Étude seconde
Première partie. de Constantin a Valentinien et Valens
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EN entrant dans cette seconde étude, vous CONSTANTIN, rentrez avec moi dans l'unité du sujet. Je MARCELLIN,
Eusèbe
ne me trouve plus obligé de séparer Je SILVESTRE, MARO trois faits des nations païennes, chrétiennes et JuLEs ler., barbares : ces dernières, ou fixées dans le monde romain, ou préparant au dehors la décisive invasion, se sont déjà inclinées aux mœurs et à la nouvelle religion de l'empire.
D'un autre côté, le christianisme s'assied sur la pourpre; ses affaires ne sont plus celles d'une secte en dehors des masses populaires ; son histoire est maintenant l'histoire de l'état. Bien que la majorité des populations soumises à la domination de Rome, est et demeure encore long-temps païenne, le pouvoir et la loi deviennent chrétiens.
Des intérêts nouveaux, des personnages d'une nature jusqu'alors inconnue, se révèlent. Depuis le règne de Néron jusqu'à celui de Constantin, les dissentimens religieux n'avoient guère été, parmi les fidèles, que des démêlés domestiques méprisés ou contenus par l'autorité; mais aussitôt que le fils de sainte Hélène eut levé l'étendard de la croix, les schismes se changèrent en querelles publiques : quand les persécutions du paganisme finirent, celles des hérésies commencèrent. Apeine Constantin avoit-il pris les rênes du gouvernement, qu'Arius divisa l'Eglise.
Avec Arius parurent ces grands évêques nourris aux écoles d'Antioche, d'Alexandrie et d'Athènes, les Alexandre, les Athanase, les Grégoire, les Basile, les Chrysostome, lesquels renouvelant la philosophie, l'éloquence et les lettres, poussèrent l'esprit humain hors des vieilles règles, le firent sortir des routines où il avoit si long-temps marché sous la domination des anciens génies et d'une religion tombée. Les pères de l'Eglise latine, saint Paulin, saint Hilaire, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin, conduisirent l'Occident à la même rénovation.
Les discours et les actions de ces prêtres attiroient l'attention principale du gouvernement ; les généraux et les ministres furent relégués dans une classe secondaire d'intérêt et de renommée. Les conciles prirent la place des conseils, ou plutôt furent les véritables conseils du souverain qui se passionna pour des vérités ou des erreurs que souvent il ne comprenoit pas. Le monde païen essayoit de lutter avec ses fables surannées et les systèmes discrédités de ses sages, contre un siècle qui l'entraînoit.
Le christianisme avoit eu à supporter les persécutions du paganisme : les rôles changent; le christianisme va proscrire à son tour le paganisme. Mais étudiez la différence des principes et des hommes.
Les païens, comme les chrétiens, ne tinrent point obstinément à leur culte, ne coururent point au martyre; pourquoi? parce que le polythéisme étoit à la fois l'idée fausse et l'idée décrépite, succombant sous l'idée vraie et rajeunie de l'unité d'un Dieu. L'ancienne société ne trouva donc pas pour se défendre l'énergie que la société nouvelle eut pour attaquer.
Jusqu'alors les mouvements du monde civilisé avoient été produits par les impulsions d'un culte corporel, les réclamations de la liberté, les usurpations du pouvoir, enfin par les passions politiques ou guerrières : un autre ordre de faits commence; on s'arme pour les vérités ou les erreurs du pur esprit. Ces subtilités métaphysiques, obscures, qui le seront toujours, qui firent couler tant de sang, n'en sont pas moins la preuve d'un immense progrès de l'espèce humaine. Plus l'homme s'éloigne de l'homme matériel pour se concentrer dans l'homme intelligent, plus il se rapproche du but de son existence; s'il ne perdoit pas quelquefois le courage physique et la vertu morale, en développant sa nature divine, il atteindroit avec moins de lenteur le perfectionnement auquel il est appelé.
