Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Seconde partie. suite des moeurs des chrétiens. Age philosophique. hérésies

Étude cinquième

Seconde partie. suite des moeurs des chrétiens. Age philosophique. hérésies

Études historiques · 34 min de lecture · p. 3–39 · chapitre 46 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

DANS ce second âge du christianisme, la grandeur des mœurs publiques et la sublimité intellectuelle remplacent la vertu des mœurs privées et la beauté morale évangélique. Ce n'est plus l'Eglise militante, esclave, démocratique dans les cachots et dans le sang; c'est l'Eglise triomphante, libre, royale, à la tribune et sur la pourpre. Les docteurs succèdent aux martyrs : ceux-ci n'avoient eu que leur foi; ceux-là ont leur foi et leur génie. La partie choisie du monde païen, qui n'avoit cédé ni à la simplicité apostolique ni à l'autorité des bûchers, écoute, s'étonne, et bientôt se rend, en retrouvant dans la bouche des Pères les systèmes des Sages plus clairement et plus éloquemment expliqués.

Les hautes écoles chrétiennes ressembloient aux écoles philosophiques; les chaires comptoient une suite non interrompue de professeurs comme à Athènes. Rodon hérite de Tatien, et Maxime, successeur de Rodon, examine la question de l'origine du mal et de l'éternité de la matière1. Clément d'Alexandrie qui remplace Panthénus, s'étoit nourri des ouvrages de Platon; il cite, dans ses Stromates, les maîtres sous lesquels il avoit étudié : un en Grèce, un en Italie, deux en Orient: « Mon maître en Palestine, dit-il, étoit » une abeille qui, suçant les fleurs de la prairie » apostolique et prophétique, déposoit dans l'esprit de ses auditeurs un doux et immortel trésor. »

1 Rodon... eruditus a l'atiano, libros quam plurimos et contra Marcionis hæresim scripsit. (Euseb. , hist., lib. v, cap. 13.) ↩

Dans son Traité du vrai Gnostique ( celui qui connoît), Clément fait le portrait du Sage même des philosophes : « Le gnostique n'est plus sujet aux passions; rien dans cette vie n'est fâcheux pour lui: il a reçu la lumière inaccessible; il ne fait pas sortir son corps volontairement de la vie parce que Dieu le lui défend, mais il retire son âme des passions1. Le gnostique use de toutes les connoissances humaines2. C'est foiblesse de craindre la philosophie des païens; la foi qu'elle ébranleroit seroit bien fragile3. Le gnostique se sert de la musique pour régler les mœurs; il vit libre, ou, s'il est marié et s'il a des enfants, il regarde sa femme comme sa sœur, puisque cette femme « ne sera plus pour lui qu'une sœur, quand « elle sera dans le ciel. Les sacrifices agréables » à Dieu sont les vertus et l'humilité avec la » science. »

1 Seipsum quidem à vit à non educit : non est enim ei permissum, sed animam abducit à motibus et affectionibus. (Clem. Alexand., Stromatum, lib. vi, p. 652 ; Lutetix Parisiorum, 1641. ) ↩

2 Sive judaicas, sive philosophorum discit scripturas... communem facit veritatem. (Id., ibid. , p. 941.) ↩

3 Multi autem, non secus ac pieri larvat, timent græcam philosophiam, dum verentur ne eos abducat. Veritas enim est insuperabilis, dissolvitur autem falsa opinio (Id., p. 655.) ↩

La renommée d'Origène étoit répandue dans tout le monde romain, et les polythéistes mêmes admiroient le docteur chrétien : étant un jour entré dans l'école de Plotin, au moment où celui-ci faisoit sa leçon, Plotin rougit, interrompit son discours, et ne le continua qu'à la sollicitation de son illustre auditeur, dont il fit un pompeux éloge en reprenant la parole1.

1 Euseb., Hist. eccles. , lib. vI, cap. 19. ↩

Plotin, fondateur du néoplatonisme, n'en étoit pas l'inventeur; c'étoit Ammonius Saccas qui avoit enseigné mystérieusement sa doctrine à Plotin et à Origène : Origène trahit le secret.

Ces pères de l'Eglise, la plupart sortis des écoles philosophiques et nés de familles païennes, furent non - seulement des professeurs éloquents, mais encore des hommes politiques : alors brillèrent ces évêques qui bravoient la puissance des empereurs et la brutalité des rois barbares. Athanase livre ses combats contre les Ariens : cité au concile de Tyr, déposé à celui de Jérusalem, il est exilé à Trèves par Constantin. Il revient ; les peuples accourent sur son passage; il rentre en triomphe dans sa ville épiscopale. Quatre-vingt-dix évêques ariens, ayant à leur tête Eusèbe de Nicomédie, le condamnent de nouveau à Antioche ; cent évêques orthodoxes le déclarent innocent dans Alexandrie : le pape Jules confirme cette sentence à Rome. Le prélat remonte sur son siége; il en est chassé par ordre de Constance, qui met à exécution les décrets ariens des conciles d'Arles et de Milan. Athanase célébroit une fête solennelle dans l'église de Saint - Théon à Alexandrie; comme il chantoit le psaume du triomphe d'Israël sur Pharaon, le peuple répétant à la fin de chaque verset : « La miséricorde du Seigneur est » éternelle, » des soldats enfoncent les portes : le peuple fuit ; Athanase reste à l'autel entouré des prêtres et des moines qui le dérobent à la perquisition des soldats. Il se réfugie dans les lieux écartés de l'Égypte; les religieux qui lui donnent asile sont inquiétés : ce génie enthousiaste s'enfonce plus avant dans la solitude, comme un glaive ardent dans le fourreau. Un serviteur qui lui reste va chaque jour, au péril de sa vie, chercher la nourriture de son maître. Que fait Athanase parmi les sables? Il écrit : les sépulcres des princes de Tanis, les puits où dorment les momies des persécuteurs de Moïse, sont les bibliothèques de ce seul vivant; c'est là qu'il trace les pages qui du fond du désert remuent les passions du monde. A la mort de Constance, Athanase reparoît au milieu de son peuple; Julien le force à rentrer dans la Thébaïde; il revient quand Julien est passé. Valens le proscrit, et il se cache au tombeau de son père. Enfin il émerge une dernière fois de l'ombre, et torrent calmé achève paisiblement sa course. Sur les quarante-six années de l'épiscopat d'Athanase, vingt s'étoient écoulées dans l'exil.

