Étude troisième
Seconde partie
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
LA famille de Théodose étoit espagnole comme VALERTINIEN II, celle de Trajan et d'Adrien. Théodose ne sol- THEoDoS. ler., licita point la puissance: il n'eut pour intrigue Dans Ier '
papes.
que sa renommée, pour protecteurs que la né- De 379 à 3g « . cessité. Il étoit exilé, et fils d'un père, grand général, injustement décapité à Carthage1; il désiroit paix et peu, et il eut guerre et richesse - un empereur qui n'avoit pas dix-neuf ans, le fit son collègue.
1 Orose, p. 219. ↩
Sous Théodose, successeur de Valens en Orient, les Goths se divisèrent et se soumirent. Les Visigoths furent établis dans la Thrace, les Ostrogoths dans la Phrygie et dans la Lydie: introduits dans l'empire ils n'en sortirent plus. Un parti, celui de Fravitta, païen de religion, vouloit rester fidèle aux Romains; un autre parti, celui de Priulphe ou d'Ériulphe, soutenoit qu'on n'étoit pas obligé de garder la foi à des maîtres lâches et perfides. L'inimitié des deux chefs éclata dans un festin où Théodose les avoit invités : Fravitta suivit Priulphe qui quittoit la table, et lui plongea son épée dans le ventre2.
2 Eunape, p. 21, c. d.; Zos., p. 755 et 777. ↩
Gratien gouvernoit l'Occident, tandis que son frère, Valentinien II, encore enfant, résidoit en Italie. Le poëte Ausone qui professoit l'hellénisme, avoit eu part à l'éducation de Gratien3 et saint Ambroise avoit composé pour ce prince, qu'il appelle Très-Chrétien4, une instruction sur la Trinité. Gratien refusa de prendre la robe pontificale des idoles1, publia, ensuite rappela un édit de tolérance2, et exempta les femmes chrétiennes de monter sur le théâtre3. Le christianisme étoit un droit futur à la liberté et un privilége actuel de vertu.
3 Ausone, p. 405. ↩
4 Christianissime. (Ambr., de fide, t. 4, p. 110.) ↩
1 Zos., lib. Iv, p. 771, d. ↩
2 Loi du 17 octobre 378, datée de Constantinople; loi du 3 d'août 379, datée de Milan. (Cod. Theod.) ↩
3 Cod. Theod. XV, tit. vII, lib. IV, p. 365. ↩
Gratien, préférant la chasse à tout autre plaisir, donnait sa confiance aux Alains de sa garde, particulièrement distingués comme chasseurs : les autres Barbares à son service en conçurent une profonde jalousie. Mellobaudes, roi d'une tribu des Franks ( ce Mellobaudes qui avoit voulu faire reconnoître Valentinien II pour régner sous le nom d'un enfant) étoit devenu, à force de souplesse, le favori de Gratien. Alors Maxime, soldat ambitieux, se laissa proclamer auguste dans la Grande-Bretagne. Il fondit sur les Gaules, accompagné de trente mille soldats et suivi d'une population nombreuse qui se fixa en partie dans l'Armorique. Gratien, qui séjournoit à Paris, prend la fuite, est arrêté par le gouverneur du Lyonnois, livré à Andragathius, général de la cavalerie de Maxime, et tué. Mellobaudes partagea le sort du maître qu'il avoit peut-être trahi1. L'empereur d'Orient toléra l'usurpation de Maxime.
1 Socr., lib. v; Zos., lib. vII; Pacat., panégyr. ad Theod. ↩
Théodose rendit en faveur de la religion catholique un édit fameux : cet édit ordonne de suivre la religion enseignée par saint Pierre aux Romains, de croire à la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, autorisant ceux qui professoient cette doctrine à se nommer catholiques2.
2 Loi du 28 de février 380, datée de Thessalonique. (Cod. Theod. XVI, tit. 1, lib. I1, p. 4 et 5.) ↩
Cependant l'arianisme triomphoit aux rives mêmes du Bosphore : Rome et Alexandrie repoussoient depuis quarante ans la communion des évêques et des princes de Constantinople; la controverse occupoit cette ville entière. « Priez un homme de vous changer une pièce d'argent, il vous apprendra en quoi le fils diffère du père ; demandez à un autre le prix d'un pain, il vous répondra que le fils est inférieur au père : informez-vous si le bain est prêt, on vous dira que le fils a été créé de rien3. »
3 Jortin. Remarques sur l'histoire ecclésiastique, t. 4, p. 71 (5 vol. in-8°., 1673) ; et Gibbon. ↩
Saint Grégoire de Nazianze essaya de fonder à Constantinople une église catholique : il y fut attaqué, et la discorde divisa son troupeau.
