Étude sixième
Analyse raisonnée. DB (suite 11)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A Coutras, il dit aux officiers qui se trouvoient devant lui au moment de la charge : « A quartier, ne m'offusquez pas, je veux paroître. » Il dit encore au prince de Condé et au comte de Soissons : « Vous êtes du sang de Bourbon ; vive Dieu ! je vous ferai voir que je suis votre aîné ! »
Attaqué à la fois par le baron de Frinct et par Château-Renaud, Frontenac abattit le premier d'un coup de sabre, et Henri, saisissant le second au corps, lui crie : « Rends-toi , Philistin. »
Dans une chaude affaire qu'il eut près d'Yvetot avec les ducs de Parme et de Mayenne, il leur tua trois mille hommes. Tout couvert de sang et de sueur, après le combat, il disoit aux capitaines qui l'environnoient : « Vive Dieu ! si je perds le royaume de France, je suis en possession de celui d'Yvetot.»
A Ivry, le grand fait d'armes de sa vie, ses mots prirent le caractère élevé de sa gloire. On lui parloit de se ménager une retraite : « Point d'autre retraite, répondit-il brusquement, que le champ de bataille.»
Schomberg lui demanda le paiement de ses troupes : « Jamais homme de cœur, s'écrie Henri, n'a demandé de l'argent la veille d'une bataille.» Le lendemain se repentant de ce mot dur : « Monsieur de Schomberg, cette journée sera peut-être la dernière de ma vie, je ne veux emporter honneur d'un brave, je déclare donc que je vous reconnois pour homme de bien et incapable de faire aucune lâcheté: embrassez-moi.» - « Sire, repartit Schomberg, Votre Majesté me blessa l'autre jour, aujourd'hui elle me tue.» Schomberg se fit tuer auprès du roi.
Au moment d'aller à la charge, le Béarnois se tournant vers les siens : « Gardez bien vos rangs; si vous perdez vos enseignes, cornettes ou guidons, ce panache blanc que vous voyez en mon armet vous en servira tant que j'aurai goutte de sang ; suivez-le; vous le trouverez toujours au chemin del'honneur et de la gloire.»
L'officier qui portoit l'étendard royal ayant reçu un coup de feu dans l'œil, se retire de la mêlée, les troupes royales commencent à fuir. Henri les arrête et leur crie : « Tournez visage, sinon pour combattre, du moins pour me voir mourir.»
Quand il fut paisible maître de la couronne, il montra un jour au maréchal d'Estrées un des gardes qui marchoit à la portière de son car-- rosse : « Voilà, lui dit-il, le soldat qui m'a blessé » à la journée d'Aumale. »
Le vieux cardinal de Bourbon, que l'on appelait Charles X, mourut dans sa prison de Fontenay en Poitou ; il n'aimoit pas les ligueurs dont il étoit alors le prétendu roi; il disoit : «Le roi de Navarre, mon neveu, tera sa fortune, et tandis que je suis avec eux c'est toujours un Bourbon qu'ils reconnoissent. »
Henri IV, vainqueur de tous ses ennemis, s'approcha de Paris dont il ferma les avenues. Ce siége est fameux par les dernières folies de la Sainte-Union, par une effroyable famine et par la générosité du Béarnois. La satire Ménippée a décrit la grande procession, qu'elle place à l'ouverture de la Ligue, mais qui est de l'année 1590. Les ingénieux auteurs out seulement ajouté aux moines et au clergé les principaux personnages de ce drame tragicomique.