Grégoire de Nazianze, nommé évêque orthodoxe de Constantinople dont il ne fut d'abord que le missionnaire, eut à soutenir les outrages des Ariens : Théodose, qui l'avoit intronisé à main armée, l'abandonna. Grégoire, obligé de s'arracher à l'église de sa création et de son amour, lui fit ces adieux pathétiques qui ont retenti jusqu'à nous. Il passa la fin de ses jours dans sa retraite de Cappadoce, chantant, car il étoit poëte, l'inconstance des amitiés humaines, la fidélité du commerce de Dieu, et la beauté qui fait oublier toutes les autres, celle de la vertu.

Basile, archevêque de Césarée, mérita le surnom de grand. Il donna des règles en Orient à la vie cénobitique. On a de lui plus de trois cent cinquante lettres, des homélies et un panégyrique des quarante martyrs. Ces ouvrages nous apprennent une infinité de choses ; ils sont écrits d'un grand style : saint Basile est peut-être , avec saint Ephrem, un des pères qui s'éloigne le plus du génie antique et se rapproche le plus du génie moderne. Il excelle dans les descriptions de la nature. Je ne citerai point, parce qu'elle est trop connue, sa lettre à Grégoire de Nazianze sur la solitude que lui, Basile, avoit choisie dans le Pont1 : ses neuf homélies sur l'hexaemeron, ou l'œuvre de six jours, sont une espèce de cours d'histoire naturelle; il les prêchoit pendant le jeûne du carême, le matin et le soir, et, lorsqu'il reprenoit la parole, il renvoyoit ses auditeurs à ce qu'il avoit dit la veille. La physique de l'hexaemeron n'est pas bonne, mais les détails en sont charmants. L'orateur s'applique à faire sortir de l'histoire des plantes et des animaux les instructions de la morale. Un jour, parlant des reptiles et des quadrupèdes, il passoit sous silence les oiseaux2; aussitôt la rustique assemblée de lui indiquer son oubli par des signes. Le naturaliste chrétien naïvement interrompu, reconnoît son tort; il change de sujet et décrit l'instinct des oiseaux avec un bonheur extraordinaire : il tire même un enseignement religieux d'une erreur : selon lui, il est des oiseaux chastes qui se reproduisent sans s'unir : de là la virginité de Marie1.

1 Voyez encore les nouveaux Mélanges historiques et littéraires de M. Villemain, p. 322 et suiv. Il en existe aussi deux autres traductions. ↩

2 Et sermo hujusmodi nobis cum avibus evolaverat. (Saint Ambr., Hexaemeron, lib. v, p. 90, t. 1, Parisiis, 1586.) ↩

1 Impossibile putatur in Dei matre quod in vulturibus possibile non negatur. Avis sine masculo parit , et nullus refellit : et quia virgo Maria peperit pudori ejus quæstionem faciunt. (Id. Ib., lib. v, cap. 20, p. 97.) ↩

Valens voulut contraindre Basile à embrasser l'arianisme; il lui envoya Modeste, préfet d'Orient, avec ordre de l'effrayer par des menaces. Modeste s'étonna de la fermeté de Basile. «Apparemment, lui dit le saint, que » vous n'avez jamais rencontré d'évêque. » Après sa mort, Basile fut en si grande renommée, qu'on cherchoit à l'imiter jusque dans ses défauts : on affectoit sa pâleur, sa barbe, sa démarche, sa lenteur à parler, car il étoit pensif et recueilli. On s'habilloit comme lui, on se couchoit comme lui; on se nourrissoit des choses dont il aimoit à se nourrir. Cet évêque universel a fondé les premiers hôpitaux de l'Asie.

Flavien et Jean Chrysostome furent encore plus mêlés que Basile à la politique. Dans la sédition d'Antioche, Chrysostome, alors simple prêtre, sema des consolations par ses discours, et Flavien, malgré son grand âge, se rendit à Constantinople. Arrivé au palais de l'empereur, introduit dans les appartements, il se tint debout sans parler, baissant la tête, se cachant le visage comme s'il eût été seul coupable du crime de son peuple. Théodose s'approcha de lui et lui représenta l'ingratitude des Antiochiens. Alors l'évêque fondant en larmes : « Vous pouvez en cette occasion orner votre tête d'un diadème plus brillant que celui que vous portez. On a renversé vos statues ; élevez-en de plus précieuses dans le cœur de vos sujets.

» Quelle gloire pour vous quand un jour on dira : une grande ville étoit coupable ; gouverneurs et juges épouvantés n'osoient ouvrir la bouche; un vieillard s'est montré, il a touché le prince! Je ne viens pas seulement de la part du peuple ; je viens de la part de Dieu vous déclarer que si vous remettez aux hommes leurs fautes, votre père céleste vous remettra vos péchés. D'autres vous apportent de l'or, de l'argent, des présents; moi je ne vous offre que les saintes lois , vous exhortant à imiter notre maître ; ce maître nous comble de ses biens quoique nous l'offensions tous les jours. Ne trompez pas mes espérances : si vous pardonnez à notre ville, j'y retournerai plein de joie; si vous la condamnez, je n'y rentrerai jamais. n

En entendant ce discours, Théodose s'écria : Serions-nous implacables envers les hommes, nous qui ne sommes que des hommes, lorsque le maître des hommes a prié sur la croix pour ses bourreaux?1 » Le christianisme étoit à la fois un principe et un modèle : on ne sauroit croire combien cet exemple du pardon du Christ, incessamment rappelé pendant les siècles de barbarie et de despotisme, a été salutaire à l'humanité.