Théodose, après avoir reçu le baptême et publié son édit, enjoignit à Démophile, évêque arien, de reconnoître le symbole de Nicée, ou de céder Sainte-Sophie et les autres églises à des prêtres de la foi orthodoxe. Grégoire fut installé dans la chaire épiscopale par Théodose en personne, au milieu de ses gardes. Mais les sanctuaires étoient vides et la population arienne poussoit des cris1. Cette résistance amena la proscription de l'arianisme dans tout l'Orient, et un synode convoqué Constantinople, l'an 382, confirma le dogme de la consubstantialité. L'intervention du pouvoir politique n'empêcha pas saint Grégoire fatigué d'abdiquer son siége et d'aller mourir dans 'la retraite2.
1 Greg. Naz., de vitâ suâ , p. 21. ↩
2 Greg. Naz., ibid. ↩
Maxime, usurpateur des Gaules, aussi orthodoxe que Théodose, fut le premier prince catholique qui répandit le sang de ses sujets pour des opinions religieuses. Priscillien, évêque d'Avilla en Espagne, fondateur de la secte de son nom, fut exécuté à Trèves avec deux prêtres et deux diacres1. Le poëte Latronien, et Euchrocia , veuve de l'orateur Delphidius, subirent le même sort. Les Prisciliens étoient accusés de magie, de débauche et d'impiété. Saint Ambroise et saint Martin de Tours condamnèrent ces cruautés.
1 Sulp. Sev., lib. n; Oros., lib. vu, cap. 34. ↩
Je vous ai dit que l'impératrice Justine, seconde femme de Valentinien Ier., et mère de Valentinien II, étoit arienne. Elle entreprit d'ouvrir à Milan une église de sa confession; Ambroise s y opposa ; des troubles s'en suivirent. Le saint qui les avoit excités par son zèle, les calma par son autorité. Néanmoins, condamné à l'exil, il refusa d'obéir, et le peuple prit sa défense. La liberté individuelle commençoit à renaître sous la protection de la vérité religieuse. Saint Augustin se trouvoit parmi les disciples de saint Ambroise.
Maxime qui avoit enlevé à Gratien les Gaules, la Grande-Bretagne et les Espagnes, entreprend de dépouiller Valentinien des provinces de l'Italie; il trompe la cour de Milan malgré la clairvoyance de saint Ambroise, et franchit les Alpes avant que Justine se doutât de ses projets; elle n'eut que le temps de se sauver avec son fils. La population de Milan étoit catholique; elle renonça facilement à la fidélité jurée à une princesse et à un enfant ariens. Saint Ambroise refusa toute communication avec Maxime1.
1 Zos., lib. Iv, p. 767 ; Theodor., lib. v, cap. 14 ; p. 724. ↩
Justine arrivée à Thessalonique implore le secours de Théodose; il le lui promet, en lui faisant observer que le ciel lui infligeoit le châtiment dû à son hérésie2. Valentinien avoit une sour appelée Galla; cette sœur confirma dans le cœur de Théodose la résolution que lui inspiroit la reconnaissance envers la famille de Gratien 1er. Théodose épouse Galla et marche à la tête d'une armée de Romains, de Huns, d'Alains et de Goths contre une armée de Romains, de Germains, de Maures et de Gaulois. Maxime, vaincu sur les bords de la Save, ne montra ni courage ni talent. Il se réfugia dans Aquilée, y fut pris, dépouillé des ornemens impériaux, conduit au camp de Théodose où sa tête tomba peu d'instants après sa couronne3.
