Préface (suite 5)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
J'ai souligné ces dernières lignes : l'homme qui a pu les écrire a de quoi sympathiser avec ceux qui ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont aussi les yeux attachés sur des débris.
Au surplus ; les temps où nous vivons sont si fort des temps historiques, qu'ils impriment leur sceau sur tous les genres de travail. On traduit les anciennes chroniques, on publie les vieux manuscrits. On doit à M. Guizot la Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, depuis la fondation de la monarchie françoise jusqu'au treizième siècle. Je ne sais si des traductions de nos annales latines, tout en favorisant l'histoire, ne nuiront pas à l'historien ; il est à craindre qu'en ouvrant le sanctuaire des faits aux ignorants et aux incapables, nous ne nous trouvions inondés de Tite-Live et de Thucydide aux gages de quelque libraire. Il n'en est pas ainsi de la mise en lumière des originaux : on ne sauroit trop louer M. le marquis de Fortia de nous avoir donné le texte des Annales du Hainaut, par Jacques de Guise. Il faut remercier M. Buchon de l'édition de son Froissard et de celles de ses autres chroniques. M. Crapelet, M. Pluquet, M. Méon, M. Barrière, ont montré leur dévouement à la science : le premier a publié l'Histoire du châtelain de Coucy, le second le roman de Rou, le troisième le roman de Renart, le quatrième les mémoires de Loménie. Ces mémoires contiennent des anecdotes sur les derniers moments de Mazarin ; ils achèvent de faire connoître les personnages que M. le marquis de Sainte-Aulaire a remis en scène avec tant de bonheur, dans son Histoire de la Fronde.
Tout prend aujourd'hui la forme de l'histoire, polémique, théâtre, roman, poésie. Si nous avons le Richelieu de M. Victor Hugo, nous saurons ce qu'un génie à part peut trouver dans une route inconnue aux Corneille et aux Racine. L'Ecosse voit renaître le Moyen Age dans les célèbres inventions de Walter Scott. Le Nouveau monde qui n'a d'autres antiquités que ses forêts, ses Sauvages , et sa liberté vieille comme la terre, a trouvé dans M. Cooper le peintre de ces antiquités. Nous n'avons point failli en ce nouveau genre de littérature : une foule d'hommes de talent nous ont donné des tableaux empreints des couleurs de l'histoire. Je ne puis rappeler tous ces tableaux, mais deux s'offrent en ce moment même à ma mémoire : l'un , de M. Mérimée, représente les mœurs à l'époque de la Saint-Barthélemy; l'autre, de M. Latouche, met sous nos yeux une des réactions sanglantes de la contre-révolution napolitaine. Ces vives peintures rendront de plus en plus difficile la tâche de l'historien. Au treizième siècle la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque qui marcha de pair avec elle ; de notre temps la véritable histoire aura son histoire fictive qui la fera disparoître dans son éclat, ou la suivra comme son ombre.
Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poëtes que la France ait produits : avec un génie qui tient de La Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il l'a voulu, comme Tacite écrivoit :
Vous avez vu tomber la gloire
D'un Ilion trop insulte,
Qui prit l'autel de la victoire
Pour l'autel de liberté.
Vingt nations ont poussé de Thersyte Jusqu'en nos murs le char injurieux.
Ah! sans regrets, mon âme, partez vite;
En souriant remontez dans les cieux.
Cherchez au-dessus des orages
Tant de François morts à propos,
Qui, se dérobant aux outrages,
Out au ciel porté leurs drapeaux.
Pour conjurer la foudre qu'on irrite, Unissez-vous à tous ces demi-dieux :
Ah! sans regret, mon âme, partez vite, etc
Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière
Empreinte encor sur le bandeau des rois.
Le poëte n'est peut-être pas tout-à-fait aussi heureux quand il chante les rois sur leur trône, à moins que ce ne soit le roi d'Yvetot. En général M. de Béranger a pour démon familier une de ces muses qui, pleurent en riant, et dont le malheur fait grandir les ailes.
Les fondateurs de notre école moderne Historique réclament à présent toute notre attention.
J'ai déjà dit que M. de Barante avoit créé l'école Descriptive. J'ai rendu compte au public de l'Histoire des ducs des Bourgogne; on trouvera mon opinion consignée dans le 21º. volume de ces OEuvres complètes. Aujourd'hui, en parcourant sa carrière nouvelle, peu importe sans doute à M. de Barante des éloges littéraires : qu'il me soit permis de regretter cette Histoire du parlement, qu'il nous pro
entrer dans la vie, le repos pour en sortir.