1 Chrysost. Homel. ↩

Saint Chrysostome avoit pratiqué quatre ans la vie ascétique sur les montagnes ; il passa deux années entières dans une caverne sans se coucher et presque sans dormir : il avoit fui, parce qu'on avoit songé à le faire évêque. Si dans l'âge héroïque chrétien, quand il s'agissoit d'être le premier martyr, ce n'étoit pas un léger fardeau que l'épiscopat, ce fardeau n'étoit pas moins pesant dans l'âge philosophique du christianisme : il falloit avoir le talent de la parole, la science de l'homme de lettres, l'habileté de l'homme d'état , la fermeté de l'homme de bien. Plus tard, lors de l'invasion des Barbares, toutes les tribulations des temps tomboient à la charge des prélats. Jean Bouche-d'Or, devenu évêque de Constantinople, corrigea le clergé, gouverna par ses conseils les églises de la Thrace et de l'Asie, et résista aux entreprises du Goth Gaïnas. Quelquefois il étoit obligé de quitter l'autel, ayant l'esprit trop agité pour offrir le sacrifice. On conspira contre lui ; on l'accusa d'orgueil, d'injustice, de violence, d'amour des femmes : afin de se justifier de cette dernière foiblesse, il offrit d'exposer l'état où l'avoient réduit les austérités de sa jeunesse. Condamné au concile du Chênes, chassé de Constantinople, et bientôt rappelé, il osa braver Eudoxie qui jura sa mort. Ce fut alors qu'il prononça le fameux discours où il disoit : « Hérodiade est encore furieuse, elle danse encore, elle demande encore la tête de Jean. » Précipité, comme Démosthènes, de la tribune dont il étoit la gloire, enlevé de l'autel où il avoit donné un asile à Eutrope, Chrysostome reçoit l'ordre de quitter Constantinople. Il dit aux évêques, ses amis : « Venez, prions; prenons congé de l'ange de cette église. » Il dit aux diaconesses : « Ma fin approche; vous ne reverrez plus mon visage. » Il descendit par une route secrète aux rives du Bosphore pour éviter la foule, s'embarqua, et passa en Bythinie. Exilé à Cucuse, les peuples, les moines, les vierges accouroient à lui ; tous s'écrioient : « Mieux vaudroit que le » soleil perdît ses rayons que Bouche-d'Or ses paroles. »

Tout banni qu'il étoit, les ennemis de Chrysostome le redoutoient encore et sollicitèrent pour lui un exil plus lointain. Il fut enjoint au confesseur de se transporter à Pytionte, sur le bord du Pont-Euxin. Le voyage dura trois mois : les deux soldats qui conduisoient Chrysostome, le contraignoient de marcher sous la pluie ou à l'ardeur du soleil, parce qu'il étoit chauve. Quand ils eurent passé Comane, ils s'arrêtèrent dans une église dédiée à saint Basilisque, martyr. Le saint se trouva mal; il changea d'habits, se vêtit de blanc, communia ( il étoit à jeun ), distribua aux assistans ce qui lui restoit, prononça ces mots qu'il avoit ordinairement à la bouche : « Dieu soit loué de tout; » puis, allongeant les pieds, il dit le dernier amen1.

1 Candidas vestes requirit, exutisque prioribus eas sibi jejunus induit omnibus ad calceamenta usque mutatis, atque reliquas præsentibus distribuit ; et cum dixisset more suo : Gloria deo propter omnic, et ultimum amen obsignasset, extendit pedes. ( Pallad. , Dialog. de vit. s. Chrysost., p. 101.) ↩

Rien de plus complet et de plus rempli que la vie des prélats du quatrième et du cinquième siècle. Un évêque baptisoit, confessoit, prêchoit, ordonnoit des pénitences privées ou publiques, lançoit des anathèmes ou levoit des excommunications, visitoit les malades, assistoit les mourants, enterroit les morts, rachetoit les captifs, nourrissoit les pauvres, les veuves, les orphelins, fondoit des hospices et des maladreries, administroit les biens de son clergé, prononçoit comme juge de paix dans des causes particulières, ou arbitroit des différends entre des villes : il publioit en même temps des traités de morale, de discipline et de théologie, écrivoit contre les hérésiarques et contre les philosophes, s'occupoit de science et d'histoire, dictoit des lettres pour les personnes qui le consultoient dans l'une et l'autre religions, correspondoit avec les églises et les évêques, les moines et les hermites, siégeoit à des conciles et à des synodes, étoit appelé aux conseils des empereurs, chargé de négociations, envoyé à des usurpateurs ou à des princes barbares pour les désarmer ou les contenir : les trois pouvoirs religieux, politique et philosophique, s'étoient concentrés dans l'évêque. Saint Ambroise va en ambassade auprès de Maxime, fait sortir Théodose du sanctuaire, réclame les cendres de Gratien, ne peut sauver Valentinien II, et refuse de communiquer avec Eugène : au milieu de ces grandes occupations, il compose tous ces ouvrages qui nous restent, introduit la musique dans les églises d'Occident, et laisse des chants si renommés que dans les siècles suivants, le mot hymne et le mot Amórosanium devinrent synonymes.

Les travaux de saint Augustin ne sont point surpassés par ceux de saint Ambroise. Quatre-vingt-treize ouvrages en deux cent trente-deux livres, sans compter ses lettres, attestent la fécondité et la variété du génie du fils de Monique. « Si je pouvois, dit-il dans une lettre à Marcellin, vous rendre compte de mon temps et des ouvrages auxquels j'ai été obligé de mettre la main, vous seriez surpris et affligé de la quantité d'affaires qui m'accablent. ... .

» .... Quand j'ai un peu de relâche de la part de ceux qui ont recours à moi, je ne manque pas d'autre travail; j'ai toujours quelque chose à dicter qui me détourne de suivre ce qui seroit plus de mon goût dans les courts intervalles de repos que m'accordent les besoins ou les passions des autres1. » Augustin écrit contre les Donatistes; ceux-ci veulent le tuer ; il intercède pour eux : il a un démêlé avec saint Jérôme; il s'occupe d'arbitrage ; il reçoit. les fugitifs après le sac de Rome. Son amitié et ses liaisons avec le comte Boniface sont célèbres : la lettre qu'il écrivit à cet homme offensé pour le rappeler à l'amour de la patrie, lui fait grand honneur. « Jugez vous-même : si l'empire Romain vous a fait du bien, ne lui rendez pas le mal pour le bien ; si l'on vous a fait du mal, ne rendez pas le mal pour le mal. » Augustin étoit propre, mais simple dans ses vêtements. « Il faut, disoit-il, que mes habits soient tels que je les puisse donner à mes frères, s'ils n'en ont point, il faut qu'ils conviennent par leur modestie à ma profession, à un corps cassé de vieillesse et à mes cheveux blancs '. » Il étoit Cum enim ab corum hominum necessitatibus aliquantulum vaco, qui me sic angariant, non desunt quæ dictanda propono... Tales ergo mihi necessitates dictandi aliquid, quod me ab eis dictationibus impediat quibus magis inardesco, déesse non possunt ; cum paululum spatii vix datur inter acervos occupationum , quibus nos aliena vel cupiditates vel necessitates angariata trahunt. (Aug. epist., p. 139.)