2 Theodor., lib. v, cap. 15, p. 724. ↩
3 Pacat., panegyr. ad Theod., p. 280, inter veteres panegyricos duodecimus. ↩
Un an avant la victoire de Théodose sur Maxime, la sédition d'Antioche avoit eu lieu ; Libanius et saint Chrysostome nous en ont conservé le double récit. Théodose, bien qu'il eût prononcé une sentence terrible, se laissa toucher et pardonna : trois ans plus tard il ne montra pas la même indulgence pour Thessalonique. A Antioche on avoit renversé les statues de l'empereur, de son père Théodose, de sa première femme Flacilla, de ses deux fils Arcadius et Honorius; à Thessalonique le peuple avoit égorgé Botheric, commandant de la garnison, en vindicte de l'emprisonnement d'un infâme, cocher du cirque, épris de la beauté d'un jeune esclave de Botheric. Théodose donna l'ordre d'exterminer ce peuple; ordre qu'il révoqua quand il étoit exécuté. La foule appelée aux jeux du cirque fut assaillie par des troupes cachées dans les édifices environnants. Un marchand avoit conduit ses deux fils au spectacle; entouré des meurtriers, il leur offre sa vie et sa fortune pour la rançon de ses fils : les soldats répondent qu'ils sont obligés de fournir un certain nombre de têtes, mais ils consentent à épargner une des deux victimes, et pressent le marchand de désigner celle qu'il veut sauver. Tandis que le père regarde en pleurant ses deux fils et qu'il hésite, les impatients Barbares épargnent à sa tendresse l'horreur du choix : ils égorgent les deux enfants1!.
1 Mercator quidam, pro duobus filiis qui comprehensi fuerant semetipsum ofterens, rogabat ut ipse quidem necaretur, filii verò abirent incolumes : et pro hujus beneficii mercede quidquid habebat auri, militibus pollicebatur. Illi calamitatem hominis miserati, pro altero ex filiis quem vellet, supplicationem ejus admiserunt. Utrumque verò dimittere haud quaquam sibi tutum fore dixerunt, eò quod numerus deficeret. Verum pater cum ambos aspiceret flens et gemens, neutrum ex duobus eximere valuit. Sed dubius ancepsque animi quoad interficerentur permansit, utriusque amore ex æquo flagrans. (Sozomeni, hist. eccl., lib, vII, p. 747, Parisiis, 1678. ) ↩
Saint Ambroise apprend à Milan le massacre de Thessalonique, il se retire à la campagne et refuse de venir à la cour. Il écrit à l'empereur : Je n'oserois offrir le sacrifice, si vous prétendez y assister. Ce qui me seroit interdit pour le » sang répandu d'un seul homme, me seroit-il permis par le meurtre d'une foule d'innocents1? s
1 Offerre non audeo sacrificium, si volueris assistere ; an quod in unius innocentis sanguine non licet, in multorum licet ? (Ambr., epist. 51, n. 11.) ↩
Théodose n'est point retenu par cette lettre; il veut entrer dans l'église; il trouve sous le portique un homme qui l'arrête; c'est Ambroise: « Tu as imité David dans son crime, s'écrie le » saint, imite-le dans son repentir2. v
2 Secutus es errantem, sequere corrigentem. (Paul., in vitâ Ambrosii, in t. 1, operum, p. 62. ) ↩
Huit mois s'écoulèrent; l'empereur n'obtenoit point la permisson de pénétrer dans le lieu saint. « Le temple de Dieu, répétoit-il, est ouvert aux esclaves et aux mendiants, et il m'est fermé! » Ambroise demeuroit inexorable; il répondoit à Rufin, qui le pressoit : « Si Théodose veut changer sa puissance en tyrannie, je lui livrerai ma vie avec joie1. » Enfin, touché du repentir de l'empereur, l'évêque lui accorda l'expiation publique; mais, en échange de cette faveur, il obtint une loi suspensive des exécutions à mort pendant trente jours, depuis le prononcé de l'arrêt : belle et admirable loi qui donnoit le temps à la colère de mourir et à la pitié de naître! Sublime leçon qui tournoit au profit de l'humanité et de la justice! Si trente jours s'étoient écoulés entre la sentence de Théodose , et l'accomplissement de cette sentence, le peuple de Thessalonique eût été sauvé2.
