Étude sixième
Analyse raisonnee de l'histoire de France. Première race. .Seconde race.Troisième race.Hugues Capet.Robert. . .Henri Ier.Philippe Ier
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Pages.
Féodalité, chevalerie, éducation, mours générales des douzième, treizième et quatorzième siècles
Féodalité. . . 363 Chevalerie. . 396 Éducation . . 409
Mœurs générales des douzième, treizième et quatorzième siècles. . • 418
ÉTUDES DISCOURS HISTORIQUES. DISCOURS HISTORIQUES SUR LA CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN, LA NAISSANCE ET LES PROGRÈS DU CHRISTIANISME,
ET L'INVASION DES BARBARES; SUIVIS D'UNE ANALYSE RAISONNÉE DE L'HISTOIRE DE FRANCE. DE CHATEAUBRIAND. RUE DE L'ÉPERON, N°. 6.
Histoire de France. Philippe vi, dit de Valois
De 1328 à 1350.
JUsQu'AU règne de Philippe de Valois, les contentions entre la France et l'Angleterre n'avoient annoncé rien d'antipathique et de violent ; mais sous ce règne elles devinrent une rivalité nationale, et cette rivalité divisa le monde : commencée sur la terre, elle s'y perpétua pendant deux siècles pour se prolonger ensuite sur la mer : la terre manqua aux Anglois et non la haine ; ils continuèrent à gronder avec l'Océan contre ces rivages dont nous les avons rejetés.
Les deux peuples se séparèrent sans retour; les liens de parenté et de famille se brisèrent ; l'Angleterre cessa d'être normande. Édouard III bannit des tribunaux la langue françoise; l'idiome dédaigné du Saxon vaincu fut adopté par les vainqueurs, en inimitié de leur ancienne patrie. Le caractère commerçant des insulaires se développa : leurs laines se convertissoient en trésors aux marchés de la Flandre : elles s'améliorèrent encore par les troupeaux que le duc de Lancaster tira de l'Espagne et du Portugal : elles devinrent l'aliment des subsides dont Édouard III avoit besoin dans la guerre qu'il entretint contre nous. Heureusement la France n'est pas marchandise que l'on troque pour des sacs de laine: à tous les traités de partage du royaume de saint Louis, que le prince anglois fit avec son compère Artevelle, le brasseur de bière, il ne manqua que la signature de Du Guesclin.
Le mal que fait un injuste ennemi profite à la nation opprimée, et c'est une belle loi de la Providence ; les premiers symptômes de l'émancipation nationale éclatèrent dans les Etats réunis à Paris pendant la captivité du roi Jean ; les grandes-compagnies et la jacquerie furent des fléaux qui ajoutèrent néanmoins force au droit. Partout où les hommes ressaisissent leur indépendance naturelle, cette indépendance, en reprenant ensuite le frein des lois, fait faire un pas à la liberté politique. Quand la pensée a été élargie de prison, ne fût-ce que pour un moment, elle en garde le souvenir ; les idées une fois nées ne s'anéantissent plus ; elles peuvent être accablées sous les chaînes, mais prisonnières immortelles elles usent les liens de leur captivité.
A mesure que la liberté commune croissoit, le pouvoir régulier croissoit. La justice royale pénétroit dans les justices particulières; les empiètements de la loi ecclésiastique s'arrêtèrent , et il lui fallut subir l'appel comme d'abus. La guerre nationale détruisit, par la composition des grandes armées, les guerres particulières: on pourroit presque dire que la poudre, en changeant la nature des armes , fit sauter en l'air le vieil édifice de la féodalité.
Mais tous ces progrès de la civilisation, toutes ces révolutions dans les esprits, dans les mœurs, dans les lois, ne s'opérèrent que graduellement au milieu de tous les désastres. Il fallut que les François reçussent les trois leçons de Créci , de Poitiers et d'Azincourt, pour apprendre à délivrer leur patrie. Le règne de Philippe VI, dit de Valois, ouvre cette scène de notre histoire.