MM. Thiers et Mignet sont les chefs de l'école Fataliste, MM. Thierry, Guizot et Sismondi, les grands réformateurs de notre histoire générale : je m'arrête d'abord à ces derniers.
En joignant, pour les faits, l'histoire d'Adrien de Valois aux observations de MM. Thierry, Guizot et Sismondi, il n'y a presque plus rien à dire touchant la première et la seconde race de nos rois.
Les lettres de M. Thierry sur l'histoire de France, ouvrage excellent, rendent a un temps défiguré par notre ancienne école son véritable caractère. M. Thierry, comme tous les hommes doués de conscience, d'un talent vrai et progressif, a corrigé ce qui lui a paru douteux dans les premières éditions de sa belle et savante Histoire de la conquête d'Angleterre, et dans ses Lettres sur l'histoire de France. Quelques-unes de ses opinions se sont modifiées, l'expérience est venue réviser des jugements un peu absolus. On ne sauroit trop déplorer l'excès de travail qui a privé M. Thierry de la vue. Espérons qu'il dictera long-temps à ses amis, pour ses admirateurs ( au nombre desquels je demande la première place), les pages de nos annales : l'histoire aura son Homère comme la poésie. Je retrouverai encore l'occasion de parler de M. Thierry dans cette Préface, de même que j'ai été heureux de le citer, et de m'appuyer de son autorité dans ces Etudes historiques.
Le cours d'histoire de M. Guizot, en ce qui concerne la seconde race, est d'un haut mérite. On peut ne pas convenir, avec le docte professeur, de quelques détails ; mais il a aperçu avec une raison éclairée, les causes générales de la décomposition et de la recomposition de l'ordre social aux huitième et neuvième siècles. Il a aussi de curieuses leçons sur la littérature civile et religieuse et une foule de choses justes, bien observées, et écrites avec impartialité. M. Guizot est remplacé dans sa chaire par un des jeunes écrivains de notre époque, qui s'annonce avec le plus d'éclat à la France, M. Saint-Marc Girardin ; tant cette France est inépuisable en talents.
M. Sismondi, connu par son Histoire des républiques italiennes, est un étranger de mérite qui s'est consacré avec un dévouement honorable pour nous à notre histoire. Trop préoccupé, peut-être, des idées modernes, il a trop jugé le passé d'après le présent ; un peu d'humeur philosophique, bien naturelle sans doute, lui a fait traiter sévèrement quelques hommes et quelques règnes; mais il a vu, un des premiers, le parti que les peuples pouvoient tirer même de leurs crimes. Les élucubrations de ce savant annaliste doivent être lues avec précaution, mais étudiées avec fruit.
D'accord avec les écrivains que je viens de nommer, sur presque tous les faits qu'ils ont redressés dans nos historiens de l'ancienne école, tels que la ressemblance que ces historiens établissoient entre les Francs et les François, le prétendu affranchissement des Communes par Louis le Gros, etc., il y a pourtant quelques points où je suis forcé de différer de ces maîtres.
L'inexorable histoire repousse les systèmes les plus ingénieux, lorsqu'ils ne sont pas appuyés sur des documents authentiques.
On parle comme de la plus grande découverte de l'école moderne d'une seconde invasion des Francs , c'est-à-dire, d'une invasion des Francs d'Austrasie dans le royaume des Francs de Neustrie; invasion qui seroit devenue la cause de l'élévation de la seconde race.
Pour avancer une pareille nouveauté, il faut, ce me semble, autre chose que des conjectures. Produit-on des passages inédits, des chartes, des diplômes inconnus jusqu'ici? Non ; rien de positif n'est cité au soutien d'une assertion dont les preuves changeroient les trois premiers siècles de notre histoire. On est réduit à chercher sur quelle apparence de vérité est appuyé un fait dont toutes les chroniques devroient retentir. Quoi ! une seconde invasion des F'Francs auroit été tout à coup découverte au dix-neuvième siècle, sans que personne en eût entendu parler auparavant ? Ni les Bénédictins, ni les savants de l'Académie des Inscriptions, ni des hommes comme du Tillet, Duchesne, Baluze, Bignon, Adrien de Valois, ni tous les historiens de France, quelle qu'ait été la diversité de leurs opinions et de leurs doctrines, ni des critiques tels que Scaliger, Du Plessis, Bullet, Bayle, Secousse, Gibert, Fréret, Le Bœuf, ni des publicistes tels que Bodin, Mably, Montesquieu, n'auroient rien vu? cela seul me feroit douter, moi qui ne puis avoir aucune assurance en mes lumières. Il y a cependant trente ans que je lis, la plume à la main, les documents de notre histoire, et je n'ai aperçu aucune trace de l'événement qui auroit produit une si grande révolution.