1 Quod si imperium mutârit in tyrannidem, cædem quidem lubens excipiam. (Theod., lib. v, c. 18. ) ↩
2 Ambr., de ob. Theod., cap. 34; Aug., de Givit. Dei, lib. v, cap. 26. Il y a dans le code Théodosien (lib. xII, de pon.) une loi semblable qui porte le nom de Gratien, datée du consulat d'Antoine et de Syagrius , ↩
Dépouillé des marques du pouvoir suprême, l'empereur fit pénitence au milieu de la cathédrale de Milan. Prosterné sur le pavé, il implora la merci du ciel avec sanglots et prières1. Saint Ambroise, lui prêtant le secours de ses larmes , sembloit être pêcheur et tombé avec lui2. Cet exemple à jamais fameux, apprenoit au peuple que les crimes font descendre au dernier rang ce qu'il y a de plus élevé; que la Cité de Dieu ne connoît ni grand, ni petit; que la religion nivèle tout et rétablit l'égalité parmi les hommes. C'est un de ces faits complets, rares dans l'histoire, où les trois vérités, religieuse, philosophique et politique ont agi de concert. A quelle immense distance le paganisme est ici laissé ! L'action de saint Ambroise est une action féconde qui renferme déjà les actions analogues d'un monde à venir : c'est la révélation d'une puissance engendrée dans la décomposition de toutes les autres.
18 d'août 382. Ce ne peut être celle rendue en 390 par Théodose, sur la demande de saint Ambroise. Apparemment que la loi de Gratien n'étoit point exécutée.
1 In templum ingressus, non stans, Dominum precatus est, nec genibus flexis , sed pronus humique abjectus, versum illum Davidis recitavit : Adhæsit pavimento anima mea, vivifica me secundum verbum tuum. (Theod., lib. v, hist., cap. 14.) ↩
2 Si quidem quotiscumque illi aliquis ad percipiendam ponitentiam lapsus suos confessus esset, ità flebat ut illum flere compelleret ; videbatur enim sibi cum jacente jacere. (Paul., in vitâ Ambrosii, p. 65.) ↩
Théodose rétablit Valentinien III dans la possession de l'empire d'Occident et retourna à Constantinople. Justine mourut.
Arbogaste, élevé aux grandes charges militaires, s'empara de la maison du jeune prince: on a pu voir, à propos de Mellobaudes , que les Franks s'introduisirent dans toutes les affaires du palais et de l'état. Retenu quasi prisonnier à Vienne dans les Gaules, par son hautain sujet, Valentinien fit connoître sa position à saint Ambroise et à Théodose, mais il n'eut pas la patience d'attendre. Il mande Arbogaste, le reçoit assis sur son trône, et lui remet l'ordre qui le destitue de ses emplois. « Tu ne m'as pas donné le pouvoir, tu ne me » le peux ôter, » dit le Frank en jettant le papier à terre1. » Valentinien saisit l'épée d'un de ses gardes pour s'en frapper ou pour en percer Arbogaste2. On le désarma : quelques jours après il fut trouvé étouffé dans sans lit1.
1 Nec imperium mihi dedisti, ait, nec auferre poteris, discerptoque libello, et in terram abjecto, discedebat. (Los., p. 83 , Basilex. ) ↩
2 Gladio ducem confodere voluit et sibi ipsi manus inferre Valentinianus finxit. (Philost., lib. xi, cap. 1, p. 144 et 145.) ↩
1 Imperatori dormienti gulam fregerunt. (Socr., lib. v. cap. 25, p. 294; Soz., lib. vII, cap. 22, p. 739.) ↩
Arbogaste dédaigna de revêtir la poupre; il en emmaillota un Romain, jadis son secrétaire, Eugène, professeur de rhétorique latine, et devenu garde-sac, place du palais2. Théodose se prépare deux années entières à venger Valentinien; il envoie consulter Jean, solitaire de la Thébaïde qui lui promet la victoire3 ; Stilicon rassemble les légions avec Timasius; les Barbares auxiliaires joignent l'armée ; Alaric, le destructeur de Rome, se trouvoit parmi les recrues de Théodose: la plupart des personnages qui devoient voir tomber la ville éternelle, étoient maintenant sur la scène.
2 Grammaticus quidam, qui, cùm litteras latinas docuisset, tandem in palatio militavit, et magister scriniorum imperatoris factus est. - Ce n'est pas le scrinii magister de la chancellerie. (Socr., lib. v, p. 240.) ↩
3 Ruf., p. 191 ; Theodor., p. 738. ↩
Le soldat frank Arbogaste attendit sur les confins de l'Italie, avec son empereur Eugène, le soldat goth Alaric qui venoit avec son empereur Théodose. Premier choc sous les murs d'Aquilée ; dix mille Goths périssent avec Bacurius, général des Ibères. Théodose passa la nuit retranché sur les montagnes; au lever du jour, il s'aperçut que sa retraite étoit coupée : il eut recours un expédient souvent employé auprès des Barbares, peu soucieux et de la cause et des maîtres pour lesquels ils versoient leur sang; il entama des négociations avec Arbitrion, chef des troupes qui lui barroient le chemin. Un traité fut conclu et écrit à la hâte (le papier et l'encre manquant) sur les tablettes1 impériales.