Avec Constantin se forme l'Eglise proprement dite. Alors prit naissance cette monarchie religieuse qui, tendant à se resserrer sous un seul chef, eut ses lois particulières et générales, ses conciles œcuméniques. et provinciaux, sa hiérarchie, ses dignités, ses deux grandes divisions du clergé régulier et séculier, ses propriétés régies en vertu d'un droit différent du droit commun, tandis que, honorés des princes et chéris des peuples, les évêques, élevés aux plus hauts emplois politiques, remplaçoient encore les magistrats inférieurs dans les fonctions municipales et administratives, s'emparoient par les sacrements des principaux actes de la vie civile, et devenoient les législateurs et les conducteurs des nations.
Remarquez deux choses peu observées, qui vous expliqueront la manière dont le Christianisme parvint à dominer la société tout entière, peuples et rois.
L'Église se constitua en Monarchie (élective et représentative), et la communauté chrétienne en République : tout étoit obéissance et distinction de rangs dans l'une, bien que le chef suprême fût presque toujours choisi dans les rangs populaires; tout étoit liberté et égalité dans l'autre. De là cette double influence du clergé qui, d'un côté, convenoit aux grands par ses doctrines de pouvoir et de subordination, et de l'autre satisfaisoit les petits par ses principes d'indépendance et de nivellement évangélique; de là aussi ce langage contradictoire, sans cesser d'être sincère : le prêtre étoit auprès des souverains le Tribun de la République chrétienne, leur rappelant les droits égaux des enfants d'Adam, et la préférence que le Rédempteur de tous accorde aux pauvres et aux infortunés sur les riches et les heureux ; et ce même prêtre étoit auprès du peuple le Mandataire de la Monarchie de l'Église, prêchant la soumission et ordonnant de rendre à César ce qui appartient à César.
Jamais la société religieuse ne s'altère que la société politique ne change: je vous ai déjà dit comment l'élection de l'empereur passa des camps au palais. Les révolutions se concentrèrent au foyer impérial; les guerres civiles n'arrivèrent plus que rarement par les insurrections et les ambitions militaires ; elles sortirent des divisions de la famille régnante, comme il advient dans les empires despotiques de l'Orient.
Sous Constantin on voit paroître avec l'établissement de l'Église, cette espèce d'aristocratie à la façon moderne, qui ne remplaça jamais dans l'empire le Patriciat auquel Rome dut sa première liberté. Constantin multiplia, s'il n'inventa pas, les titres de nobilissime, de clarissime, d'illustre, de duc, de comte ( dans le sens honorifique de ces deux derniers mots). Ces titres, avec ceux de baron et de marquis , d'origine purement barbare, ont passé à la noblesse de nos temps. Ainsi, à l'époque dont nous discourons, une transfusion d'éléments se prépare : au premier autel de Constantinople, autel qui fut chrétien, se rattache un des premiers anneaux de la chaîne de la nouvelle société. Si les créations politiques de Constantin ne furent point l'effet immédiat du christianisme, elles en furent l'effet médiat. Tout tend à se mettre de niveau dans la cité : avancer sur un point et rester en arrière sur un autre, ne se peut : les idées d'une société sont analogiques, ou la société se dissout.
Les institutions de la vieille patrie mouroient donc avec le vieux culte. Le paganisme, depuis la disparition de l'âge religieux et de l'âge héroïque, s'étoit rarement mêlé à la politique; il sanctifioit quelques actes de la vie du citoyen ; il protégeoit les tombeaux ; il présidoit à la dénonciation du serment; il consultoit le ciel touchant le succès d'une entreprise ; il honoroit l'empereur vivant, lui offroit des libations, lui immoloit des victimes et couronnoit ses statues; il l'admettoit après sa mort au rang des dieux : là se bornoit à peu près l'action du paganisme. Les devins, astrologues et magiciens, venus d'Orient, ajoutèrent quelques fourberies aux mensonges des oracles réguliers.
Mais avec le ministre chrétien s'introduisit la sorte de puissance nationale que les bracmanes de l'Inde, les mages de la Perse, les druides des Gaules , les prêtres chaldéens, juifs, égyptiens, tous serviteurs d'une religion plus ou moins allégorique et mystique, avoient jadis exercée. Le sanctuaire réagit sur les idées du pouvoir en raison du plus ou moins d'immatérialité du dieu, et de son plus grand rapprochement de la vérité religieuse. L'idolâtrie auroit mal servi et n'auroit jamais enfanté l'espèce d'aristocratie qu'impatronisa Constantin; aussi, lorsque Julien essaya de revenir au polythéisme, il dédaigna les titres et le régime nouveau de la cour. Il n'y eut après le règne de ce prince, que l'aristocratie de fraîche invention qui se pût soutenir, parce que l'ordre ecclésiastique dont elle dérivoit, s'établit : ce qui retraçoit l'ancienne aristocratie disparut ; les souvenirs ne surmontent point les mœurs; en voici la preuve.
