roi venoit ensuite conduisant le corps de bataille, également composé de cavalerie, où se trouvoient les rois étrangers et la haute noblesse. Le duc de Savoie, nouvellement arrivé avec mille chevaux, menoit l'arrière-garde conjointement avec le roi de Bohême. Une infanterie innombrable erroit au hasard dans la campagne, obstruant les chemins et gênant les troupes régulières. Chaque homme à cheval étoit accompagné de trois ou quatre fantassins pour le servir, comme de nos jours dans les corps de Mameloucks: nous devions aux guerres des Croisades cette organisation de la cavalerie, l'usage de l'arbalète et de l'habit long.
On vit revenir les quatre chevaliers envoyés à la découverte. Philippe leur cria : «Quelles » nouvelles ? Ils se regardèrent les uns les autres sans répondre ; aucun n'osoit prendre la parole. Philippe ordonna au moine de Baséle de s'expliquer. Ce chevalier, suisse ou champenois, étoit au service du roi de Bohême, et passoit pour un des capitaines les plus expérimentés de l'armée. Sire , dit-il, nous avons chevauché; si nous avons vu et considéré le convenant des Anglois. Si conseille, ma partie, et sauf toujours le meilleur conseil, que vous laissiez toutes vos gens ici arrêter sur les champs et loger pour cette journée. Car ainçois (avant) que les derniers puissent venir, et vos batailles soyent ordonnées il sera tard; si seront vos gens lassés et travailles et sans array, et trouveriez vos ennemis frais et nouveaux. Si pouvez le matin vos batailles ordonner plus mûrement et mieux, et par plus grand loisir adviser vos ennemis, et par quel côté on les pourra combattre ; car soyez sûrs qu'ils vous attendront.
Jamais avis plus salutaire n'avoit été donné : depuis plusieurs jours l'armée faisoit des marches forcées ; elle avoit passé la nuit à défiler dans Abbeville, elle venoit de faire six lieues au trot de la cavalerie; elle étoit hors d'haleine, accablée de fatigue et de chaleur ( on étoit dans les jours les plus chauds de l'été) ; elle n'avoit pris aucune nourriture; enfin un orage qui grondoit encore avoit trempé hommes et chevaux, mouillé les armes, et rendu les ares des Génois presque inutiles.
Philippe sentit la sagesse de ce conseil ; il ordonna de suspendre la marche de l'armée; les deux maréchaux de Montmorency et Saint-Venant coururent de toute part criant : Bannières arrêtez ! au nom de Dieu et de saint Denis. Mœurs, usages et langage qui montrent que Dieu étoit dans ce temps le seul souverain maître, et que les maréchaux de France remplissoient des fonctions aujourd'hui laissées aux officiers inférieurs.
Les Génois s'arrêtèrent, déposèrent leurs arbalètes et commencèrent à préparer leurs étapes; mais le comte d'Alençon, qui les suivoit avec sa cavalerie, ou n'entendit point l'ordre, ou n'y voulut point obéir. la jeunesse qui l'entouroit se regardoit comme insultée parce que les Génois devoient découvrir l'ennemi avant elle ; elle jura qu'elle ne feroit halte que quand les pieds de derrière de ses chevaux tomberoient dans les pas des étrangers qui faisoient la tête de la colonne. Le comte d'Alençon trouve les Génois occupés de leur nourriture, les traite de lâches et les force de continuer leur chemin. Les derniers corps de l'armée ne veulent point rester en demeure ; un mouvement général entraîne le roi et les maréchaux, malgré leurs efforts. Les communiers dont tous les champs étoient couverts entre Abbeville et Créci, entendant la voix des chefs, et voyant se hâter la cavalerie, croient que l'on en est venu aux mains : ils brandissent leurs diverses armes et crient tous à la fois : A la mort! à la mort! Chaque seigneur se précipite avec ses vassaux pour arriver le premier. Cent vingt mille hommes se heurtent, se poussent, se pressent dans un étroit espace; une éclipse frappe l'imagination, un orage augmente le désordre, et l'on arrive au milieu des torrents de pluie, au bruit du tonnerre, au cri répété à la mort! à la mort! en face de l'ennemi.