1 Tum vero imperator, cum chartam et atramentum quæsitum non reperisset, acceptis tabulis quas quidam ex astantibus forte gerebat, honoratæ et convenientis ipsis militiæ proscripsit gradum. (Soz., p. 742, a, b, c.) ↩
Théodose mène aussitôt ses récents alliés à l'attaque du camp d'Eugène. Il marche en avant des bataillons, fait le signe de la croix, et s'écrie: « Où est le dieu de Théodose ?2 » Une tempête s'élève et jette la terreur parmi les Gaulois : Eugène trahi, est saisi, lié, garrotté, conduit à Théodose, tué prosterné à ses pieds.
2 Ubi est Theodosii Deus ? (Amb., in obitu Theodosii imp. serm., t. 4, p. 117.) ↩
Arbogaste erra deux jours parmi les rochers, et se donna de son coutelas dans le cœur : la vie et la mort d'un Frank n'appartenoient qu'à lui. Saint Ambroise n'avoit point voulu reconnoitre Eugène; il eut le plaisir d'embrasser vainqueur son illustre pénitent. L'évêque de Milan1, Rufin2, Orose3, et saint Augustin, qui semblent autorisés par Claudien même4, disent que les apôtres Jean et Philippe combattirent a la tête des chrétiens dans un tourbillon. Théodose avoit tant pleuré la veille de la bataille afin d'obtenir l'assistance du ciel, que l'on suspendit à un arbre, pour les sécher, ses habits trempés de larmes5; trophée de l'humilité, qui devint celui de la victoire. Jean, le solitaire de la Thébaïde, fut instruit de cette victoire à l'heure même ou elle s'accomplit6. Un possédé à Constantinople, ravi en l'air au moment du combat, s'écria en apostrophant le tronc décollé de saint Jean-Baptiste : «C'est donc par toi que je suis vaincu; c'est » donc toi qui ruine mon armée1! » Voilà les temps comme ils sont.
1 Ambr., de Spiritu Sancto, 36, p. 692. ↩
2 Fracto adversariorum animo, seu potius divinitus ex-pulso. (Ruf., lib. u, cap. 33, p. 192.) ↩
3 Oros., p. 220, b. ↩
4 A Theodosii partibus in adversarios vehemens ventus ibat. Undè poeta : (Claudianus. ) O nimium dilecte deo, cùm fundit ab antris Eolus armatas hyemes cui militat æther Et conjurati veniunt ad classica venti. (Aug., de Civ. Dei, lib. Iv, cap. 26.) ↩
5 Oros., lib. vII, cap. 35, p. 220. ↩
6 Ruf., de vitis patrum, cap. 1, p. 457. ↩
1 A démon in sublimem raptum Joanni Baptistæ conviciatum esse eumque quasi capite truncatum probris appetiisse, ità vociferando : « Tu me vincis , et exercitui meo insidiaris. » (Soz., p. 743.) ↩
Théodose fit abattre les statues de Jupiter placées sur la pente des Alpes ; les foudres en étoient d'or : les soldats disoient qu'ils voudroient être frappés de ces foudres ; l'empereur leur livra le dieu tonnant2.
2 Eorumque fulmina quod aurea fuissent.... se ab illis fulminari velle dicentibus, hilariter benigniterque donavit. (Aug., de Civil. Dei, lib. v, cap. 26, p. 110.) ↩
Les nombreuses réminiscences d'un autre ordre de choses, qui fourmillent dans ces récits, ne vous auront point échappé. Les fictions de l'hellénisme vivoient au fond des esprits convertis à l'Évangile; ils s'en accusoient ; ils s'en défendoient comme du crime de magie, mais ils en étoient obsédés. Les poëmes d'Homère et de Virgile étoient comme des temples défendus par un démon puissant : les évêques, les prêtres, les solitaires ne les osoient brûler, mais ils déroboient à ces édifices merveilleux tout ce qu'ils pouvoient convertir à un saint usage. Reine détrônée régnant encore par ses charmes, la Mythologie s'empara non - seulement de la littérature chrétienne, mais de l'histoire : il fallut que les nations scandinaves et germaniques descendissent des Grecs et des Troyens, que l'Iliade et l'Énéide devinssent les premières chroniques des Francks. Les Barbares du Nord se reconnurent enfants d'Homère, comme les Arabes veulent être fils d'Abraham ; miraculeux pouvoir du génie, qui donnoit pour père à la vérité le père des fables!