Toujours prêt à reconnoître la supériorité des autres et ma propre foiblesse, cédant peut-être trop vite aux conseils et aux critiques, je me suis débattu contre moi-même, afin de me convaincre d'une chose que les faits me dénioient. Peppin de Héristal, duc d'Austrasie, conduisant l'armée austrasienne, défait Tierry III, roi de Neustrie, et s'empare de toute l'autorité sous le nom de maire du palais, vers l'an 690. Est-ce cela qu'on auroit qualifié de seconde invasion des Francs ?
Mais depuis l'établissement des Francs dans les Gaules, depuis Khlovigh jusqu'à Peppin, chef de la seconde race, les royaumes des Franks avoient été sans cesse en hostilité les uns contre les autres; effet inévitable du partage de la succession royale, qui se reproduisit sous les descendants de Charlemagne. Ainsi s'étoient formés et avoient disparu tour à tour les royaumes de Metz, de Soissons, d'Orléans, de Paris, de Bourgogne, d'Aquitaine. J'ai bien peur qu'on n'ait pris pour une nouvelle invasion des Franks une guerre civile de plus entre les tribus frankes.
Il ne me paroît pas démontré davantage que les Franks d'Austrasie fussent plus nombreux, et eussent mieux conservé le caractère salique que les Franks neustriens. Les Franks de la Neustrie ne s'étendoient guères outre Loire; le pays au delà de ce fleuve reconnoissoit à peine leur autorité, et ils étoient obligés d'y porter leurs armes : M. Thierry lui-même cite un exemple des ravages passagers qu'ils y commettoient. Qu'avoient , pour le courage et les mœurs des Franks, les cités gallo-romaines situées entre la Somme, la Seine et la Loire, de plus amollissant que celles qui couvroient les rives de la Meuse, de la Moselle et du Rhin? Paris étoit un misérable village, tandis que Cologne, Trèves, Mayence, Spire, Strasbourg, Worms, étoient des cités fameuses par les monuments dont leurs anciens maîtres les avoient ornées. D'après M. Guizot, les Franks devinrent propriétaires plus promptement dans l'Austrasie que dans la Neustrie ; c'est là que l'on trouve, selon lui, les plus considérables de ces habitations qui devinrent des châteaux. La remarque est juste; mais ces châteaux n'étoient point l'ouvrage des Francks. Les derniers empereurs avoient permis aux sujets et aux citoyens romains de fortifier leurs demeures particulières ; les habitations fortifiées de l'Austrasie, n'étoient que des propriétés anciennement données aux vétérans légionnaires chargés de la défense des rives du Rhin, de la Meuse et de la Moselle, d'où leur étoit venu le nom de Ripuaires. Les Franks neustriens n'étoient ni plus énervés, ni moins braves que leurs compatriotes ; on n'aperçoit dans l'histoire aucune différence entre un Frank de Soissons, de Paris et d'Orléans, et un Frank de Metz, de Mayence et Cologne. Ge furent des Franks neustriens comme des Franks austrasiens qui vainquirent les Arabes à Tours et les Saxons en Germanie, sous les Peppin et sous Charles le Martel. Les rois ou chefs de la Neustrie parloient le langage germanique comme les rois ou chefs de l'Austrasie ; leurs peuples seuls différoient de langage.
Remarquez enfin que Charles, duc de la Basse-Lorraine, oncle de Louis V, ayant fait hommage à l'empereur Othon de son duché, fut déclaré indigne de régner sur les Franks ; et Charles étoit de la race de Charlemagne. Ce seroit donc les Franks austrasiens qui auroient renié la race qu'ils avoient élevée sur le pavois; ils auroient choisi un roi parmi les Franks neustriens vaincus, pour le mettre à la place d'un chef sorti des Franks austrasiens vainqueurs.
Tels sont mes doutes ; ils expliqueront pourquoi, en admettant relativement aux deux premières races la plupart des opinions de l'école moderne, j'ai rejeté la seconde invasion des Franks. Je suis persuadé que les hommes habiles dont je ne partage pas sur ce point le sentiment, examineront eux-mêmes de plus près un fait d'une nature si grave. Peut-être à leur tour ne reprocheront-ils mes hardiesses, quand ils me verront hésiter sur la signification que l'on donne au mot frank, ne me tenir pas bien assuré qu'il y ait eu jamais une ligue de peuples germaniques connue sous le nom de Franks, à cause même de leur confédération.