Constantin avoit formé, dans son autre Rome, un Patriciat à l'instar du corps fameux qu'immortalisèrent tant de grands citoyens. Cette noblesse ressuscitée acquit si peu de considération qu'on rougissoit presque d'en faire partie. On proposa vainement de soutenir sa pauvreté par des pensions1, de masquer par un langage, par des habits, des us et coutumes d'autrefois, une naissance d'hier: les priviléges ne sont pas des ancêtres ; l'homme ne se peut ôter les jours qu'il a, ni se donner ceux qu'il n'a pas. Les sénateurs de Constantin demeurèrent écrasés sous le nom antique et éclatant de Patres conscripti, dont on outrageoit leur récente obscurité.
1... Nec à stultitiâ ullâ re honor iste videretur.... Ac tunc quidem et latifundiornm et pecuniarum auctoramento illecti, munera hoc escam quamdam esse putabant, quâ ad illic figendum domicilium attrahebantur. (Themistii orat. III, p. 48. Parisiis, 1634. ) ↩
En embrassant le christianisme et fondant l'Église, en fixant les Barbares dans l'empire, en établissant une noblesse titrée et hiérarchique, Constantin a véritablement engendre ce moyen-âge1 dont on place la naissance, je l'ai déjà dit, cinq siècles trop tard.
1 Il faut entendre cette expression dans le sens gêné rai : le moyen-âge proprement dit n'a guère commencé qu'à Robert, fils de Hugues-Capet, et il a fini à Louis XI. ↩
Ce prince ne monta point au Capitole après sa victoire sur Maxence, et sembla répudier avec les dieux la gloire de la ville éternelle. Il publia un édit favorable aux chrétiens, et plus tard un second édit pour les confesseurs et martyrs. Il accorda des immunités et des revenus aux églises, et des priviléges aux prêtres; il ne fit point aux papes la donation inventée au vi® . siècle par Isidore, mais il leur céda le palais de Latran, palais de l'impératrice Fausta, et il y bâtit l'édifice connu sous le nom de Basilique de Constantin '.
1 On croit que Constantin fit encore bâtir Rome six autres églises : Saint-Pierre au Vatican, Saint-Paul hors des murs, Sainte-Croix-de-Jérusalem, Sainte-Agnès, Saint-Laurent hors des murs, Saint-Marcelin et Saint-Pierre, martyrs. Des domaines en Italie, en Afrique, et dans la Grèce, formoient à l'église de Latran un revenu de 13,934 sous d'or. D'autres églises, à Ostie, à Albe, à Capoue, à Naples, possédoient un revenu de 17,717 sous d'or. Ces églises avoient encore une redevance en aromates dans l'Egypte et l'Orient. L'église de Saint-Pierre étoit propriétaire de maisons et de terres à Antioche, à Tharse, à Tyr, à Alexandrie, et à Cyr dans la province de l'Euphrate. Ces terres fournissoient du nard, du baume, du storax, de la cannelle et du safran, pour les lampes et les encensoirs. Toutes ces dotations se composoient des immeubles confisqués sur des martyrs, et dont il ne se trouvoit point d'héritiers, du revenu des temples détruits et des jeux abolis. Anasthase , le bibliothécaire, des compilations duquel nous tirons ces détails, donne un catalogue des vases d'or et d'argent employés au service de ces églises, le voici :
Hic fecit in urbe Româ ecclesiam in prædio qui cognominabatur Equitius. Patenam argenteam pensantem libras viginti, ex dono. Aug. Constantini. Donavit autem scyphos argenteos duos, qui pensaverunt singuli libras
Le supplice de la croix fut prohibé1; la vacation du dimanche2 et peut-être la sanctification du samedi ou du vendredi3 devinrent coutumières. L'idolâtrie fut condamnée et toutefois la liberté du culte laissée aux idolâtres; nonobstant quoi divers temples furent dépouillés et quelques-uns démolis4. Hélène renversa à Jérusalem le simulacre de Vénus, découvrit le Saint-Sépulcre et la vraie croix, bâtit l'église de la Résurrection, celle de l'Ascension sur le mont des Olives, celle de la Crèche à Bethléem. Eutropia, mère de l'impératrice Fausta, remplaça, par un oratoire chrétien, au chêne de Mambre, un autel profane. Constantine, Maïume, échelle ou port de Gaza, d'autres villes ou d'autres villages embrassèrent la religion du Christ1. Ne semble-t-on pas entrer dans le monde moderne, en reconnoissant les lieux et les noms familiers à nos yeux et à notre mémoire?