Nous voyons sous Théodose les destructeurs de l'empire établis dans l'empire; des Huns et des Goths au service des princes qu'ils alloient exterminer; des Franks officiers du palais, faisant et défaisant des empereurs ; des Calédoniens, des Maures, des Sarrazins, des Perses, des Ibériens cantonnés dans les provinces : l'occupation militaire du monde romain précéda de cinquante années le partage de ce monde. Les hommes mêmes qui défendoient encore le trône des Césars, craquant sous les pas de tant d'ennemis, ne procédoient pas de la lignée des Sylla et des Marius : Stilicon étoit du sang des Vandales , Ætius du sang des Goths. L'empire latin - romain n'étoit plus que l'empire romain-barbare : il ressembloit à un camp immense que des armées étrangères avoient pris en passant pour une espèce de patrie commune et transitoire. Il ne manquoit à l'achèvement de la conquête que quelques destructions, le mélange momentané des races, et ensuite leur séparation.
L'invasion morale s'étoit tenue à la hauteur de l'invasion physique ou matérielle; les chrétiens avoient créé des empereurs comme les Barbares , et ils avoient soumis les Barbares eux-mêmes: « Ious voyons, dit saint Jérôme, affluer sans cesse à Jérusalem des troupes de religieux qui nous arrivent des Indes, de la Perse, de l'Ethiopie. Les Arméniens déposent leurs carquois, les Huns commencent à chanter des psaumes. La chaleur de la foi pénètre jusque dans les froides régions de la Scythie ; l'armée des Goth», où flottent des chevelures blondes et dorées, porte des tentes qu'elle transforme en églises1.
1 Hieron., epist. 7, p. 54. ↩
Des règnes de Théodose et de Gratien date la grande ruine du paganisme: ces princes frappèrent à la fois l'idolâtrie et l'hérésie.
Gratien s'empara des biens appartenant au collége des Prêtres et à la congrégation des Vestales : il fit aussi enlever à Rome l'autel de la Victoire, du lieu où les sénateurs avoient coutume de s'assembler ; Constance l'avoit déjà abattu, et Julien restauré. Le sénat chargea Symmaque de solliciter le rétablissement de cet autel et la restitution des biens saisis. Le préfet de Rome plaida la cause du monde païen, l'évêque de Milan celle du monde chrétien. On est toujours obligé de rappeler le passage si connu du discours de Symmaque.
Rome, chargée d'années, s'adresse aux empereurs Théodose, Valentinien II et Arcadius : « Très-excellents princes, pères de la patrie, respectez les ans où ma piété m'a conduite; laissez-moi garder la religion de mes ancêtres ; je ne me repens pas de l'avoir suivie. Que je vive selon mes mœurs, puisque je suis libre. Mon culte a rangé le monde sous mes lois ; mes sacrifices ont éloigné Annibal de mes murailles et les Gaulois du Capitole. N'ai-je donc tant vécu que pour être insultée au bout de ma longue carrière? J'examinerai ce que l'on prétend régler; mais la réforme qui arrive dans la vieillesse est tardive et outrageuse1. »
1 Roman huc putemus assistera, atque his vobiscum agere sermonibus : optimi principes, patres patrice, reve remini annos meos, in quos me pius ritus adduxit. Utar cerimonis avitis, neque enim me ponitet. Vivam more meo, quia libéra sum. Hic cultus in leges meas orbem redegit. Hæc sacra Annibalem à monibus, à Capitolio Senonas repulerunt. Ad hoc ergo servata sum, ut longævar reprehendar? Videro, quale sit quod instituendum putatur. Sera tamen et contumeliosa est emendatio senectutis. (Symm., lib. x, epist, 54, p. 287, etc.; et Ambr., t. II, p. 828.) ↩
Symmaque demande où seront jurées les lois des princes, si l'on détruit l'autel de la Victoire1. Il soutient que la confiscation du revenu des temples, inique en fait, ajoute peu au trésor de l'état. Les adversités des empereurs, la famine dont Rome a été affligée proviennent du délaissement de l'ancienne religion : le sacrilége a séché l'année2.