Sommaire
La veuve de Charles-le-Bel accouche d'une fille. - Une assemblée de prélats et de seigneurs adjuge la couronne à Philippe de Valois. - Examen des prétentions d'Édouard III à la couronne de France. - Premiers actes de l'administration de Philippe. - Recherches des financiers. - Jeanne de France , qui avoit épousé Philippe, comte d'Évreux, est proclamée reine de Navarre. - La Champagne et la Brie sont abandonnées à Philippe en échange des comtés d'Angoulême et de Mortain avec deux rentes assignées sur le trésor du roi et sur les domaines de la couronne. - Sacre du roi. - Philippe est surnommé le Fortuné. - Louis, comte de Flandre, vient rendre foi et hommage à Philippe, et implorer son secours contre les communes de Flandre. - Guerre de Flandre. - Philippe va prendre l'oriflamme à Saint-Denis. - Couleurs nationales; qu'elles n'ont pas toujours été les mêmes; leur histoire; que le blanc étoit la couleur des Anglois, et le rouge celle des François jusqu'au règne de Philippe de Valois : à cette époque Édouard III, prétendant à la couronne de France, prit les couleurs françoises, et les François abandonnèrent ces couleurs lorsqu'ils les virent portées par les Anglois. - L'oriflamme n'étoit dans l'origine que la bannière de saint Denis ; elle disparut sous Charles Vil et fut remplacée par la cornette blanche. - Victoire de Cassel. - Édouard est sommé de rendre hommage à Philippe, comme duc de Guyenne et comte de Ponthieu. - Il vient à Amiens et prête solennellement cet hommage. - Conflit entre les juridictions seigneuriales et ecclésiastiques. - Discours de Pierre de Cugnières. - Édouard confirme l'hommage qu'il avoit rendu au roi à Amiens. - Projet de croisades. - Le pape songe à passer en Italie : le saint-siége à Avignon étoit un bien pour a France, un mal pour la chrétienté. - Le duc de Normandie, fils du roi, âgé de 14 ans, épouse Bonne de Luxembourg, fille de Jean, roi de Bohème. - Le projet de croisade échoue. - Histoire du procès de Robert d'Artois, troisième du nom, et de Mahaud, comtesse d'Artois, sa tante. - Robert, convaincu d'avoir fait forger de
faux titres et de s'en être servi, se retire auprès du duc de Brabant. - Il refuse de comparoître en cour de justice. - Le parlement le condamne à mort; le roi commue la peine en un bannissement perpétuel. - Robert, déguisé en marchand, se réfugie en Angleterre. - David Bruce, roi d'Écosse, cherche un asile auprès de Philippe. - Communes de Flandre. - Jacques d'Artevelle. - Edouard , qui cherchoit des torts à Philippe et qui méditoit la guerre, intrigue avec Artevelle. - Les deux monarques cherchent des alliés de part et d'autre. - Vœu du héron.
Fragments. voeu du héron
Quoiqu'Edouard nourrît depuis long - temps le dessein d'attaquer la France, la grandeur de l'entreprise, les embarras intérieurs de son gouvernement l'effrayoient et l'arrêtoient. Peut-être même ne se fût-il jamais déterminé à prendre les armes, sans les sollicitations de Robert d'Artois qui, retiré depuis deux ans en Angleterre, souffloit au cœur de l'ambitieux Edouard la haine dont lui, Robert, étoit dévoré : le banni se servit , pour déterminer son hôte, d'un moyen extraordinaire.