1 Si autem rationem omnium dierum et lucubrationum aliis necessitatibus impensarum, tibi pessem reddere, graviter contristatus mirareris quanta me distendant.... ↩

1 Vestes ejus vel lectualia ex moderato et competenti habita erant, nec nitida nimirùm nec abjecta plurimum. (Possid. , in vit. Aug. , cap. 22.) chaussé, et disoit à ceux qui alloient pieds nus : « J'aime votre courage; souffrez ma foiblesse. » Aucune femme n'entroit dans sa maison, pas même sa sœur; s'il étoit absolument obligé de communiquer avec des femmes, il ne leur parloit qu'en présence d'un prêtre : il se souvenoit de sa chute. Il mourut dans Hyppone assiégée sans faire de testament, car dans son extrême pauvreté, il n'avoit rien à laisser à personne.

Saint Jérôme est une autre grande figure de ces temps, mais d'une tout autre nature : orageux, passionné, solitaire, regrettant le monde dans le désert, le désert dans le monde; voyageur qui cherche partout un abri et qui se surcharge de travaux comme il se couvre de sable, pour étouffer ce qu'il ne sauroit étouffer ; matelot naufragé, pèlerin sauvage et nu qui apporte ses douleurs aux lieux des douleurs du fils de l'homme, et qui courbé sous le poids des jours peut à peine rester au pied de la croix.

Augustin et Jérôme appartiennent aux temps modernes; on reconnoît en eux un ordre d'idées, une manière de sentir ignorés de l'antiquité. Le christianisme a fait vibrer dans' ces cœurs une corde jusqu'alors muette; il a créé des hommes de rêverie, de tristesse, de dégoût, d'inquiétude, de passion, qui n'ont de refuge que dans l'éternité.

Le clergé régulier formoit une partie considérable de l'organisation chrétienne : dans le monde civilisé romain, les moines étoient des hommes de la nature, comme ils furent des hommes de la civilisation dans le monde barbare. On distinguoit trois sortes de religieux : les reclus enfermés dans leurs cellules, les anachorètes dispersés dans les déserts, les cénobites qui vivoient en communauté. Les règles de quelques ordres monastiques étoient des chefs-d'œuvre de législation. Trois causes générales peuplèrent les cloîtres : la religion, la philosophie et le malheur; on se mit à part de la société, quand elle eût perdu le pouvoir de protéger. Les couvents devinrent par cela même une pépinière d'hommes de talent et d'indépendance.

L'occupation manuelle des cénobites étoit de taire des cordes, des paniers, des nattes, du papier; ils transcrivoient aussi des livres1; travaux dont saint Ephrem se plait à tirer des leçons.

1 Funiculos efficis...? In mente habeto illos qui per mare navigant. Sportulas exiguas operaris? Quæ nuncupantur mallaccia, cogita.... Pulchrè et eleganter scribis ? Odium fabricatores cogita, ( St. patris Ephræm. Syri Parænesis quadragesima septima, p. 337. Antuerpiæ, 1619. ↩

Paul hermite, Antoine , Pacôme, Hilarion, Macaire, Siméon Stylite, sont des personnages inconnus à l'hellénisme : leurs vêtements, leurs palmiers, leurs fontaines , leurs corbeaux, leurs lions , leurs montagnes, leurs grottes, leurs vieux tombeaux, les ruines où les démons les tentoient, les colonnes qui leur élevoient dans les airs une autre solitude, appartiennent à la puissance de l'imagination orientale chrétienne.

Les Ascètes erroient en silence sur le Sinaï comme les ombres du peuple de Dieu. Ces aspirants du ciel exerçoient un grand pouvoir sur la terre : les empereurs les envoyoient consulter. Constantin adresse une lettre à saint Antoine et l'appelle son père ; saint Antoine assemble ses moines et leur dit : « Ne soyez pas surpris qu'un empereur nous écrive, ce n'est qu'un homme; étonnez-vous plutôt de ce que Dieu ait écrit une loi pour les hommes1. » Antoine se refuse à toute réponse; ses disciples le pressent, alors il mande à Constantin et à ses deux fils : « Méprisez le monde, songez au jugement dernier, souvenez-vous que J.-C. est le seul roi véritable et éternel; pratiquez l'humanité et la justice1. »

1 Ne miremini si ad nos scribat imperator, homo cùm sit ; sed miramini potius quod legem hominibus scripserit Deus. (St. Anastasii achiepiscop. , St. Antonii vita, t. II, p. 856. Parisiis, 1698.) ↩

1 Sed potiùs diei judicii recordarentur, scirentque Christum solum et æternum esse imperatorem. Rogabat ut humanitati studerent ac curam justitiæ pauperumque gérèrent. (1d., ibid. ) ↩

Dans la sédition d'Antioche, les moines descendirent de leurs montagnes, et s'établirent à la porte du palais, implorant la grâce des coupables. Un d'entre eux, Macédonius, surnommé le Critophage, rencontre dans la ville deux commissaires de l'empereur; il en saisit un par le manteau et leur ordonne à tous deux de descendre de cheval : la hardiesse de ce petit vieillard couvert de haillons, indigne les commissaires; mais ayant apprit qui il était, ils lui embrassent les genoux. « Amis, s'écrie l'hermite, intercédez pour le sang des coupables; dites à l'empereur que ses sujets sont aussi des hommes faits à l'image de Dieu; que s'il s'irrite pour des statues de bronze, une image vivante et raisonnable est bien préférable à ses statues Quand celles-ci sont détruites, d'autres peuvent être faites: mais qui donnera un cheveu à l'homme qu'on a fait mourir2. » Ainsi renaissaient la liberté et la dignité de l'homme par le christianisme : ces hermites , exténués de jeûnes, retrouvoient dans l'indépendance et le mépris de la vie, les droits que la société avoit perdus dans le luxe et l'esclavage.