1 Ubi in leges vestras et verba jurabimus ? (Id., ibid.) ↩
2 Sacrilegio annus exaruit. (Id., ibid. ) ↩
Saint Ambroise répond à Symmaque. Rome, s'exprimant par la voix d'un prêtre chrétien, déclare « que ses faux dieux ne sont point la cause de sa victoire puisque ses ennemis vaincus adoroient les mêmes dieux : la valeur des légions a tout fait. Les empereurs qui se livrèrent à l'idolâtrie, ne furent point exempts des calamités inséparables de la nature humaine : si Gratien, qui professoit l'Évangile, a éprouvé des malheurs, Julien l'Apostat a-t-il été plus heureux? La religion du Christ est l'unique source de salut et de vérité. Les païens se plaignent de leurs prêtres, eux qui n'ont jamais été avares de notre sang ! Ils veulent la liberté de leur culte, eux qui, sous Julien, nous ont interdit jusqu'à l'enseignement et la parole ! Vous vous regardez comme anéantis par la privation de vos biens et de vos priviléges? C'est dans la misère, les mauvais traitemens , les supplices , que nous autres chrétiens nous trouvons notre acccroissement, notre richesse et notre puissance. Sept vestales, dont la chasteté à terme est payée par de beaux voiles, des couronnes, des robes de pourpre, par la pompe des litières, par la multitude des esclaves et par d'immenses revenus1, voilà tout ce que Rome païenne peut donner à la vertu chaste . D'innombrables vierges évangéliques d'une vie cachée, humble, austère, consument leurs jours dans les veilles , les jeunes et la pauvreté. Nos églises ont des revenus ! s'écrie-t-on. Pourquoi vos temples n'ont-ils pas fait de leur opulence l'usage que nos églises font de leurs richesses? Où sont les captifs que ces temples ont rachetés, les pauvres qu'ils ont nourris, les exilés qu'ils ont secourus? Sacrificateurs! on a consacré à l'utilité publique des trésors qui ne servoient qu'à votre luxe, et voila ce que vous appelez des calamités1!
1 Quot tamen illis virgines præmia promissa fecerunt, vix septem vestales capiuntur puellæ. En totus numerus, quem infulæ vittati capitis, purpuretarum vestium murices pompa lectica ministrorum circumfusa comitatu , privilégia maxima, lucra ingentia, præscripta denique pudicitiæ tempora coegerunt. Non est virginitas, quæ pretio emitur, non virtutis studio possidetur. (Ambr., libel. uI, contr. relat. Symm.) ↩
1 Je n'ai pu traduire littéralement le texte diffus et prolixe des deux lettres de saint Ambroise. Je me suis contenté d'en donner la substance et d'en resserrer les arguments. • • . Placet damnare gradatim Quicquid posterius successor repperit usus. (Prud. cont. Symm., lib. u., v. 280 et seq.) ↩
Dix-huit ou vingt ans après saint Ambroise, Prudence se crut obligé de réfuter de nouveau Symmaque: il redit à peu près dans les deux chants de son poëme, ce qu'avoit dit l'évêque de Milan; mais il emploie un argument qui semble emprunté à notre siècle, et qu'on oppose aujourd'hui aux hommes amateurs exclusils du passé. Symmaque regrettoit les institutions des ancêtres ; Prudence répond que si la manière de vivre des anciens jours doit être préférée, il faut renoncer à toutes les choses successivement inventées pour le bien-être de la vie, il faut rejeter les progrès des arts et des sciences, et retourner à la barbarie 2. Quant aux vestales, Prudence nie leur chasteté et leur bonheur ; selon le poëte : « La pudeur » captive est conduite à l'autel stérile. La » volupté ne périt pas dans les infortunées parce qu'elles la méprisent, mais parce qu'elle est retranchée de force à leur corps demeuré intact; leur âme n'est pas également restée entière. La vestale ne trouve point de repos dans sa couche; une invisible blessure fait soupirer cette femme sans noces pour les torches nuptiales1. »
1 Captivus pudor ingratis addicitur aris. Nec contempla perit miseris, sed adempta voluptas Corporis intacti ; non mens intacta tenetur. Nec requies datur ulla toris quibus innuba cæcum Vulnus, et amissas suspirat fæmina tædas. (1d., ibid. ) ↩
Prudence se livre ensuite à des moqueries sur la permission accordée aux vestales, de se marier après quarante ans de virginité: « La vieille en vétérance, désertant le feu et le travail divin auxquels sa jeunesse fut consacrée, se marie : elle transporte ses rides émérites à la couche nuptiale, et enseigne attiédir dans un lit glacé un nouvel hymen2. s
2 Nubit anus veterana, sacro perfuncta labore, Desertisque focis, quibus est famulata juventus. Transfert emeritas ad fulcra jugalia rugas, Discit et in gelido nova nupta tepescere lecto. (Ib., v. 1081-1084.) ↩
Si les plaidoyers de Symmaque et de saint Ambroise n'étoient que les amplifications de deux avocats joutant au barreau, l'histoire dédaigneroit de s'y arrêter ; mais c'étoit un procès réel, et le plus grand qui ait jamais été porté au tribunal des hommes : il ne s'agissoit de rien moins que de la chute d'une religion et d'une société, et de l'établissement d'une société et d'une religion. La cause païenne fut perdue aux yeux des empereurs ; elle l'étoit devant les peuples.