1 Aurel. Vict., p. 526. ↩
2 Cod. Just., lib. III, de fer. ↩
3 Euseb., vit. Const., lib. Iv, cap. 18 ; Sozom., lib. 1, cap. I8. ↩
4 En particulier, les temples d'Aphaque sur le mont Liban, d'Héliopolis en Phénicie, et les temples d'Esculape et d'Apollon en Silicie. ↩
denas ; calicem aureum pensantem libras duas ; calices ministeriales quinque pensantes singuli libras binas; amas argenteas binas pensantes singulæ libras denas; patenam argenteam ; chrismalem auro clusam pensantem libras quinque ; phara coronata decem pensantes singuli libras octonas ; phara aerea vigenti pensantes singula libras denas ; canthara cerostrota duodecim aerea pensantia libras tricenas. ( Anast. bibliothec., de vitis pontificum roman. , p. 13.)
1 Socrat., lib. 1, cap. 17 ; Sozom., lib. 1, cp. 1, 45 Euseb., vit. Const., lib. Iv, cap. 37. ↩
Des lois de Constantin rendent la liberté à ceux qui étaient retenus contre leur droit en esclavage2, permettent l'affranchissement dans les églises devant le peuple, sur la simple attestation d'un évêque3 : les clercs mêmes avaient le pouvoir de donner la liberté à leurs esclaves, par testament ou par concession verbale, ce qui, sans les désordres des temps, aurait affranchi tout d'un coup une nombreuse partie de l'espèce humaine. D'autres lois défendent les concubines aux personnes mariées4, ordonnent la salubrité des prisons, interdisent les cachots5, exceptent de la confiscation ce qui a été donné aux femmes et aux enfants avant le délit des maris et des pères, proscrivent des choses infâmes et les combats de gladiateurs1. Ces divers règlements n'eurent pas d'abord leur plein effet, mais ils signalent les premiers moments de l'établissement légal du christianisme, par la condamnation de l'idolâtrie, de l'esclavage, de la prostitution et du meurtre.
2 Cod. Theod., t. 1, p. 447. ↩
3 Cod. Just., t. 13, lib. 1; Cod. Theod., t. 1, p. 354; Sozom., lib. I, cap. 9. ↩
4 iCod. Just., t. 26, p. 464. ↩
5 Cod. Theod., t. 3, p. 33. ↩
1 Cod. Theod., t. 5, p. 397; Euseb., vit. Const., lib. 4, cap. 25 ; Socrat., lib. I, cap. 18. ↩
Constantin eut à s'occuper des hérésies : dans l'Occident, celle des Donatistes fut anathématisée à Arles ; dans l'Orient, la doctrine d'Arius exigea la convocation du premier concile œcuménique. La question théologique intéresse peu aujourd'hui2, mais le concile de Nicée est resté un événement considérable dans l'histoire de l'espèce humaine. On eut alors la première idée, et l'on vit le premier exemple d'une société existant en divers climats, parmi les lois locales et privées, et néanmoins indépendante des princes et des sociétés sous lesquels et dans lesquelles elle étoit placée ; peuple formant partie des autres peuples, et cependant isolé d'eux, mandant ses députés de tous les coins de l'univers à traiter des affaires qui ne concernoient que sa vie morale et ses relations avec Dieu. Que de droits tacitement reconnus par ce bris des scellés du pouvoir sur la volonté et sur la pensée !