« La procession fut telle. Ledit docteur Roze, quittant sa capeluche rectorale, prit sa robe de maître ès-arts avec le camail et le rochet, et un hausse-col dessus, la barbe et la tête rasées tout de frais, l'épée au côté et une pertuisane sur l'épaule. Les curés Hamilton, Boucher et Lincestre, un petit plus bizarrement armés, faisoient le premier rang, et devant eux marchoient trois moynetons et novices, leurs robes troussées, ayant chacun le casque en tête dessous leur capuchon, et une rondache pendue au col, où étoient peintes les armoiries et devises desdits seigneurs. Maître Julian Pelletier, curé de Saint-Jacques, marchoit à côté, tantôt devant, tantôt derrière, habillé de violet, en gendarme scholastique, la couronne et la barbe faites de frais, une brigandine sur le dos, avec l'épée et le poignard, et une hallebarde sur l'épaule gauche, en forme de sergent de bande, qui suoit, poussoit et haletoit pour mettre chacun en rang et ordonnance. Puis suivoient de trois en trois cinquante ou soixante religieux, tant cordeliers que jacobins, carmes, capucins, minimes, bons-hommes, feuillants et autres, tous couverts avec leurs capuchons et habits agrafés, armés à l'antique catholique, sur le modèle des Epîtres de saint Paul; entre autres il y avoit six capucins, ayant chacun un morion en tête, et au-dessus une plume de coq, revêtus de cottes de mailles, l'épée ceinte au côté par-dessus leurs habits ; l'un portant une lance, l'autre une croix, l'un un épieu, l'autre une harquebuse et l'autre une arbaleste, le tout rouillé par humilité catholique; les autres, presque tous, avoient des piques qu'ils branloient souvent par faute de meilleur passe-temps, hormis un feuillant boiteux, qui, armé tout à crud, se faisoit faire place avec une épée à deux mains et une hache d'armes à sa ceinture, son bréviaire pendu par-derrière, et le faisoit bon voir sur un pied faisant le moulinet devant les dames. A la queue il y avoit trois minimes, tous d'une parure, sçavoir est, ayant sur leurs habits chacun un plastron à corroyés et le derrière découvert, la salade en tête, l'épée et pistolet à la ceinture, et chacun une harquebuse à croc sans fourchette; derrière étoit le prieur des jacobins en fort bon point, traînant une hallebarde gauchère, et armé à la légère en morte-paye; je n'y vis ni chartreux, ni célestins qui s'étoient excusés sur le commerce. Mais tout cela marchoit en moult belle ordonnance catholique, apostolique et romaine, et sembloient les anciens cranequiniers de France. Ils voulurent, en passant, faire une salve ou escoupeterie; mais le légat leur défendit, de peur qu'il ne lui mésadvint , ou à quelqu'un des siens, comme au cardinal Cajetan. Après ces beaux pères marchoient les quatre mendiants, qui avoient multiplié en plusieurs ordres, tant ecclésiastiques que séculiers ; puis les Seize quatre à quatre, réduits au nombre des apôtres, et habillés de même comme on les joue à la Fête-Dieu. Après eux marchoient les prévôts des marchands et échevins, bigarrés de diverses couleurs ; puis la cour de parlement, telle quelle ; les gardes italiennes, espagnoles et wallonnes de M. le lieutenant; puis les cent gentilshommes de frais gradués par la Sainte-Union, et après eux quelques vétérinaires de la confrérie de saint Eloy. Suivoient après M. de Lyon, tout doucement ; le cardinal de Pellevé, tout bassement; et après eux M. le légat, vrai miroir de parfaite beauté, et devant lui marchoit le doyen de Sorbonne, avec la croix, où pendoient les bulles du pouvoir. Item venoit madame de Nemours, représentant la reine mère, ou grande-mère ( in dubio) du roi futur, et lui portoit la queue mademoiselle de La Rue, fille de noble et discrète personne M. de La Rue, ci-devant tailleur d'habits sur le pont Saint-Michel, et maintenant un des cent gentilshommes et conseillers d'état de l'Union ; et là suivoient madame la douairière de Montpensier, avec son écharpe verte, fort sale d'usage, et madame la lieutenante de l'état et couronne de France, suivie de mesdames de Blin et de Bussy Le Clerc. Alors s'avançoit et faisoit voir M. le lieutenant, et devant lui deux massiers fourrés d'hermines, et à ses flancs deux Wallons portant hoquetons noirs, tout parsemés de croix de Lorraine rouges. v
Ces burlesques misères aidèrent quelque temps le peuple à supporter la faim, qui bientôt se fit sentir dans toute son horreur. Après s'être nourri de tous les animaux, chats, chiens et autres, et des peaux de ces animaux, après avoir dévoré des enfants, on en vint à moudre des os de morts dont on fit de la poussière et non de la farine : ce pain conservoit sa vertu, quiconque en mangeoit mouroit. Madame de Montpensier refusa d'échanger, avec
des joyaux de la valeur de plus de deux mille écus, un petit chien qu'elle se réservoit comme sa dernière ressource. Trente mille personnes succombèrent ; les rues étoient jonchées de cadavres; les demi-vivants se traînoient parmi. Des prostitutions impuissantes payées de quelques alimens vils à des mains décharnées, avoient lieu dans ces cimetières sans fosses. La vie de l'homme rampoit à peiné ainsi, avec des couleuvres, sur les corps gissants.