2 Ad principes ipsos accedentes cum fiducia loquebantur pro reis, et omnes sanguinem effundere parati erant, et capita deponere, ut captos ab exspectatis tribulationibus eriperent. • Statux quidem defectæ rursum erectæ fuerunt ; si autem vos Dei imaginem occideretis, quomodo rursum poteritis peremptum revocare, etc.? (S. J. Chrysost., Hom. 17, p. 173, t. II. Parisiis, 1718. ) ↩

Les leçons n'étoient pas épargnées aux empereurs : Lucifer, de Caliari, apostrophe Constance au sujet d'Athanase : « Si tu étois tombé entre les mains de Mathatias ou de Phinées, ils t'auroient frappé du glaive; et moi parce que je blesse de ma parole ton esprit trempé du sang chrétien, je te fais injure! Que ne te venges-tu d'un mendiant? Devons-nous respecter ton diadème, tes pendants d'oreille, tes bracelets, tes riches habits, au mépris du Créateur? Tu i m'accuses d'outrages : à qui t'en plaindras-tu? A Dieu, que tu ne connois pas! A toi même, homme mortel qui ne peux rien contre les serviteurs de Dieu! Si tu nous fais mourir, nous arriverons à une meilleure vie. Nous te devons obéissance, mais seulement pour les bonnes œuvres, non pour les mauvaises et pour condamner un innocent1. »

1 Subditos nos debere esse in bonis operibus, non in malis. An bonum est opus si eum quem inocentem scimus... interimamus... (De non parcendo in Deum delinquantibus. - Luciferi, episcopi Calaritani, ad Constantium. Constantini magni Imp. Aug. Opuscula, p. 299. Parisiis, 1568. ) ↩

Lucifer étoit légat du pape Libère : on voit déjà poindre l'esprit véhément et dominateur des futurs Grégoire VII.

Des vices s'étoient glissés à travers les vertus : les passions privées se nourrissent dans le silence de la retraite; les passions publiques naissent au bruit du monde. Saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome, saint Jerôme, saint Augustin, Salvien, plusieurs autres Pères , se plaignent de l'ambition des prélats, de la cupidité des prêtres et des mœurs des moines. Vous avez déjà vu des exemples à l'appui de ces reproches et j'ai rappelé les lois qui s'opposoient aux empiétements du clergé : que l'homme triomphe par les vertus ou par les armes, la victoire le corrompt. Ce fut surtout dans les sectes séparées de l'unité de l'Eglise qu'eurent heu les plus grands désordres : les hérésies furent au christianisme ce que les systèmes philosophiques furent au paganisme, avec cette différence que les systèmes philosophiques étoient les vérités du culte païen, et les hérésies les erreurs de la religion chrétienne.

Les hérésies sortoient presque toutes des écoles de la sagesse humaine. Les philosophies des Hébreux, des Perses, des Indiens, des Égyptiens, des Grecs, s'étoient concentrées dans l'Asie sous la domination romaine : de ce foyer allumé par l'étincelle évangélique, jaillit cette multitude d'hérésies aussi diverses que les mœurs des hérésiarques étoient dissemblables. On pourroit dresser un catalogue des systèmes philosophiques, et placer à côté de chaque système l'hérésie qui lui correspond. Tertullien l'avoit reconnu : « La philosophie, dit-il, qui entreprend témérairement de sonder la nature de la divinité et de ses décrets, a inspiré toutes les hérésies. De là viennent les Eones et je ne sais quelles formes bizarres, et la trinité humaine de Valentin, qui avoit été platonicien ; de là le Dieu bon et indolent de Marcion, sorti des Stoïciens : les Epicuriens enseignent que l'âme est mortelle. Toutes les écoles de philosophie s'accordent à nier la résurrection des corps. La doctrine qui confond la matière avec Dieu, est la doctrine de Zénon. Parle t-on d'un Dieu de feu? On suit Héraclite. Les philosophes et les hérétiques traitent les mêmes sujets, s'embarrassent dans les mêmes questions : d'où vient le mal, et pourquoi est-il? d'où vient l'homme, et comment? et ce que Valentin a proposé depuis peu : quel est le principe de Dieu? A l'entendre, c'est la pensée et un avorton1. »

1 Prescrip. cont. heret. Fleury. ↩

Saint Augustin comptoit de son temps quatre-vingt-huit hérésies, en commençant aux Simoniens et finissant aux Pélagiens, et il avoue qu'il ne les connoissoit pas toutes. Comme l'esprit ne fait souvent que se répéter, il n'est pas inutile de remarquer que le mot hérésie signifie choix, et c'est aussi ce que veut dire le mot éclectisme si fort en vogue aujourd'hui : l'éclectisme est l'hérésie des hérésies ou le choix des choix philosophiques.

Ainsi, au moment de la destruction de l'empire romain en Occident, le christianisme marchoit avec douze persécutions générales2, les persécutions de Néron, de Domitien , de Trajan, de Marc-Aurèle, de Sévère, de Maximin, de Décius, de Valérien, d'Aurélien, de Dioclétien, de Constance (persécution Arienne), de Julien ; avec trois schismes de l'église romaine, les schismes des anti-papes Novatien, Ursien et Eulalius; avec plus de cent hérésies. Par schisme il faut entendre, ce qu'on entendoit alors, le dissentiment sur les personnes ; par hérésie, les différences dans les doctrines.

2 Les Actes des apôtres démontrent qu'il y avoit eu des persécutions particulières, même avant la persécution de Néron. Saint Luc en fait foi et les Actes des apôtres , quoiqu'on en ait dit, sont authentiques. ↩

Les hérésies du premier siècle furent de trois sortes : les premières appartenoient à des fourbes qui prétendoient être le véritable Messie, ou tout au moins une intelligence divine ayant la vertu des miracles; les secondes sortirent de ces esprits creux qui recouroient au système des Émanations pour expliquer les prodiges des apôtres ; les troisièmes furent les imaginations de certains rêveurs qui voyoient en Jésus-Christ un Génie sous la forme d'un homme, ou un homme dirigé par un Génie : ils disoient encore que Jésus-Christ avoit enseigné deux doctrines, l'une publique, l'autre secrète; ils mutiloient les livres du Nouveau-Testament, composoient de taux évangiles et fabriquoient des lettres des apôtres. Dans ces trois classes d'hérésiarques on trouve Simon, Dosithée, Ménandre, Théodote, Gorthée, Cléobule, Hymenée, Philète, Alexandre, Hermogènes, Cérinthe, les Ébionistes et les Nazaréens. Presque toutes les hérésies du premier siècle furent juives d'extraction.

Au second siècle les hérésies devinrent grecques et orientales. Plusieurs philosophes de l'Asie avoient embrassé le christianisme ; ils y apportèrent les idées spéculatives dont ils s'étoient nourris : la doctrine des deux Principes, la croyance des Génies, les Émanations chaldéennes, en un mot tout l'abstrait de l'Orient modifié par la philosophie grecque pétrie et repétrie dans l'école d'Alexandrie. Il y eut aussi des réformateurs du christianisme qu'ils trouvoient déjà altéré : Moutan, Praxéas, Marcion, Saturnin, Hermias, Artemon, Basilide, Hermogènes, Apelle, Talien, Héracléon, Cerdon, Sévère, Bardesanes, Valentin, furent les plus célèbres hérétiques de cette époque.