Les Anglois se lèvent en silence : les archers placés à la première ligne font seuls un pas en avant ; l'infanterie irlandoise et galloise au second rang tire sa large et courte épée, et les hommes d'armes au troisième rang dressent tous leurs lances si droites, qu'elles sembloient un petit bois.
Si Philippe n'avoit pu arrêter son armée lorsqu'elle n'étoit pas encore sur le champ de bataille, cela lui fut bien moins possible devant les Anglois : la vue de l'ennemi produisit sur lui ce qu'elle produit sur tous les François , l'ardeur du combat et la fureur guerrière. Les voilà, s'écria-t-il, ces brigands qui ont occis mes pauvres peuples , gâté, ardé et exilé la France. Allons, messeigneurs, barons , chevaliers, écuyers et bons hommes des communes, vengeons nos injures, oublions haines et rancunes passées s'il y en a entre nous , et , courtois sans orgueil, portons-nous en cette bataille comme frères et parents.
Quoiqu'il fût déjà trois heures de l'après-midi (26 août 1 346), le signal est donné aux arbalétriers génois de commencer l'attaque : secrètement offensés des paroles outrageantes du frère du roi, ils demandent un moment de repos; ils représentent qu'ils sont accablés de fatigue et de faim, que la pluie a détendu les cordes de leurs arbalètes et qu'ils ne sont mie ordonnés pour faire grand exploit de bataille. Ces paroles étant rapportées au comte d'Alençon ; il s'écrie : On se doit bien charger de telle ribaudaille qui faille au besoin ! et il marche sur eux. Obligés d'aller au combat , les Génois commencèrent à juper moult épouvantablement pour les Anglois ébahir. Trois fois ils recommencèrent à crier ; s'arrêtant entre chaque cri, puis courant vers l'ennemi. Au troisième cri, ils lancent leurs flèches, qui tombent sans effet.
Les archers anglois découvrent leurs ares qu'ils avoient tenus dans leur étui pendant la pluie, courbent ces arcs jusqu'aux empennons des flèches, et en décochent à la fois un si grand nombre qu'elles ressembloient, disent les historiens, à de la neige ou à une grande ondée descendant sur les Génois. Ces Italiens se renversent sur les hommes d'armes du comte d'Alençon; Grimaldi et Doria se font tuer en essayant de rallier leurs gens.
Philippe aperçut l'échaufourrée, et toujours poursuivi de l'idée de trahison, il s'écrie : « Tuez, tuez cette ribaudaille qui nous empêche le chemin. » Le comte d'Alençon fait sonner la charge, et passe avec sa cavalerie sur le ventre des Génois : percés des flèches angloises, foulés aux pieds par nos hommes d'armes, ils coupent les cordes de leurs arbalètes , et se dispersent dans toutes les directions ; les archers ennemis tirent dans le plus épais de cette mêlée, et les cavaliers tombent abattus de loin avec leurs chevaux.
Le comte d'Alençon s'ouvre un passage à travers les archers Génois en fuite et les archers anglois avançant, heurte la seconde ligne des troupes commandées par le jeune fils d'Edouard, perce encore cette infanterie, et se trouve en face des chevaliers du prince de Galles, qui le chargent à leur tour. Le comte de Flandre, avec son fils le dauphin Viennois et le duc de Lorraine, se détachant du corps de bataille françois, accourent au partage de la gloire et des périls du comte d'Alençon. Les lances se croisent; les épées remplacent les lances brisées. Tous ces rois, comtes, ducs, barons et chevaliers, u lieu de donner ensemble, combattent les uns après les autres. L'indépendance barbare dominoit encore tous les esprits avec les idées romanesques; on ne cherchoit qu'à se faire une renommée particulière de vaillance, sans s'inquiéter du succès général; jamais on ne vit plus de courage et moins d'habileté. La sérénité étoit revenue dans le ciel, mais au désavantage des François, car ils avoient le vent et le soleil au visage. A mesure qu'ils trébuchoient, ils étoient égorgés à terre par les Gallois et les Irlandois.
Philippe, apercevant le comte d'Alençon au plus épais de la seconde division des Anglois, est saisi de crainte pour son frère. Il se tourne vers ses gens et leur dit : Allons ! et s'ébranle avec le corps de bataille. Aussitôt la seconde division ennemie descend de la colline, à fin de soutenir le prince de Galles et d'arrêter le roi de France. La bataille se ranime.