Passons aux écrivains de l'école moderne du système Fataliste.
Deux de ces écrivains attirent particulièrement l'attention : unis entre eux du triple lien de l'amitié, de l'opinion et du talent, ils se sont partagé le récit des fastes révolutionnaires; M. Mignet a resserré dans un ouvrage court et substantiel le récit que M. Thiers a étendu dans de plus larges limites. On trouve dans le premier une foule de traits tels que ceux-ci : « Les révolutions qui emploient beaucoup de chefs ne se donnent qu'à un seul. » - « En révolution tout dépend d'un premier refus et d'une première lutte. Pour qu'une innovation soit pacifique, il faut qu'elle ne soit pas contestée, car alors, au lieu de réformateurs sages et modérés, on n'a plus que des réformateurs extrêmes et inflexibles. D'une main ils combattent pour défendre leur domination ; de l'autre ils fondent leur système pour la consolider. s
Le portrait de Danton est supérieurement tracé : « Danton, dit l'auteur, étoit un révolutionnaire gigantesque. .. Danton, qu'on a nommé le Mirabeau de la populace, avoit de la ressemblance avec ce tribun des hautes classes...... Ce puissant démagogue offroit un mélange de vices et de qualités contraires. Quoiqu'il se fût vendu à la cour, il n'étoit pourtant pas vil, car il est des caractères qui relèvent jusqu'à la bassesse...... Une révolution à ses yeux étoit un jeu où le vainqueur, s'il en avoit besoin, gagnoit la vie du vaincu. » La lutte de Robespierre contre Camille Desmoulins et Danton, est représentée avec un grand intérêt, et l'historien entremêle son récit des discours et des paroles de ces hommes de sang. Danton, au moment de périr, pesoit ainsi ses destins : « J'aime mieux être guillotiné que guillotineur; ma vie n'en vaut pas la peine, et l'humanité m'ennuie. s On lui conseilloit de partir : « Partir ! est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de son soulier. Enfermé dans le cachot qu'avoit occupé Hébert, il disoit : « C'est à pareille époque que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire; j'en demande pardon à Dieu et aux hommes ; mais ce n'étoit pas pour qu'il fût le fléau de l'humanité. › Interrogé par le président Dumas, il répondit : « Je suis Danton; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera bientôt le néant. » Condamné, il s'écria : « J'entraine Robespierre, Robespierre me suit. » 1cı la terreur a passé dans le récit de l'historien.
L'auteur, parlant de la mort de Robespierre, dit : « Il faut, homme de faction, qu'on périsse par les » échafauds, comme les conquérants par la guerre. C'est l'éloquence appliquée à la raison.
M. Mignet a tracé une esquisse vigoureuse ; M. Thiers a peint le tableau. Je mettrai particulièrement sous les yeux de mes lecteurs la mort de Mirabeau et celle de Louis XVI, d'autant plus que l'auteur n'ayant pas à représenter des personnages plébéiens, objets de ses prédilections, admire pourtant : la vérité de sa conscience et de son talent l'emporte en lui sur la séduction de son système. Je sens moi-même que, si j'avois à parler comme historien de Mirabeau et de Louis AVI, je serois plus sévère que M. Thiers : je demanderois si tous les vices du premier étoient ceux d'un grand politique, si toutes les vertus du second étoient celles d'un grand roi. « Mirabeau, dit l'auteur, et l'on ne sauroit mieux dire, Mirabeau, dans cette occasion, frappa surtout par son audace; jamais peut-être il n'avoit plus impérieusement subjugué l'assemblée. Mais sa fin approchoit, et c'étoient là ses derniers triomphes. . . .. La philosophie et la gaieté se partagèrent ses derniers instants. Pâle, et les yeux profondément creusés, il paroissoit tout différent à la tribune , et souvent il étoit saisi de défaillances subites. Les excès de plaisir et de travail, les émotions de la tribune, avoient usé en peu de temps cette existence si forte. . .
» Une dernière fois il prit la parole à cinq reprises différentes, sortit épuisé, et ne reparut plus. Le lit de mort le reçut et ne le rendit qu'au Panthéon. l avoit exigé de Cabanis qu'on n'appelât pas de médecins; néanmoins on lui désobéit; ils trouvèrent la mort qui s'approchoit, et qui déjà s'étoit emparée des pieds : la tête fut la dernière atteinte, comme si la nature avoit voulu laisser briller son génie jusqu'au dernier instant: Un peuple immense se pressoit autour de sa demeure, et encombroit toutes les issues dans le plus profond silence.