2 J'y reviendrai dans le tableau des hérésies. ↩
Pour la première fois encore depuis les jours de Moïse, émancipateur de l'homme au milieu des nations esclaves de l'ignorance et de la force, se renouvela la manifestation divine du Sinaï; comme autour du camp des Hébreux, les idoles étoient debout autour du concile de Nicée, lorsque les interprètes de la Nouvelle Loi proclamèrent la suprême vérité du monde : l'Existence et l'Unité de Dieu. Les fables des prêtres qui avoient caché le principe vivant, les mystères dans lesquels les philosophes l'avoient enveloppé, s'évanouirent : le voile du sanctuaire fut déchiré avec la croix du Christ ; l'homme vit Dieu face à face. Alors fut composé ce symbole que les chrétiens répètent après quinze siècles, sur toute la surface du globe; symbole qui expliquoit celui dont les apôtres et leurs disciples se servoient comme de mot d'ordre pour se reconnoître : en les comparant, on remarque les progrès du temps et l'introduction de la haute métaphysique religieuse dans la simplicité de la foi.
« Nous croyons en un seul Dieu, père tout-puissant, Créateur de toutes choses visibles et » invisibles, et en un seul Seigneur Jésus-Christ, fils unique de Dieu, engendré du père, c'est-à-dire, de la substance du père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non fait consubstantiel au père, par qui toutes choses ont été faites au ciel et sur la terre..... Nous croyons au Saint-Esprit1.»
1 Fleury, Hist. eccl., liv. u, p. 122. ↩
Le concile de Nicée a fait ces choses immenses : il a proclamé l'unité de Dieu et fixé ce qu'il y avoit de probable dans la doctrine de Platon. Constantin, dans une harangue aux pères du concile, déclare et approuve ce que ce philosophe admet : un premier Dieu suprême source d'un second ; deux Essences égales en perfections, mais l'une, tirant son existence de l'autre, et la seconde exécutant les ordres de la première. Les deux Essences n'en font qu'une ; l'une est la Raison de l'autre, et cette Raison étant Dieu est aussi fils de Dieu2.
2 Const. Mag. in Orat. sanctor. eæt. , cap. 9. ↩
Et quels étoient les membres de cette Convention universelle réunie pour reconnoître le monarque éternel et son éternelle cité? Des héros du martyre, de doctes génies, ou des hommes encore plus savants par l'ignorance du cœur et la simplicité de la vertu. Spyridion, évêque de Trimithonte, gardoit les moutons et avoit le don de miracles1 ; Jacques, évêque de Nisibe, vivoit sur les hautes montagnes, passoit l'hiver dans une caverne, se nourrissoit de fruits sauvages, portoit une tunique de poil de chèvre, et prédisoit l'avenir2. Parmi ces trois cent dix-huit évêques, accompagnés des prêtres, des diacres et des acolytes, on remarquoit des vétérans mutilés à la dernière persécution : Paphnuce, de la haute Thébaïde et disciple de saint Antoine, avoit l'œil droit crevé et le jarret gauche coupé3; Paul de Néocésarée, les deux mains brûlées4; Léonce de Césarée, Thomas de Cyzique, Marin de Troade, Eutychus de Smyrne, s'efforçoient de cacher leurs blessures, sans en réclamer la gloire. Tous ces soldats d'une immense et même armée ne s'étoient jamais vus ; ils avoient combattu sans se connoître, sous tous les points du ciel, dans l'action générale, pour la même foi.