A cette époque de nos annales le roman est tellement mêlé à l'histoire et l'histoire au roman , qu'on les peut à peine séparer : de jeunes bacheliers anglois paroissent à la cour du comte de Hainaut, un œil couvert de drap , ayant voue entre dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un œil, jusqu à ce que ils auroient fait aucunes prouesses de leur corps au royaume de France. Messire Gauthier de Mauny avoit dit a aucuns de ses plus privés, qu'il avoit promis en Angleterre, devant les dames et seigneurs, qu'il seroit le premier qui entreroit en France, et qu'il y prendroit chastel ou forte ville , et y feroit aucunes apertises d'armes. Souvent les barons et les chevaliers juroient par un saint ou par une dame, au pied d'un rempart ennemi, d'emporter ce rempart dans un certain nombre de jours, dût leur serment leur être funeste ou à leur patrie. Ces faits, attestés par toutes les chroniques, ne diffèrent point de ceux qu'on lit dans les romans; ils rappellent aussi les serments que faisoient les Barbares du Nord, lorsqu'ils se condamnoient à porter une longue barbe ou un anneau de fer , jusqu'à ce qu'ils eussent tué un Romain. La querelle de l'Angleterre et de la france dans le quatorzième siècle, ranima l'esprit chevaleresque ; les deux nations descendirent au champ clos dont elles ne sont plus sorties. Comme les imaginations étoient remplies des chansons des troubadours et des aventures des croisades, les mœurs se teignirent de ces couleurs et les reflétèrent. On sent partout, avec la chevalerie historique, l'imitation de la chevalerie romanesque à laquelle la vie de châteaux , les chasses, les tournois, les croyances religieuses et les entreprises d'amour étoient d'ailleurs extrêmement favorables. Il y a tout à la fois quelque chose de vrai et de faux, de naturel et d'artificiel dans les mœurs de ces temps, que l'on doit, si l'on peut , saisir et peindre.
Sainte - Palaye regarde donc le vœu du héron comme un fait réel rimé; alors on chantoit encore l'histoire, comme jadis dans la Grèce : nous avons en vers le combat des Trente et la première Histoire de Du Guesclin. Au commencement de l'automne de l'année 1338, et comme dit le poëte historien , lorsque l'été va a déclin, que l'oiseau gai a perdu la voix, que les vignes sèchent , que meurent les roses, que les arbres se dépouillent, que les chemins se jonchent de feuilles, Edouard étoit à Londres en son palais, environné de ducs, de comtes, de pages, de dames, de jeunes filles et de jeunes hommes ; il tenoit la tête inclinée en pensers d'amours. Robert d'Artois, retiré en Angleterre, étoit allé à la chasse, parce qu'il se souvenoit du très-gentil pays de France dont il étoit banni. Il portoit un petit faucon qu'il avoit nourri, et tant vola le faucon par rivières, qu'il prit un héron. Robert retourne à Londres, fait rôtir le héron, le met entre deux plats d'argent, s'introduit dans la salle du festin du roi, suivi de deux maîtres de vielle, d'un quistreneus (joueur de guitare), et de deux pucelles, filles de deux marquis ; elles chantoient accompagnées du son des vielles et de la guitare. Robert s'écrie : Ouvrez les rangs; laissez passer les preux que l'amour a surpris : Voici viande à preux , à ceux qui sont soumis à dames amoureuses qui tant ont un beau visage. . . Le héron est le plus couard des oiseaux ; il a peur de son ombre. Je donnerai le héron à celui d'entre vous qui est le plus poltron ; à mon avis c'est Édouard, déshérité du noble pays de la France, dont il étoit l'héritier légitime ; mais le cœur lui a failli, et pour sa lâcheté il mourra privé de son royaume. Edouard rougit de colère et de mal talent, le cœur lui frémit ; il jure par le Dieu du Paradis et par sa douce mère, qu'avant que six mois soient passés il défiera le roi de Saint-Denys (Philippe).
Robert jeta un rire et dit tout en basset : A présent j'ai mon avis (désir), et par mon héron commencera grant guerre.