« M. de Nemours, sortant de sa maison pour aller visiter quelques postes vers les murailles de la ville, rencontra un homme, qui d'un air effaré lui dit : Où allez-vous, M. le gouverneur? n'allez plus outre dans cette rue, j'en viens et j'ai trouvé une femme demi-morte, ayant à son cou un serpent entortillé, et autour d'elle plusieurs bêtes envenimées. » (L'Estoile.)
Pendant ce temps, Henri IV laissoit ses soldats monter au bout de leurs piques des vivres aux Parisiens; il faisoit relâcher des villageois qui avoient amené des charrettes de pain à une poterne, il leur distribuoit quelque argent et leur disoit : « Allez en paix ; le Béarnois est pauvre, » s'il avoit davantage il vous le donneroit. » Et le Béarnois négocioit, attendoit le duc de Parme, oublioit ses soucis avec l'abbesse de Montmartre, commençoit une passion nouvelle avec Gabrielle d'Estrées, se déguisoit en paysan pour l'aller voir à Cœuvres au milieu de tous les périls.
Le duc de Parme oblige Henri IV d'abandonner le blocus de Paris. Sixte-Quint meurt fatigué de la Ligue. Grégoire XIV, qui le remplace, publie des lettres monitoriales contre Henri. Le chevalier d'Aumale est tué dans Saint-Denis qu'il avoit voulu surprendre. La Noue est tué pareillement devant le château de Lamballe en combattant pour le roi : « Grand homme de guerre, » disoit Henri , et plus grand homme de bien. v Le duc de Mercœur faisoit la guerre en Bretagne pour son propre compte et d'accord avec Philippe II. Le jeune duc de Guise, fils du Balafré, s'échappe de sa prison : les Seize lui veulent faire épouser l'infante d'Espagne et lui livrer la couronne. Brisson, Larcher et Tardif sont pendus par les ligueurs. Le duc de Mayenne revient à Paris et fait pendre à son tour quatre des Seize. Là finit l'autorité de ce comité de sûreté de la Ligue : il n'avoit été ni sans audace ni sans génie, mais la multitude des puissances supérieures à la sienne l'empêchèrent d'agir. Les membres de ce comité au lieu d'accomplir leurs projets ouvertement, tel qu'uu pouvoir reconnu, furent obligés d'agir en secret comme des conspirateurs, ce qui les rapetissa. Ils ne tendoient point à la liberté; ils visoient au changement de dynastie; ils ne firent plus rien après les supplices de leurs compagnons : la potence les déshonora.
Le duc de Parme rentre en France pour faire lever le siége de Rouen, et il réussit. Le vieux maréchal de Biron est tué à la bataille d'Epernay. Le duc de Parme meurt dans les Pays-Bas : grand capitaine qui fixa l'art moderne de la guerre. Le duc d'Espernon , sentant que les affaires du Béarnois s'amélioroient, revient à la cour ou plutôt au camp, car alors le Louvre de Henri IV étoit une tente. (1590, 1591, 1592.)
Etats de la Ligue convoqués à Paris, ruinés par le ridicule et par les prétentions des divers candidats à la couronne. Les Espagnols demandoient l'abolition de la loi salique, afin de faire tomber le sceptre à leur infante. Le parlement rend un arrêt en faveur de la loi salique, et remporte la victoire sur les États. Le duc de Mayenne, mécontent des Espagnols, ouvre des conférences à Surêne avec les catholiques. Henri abjure dans l'église de Saint-Denis, le 25 juillet 1593, et se fait ensuite sacrer à Chartres; on y rapiéceta son pourpoint pour une somme de quelques deniers, dont le reçu existe encore : ces lambeaux-là n'alloient pas mal au manteau royal tout neuf du Béarnois.