Le prince de Galles, assailli par le comte d'Alençon, est au moment de succomber ; Warwich et Geofroy d'Harcourt, qui avoient la garde du fils d'Edouard, envoient demander du secours à son père. « Si, dit Edouard au messager, mon fils est-il mort, ou à terre, ou blessé qu'il ne puisse s'aider? Le chevalier répondit : Nenny, sire, si Dieu plaît. Le roi dit : Or, retournez devers ui et devers ceux qui vous ont envoyé; et leur dites de par moi qu'ils ne m'envoyent meshuy quérir pour adventure qui leur advienne tant que mon fils soit en vie, et leur dites que je leur mande qu'ils laissent à l'enfant gagner ses éperons. Je veux, si Dieu l'a ordonné, que la journée soit sienne. »
Cette réponse où la naïveté chevaleresque se mêle à la fermeté d'un vieux Romain, ranima le courage des deux maréchaux anglois. Harcourt devoit être puni de la victoire qu'il remportoit sur sa patrie, ainsi qu'il arrive à ceux qui s'obstinent à ces longues vengeances qui n'appartiennent qu'à Dieu. On avoit dit à Geofroy que la bannière du comte son frère avoit été vue; il le cherchoit pour le sauver ; mais le comte n'avoit point voulu survivre à la honte du triomphe de Geofroy : il s'étoit fait tuer par les ennemis de la France.
Le roi de Bohême étoit à l'arrière-garde avec le duc de Savoie. On lui rendit compte des événements : Et où est monseigneur Charles, mon fils? dit-il. On lui répondit qu'il combattoit vaillamment, en criant, Je suis roi de Bohéme! qu'il avoit déjà reçu trois blessures.
Le vieux roi, transporté de paternité et de courage, presse le duc de Savoie de marcher au secours de leurs amis; le duc part avec l'arrière-garde. On n'alloit point assez vite au gré du monarque aveugle qui disoit à ses chevaliers : « Compagnons, nous sommes nés en une même terre, sous un même soleil, élevés et nourris à même destinée, aussi vous proteste de ne vous laisser aujourd'hui tant que la vie me durera. » Quand on fut prêt à joindre l'ennemi, il dit à sa suite : « Seigneurs, vous êtes mes amis, je vous requiers que vous me meniez si avant que je puisse férir un coup d'épée » Les chevaliers répondirent que volontiers ils le feroient. Et à donc, afin qu'ils ne le perdissent dans la presse, ils lièrent son cheval aux freins de leurs chevaux et mirent le roi tout devant , pour mieux accomplir son désir, et ainsi s'en allèrent ensemble sur leurs ennemis.
Le roi de Bohême, conduit par ses chevaliers, pénétra jusqu'au prince de Galles : ces deux héros, dont l'un commençoit et dont l'autre finissoit sa carrière, essayèrent plusieurs passades de lance, pour illustrer à jamais leurs premiers et leurs derniers coups. La foule sépara ces deux champions, si différents d'age et d'avenir, si ressemblant de noblesse, de générosité et de vaillance. Le roi de Bohéme alla si avant qu'il férit un coup de son épée, voire plus de quatre et recombattit moult vigoureusement, et aussi firent ceux de sa compagnie ; et si avant s'y boutèrent sur les Anglois, que tous y demeurèrent , et furent le lendemain trouvés sur la place autour de leur seigneur et tous leurs chevaux liés ensemble. Vrai miracle de fidélité et d'honneur. Les muses, qui sortoient alors du long sommeil de la barbarie, s'empressèrent à leur réveil d'immortaliser le vieux roi aveugle ; Pétrarque le chanta, et le jeune Édouard prit sa devise qui devint celle des princes de Galles ; c'étoit trois plumes d'Autruche avec ces mots tudesques écrits à l'entour in riech, JE SERS : il n'appartenoit qu'à la France d'avoir de pareils serviteurs.
Cependant le combat continuoit; mais, le comte d'Alençon et le comte de Flandre ayant été tués, les hommes d'armes de ces princes commencèrent à plier : le frère de Philippe expioit par une fin digne de sa race les malheurs dont il étoit la cause première.