Robert reprend le héron toujours entre les deux plats d'argent ; il traverse la salle du banquet, suivi des deux ménestriers qui vielloient doucement, du joueur de guitare et des deux damoiselles qui chantoient ces paroles : « Je vais à la verdure, car Amour me l'apprend. » Robert présente le héron au comte de Salisbury qui étoit assis de lez amye qui fut gentille et courtoise et de beau maintien; elle étoit fille du comte Derby, et Salisbury l'aimoit loyalement. Robert prie le comte de Salisbury de jurer sur le héron. Salisbury répondit : « Pourrai-je tenir un vœu parfaitement ? Je sers la dame la plus belle qui soit au firmament, et si la Vierge Marie étoit ici, mettant à part sa divinité, je ne saurois la distinguer de celle que j'aime. Je l'ai requis d'amour; mais elle se défend ; elle me donne pourtant un gracieux espoir que j'aurai merci. Je la prie qu'elle me prête un doigt de sa main et qu'elle le mette sur mon œil droit. - Par ma foi , s'écria la dame, j'en prêterai deux. - Et lui ferma l'œil droit avec deux doigts. - Est-il bien clos, belle ? dit le chevalier très-gracieusement. - Oui, répond-elle. - A donc, s'écria de bouche et de cœur Salisbury, je veux et promets Dieu tout-puissant, et à sa douce mère qui resplendit de beauté, que jamais cet œil ne sera ouvert ou par longueur de temps, ou par vent, douleur ou martyre, avant que je ne sois entré en France, que je n'y aie porté la flamme et combattu les gens de Philippe en aidant Edouard. A présent advienne qu'advienne. . >> • . Et quand le quens Salebrin (le comte de Salisbury ) eut fait son vœu, il dea meura l'œil clos en la guerre.»
Sommaire
Edouard déclare qu'il va prendre les armes pour se faire rendre les terres saisies autrefois en Guyenne. - Philippe emploie les forces destinées pour la croisade à la défense de son royaume. - Premières hostilités d'une guerre qui devoit durer cent vingt-six ans. - Trêve. - Edouard, pressé par Artevelle, s'embarque à Douvres, arrive à Auvers, où les princes de sa confédération étoient assemblés. - Il achète de Louis de Bavière le titre de vicaire de l'empire. - Déclaration solennelle de guerre. - Exploits de Gauthier de Mauny. - Invasion de la Picardie. — Les deux armées se rencontrent à Vironfosse et se séparent sans combattre. - Chevaliers du Lièvre. - Artevelle presse le roi d'Angleterre de prendre le titre de roi de France pour dégager la foi des Flamands. - Seconde campagne dans la Guyenne et dans le Hainaut. - Combat naval de l'Écluse. - La flotte françoise est détruite.
PERTE DES FRANÇOIS AU COMBAT NAVAL DE L'E- CLUSE. GODEMAR DU FAY. CAUSES DES MÉPRISES DANS CES GUERRES DU QUATORZIÈME SIÈCLE.
Notre perte en hommes fut évaluée à trente mille matelots et soldats : les Génois seuls , au nombre de dix mille, demandèrent et obtinrent la vie. Des trois amiraux qui commandoient la flotte, deux moururent glorieusement.
Cette action navale sembla nous prédire l'avenir. Que de sang françois a coulé sur les flots depuis cette bataille à l'embouchure de la Meuse jusqu'au combat livré dans les parages du Nil. L'Arabe, du milieu de ses sables, le Flamand du bord de ses marais, ont contemple nos derniers et nos premiers désastres, nos marins emportés dans des tourbillons de feu ou abîmés dans les eaux. Le caractère des peuples est quelquefois indépendant de leur sol et de leur position géographique; la France, flanquée de deux mers, n'a jamais su régner long-temps sur ces mers. Rome aussi, tille de la terre, ne dut point l'empire à Neptune. Nous n'avons eu de flottes redoutables qu'à de longs intervalles et pour un moment, sous Charlemagne, Louis ALV et Louis XVI. Vainqueur dans les actions particulières où nos capitaines se battent comme dans une affaire d'honneur, nous succombons dans les actions générales où il faut obéissance et discipline : cet esprit d'insubordination et de jalousie, qui semble attaché à notre pavillon, éclate dès notre premier combat naval entre les amiraux chargés de s'opposer au passage d'Edouard. Nous n'avons point ou presque point participé à ces grandes découvertes qui ont changé la face du globe et les rapports des nations. Dans nos colonies, nous sommes devenus chasseurs, aventuriers, planteurs, jamais marins. Nous n'avons guères paru sur les flots qu'en chevaliers pour conquérir l'Angleterre et la Palestine, pour donner un monarque à Londres, un roi à Jérusalem, un empereur à Constantinople, un duc à Athènes, et un prince à cette Lacédémone que notre dernier triomphe maritime devoit délivrer à Navarin. Si la Méditerranée paroit nous être plus soumise que l'Océan , c'est que cette mer qui baigne des rivages immortels semble nous être dévolue par le droit de notre gloire.