1 Hic pastor ovium etiam in episcopatu positus permansit. Quâdam verò nocte cùm ad caulas fures venissent, et manus improbas quò aditum educendis ovibus facerent extendissent, invisibilibus quibusdam vinculis restricti, usque ad lucem velut traditi tortoribus permanserunt. (Ruff., lib. 1, cap. 5.) ↩
2 Jacobus enim episcopus Antiochiæ Mygdoniæ, quam Syri vulgò et Assyri Nisibim apellant, plurima fecit miracula. (Theodor. , lib. 1, cap. 3, p. 24.) ↩
3 Paphnutius, homo Dei, episcopus ex Egypti partibus confessor, ex illis quos Maximianus dexteris oculis efossis et sinistro poplite succiso, per metalla damnaverat. ( Ruff.. lib. I, cap. 4.) ↩
4 Paulus vero, episcopus Neocæsarx, ambabus manibus fuerat debilitatus candente ferro eis admoto. (Theodor., lib. 1, cap. 7, p. 25. ) ↩
Entre les hérésiarques se distinguoient Eusèbe de Nicomédie, Théognis de Nicée, Maris de Calcédoine, et Arius lui-même appelé à rendre compte de sa doctrine devant Athanase qui n'étoit alors qu'un simple diacre attaché à Alexandre, évêque d'Alexandrie.
Des philosophes païens étoient accourus à ce grand assaut de l'intelligence. Vous venez de voir que Constantin même, dans une harangue, s'expliqua sur la doctrine de Platon. Un vieillard laïque, ignorant et confesseur, attaqua l'un de ces philosophes fastueux, et lui dit tout le christianisme en peu de mots : « Philosophe, au i nom de Jésus-Christ, écoute : Il n'y a qu'un Dieu qui a tout fait par son Verbe, tout affermi par son esprit. Ce Verbe est le fils de Dieu ; il a pris pitié de notre vie grossière, il a voulu naître d'une femme, visiter les hommes et mourir pour eux. Il reviendra nous juger selon nos œuvres1.
1 Dialectici quibusdam sermonum prolusionibus... sese exercebant..... Laicus quidam , ex confessorum numéro, recto ac simplici præditus sensu, cum dialecticis congreditur, hisque illos verbis compellavit. - Christus et apostoli non artem nobis dialecticam, nec inanem versutiam tradiderunt, sed apertam ac simplicem sententiam, quæ fide bonisque actibus custoditur. Quæ cum dixisset omnes, qui aderaut, admiratione perculsi, ei assenserunt. (Socrat., hist. eccles., lib. 1, cap. 8, pag. 19. ) ↩
Constantin ouvrit en personne le concile le 19 juin, l'an 325. Il étoit vêtu d'une pourpre ornée de pierreries : il parut sans gardes et seulement accompagné de quelques chrétiens. Il ne s'assit sur un petit trône d'or au fond de la salle, qu'après avoir ordonne aux Pères, qu s'étoient levés a son entrée, de reprendre leurs siéges. Il prononça une harangue en latin, sa langue naturelle et celle de l'empire; on l'expliquoit en grec. Le concile condamna la doctrine d'Arius malgré une vive opposition, promulgua vingt canons de discipline, et termina sa séance le vingt-cinquième d'août de cette même année 325.
Transportez-vous en pensée dans l'ancien monde pour vous faire une idée de ce qu'il dut éprouver, lorsqu'au milieu des hymnes obscènes, enfantines ou absurdes à Vénus, à Bacchus, à Mercure, à Gybèle, il entendit des voix graves chantant au pied d'un autel nouveau : « O Dieu! nous te louons! ô Seigneur, nous te confessons! ô père éternel, toute la terre te révère!» La prière latine composée pour les soldats n'étoit pas moins explicite que l'hymne de saint Ambroise et de saint Augustin1.
1 Te solum agnoscimus Deum, te regem prolitemur ; te adjutorem invocamus. Tui muneris est quod victorias retulimus , quod hostes superavimus : tibi ob præterita jàm bona gratias agimus et futura à te speramus. Tibi omnes supplicamus, utque imperatorem nostrum Constantinum, unà cum piissimis ejus liberis incolumen et victorem diutissimè nobis serves, rogamus. Hoc die solis à militaribus numeris fieri, et hæc verba interprecandum ab iis proferri præcepit. (Euseb. Pamph., de vit. Const., lib. Iv, p. 443.) ↩
L'esprit humain se dégagea de ses langes : la haute civilisation, la civilisation intellectuelle sortie du concile de Nicée, n'est plus retombée au-dessous de ce point de lumière. Le simple catéchisme de nos enfants renferme une philosophie plus savante et plus sublime que celle de Platon. L'unité d'un Dieu est devenue une croyance populaire : de cette seule vérité reconnue date une révolution radicale dans la législation européenne, long-temps faussée par le połpolythéisme qui posoit un mensonge pour fondement de l'édifice social.