Henri IV se trouva dès sa naissance et par les hasards de sa vie à la tête de la Réformation et des idées nouvelles, mais la Réformation étoit en minorité contre l'ancien culte et les vieilles idées. Les François catholiques rejetoient un roi protestant malgré son titre héréditaire; ils en avoient le droit, comme les Anglois protestants eurent le droit de repousser un roi catholique. La Ligue, coupable envers le dernier des Valois, étoit innocente envers le premier des Bourbons, à moins de soutenir que les nations ne sont aptes à maintenir le culte qu'elles ont choisi, et les institutions qui leur conviennent. Le péril étoit imminent : les Etats illégalement convoqués sans doute, mais redoutables, car tout corps politique dans un moment de crise a une force prodigieuse, l'Espagne appuyée de la cour de Rome et des préjugés populaires, étoient prêts en s'alliant au prince Lorrain à disposer du trône. L'héritier légitime ne se pouvoit défendre qu'avec des soldats étrangers, triste ressource pour un roi national; les protestants qui l'appuyoient étoient en petit nombre et plutôt inclinés à l'aristocratie qu'à la monarchie; les catholiques attachés à sa personne ne le suivoient que parce qu'il avoit promis de se faire instruire dans leur religion. Il ne restoit donc évidemment à Henri IV qu'un seul parti à prendre, celui d'abjurer : ce fut une affaire entre lui et sa conscience; s'il vit la vérité du côté où il voyoit la couronne, il eut raison de changer d'autel. Il est fâcheux seulement qu'il écrive à Gabrielle à propos de son abjuration : « C'est dimanche que » je ferai le saut périlleux. »
Une fois réuni au clergé et aux grandes masses populaires, il n'eut plus qu'à marchander un à un les capitaines qui commandoient dans les villes. Les gentilshommes s'étoient emparés des forteresses et des cités, ainsi qu'au commencement de la race capétienne; on auroit vu renaître les seigneuries, si les mœurs avoient été les mêmes et si le temps n'eût marché. Henri IV reprit plusieurs châteaux, comme Louis le Gros, et acheta les autres. L'esprit aristocratique expiroit. Paris ouvrit ses portes à Bourbon le 22 mars 1594. Le pouvoir absolu qui commençoit supprima tous les écrits du temps, et en défendit, sous peine de la vie, l'impression et la vente: François Ier. avoit senti le premier instinct contre la liberté de la presse; Henri IV en conçut la première raison.
En 1594, Jean Châtel blesse Henri IV d'un coup de couteau à la lèvre et les jésuites sont bannis de France. En 1595, rencontre de Fontaine-Françoise, une des plus furieuses qui fut jamais. Henri combattit tête nue avec toute la verve d'un jeune soldat. Il écrivit à sa sœur :
« Peu s'en faut que vous n'ayiez été mon héritière. »
Le roi est absous par le pape. Le duc de Mayenne se soumet (1596). Lorsque Henri entra dans Paris, la seule vengeance qu'il exerça contre madame de Montpensier, fut de jouer aux cartes avec elle; la seule vengeance qu'il tira de son frère le duc de Mayenne, replet et lourd, fut de le faire marcher vite dans un jardin.
Édit de Nantes. Traité de Vervins (1598). Mariage de Henri avec Marie de Médicis, la première année du dix-septième siècle. Comment n'étoit-on pas las des Médicis?.
Conspiration du maréchal de Biron. Mort d'Elisabeth, reine d'Angleterre. Le premier Stuart , Jacques le., arrive à la couronne de la Grande-Bretagne à l'époque où le premier Bourbon venoit de s'asseoir sur le trône de France. Etablissement des manufactures de soie, de tapisserie, de faïence, de verrerie. Colonisation du Canada. On ne croyoit faire que du commerce et l'on faisoit de la politique; la propriété industrielle vit de liberté, et , en accroissant l'aisance, elle accroît les lumières. Henri IV, qui tentoit partout des passions, qui ne fut écouté ni de Me. de Guercheville, ni de Catherine de Rohan, ni de la duchesse de Mantoue, ni de Marguerite de Montmorency, vit le prince de Condé, mari de la dernière, se retirer avec elle à Bruxelles. Ce prince de Condé étoit-il fils de Henri IV, par Charlotte de La Trémoille, accusée d'avoir empoisonné son mari pour cacher une grossesse? On prétend que Marguerite de Montmorency, pressée par Henri IV, lui avoit dit : « Méchant, vous voulez séduire1 la femme » de votre fils, car vous savez bien que vous m'avez dit qu'il l'étoit. v (Mémoires pour servir à l'histoire de France. )
1 Ce n'est pas la franchise du texte. ↩
Henri IV, ou dans le dessein de poursuivre l'objet de sa nouvelle passion, ou pour réaliser un projet de république chrétienne, alloit porter la guerre dans les Pays-Bas, sous le prétexte de la succession de Clèves et de Juliers, lorsqu'il fut arrêté par un de ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main sur les rois (14 mai 1610). Ces hommes surgissent soudainement et s'abîment aussitôt dans les supplices : rien ne les précède, rien ne les suit ; isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard; ils ont l'existence même et la propriété d'un glaive; on ne les entrevoit un moment qu'à la lueur du coup qu'ils frappent. Ravaillac étoit bien près de Jacques Clément : c'est un fait unique dans l'histoire que le dernier roi d'une race et le premier roi d'une autre aient été assassinés de la même façon, chacun d'eux par un seul homme au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans l'espace de moins de vingt-un ans. Le même fanatisme anima les deux assassins ; mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il croyoit protestant. Clément fut l'instrument d'une ambition personnelle, Ravaillac, comme Louvel, l'aveugle mandataire d'une opinion.