Praxéas, de l'hérésie de Moutan, soutenoit que Dieu le père étoit le même que Jésus-Christ, et qu'en conséquence il avoit souffert. Les disciples de Praxéas furent appelés Patropassiens, parce qu'ils attribuoient au père comme au fils la passion et la croix1.

1 Append. ad Tertul. præscrip., in fin. ↩

Valentin, suivant le génie grec qui personnifioit tout, transformoit les noms en personnes : les siècles qui dans l'Ecriture portent le nom d'Eones ou d'Aiones, devenoient des êtres ayant chacun leur nom. Le premier Éone se nommoit Proon, préexistant, ou Bythos, profondeur : il avoit vécu long-temps inconnu avec Ennoid, la pensée, ou Charis, la grâce, ou Sigé, le silence. Bythos engendra avec Sigé Nous ou l'intelligence, son fils unique. Vous devint le père de toutes choses. Nous enfanta deux autres Eones, Logos et Loe, le verbe et la vie; de Logos et de Zoé naquirent Anthropos et Ecclesia, l'homme et l'église. Enfin après trente Eones qui formoient le Pleroma ou la plénitude, se trouvoit la vertu du Pleroma, Horos ou Stauros, le terme ou la croix2. Cette théologie s'étendoit beaucoup plus loin, mais l'esprit . humain a des folies trop nombreuses pour les suivre dans toutes leurs ramifications.

2 'Tertul. adv. Valent. ↩

Au troisième siècle la philosophie grecque continua ses ravages dans le christianisme : les hommes qui passoient incessamment des écoles d'Athènes et d'Alexandrie à la religion évangélique, cherchoient à rendre celle-ci naturelle, c'est-à-dire qu'ils s'efforçoient d'expliquer les mystères, afin de répondre aux objections des païens. Cette fausse honte de l'esprit, produisit les erreurs de Sabellius, de Noët, d'Hiérax, de Berylle, de Paul de Samosate : on compte aussi celles des Ophites, des Caïnites, des Sethiens et des Melchisédéciens.

Manès, dont l'hérésie éclata vers l'an 277, étoit un esclave appelé Coubric surnommé Manès, ce qui signifioit en persan l'art de la parole ; Manès y prétendoit exceller. Il eut pour disciple Thomas et rapporta de la Perse l'ancienne, doctrine des deux Principes : le Bon Principe est la Lumière, le Mauvais Principe les Ténèbres. Le monde étoit l'invasion du Mauvais Principe ou du principe Ténébreux, dans le Bon Principe ou le Principe Lumineux. Manès infiltroit sa doctrine dans le christianisme par l'histoire de la tentation de l'homme produite de Satan, et par la mission de Jésus-Christ envoyé du Bon Principe pour détruire l'action de Satan ou du Mauvais Principe1.

1 Beausobre, Hist. de Manech. ; Herbelot, Theodor. Hæret. ; Acta disput. Arch.; Monument. eccl., grec et lat., ap. Vales et D. Cel. ↩

Les hérétiques cherchoient assez souvent à rentrer dans le sein de l'Eglise ; on ne s'y refusoit pas, mais on différoit sur les conditions de leur réintégration : autre source de schismes au troisième siècle; celui des Novatiens est un des plus connus.

Le quatrième siècle se distingue par la grande hérésie d'Arius. Le monde philosophique à cette époque étoit devenu néoplatonicien ; le néoplatonisme ne trouvoit plus de contradicteurs, et se rapprochoit de la théologie chrétienne à laquelle il s'étoit assimilé. La puissance politique ayant passé du côté des chrétiens, les hérésies affectèrent le caractère de la domination et les mœurs du palais ; elles voulurent régner et montèrent en effet sur le trône avec Constance : elles servirent de marchepied au paganisme pour reprendre un moment la pourpre avec Julien. Constance ayant divisé la doctrine orthodoxe par l'arianisme, il parut tout simple que la religion changeât dans Julien , comme elle avoit changé dans Constance, et que l'un forçât ses sujets d'adopter sa communion, ainsi que l'autre les y avoit obligés.

Sabelius avoit établi la distinction des personnes trinitaires; Marcion et Cerdon reconnoissoient trois substances incréées; Arius voulut concilier ces opinions en faisant de la Trinité trois substances, mais, posant en principe que le Père seul étoit incréé, le Verbe devenoit une créature : Macédonius nia depuis la divinité du Saint-Esprit. Le mot consubstantiel fut inventé pour écarter les subtilités des Ariens ; mot latin qui ne traduisoit pas exactement le fameux mot grec homoousios employé par les Pères de Nicée. Eusèbe et Théognis usèrent de supercherie en souscrivant le symbole1 ; ils introduisirent un iota dans le mot homoousios et écrivirent homoiousios, semblable en substance au lieu de même substance. On chicana sur cet iota qui causa bien des persécutions et fit couler beaucoup de sang. Saint hilaire, avec la droiture et la raison des peuples occidentaux, admit les deux expressions, disant que rien ne pouvoit être semblable selon la nature qui ne fût de même nature2. L'arianisme divisé en plusieurs branches, Eusébien, Demi-Arien, etc. , passa des Romains aux Goths; son caractère se mélangeoit de faste, de violence et de cruauté. Arius, son fondateur, étoit pourtant un homme doux quoiqu'obstiné : l'antagoniste d'Arius fut, vous le savez, le fameux Athanase.

1 Philosto, lib. 1, cap. 9. ↩

2 Sulp. Sev., lib. XIII. ↩

Avec Arius, dans le quatrième siècle, vinrent aussi des réformateurs qui attaquèrent la discipline de l'Eglise et le culte de la Vierge : par l'austérité des mœurs, ils arrivoient à la dépravation. On compte Helvidius, Bonose, Au-dée, Collathe, Jovinien, Priscillius et plusieurs autres.