Théodose, dans une assemblée du sénat, posa cette question : « Quel Dieu les Romains adoreront-ils, le Chrit ou Jupiter1 Pi La majorité du sénat condamna Jupiter. Les pères le regrettoient peut-être, mais les enfants préférèrent le Dieu d'Ambroise au dieu de Symmaque. La prospérité de l'empire n'émanoit point de ces simulacres auxquels des mœurs pures ne communiquoient plus une divinité innocente: l'autel de la Victoire n'avoit eu de puissance que lorsqu'il étoit placé auprès de celui de la Vertu.
1 Orationem habuit quâ cos hortabatur ut missum facerent errorem (sic enim appellabat) , quem hactenus secuti fuissent et christianorum fidem amplecterentur- (Zozim. , hist., lib. w, Basileæ. ) ↩
Prudence nous a laissé le récit de la conversion de Rome :
« Vous eussiez vu les pères conscrits, ces brillantes lumières du monde, se livrer à des transports, ce conseil de vieux Catons tressaillir en revêtant le manteau de la piété plus éclatant que la toge romaine, et en déposant les enseignes du pontificat païen. Le sénat entier, à l'exception de quelques-uns de ses membres restés sur la roche Tarpeienne, se précipite dans les temples purs des Nazaréens; la tribu d'Evandre, les descendants d'Énée accourent aux fontaines sacrées des apôtres. Le premier qui présenta sa tête fut le noble Anitius...... Ainsi le raconte l'auguste cité de Rome. L'héritier du nom et de la race divine des Olybres, saisit, dans son palais orné de trophées, les fastes de sa maison, les faisceaux de Brutus, pour les déposer aux portes du temple du glorieux martyr, pour abaisser i devant Jésus la hache d'Ausonie. La foi vive et prompte des Paulus et des Bassus les a livrés subitement au Christ. Nommerai-je les Gracques si populaires? Dirai-je les consulaires qui, brisant les images des dieux, se sont voués avec leurs licteurs à l'obéissance et au service du Crucifié tout-puissant? Je pourrois compter plus de six cents maisons de race antique rangées sous ses étendards. Jetez les yeux sur cette enceinte: à peine y trouverez-vous quelques esprits perdus dans les rêveries païennes, attachées à leur culte absurde, se plaisant à demeurer dans les ténèbres, à fermer les yeux à la splendeur du jour1. »
1 Exultare patres videas, pulcherrima mundi Lumina, conciliumque senum gestire Gatonum ; Candidiore togâ niveum pietatis amictum Sumere et exuvias deponere pontificales. Jamque ruit, paucis, Tarpeiâ in rupe relictis , Ad sincera virûm penetralia Nazareorum Atque ad apostolicos Evandria curia fontes, Anniadum soboles..... Fertur enim ante alios generosus Anitius urbis Illustrasse caput : sic se Roma inclyta jactat. Quin et Olibriaci generisque et numinis hæres, Adjectis fastis, palmatâ insignis ab aulâ, Martyris ante fores, Bruti submittere fasces Ambit, et Ausoniam Christo inclinare securim. Non Paulinorum, non Bassorum dubitavit, Prompta fides dare se Christo... ↩