Personne , dans le premier moment, n'avoit osé apprendre à Philippe la destruction de sa flotte ; il n'en fut instruit que par un de ces misérables qui représentoient alors au pied du trône la liberté sous le travestissement de l'esclave; hommes qui se sauvoient du mépris par l'insolence, et à qui l'on permettoit de tout dire parce qu'ils pouvoient tout souffrir : le fou du roi apprit donc par une bouffonnerie la mort de trente mille François. Philippe ne s'emporta point contre la mémoire de sujets aussi fidèles, et , remettant sa vie entre les mains de Dieu, il songea à la défense du royaume.
Il prévit qu'Edouard attaqueroit Tournay. Cette place avoit pour commandant Godemar du Fay, écuyer de Tournesis ou gentilhomme de Bourgogne, que Philippe avoit nommé souverain capitaine et régent de tout le pays dépendant de Douay, de Lille et de Tournay. C'étoit un officier brave et expérimenté qui sauva alors la France pour la perdre au passage de Blanche-Taque; soit qu'il y ait un terme à la fidélité et à T'honneur, soit que les talents s'épuisent, soit que le héros devienne semblable au vulgaire des hommes, quand il ne meurt pas au jour de sa renommée. Philippe augmenta la garnison de Tournay; il y envoya droite fleur de chevalerie; lui-même rassembla sous les murs d'Arras une brillante armée ; il y eut beaucoup de petits faits d'armes et d'aventures. Des méprises déplorables advenoient souvent dans ces rencontres, entre des combattants dont les familles avoient des branches établies en France, dans la Grande-Bretagne et dans les Pays-Bas ; tous ces ennemis étoient des François. Les Anglois du quatorzième siècle parloient notre langue, avoient les mêmes mœurs et la même religion que nous ; ils n'étoient pas encore assez éloignés du temps de la conquête pour avoir oublié leur origine ; ils se faisoient gloire d'être Normands , de retrouver sur notre sol leurs aînés. Les provinces que la couronne d'Edouard ( lui-même fils d'une princesse de France), possédoit en Guyenne et en Picardiemultiplioient ces liens des deux peuples; la haine que nos voisins insulaires ont conçue contre nous n'a commencé qu'avec ces guerres, véritables guerres civiles.
Sommaire
Cartel envoyé par Edouard à Philippe de Valois, et daté de l'an premier de notre règne de France. - Philippe le refuse comme roi , par écrit, et l'accepte verbalement comme chevalier.- Jeanne de Valois, sœur du roi de France, négocie une trêve ; elle est prolongée pendant deux ans. - Affaire de Bretagne. - Histoire de cette province. - Le comte de Montfort fait hommage du duché de Bretagne à Edouard. -- La cour des pairs adjuge ce duché à Charles de Blois.
Fragments. guerre de Bretagne. les Bretons
L'exécution de cet arrêt enveloppa le royaume dans les destinées d'une de ses provinces, ouvrit la France aux Anglois, et lui donna dans la personne de Du Guesclin un libérateur.