Cependant ( telle est la difficulté de se tenir dans les régions de la pure intelligence!) tandis que le polythéisme et la religion corporelle tendoient à sortir des nations, ils y rentroient par une double voie : les philosophes, pour se rendre accessibles au vulgaire, inventoient les génies ; et les chrétiens, pour envelopper dans des signes sensibles la haute spiritualité, honoroient les saints et les reliques.
On a conservé le catalogue des prélats qui portèrent les décrets du concile aux diverses Églises1. Les Germains et les Goths connoissoient la Foi, Frumence l'avoit semée en Ethiopie, une femme esclave l'avoit donnée aux Ibériens, et des marchands de l'Osroëme à la Perse. Tiridate, roi d'Arménie, professa le christianisme avant les empereurs romains.
1 Hosius episcopus Cordulæ sanctis Dei ecclesiis quæ Romæ sunt et in Italiâ et Hispania tota, et in reliquis ulteriùs nationibus usque ad Oceanum commorantibus, per eos qui cum ipso erant, romanos presbytères Vitonem et Vincentium. ( Gelazii Cyziceni, act. concil. Nicæn. , lib. II, p. 807, in concil. gêner. eccl. cath., tom. 1, Romæ, 1608.) ↩
Au surplus Constantin se mêla trop des querelles religieuses où l'entraînèrent quelques femmes de sa famille, et les obsessions des évêques des deux partis. Après avoir exilé Arius, il le rappela et bannit Athanase qui remplaça Alexandre sur le siége d'Alexandrie. Arius expira tout à coup à Constantinople en rendant ses entrailles, lorsqu'Eusèbe de Nicomédie s'efforçoit de le ramener triomphant1. Le vieil évêque, Alexandre, avoit demandé à Dieu sa propre mort ou celle de l'hérésiarque, selon qu'il étoit plus utile à la manifestation de la vérité2.
1 Eusebianis satellitum instar eum stipantibus per mediam civitatem magnificè incedebat. (Socrat., hist. eccles., lib. 1, cap. 38, p. 63.) ↩
2 Cum orasset Alexander ac rogasset Dominum, ut aut ipsum auferret..... Votum sancti impletum est... nam Arius... crepuit. (Epiphan., episcop. Constantiæ , opus contra octoginta hæresis, lib. II, p. 321, Parisiis , 1564.) Petitio Alexandri erat hujusmodi : ut si quidem recta esset Arii sententia ipse diem disceptioni præstitutum nusquàm videret, sin vera esset fides quàm ipse profiteretur ut Arius impietatis ponas lueret. (Socrat., lib. 1, cap. 37, p. 61.) ↩
Constantin défit successivement les Sarmates et les Goths, et reçut des députations des Blemmyes, des Indiens, des Éthiopiens et des Perses. Il se déclara l'auxiliaire des Sarmates dans une guerre que ceux-ci eurent à soutenir contre les Goths, puis il contracta une nouvelle alliance avec les derniers qui s'engagèrent à lui fournir quarante mille soldats appelés fœderati, alliés1. Les Sarmates avaient armé leurs esclaves; chassés par ces mêmes esclaves, ils sollicitèrent et obtinrent des terres dans l'empire2.
1 Nam et dum famosissimam et Roma æmulam in suo nomine conderet civitatem, Gothorum interfuit operatio, qui fodere inito cum imperatore, xl suorum millia illi in solatia contra gentes varias obtulêre ; quorum et numerus, et millia usque ad præsens in republicâ nominantur, id est fœderati. (Amm., p. 476. Aur. V., p. 527. Jorn., de reb. get., p. 640, c. 221.) ↩
2 Eus., vit. Const., p. 529 ; Amm., p. 476 ; Jorn., p. 641. ↩
Sapor II, alors assis sur le trône de la Perse , portoit un nom fatal aux empereurs romains. Son père, Hormisdas II, laissa en mourant sa femme enceinte. Les Mages déclarèrent qu'elle accoucheroit d'un fils; ils mirent la thiare sur le ventre de cette reine, et l'embryon roi, Sapor, fut couronné dans les entrailles de sa mère3. Ce fut à ce prince que Constantin écrivit une lettre en faveur des chrétiens, lui rappelant la catastrophe de Valérien puni pour les avoir persécutés. Sapor se put souvenir de cette lettre lorsque Julien marcha contre lui. Le monarque des Perses avoit un frère aîné exilé, Hormisdas, que vous retrouverez à Rome.