J'ai fait observer plusieurs fois que la seconde aristocratie vint finir à Arques, à ivry, à Fontaine-Françoise, comme la première à Créci, à Poitiers et à Azincourt. Elle disparut de fait et de droit, car Henri IV publia un édit, en vertu duquel la profession militaire n'anoblissoit plus. Tout homme d'armes sous Louis XII étoit gentilhomme, ainsi que tout bourgeois qui avoit acquis un fief noble et le desservoit militairement. Le 258°. article de l'ordonnance de Blois, de 1579, avoit détruit la noblesse résultant du fief. Louis XV, en 1750, rétablit la noblesse acquise au prix du sang; mais le coup étoit porté. Henri IV, ce soldat , avoit voulu que les armes restassent en roture : L'armée devenue plébéienne laissa à la gloire le soin de l'anoblir.
On s'est fait une fausee idée de la manière dont les Bourbons parvinrent au trône. D'un côté on n'a vu que les massacres de la Saint-Barthélemy, que les fureurs de la Ligue, que les intrigues de Catherine de Médicis, que les débauches de Henri !!!, que l'ambition des princes de Lorraine; de l'autre côté on n'a aperçu que la bravoure, l'esprit et la loyauté de Henri 1Y ; on a cru que tous les partis avoient été fidèles à leurs doctrines, qu'ils avoient constamment suivi leurs drapeaux respectifs, que les services avoient été récompensés, les injures punies, qu'enfin chacun avoit été rétribué selon ses œuvres : telle n'est point la vérité historique. Tout se passa comme de nos jours ; on céda à des nécessités, è des intérêts créés par le temps; le vainqueur d'Ivry ne monta point sur le trône botté et éperonné en sortant de la bataille: il capitula avec ses ennemis ; et ses amis n'eurent souvent pour toute récompense que l'honneur d'avoir partagé sa mauvaise fortune.
Brissac, La Châtre et Bois-Dauphin, maréchaux de la Ligue, furent confirmés dans leur dignité; ils avoient tous vendu quelque chose. Laverdin, Villars, Balagni, Villeroi, jouirent de la faveur d'Henri IV. Par l'article 10 de l'édit de Folembrai, les dettes mêmes du duc de Mayenne sont payées et déclarées dettes de la couronne. Le Béarnois étoit ingrat et gascon , oubliant beaucoup et tenant peu. « Montez, dit sa duchesse de Rohan dans son ingénieuse satire apologétique, montez les degrés, entrez jusque dans son anti - chambre : Vous oyrez les gentils-hommes qui diront : J'ai mis ma vie tant de fois pour son service, je l'ai tant de temps suivi, j'ai été blessé, j'ai été prisonnier; j'y ai perdu mon fils, mon frère ou mon parent : au partir de la, ii ne me connoît plus; il me rabroue si je lui demande la moindre récompense. . ..... . Ses effets parlent et disent en bon langage • Mes amis, offensez-moi, je vous aimerai : servez-moi , je vous haïrai. »
Henri laissa mourir de faim le fidèle bourgeois qui avoit favorisé sa fuite, lorsque lui Henri étoit à Paris prisonnier de Charles IX. A la mort de Henri III, Henri IV avoit dit à Armand de Gontaud, baron de Biron : C'est à cette heure qu'il faut que vous mettiez la main droite à ma couronne ; venez-moi servir de père et d'ami contre ces gens qui n'aiment ni vous, ni moi. Henri auroit dû garder la mémoire de ces paroles ; il auroit dû se souvenir que Charles de Gontaud, fils d'Armand, avoit été son compagnon d'armes, que la tête de celui qui avoit mis la main droite à sa couronne avoit été emportée d'un. boulet de canon : ce n'étoit pas au Béarnois à joindre la tête du fils à la tête du père. Le grand - maître des échafauds, Richelieu, désapprouvoit celui de Biron comme inutile.