La Bretagne, jusqu'alors peu connue dans notre histoire , formoit à l'extrémité occidentale de la France un état différent du reste du royaume par le génie, les mœurs et la langue d'une partie de ses habitants. Cette longue presqu'île, d'un aspect sauvage, a quelque chose de singulier : dans ses étroites vallées des rivières non navigables baignent des donjons en ruines, de vieilles abbayes, des huttes couvertes de chaume où les troupeaux vivent pêle - mêle avec les pâtres. Ces vallées sont séparées entre elles, ou par des forêts remplies de houx grands comme des chênes, ou par des bruyères semées de pierres druidiques autour desquelles plane l'oiseau marin, et paissent des vaches maigres avec de petites brebis. Un voyageur à pied peut cheminer plusieurs jours sans apercevoir autre chose que des landes, des grèves, et une mer qui blanchit contre une multitude d'écueils : région solitaire, triste, orageuse ; enveloppée de brouillards, couverte de nuages, où le bruit des vents et des flots est éternel.
Il faut que ce pays et ses habitans aient frappé de tous temps l'imagination des hommes: les Grecs et les Romains y placèrent les restes du culte des Druides, l'île de Sayne et ses vierges, la barque qui passoit en Albion les âmes des morts au milieu des tempêtes et des tourbillons de feu ;les Franks y trouvèrent Murman, et mirent Roland à la garde de ses marches ; enfin les romanciers du moyen âge en firent le pays des aventures, la patrie d'Artus, d'Yseult aux blanches mains, et de Tristan le Léonois. Sur les bruyères et dans les vallées de la Bretagne, vous rencontrez quelques laboureurs couverts de peaux de chèvre, les cheveux longs, épars et hérissés, ou vous voyez danser au pied d'une croix, au son d'une cornemuse, d'autres paysans portant l'habit gaulois, le sayon, la casaque bigarrée, les larges braies, et parlant la langue celtique.
D'une imagination vive et néanmoins mélancolique, d'une humeur aussi mobile que leur caractère est obstiné, les Bretons se distinguent par leur bravoure, leur franchise, leur fidélité, leur esprit d'indépendance, leur attachement pour la religion, leur amour pour leur pays. Fiers et susceptibles, sans ambition, et peu faits pour les cours, ils ne sont avides ni d'honneurs, ni de places. Ils aiment la gloire, pourvu qu'elle ne gêne en rien la simplicité de leurs habitudes ; ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer comme un hôte obscur et complaisant qui partage les goûts de la famille. Dans les lettres les Bretons ont montré de l'instruction, de l'esprit, de l'originalité, de la grâce, de la finesse, témoins Hardouin, Sévigné, Sainte-Foix, Duclos; ils ont donné à la France le plus grand peintre de mœurs après Molière, Lesage ; ils ont aujourd'hui l'abbé de Lamennais ; dans les sciences, ils revendiquent Descartes ; dans les armes, leurs guerriers ont quelque chose d'à part qui les distingue au premier coup d'œil des autres guerriers : sous Charles V, Du Guesclin et ses compagnons, Clisson, Beaumanoir, Tinteniac; sous Charles VII, Taneguy-Duchastel ; sous Henri III, Lanoue, également respecté des ligueurs et des huguenots; sous Louis XIV, Duguay - Trouin; sous Louis XVI, Lamotte-Piquet et du Coëdic; pendant la révolution, Charette, d'Elbée, La Rochejacquelein et Moreau. Tous ces soldats eurent des traits de ressemblance, et, par un genre d'illustration peu commun, ils furent peut-être encore plus estimés de l'ennemi qu'admirés de leur patrie.
Sommaire
Prise de Rennes par Charles de Blois.