3 Qui cum responderent masculam prolem parituram, nihil ultra morati sunt, sed cidari utero imposità, embryum regem pronuntiarunt. (Agathiæ scholast., lib. Iv, p. 135, Paris, 1670.) ↩
Constantin, heureux comme monarque, n'échappa pas au malheur comme homme. Les calamités qui désolèrent la famille du premier Auguste païen, semblèrent se reproduire dans la famille du premier Auguste chrétien.
De Minervine, sa première femme, Constantin avoit eu Crispus, prince de valeur et de beauté, élevé par Lactance. Soit que le fils de Minervine inspirât une passion à Fausta, sa marâtre; soit que Fausta fût jalouse pour ses propres enfants des grandes qualités de Crispus, elle l'accusa auprès de son mari1, et renouvela la tragique aventure de Phèdre. Constantin fit mourir son fils, ainsi que le jeune Licinius, son neveu , âgé de onze ans : Crispus eut la tête tranchée à Pôle, en Istrie2. Bientôt instruit par sa mère, Hélène, de l'innocence de Crispus, et des mœurs dépravées de Fausta, Constantin ordonna la mort de cette femme qui fut étouffée dans un bain chaud1. Les chrétiens et les gentils jugèrent diversement ces actions : Saint Chrysostome en conclut qu'il ne faut ni désirer la puissance, ni chercher d'autre félicité que celle de la vertu et du ciel2 ; le philosophe Sopâtre, consulté par Constantin, selon Zosime, déclara que la religion des Grecs n'avoit point d'expiation pour de pareils crimes3. Cependant l'idolâtrie avoit trouvé des dieux indulgents pour Néron et Tibère.
1 Crispum filium Cæsaris ornatum titulo quod in suspicionem venisset quasi cum Fausta novercâ consuesceret, nullâ ratione juris naturalis habita sustulit. (Zozim. , hist., lib. u, p. 31, Basileæ.) ↩
2 Hier. Chr. Eutr., p. 588; Amm., lib. xiv, p. 29. ↩
1 Nam cum balneum accendi supra modum jussisset eique F'austam inclusisset, mortuam inde extraxit. (Zozim., hist., lib. II, p. 31, Basilex.) ↩
2 A « tòs de ó vũ patas cri éc ou ta dranpa Tepedeto d TOVaLS.... « N)à O » Z ý BaGUELA TOLUTN TÕN O « pavOY. Alter vero qui nunc rerum potitur, nonne ex quo diadema gestat perpetuò versatur in laboribus molestiis calamitatibus?.... At non hujusmodi colorum regnum. (S. J. Chrysostom. ad Phelip., homel. 15, p. 319, t. 11.) ↩
3 Ad flamines accedens , admissorum lustrationes poscebat : illis respondentibus non esse traditum lustrationis modum qui tam foda piacula posset eluere. (Zozim., hist., lib. uI, p. 31, Basileæ. ) ↩
Est-il vrai que Constantin se repentit, qu'il passa quarante jours dans les larmes, qu'il éleva à Crispus une statue d'argent à tête d'or, avec cette inscription : « A mon fils malheureux, mais » innocent1?» L'autorité sur laquelle repose ce fait est suspecte. Dien ne demandait point à Constantin une statue de Crispus ; il lui demanda le reste de sa famille.
1 Tandem permotus ponitentiâ integros quadraginta dies illum luxit, tantâ animi ægritudine, ut nunquàm lavaret corpus nec lecto recumberet. Præterea statuam ei posuit ex argento puro et ex parte inauratam præter caput : quod ex puro puto auro confectum erat : inscriptis in fronte his versibus : Filius meus injuria affectus (ô vorznuavos úros poO). (Georg. Codin., de antiquita tibus constantinopolitanis, p. 34, Parisiis, 1650.) ↩