Mais la bravoure de Henri IV, son esprit, ses mots heureux et quelquefois magnanimes, son talent oratoire, ses lettres pleines d'originalité, de vivacité et de feu ; ses malheurs, ses aventures, ses amours, le feront éternellement vivre : sa fin tragique n'a pas peu contribué à sa renommée; disparoître à propos de la vie, est une condition de la gloire. Henri IV étoit encore un fort bon administrateur : il montra son habileté à faire vivre en paix des hommes qui se détestoient, particulièrement ses ministres, hommes de capacité, mais antipathiques les uns aux autres, et sortis de partis divers. Les Bourbons n'ont compté que cinq rois dans leur courte monarchie absolue ; sur ces cinq rois, ils ont eu deux grands princes et un martyr. Ce sang n'étoit pas stérile.
Au surplus tout le siècle de Louis XIV se tut sur l'aïeul des Bourbons. Le Grand Roi ne permettoit d'autre bruit que le sien. A peine retrouve-t-on le nom de Henri IV dans un pamphlet de la Fronde qui établit un dialogue entre le Roi de Bronze et la Samaritaine; l'ouvrage de Péréfixe étoit oublié. Un poëte qui a tant fait de renommées avec la sienne, Voltaire a ressuscité le vainqueur d'Ivry : le génie a le beau privilége de distribuer la gloire.
Depuis le commencement de la troisième race jusqu'aux Valois, il n'y avoit point eu en France de guerre civile, proprement dite. Les guerres féodales étoient des guerres de souverain à souverain, car les seigneurs étoient de véritables princes indépendants. Si la moitié de la France prit les armes contre l'autre sous Charles V, Charles VI et Charles VII, c'est que la France étoit partagée entre deux souverains, le roi de France et le roi d'Angleterre. Une guerre civile s'alluma sous Louis XI et sous Charles VIII, mais ne dura qu'un moment. Malheureusement ce fut la religion qui donna naissance aux longues guerres civiles de la Ligue. Toutefois ces espèces de guerres qui causent de grands maux à l'espèce sont favorables à l'individu; elles mettent en valeur les qualités personnelles ; jamais il n'apparoît à la fois autant d'hommes remarquables que pendant les discordes intestines des peuples. Presque toujours les temps qui suivent ces discordes sont des temps d'éclat, de prospérité, de progrès; comme de riches moissons s'élèvent sur des champs engraissés.
Quelques laits principaux constituent la révolution de l'époque que nous venons de parcourir.
La seconde aristocratie perd le reste de sa puissance; les gentilshommes ne vont plus être que les officiers de l'armée démocratique prête à se former sous Louis XIII et Louis XIV.
La monarchie des Etats finit avec les Valois; elle ne se montre un moment sous Louis XIII que pour rendre le dernier soupir.
La monarchie Parlementaire atteint le plus haut degré de son pouvoir, et vient expirer, par abus de sa force, dans les démêlés de la Fronde.
La monarchie Absolue monte donc en effet sur le trône avec le premier Bourbon; il ne restoit plus à cette monarchie qu'à renverser quelques obstacles que balaya Richelieu.
Les Etats pendant les guerres civiles ne répondirent point à ce qu'on devoit attendre d'un aussi grand corps, soit qu'il repoussât, soit qu'il adoptât les nouvelles opinions ; ce qui prouve qu'ils n'étoient point entrés dans les mœurs ou dans les libertés du pays. Ces Etats firent des actes remarquables de législation civile et administrative, mais ils ne montrèrent aucun génie politique ; ils furent maîtrisés par les caractères individuels. Quand l'ordre reparut sous Henri IV, l'esprit humain après avoir remué tant d'idées, après avoir passé à travers tant de crimes, s'étoit agrandi, mais le gouvernement s'étoit resserré. Le Parlement, rival victorieux de la représentation nationale, rendoit des arrêts politiques, disposoit de la régence, refusoit ou ordonnoit l'impôt; il y avoit deux pouvoirs législatifs. Les savants, les gens de lettres, les écrivains attachés de préférence à la robe, faisoient opposition à l'autorité des trois Ordres. Les Etats de la Ligue achevèrent de déconsidérer des assemblées qui, luttant sans cesse contre les abus de la féodalité, de la couronne, du parlement et du peuple, n'avoient jamais pu contenir le despotisme royal, refréner les injustices aristocratiques , arrêter les empiètemens de la magistrature, enchaîner les violences populaires.