Fragments. siége de Hennebon. Jeanne, comtesse de mont- fort. aventure de Gauthier de Mauny et de la Cerda
Charles de Blois, dans l'espoir de terminer promptement la guerre après la reddition de Rennes, se hâta d'investir Hennebon, la plus forte place de la Bretagne et où Jeanne, comme on l'a dit, s'étoit renfermée. Les assiégeants poussèrent vivement les attaques. La comtesse de Montfort armée de pied en cap chevauchoit de rue en rue, animoit, prioit, gourmandoit les soudoyers, ordonnoit aux femmes de dépaver les cours et les passages, de porter les pierres aux créneaux avec des pots de chaux vive, pour les jeter sur l'ennemi. Cependant le beffroi sonne. Guillaume Cadoudal, qui s'étoit retiré à Hennebon après la prise de Rennes, Yves de Tréziguidy, le sire de Landremans, le châtelain de Guingamp, les deux frères de Guerich, Henri et Olivier de Spinefort, soutiennent les efforts des assaillants, La comtesse monte au haut d'un donjon pour surveiller le combat : elle s'aperçoit que le camp de Charles est désert, que seigneurs, chevaliers, communiers, étoient tous à l'assaut. Elle descend de la tour, s'élance sur son palefroi, sort par une poterne éloignée avec trois cents lances, et vient mettre le feu aux tentes des ennemis. Ceux-ci, apercevant derrière eux les tourbillons de flammes et de fumée, abandonnent l'escalade et accourent pour éteindre les flammes. La nouvelle Clorinde veut regagner la forteresse, mais la voie au retour lui est fermée ; elle pousse son cheval sur le chemin d'Aurai , tenant à la main l'épée et le flambeau, instruments de sa victoire ; Louis d'Espagne la poursuit sans pouvoir l'atteindre. Recueillie dans les murs d'Aurai, Jeanne rassemble cinq ou six cents aventuriers; on la croyoit perdue à Hennebon, quand le cinquième jour, au soleil levant, elle reparoît sous les remparts. Elle heurte avec son escadron à la porte d'une des tours, qu'on lui ouvre; elle rentre dans la ville assiégée, bannières au vent, trompettes sonnantes, à la confusion des soldats émerveillés.
Charles de Blois divise alors son armée : avec le duc de Bourbon et Robert Bertrand, maréchal de France, il court assiéger Aurai, laissant Louis d'Espagne avec le vicomte de Rohan devant Hennebon.
Louis, de la maison de La Cerda, brave Espagnol qui combattit pour la France sur terre et sur mer, fit venir douze machines de guerre et commença à battre les murailles du château : les habitants et les soudoyers s'épouvantèrent et demandèrent à capituler. L'évêque de Léon, renfermé dans la ville, appela son neveu Henri de Léon qui, après avoir trahi Montfort, servoit dans l'armée du comte de Blois : ils convinrent de la reddition de la place. En vain la comtesse de Montfort conjuroit les assiégés d'attendre, leur promettant qu'avant trois jours ils recevroient le secours d'Angleterre, espérance qu'elle-même n'avoit pas. Elle passa la nuit dans l'inquiétude et les larmes : elle voyoit perdu le fruit de son courage et de ses sacrifices, son mari prisonnier, son fils dépouillé, errant, fugitif; elle se voyoit elle-même livrée à son ennemi, et recevant des fers des mains de celui à qui elle avoit disputé la souveraineté de la Bretagne. Le lendemain l'évêque de Léon fit dire à Henri, son neveu, de s'approcher des portes. Déjà celui-ci s'avançoit pour recevoir la ville au nom de Charles de Blois, lorsque Jeanne, qui regardoit la mer par une fenêtre grillée du château, s'écria dans un transport de joie : « Voilà le secours ! » Deux fois elle jette le même cri. On monte aux créneaux, aux donjons, au beffroi ; tous les yeux se tournent vers la mer : elle étoit couverte d'une multitude de grands et de petits vaisseaux qui entroient dans le port à pleines voiles. Le miraculeux secours plonge d'abord la foule dans le silence de l'étonnement, puis elle le salue des plus vives clameurs. L'accommodement est rompu ; l'évêque de Léon seul se retire auprès de Charles de Blois. Mauny débarque avec son armée.