Le cinquième siècle vit les hérésies placées dans les prélats : celle du violent Nestorius, évêque de Constantinople, éclata. Il nia l'union hypostatique, admettant toutefois l'incarnation du Christ, mais disant qu'il n'étoit pas sorti du sein de la Vierge. L'Orient se divisa ; il y eut conciles contre conciles, anathèmes contre anathèmes, persécutions, dépositions, exils. Après le concile d'Éphèse, le Nestorianisme triompha ; bientôt Eutychès vint combattre Nestorius et remplacer une erreur par une erreur. Le Nestorianisme supposoit deux personnes dans Jésus-Christ ; Eutichès, par un autre excès, prétendoit que les deux natures de l'Homme-Dieu, la nature humaine et l nature divine, étoient tellement unies qu'elles n'en faisoient qu'une. Les moines avoient soutenu contre les Nestoriens la maternité de la Vierge; ils s'enrôlèrent presque tous sous les bannières d'Eutychès. L'empire d'Orient , berceau de toutes les hérésies, continua de s'engloutir dans ces subtilités déplorables. Les patriarches de Constantinople acquirent une puissance qui leur permettoit de disposer de la pourpre. Après Eutychès, des moines scythes, dans le sixième siècle, posèrent en principe qu'une des personnes de la Trinité avoit souffert. Dans le septième siècle, autres chimères; dans le huitième, Léon Isaurien donna naissance à la secte des Iconoclastes ; et enfin, vers le milieu du neuvième siècle, s'établit le grand schisme des Grecs.

L'Occident, ravagé par les Barbares au cinquième siècle, enfanta des hérésies qui sentoient, le malheur; des chrétiens opprimés cherchèrent une cause aveugle à des souffrances en apparence non méritées : Pelage, moine breton qui avoit beaucoup voyagé, fut l'auteur d'un nouveau système; il disoit l'homme capable d'atteindre le plus haut degré de perfection par ses propres forces. De cette hauteur stoïque, il étoit aisé de glisser à cette rigueur du destin qui écrase le juste sans l'abattre. Entraîné de conséquences en conséquences, tout en ayant l'air d'admettre la nécessité de la Grâce, Pélage se voyoit obligé de nier cette nécessité, de rejeter la contrainte du péché originel laquelle auroit détruit la possibilité de la perfection sans la Grâce. Julien, évêque d'Eclane succéda à Pélage. Des Semi-Pélagiens engendrèrent la Prédestination : ils soutenoient que la chute d'Adam a suspendu le libre arbitre, et que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous : le résultat étoit la Damnation éternelle et la Salvation éternelle forcées par la Prescience de Dieu. Cette hérésie dura1; elle parvint jusqu'à Gohescale et même jusqu'à Jean Scot Erigène.

1 Noris. , Hist. Pelag., lib. u ; Duchesne, prædest. ; Anna. Benedict., t. II, an. 829. ↩

Dans les sixième, septième, huitième et neuvième siècles, l'unité croissante de l'Eglise catholique et l'autorité de Charlemagne diminuèrent les hérésies dogmatiques, mais il se forma des hérésies d'imagination : elles eurent leur source dans une nouvelle espèce de merveilleux né des faux miracles, des vies des saints, de la puissance des reliques, et du caractère crédule et guerrier prêt à procréer le moyen âge. La lumière classique jeta un rayon perdu à travers les ténèbres du neuvième siècle, et fit éclore une superstition, du moins excusable : un prêtre de Mayence prouva que Cicéron et Virgile étoient sauvés. L'étude de l'Ecriture amena des discussions subtiles, sur le nom de Jésus, sur le mot Chérubin, sur l'Apocalypse, sur les Nombres arithmétiques, sur les Couches de la Vierge. Tel fut ce long enchaînement de mensonges, de folies ou de puérilités.

Des doctrines passons aux hommes, du tableau des croyances à la peinture des mœurs, de l'hérésie à l'hérésiarque : il est rare que la fausseté de l'esprit ne fasse pas gauchir la droiture du cœur, et qu'une erreur n'engendre pas un vice.

Marc, disciple de Valentin, séduisoit les femmes, en prétendant leur donner le don de prophétie ; il s'en faisoit aimer passionnément ; elles le suivoient partout. Ses disciples1 possédoient le même talisman, et des troupes de femmes s'attachoient à leurs pas dans les Gaules. Ils se nommoient Parfaits ; ils se prétendoient arrivés à la vertu inénarrable. Selon eux le dieu Sabaoth avoit pour fils le diable, lequel avoit eu d'Ève, Caïn et Abel.

1 Tren., lib. 1, cap. 8 et 9 ; Théodor., Her., lib. 1., cap. 10 et 11. ↩

Les Docites maudissoient l'union des sexes, disant que le fruit défendu étoit le mariage, et les habits de peau la chair dont l'homme est vêtu2.

2 Clem. III, Strom. ↩

Les Carpocratiens, disciples de Carpocras, tenoient que l'âme étoit tout, que le corps n'étoit rien, et qu'on pouvoit faire de ce corps ce qu'on vouloit. Ephiphane prêchoit la même doctrine : de là pour ces hérésiarques le rétablissement de l'égalité et de la communauté naturelles. Ils prioient nus, comme une marque de liberté; ils avoient le jeune en horreur; ils festinoient, se baignoient, se parfumoient. Les propriétés et les femmes appartenoient, à tous : quand ils recevoient des hôtes, le mari offroit sa compagne à l'étranger. Après le repas ils éteignoient les lumières et se plongeoient aux débauches dont on calomnioit les premiers chrétiens; mais ils arrêtoient autant que possible la génération, parce que le corps étant infâme il n'étoit pas bon de le reproduire1.

1 Nudi toto corpore precantur, tanquam per hujusmodi operationem inveniant dicendi apud Deum libertatem ; corpora autem sua tum muliebria, tum virilia noctu ac diu curant unguentis , balneis epulationibus , concubitibusque et ebrietatibus vacantes et detestantur jejunantem. Atque humana carnis esuperacto... Non ad generandam sobolem corruptio apud ipsos instituta est, sed voluptatis gratia, diabolo illudente talibus, et seductam errore Dei creaturam subsannante. (Epiph., episcop. Constantia contra hæreses, p. 71. Lutetix Parisiorum , 1612.) ↩

Moutan couroit le monde avec deux prophétesses, Prisca et Maximilla. Il se disoit le Saint-Esprit et le continuateur des prophètes. Les pratiques des Moutanistes étoient d'une rigueur excessive.

Paul de Samosate se créa une immense fortune par le débit de ses erreurs. Dans les assemblées ecclésiastiques, il s'asseyoit sur un trône; en parlant au peuple il se frappoit la cuisse de sa main, et l'on entonnoit des cantiques à sa louange.