L'Édit de Nantes constitua l'état civil et religieux des protestants; ils obtinrent un culte public, des consistoires, des écoles, des revenus, et jusqu'à des forces militaires pour protéger leurs établissements. Les quatre-vingt-douze articles généraux de l'édit, et les cinquante-six articles particuliers reproduisoient à peu près les dispositions de l'édit de Poitiers, et des conventions de Flex et de Bergerac. Un codicile secret permettoit aux calvinistes de garder quelques places de sûreté pendant huit ans.
Ces concessions n'étoient malheureusement qu'octroyées; Henri IV les respecta, mais Richelieu et Louis XIV pensèrent que ce qui étoit accordé se pouvoit reprendre. Les protestants soutinrent trois guerres contre Louis Al!!. Le duc de Rohan, leur chef, appela les Anglois à leur secours; ils furent battus; La Rochelle tomba , et Louis XIV, après une longue série de séductions et de persécutions, révoqua l'Edit de Nantes en 1668.
A compter depuis la conjuration d'Amboise, 1560, jusqu'à la publication de l'édit de Nantes, en 1599, s'écoulèrent trente-neuf années de massacres, de guerres civiles et étrangères, entremêlées de quelques moments de paix ; c'est à peu près la période qu'a parcourue notre dernière Révolution. Ce temps de la Saint-Barthélemy et de la Ligue est le temps de la terreur religieuse, d'où sortit la monarchie Absolue, comme le despotisme militaire sortit de la terreur politique de 1793. Il ne coula guères moins de sang françois dans les guerres et les massacres du seizième siècle que dans les massacres et les guerres de la Révolution. « Durant ces guerres ( de la Ligue ) sont morts prématurément, et avant le temps, plus de deux millions de personnes, tant de mort violente que de nécessité et pauvreté, par famine et autrement. » (La vie et déportements de Henri le Béarnois. )
Un capital immense fut dissipé; les dettes de T'état se trouvèrent monter, sous Henri IV, à trois cent trente millions de la monnoie de ce temps, sans parler de toutes les autres sommes absorbées et non constituées en dettes publiques, comme on le va voir par les autorités suivantes : «Le pauvre peuple avoit été tellement pillé, vexé, saccagé, rançonné et subsidié sans aucune relâche, ni moyen de respirer, qu'il ne lui restoit plus aucune facilité de vivre, étant comme désespéré et résolu de quitter le pays de sa naissance pour aller vivre en terre étrange ; car, depuis ledit temps, la ville de Paris et pays circonvoisins avoient fourni trente-six millions de livres, outre autre somme de soixante millions de livres ou environ, qui avoient été fournis par le clergé de France, sans les dons, emprunts et subsides levés extraordinairement, tant sur ladite ville que sur les autres pays et provinces du royaume: somme suffisante non-seulement pour conserver l'état de la France, mais aussi, avec la terreur de l'ancien nom des François, en rendre le nom formidable à tous les autres princes, potentats et nations. » ( Vie et mort de Henri de Valois. )
Dans les pays qu'ils occupoient, les huguenots détruisirent les monuments catholiques et s'emparèrent des biens du clergé. Beaucoup de prêtres se marièrent, et restèrent néanmoins catholiques; leurs mariages furent sanctionnés par la cour de Rome et leurs enfants légitimés. La cour, de son côté, ne se fit faute des biens ecclésiastiques.
« Son règne (de Charles IX ) a aussi esté taché d'avoir esté soubs lui les ecclésiastiques fort vexez, tant de lui que des huguenots : les huguenots les avoient persécutez de meurtres , massacres, et expolié leurs églises de leurs sainctes reliques; et lui avoir exigé de grandes décimes, et aliéné et vendu le fonds et temporel de l'Église , de laquelle vendition il tira s grand argent. v (Brantôme.)