La comtesse fait tapisser des chambres et des salles et préparer un festin à ses hôtes. Elle descend du château, s'avance au-devant d'eux à joyeuse chère, et vient baiser messire Gauthier de Mauny et ses compagnons les uns après les outres, deux fois ou trois, comme vaillante dame. Cependant Louis d'Espagne ordonne de redoubler l'attaque : durant toute la nuit qui suivit l'arrivée des Anglois, il frappa les murs avec les plus fortes machines, tandis qu'au dedans on n'entendoit que le bruit de la fête. Le surlendemain Mauny fit une sortie, brisa les engins et incendia une partie du camp françois. L'armée s'ébranla pour le repousser. Quand Mauny vit venir la chevauchée, que jamais , s'écria-t-il, je ne sois baisé de dame, ni de douce amie, si jamais je rentre en chastel ou forteresse, jusque tant que j'aie renversé un de ces venants. Embrassant sa targe, il se précipite l'épée au poing sur les hommes d'armes de La Cerda, les charge, les met en fuite, en fait verser plusieurs les jambes contre monts, et rentre dans la forteresse après avoir accompli son vœu de chevalier.
Louis d'Espagne, n'espérant plus pouvoir emporter Hennebon, leva le siége, rejoignit Charles de Blois devant Aurai , et s'empara ensuite de Dinan et de Guérande. Après avoir saccagé cette dernière ville, il monte sur quelques vaisseaux marchands qu'il trouve dans le port, et ravage les côtes de la Basse-Bretagne. Descendu auprès de Quimperlé, il s'avance dans les terres. Mauny accourt, forme trois corps de ses troupes, et marche sur les pas de Louis. Inférieur en forces, Louis veut retourner au rivage, et rencontre le premier corps des Anglois qu'il défait ; mais, environné par les deux autres corps et par des paysans bretons qui l'assaillent à coups de fronde, il est blessé. Il se débarrasse de la foule, laissant sur la place un neveu qu'il aimoit tendrement, et la plupart de ses soldats. Arrivé presque seul au bord de la mer, il trouve sa flotte entre les mains des archers de Mauny. Il se jette dans une barque avec quelques compagnons. Mauny le suit sur la mer, toujours près de le saisir, ne le pouvant jamais atteindre. Louis s'échoue au port de Rhedon, saute à terre, emprunte de petits chevaux et fuit de nouveau. A peine est-il débarqué que Mauny survient et se met à sa poursuite. La Cerda se sauve enfin dans les murs de Rennes avec la réputation d'un des meilleurs généraux et un des plus aventureux chevaliers de ce siècle.
Mauny regagna ses vaisseaux pour retourner à Hennebon; les vents contraires le forcèrent à faire côte aux environs de la Roche-Prion : Seigneurs, dit-il à ses amis, tout travaillé que je suis, jirois volontiers assaillir ce fort châtel, si j'avois compagnie. Les chevaliers répondirent : Sire, allez-y hardiment et nous vous suivrons jusqu'à la mort. Gérard de Maulain, qui défendoit la place, soutient l'assaut ; il blesse grièvement Jean de Bouteiller et Mathieu Dufresnoy qui avoient eu le plus de part à l'affaire de Quimperlé.
Or Girard de Maulain avoit un frère, René de Maulain, capitaine d'un autre petit fort, appelé Favet, à une lieu de là : René, ayant appris ce qui se passoit à la Roche-Prion, se met en campagne avec quarante hommes pour secourir son frère, rencontre les chevaliers blessés, les enlève et court les renfermer dans son donjon. Mauny quitte l'assaut pour aller à la recousse ; brûlant de délivrer Bouteiller et Dufresnoy, il essaie d'emporter le fort de Favet : nouveau siége, nouveau combat. Gérard de Maulain sort à son tour de la Roche-Prion, et vient rendre à son frère le service qu'il en avoit reçu. Mauny craint d'être enveloppé, abandonne Favet, et commence sa retraite. Chemin faisant, il aperçoit un autre castel au milieu d'une forêt. L'infatigable chevalier l'attaque, l'emporte, et va retrouver dans Hennebon la comtesse de Montfort, qui le festoya, baisa et accola de grand courage.