Au milieu des Donatistes, en Afrique, se formèrent les Circoncellions, furieux qui pilloient les cabanes des paysans, apparoissoient au milieu des bourgades et des marchés, mettoient en liberté les esclaves et délivroient les prisonniers pour dettes. Ils assommoient les catholiques avec des bâtons qu'ils appeloient des israélites, et commençoient leurs massacres en chantant : louange à Dieu! Comme certains disciples de Platon, saisis de la frénésie du suicide, ils se donnoient la mort ou se la faisoient donner à prix d'argent. Hommes, femmes, enfants s'élançoient dans des précipices ou dans des bûchers1.

1 Altorum montium cacuminibus viles animas projicientes, se præcipites dabat. (Optati Afri Nilevitani episcopi de schismate Donatistarum, lib. III, p. 59. Lutetiæ Parisiorum , 1700. ) ↩

Plusieurs conciles, et entre autres celui de Nicée, prononcent des peines contre les eunuques volontaires. A l'imitation d'Origène, il s'étoit formé une secte entière de ces hommes dégradés; on les nommoit Valésiens : ils mutiloient non-seulement leurs disciples, mais leurs hôtes1; ils guettoient les étrangers sur les chemins pour les délivrer des périls de la volupté. Ils habitoient au delà du Jourdain, à l'entrée de l'Arabie2.

1 Non solum proprios hoc modo perficiunt, sed sæpe etiam peregrinos accedentes, et adhuc apud ipsos hospitio exceptos abripiunt enim tales intus et vinculis alligatos pervim castrant. Ut non amplius sint in voluptatis periculo impulsi. ↩

2. In Bacathis regione Philadelphina ultra Jordanem. (Epiph., episcop. Const. adversus hæreses, 58, p. 407.) ↩

Les Gnostiques partageoient l'espèce humaine en trois classes : les hommes matériels ou hyliques, les hommes animaux ou psychiquiques, les hommes spirituels ou pneumatiques. Les Gnostiques se subdivisoient eux-mêmes en une multitude de sectes : celle des Ophites révéroit le serpent comme ayant rendu le plus grand service à notre premier père, en lui apprenant à connoître l'arbre de la science du bien et du mal. Ils tenoient un serpent enfermé dans une cage; au jour présumé de la séduction d'Ève et d'Adam, on ouvroit la porte au reptile qui glissoit sur une table et s'entortilloit au gâteau qu'on lui présentoit : ce gâteau devenoit l'eucharistie des Ophites3.

3 Orig. cont. Celse. ↩

Des Gnostiques d'une autre sorte croyoient que tout étoit êtres sensibles, et ils se laissoient presque mourir de faim dans la crainte de blesser une créature de Dieu. Quand enfin ils étoient obligés de prendre un peu de nourriture, ils disoient au froment: « Ce n'est pas moi qui t'ai broyé; ce n'est pas moi qui t'ai pétri; ce n'est pas moi qui t'ai mis au four, qui t'ai fait cuire. » Ils prioient le pain de leur pardonner et ils le mangeoient avec pitié et remords.

Les Priscilliens dont la doctrine étoit un mélange de celle des Manichéens et des Gnostiques, cassoient les mariages en haine de la génération, parce que la chair n'étoit pas l'ouvrage de Dieu, mais des mauvais anges ; ils s'assembloient la nuit, hommes et femmes, prioient nus comme les Carpocrasiens et se livroient à mille désordres toujours justifiés par la vileté du corps1. L'Espagne infestée de cette secte devint une école d'impudicité.

1 Sulp. Jev., lib. m; Aug. hæres., 70. ↩

L'Eglise faisoit tête à toutes ces hérésies : sa lutte perpétuelle donne la raison de ces conciles, de ces synodes, de ces assemblées de tous noms et de toutes sortes que l'on remarque dès la naissance du christianisme. C'est une chose prodigieuse que l'infatigable activité de la communauté chrétienne: occupée à se défendre contre les édits des empereurs et contre les supplices, elle étoit encore obligée de combattre ses enfants et ses ennemis domestiques. Il y alloit, il est vrai, de l'existence même de la foi : si les hérésies n'avoient été continuellement retranchées du sein de l'Église par les canons, dénoncées et stygmatisées aans des écrits, les peuples n'auroient plus su de quelle religion ils étoient. Au milieu des sectes se propageant sans obstacles, se ramifiant à l'infini, le principe chrétien se fût épuisé dans ses dérivations nombreuses, comme un fleuve se perd dans la multitude de ses canaux.

Il résulte de cet aperçu que les hérésies s'imprégnèrent de l'esprit des siècles où elles se succédèrent. Leurs conséquences politiques furent énormes ; elles affoiblirent et divisèrent le monde romain : les moines ariens ouvrirent la Grèce aux Goths, les Donatistes l'Afrique aux Vandales, et, pour se dérober à l'oppression des Ariens, les évêques catholiques livrèrent la Gaule aux Franks. Dans l'Orient le Nestorianisme refoulé sur la Perse, gagna les Indes, alla s'unir au culte du Lama, et constituer sous un Dieu étranger la hiérarchie et les ordres monastiques de l'Eglise chrétienne : il fit naître aussi l'espèce de puissance problématique et fantastique du prêtre Jean. D'un autre côté une foule de sectes variées, que proscrivoit le fanatisme grec, se réfugièrent pêle-mêle en Arabie : de la confusion de leurs doctrines, professées ensemble dans l'exil et travaillées par la verve orientale, sortit le mahométanisme, hérésie judaïque-chrétienne, de qui la haine aveugle contre les adorateurs de la croix se compose des haines diverses de toutes les infidélités dont la religion du Coran s'est formée.

A voir les choses de plus haut dans leurs rapports avec la grande famille des nations, les hérésies ne furent que la vérité philosophique, ou l'indépendance de l'esprit de l'homme, refusant son adhésion à la chose adoptée. Prises dans ce sens, les hérésies produisirent des effets salutaires : elles exercèrent la pensée, elles prévinrent la complète barbarie, en tenant l'intelligence éveillée dans les siècles les plus rudes et les plus Ignorants; elles conservèrent un droit naturel et sacré, le droit de choisir. Toujours il y aura des hérésies, parce que l'homme né libre fera toujours des choix. Alors même que l'hérésie choque la raison, elle constate une de nos plus nobles facultés : celle de nous enquérir sans contrôle, et d'agir sans entraves.

Discours historiques