» Mirabeau fit ouvrir ses fenêtres : Mon ami , dit-il à Cabanis , je mourrai aujourd hui : il ne reste plus qu'à s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel. Des douleurs poignantes interrompoient de temps en temps ces discours si nobles et si calmes. Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner des souffrances inutiles. En disant cela, il demande de l'opium avec instance. Comme on le lui refusoit, il l'exige avec sa violence accoutumée. Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui persuadant qu'elle contenoit de l'opium. Il la saisit, avale le breuvage qu'il croyoit mortel, et paroît satisfait. Un instant après il expire. C'étoit le 20 avril 1791.
L'assemblée interrompt
» ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont préparées. On demande quelques députés. Nous irons tous, s'écrièrent-ils. L'église de Sainte-Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette inscription qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits :
› aux grands hommes la patrie reconnoissante
L'inscription est replacée : y restera-t-elle? Qui sait ce que renferme l'avenir? Qui connoît les grands hommes et qui les juge? Je ne veux rien poursuivre sous le couvercle d'un cercueil; quand la mort a appliqué sa main sur le visage d'un homme, il ne reste plus d'espace à l'insulte; mais les passions politiques sont moins scrupuleuses, et pourvu qu'une révolution dure quelques années, il est peu de gloire qui soit en sûreté dans la tombe. En comparant le récit de M. Thiers à celui de madame de Staël, on pourra saisir quelques-uns des secrets du talent.
Passons à la mort de Louis XVI. L'innocence de la victime s'emparant du génie de l'auteur , le subjugue et se reproduit toute entière dans ces éloquentes paroles :
« Dans Paris régnoit une stupeur profonde ; l'audace du nouveau gouvernement avoit produit l'effet ordinaire que la force produit sur les masses ; elle les avoit paralysées et réduites au silence. Le conseil exécutif étoit chargé de la douloureuse mission de faire exécuter la sentence. Tous les ministres étoient réunis dans la salle de leur séance et comme frappés de consternation. Le tambour battoit dans la capitale ; tous ceux qu'aucune obligation n'appeloit à figurer dans cette terrible journée se cachoient chez eux. Les portes et les fenêtres étoient fermées, et chacun attendoit chez soi le triste événement. A huit heures, le roi partit du T'Temple. Des officiers de gendarmerie étoient placés sur le devant de la voiture. Ils étoient confondus de la piété et de la résignation de la victime. Une multitude armée formoit la haie. La voiture s'avançoit lentement au milieu du silence universel. On avoit laissé un espace vide autour de l'échafaud. Des canons environnoient cet espace, et la vile populace, toujours prête à outrager le génie, la vertu et le malheur, se pressoit derrière les rangs des fédérés, et donnoit seule quelques signes extérieurs de satisfaction.
Les campagnes d'Italie forment dans l'ouvrage de M. Thiers un épisode à part, qui suffiroit seul pour assigner à l'auteur un rang élevé parmi les historiens.
Après cet hommage sans réserve rendu aux chefs de l'école politique Fataliste, il me sera peut-être loisible de hasarder des réflexions sur leur système, parce qu'on en a étrangement abusé.
Les écoliers, comme il arrive toujours, n'ayant point le talent des maîtres, croient les surpasser en exagérant leurs principes. Il s'est formé une petite secte de théoristes de Terreur, qui n'a d'autre but que la justification des excès révolutionnaires ; espèce d'architectes en ossements et en têtes de morts, comme ceux qu'on trouve à Rome dans les catacombes. Tantôt les égorgements sont des conceptions pleines de génie, tantôt des drames terribles dont la grandeur couvre la sanglante turpitude. On transforme les événements en personnages; on ne vous dit pas « admirez Marat, » mais « admirez ses œuvres ; » le meurtrier n'est pas beau, c'est le meurtre qui est divin. Les membres des comités révolutionnaires pouvoient être des assassins publics, mais leurs assassinats sont sublimes, car voyez les grandes choses qu'ils ont produites. Les hommes ne sont rien ; les choses sont tout et les choses ne sont point coupables. On disoit autrefois «détestez le crime et pardonnez au criminel » ; si l'on en croyoit les parodistes de MM. Thiers et Mignet, la maxime seroit renversée et il faudroit dire : « détestez le criminel et pardonnez..... que dis-je, pardonnez ! aimez, révérez le crime l »
Il faut que l'historien dans ce système raconte les plus grandes atrocités sans indignation et parle des plus hautes vertus sans amour; que d'un œil glacé il regarde la société comme soumise à certaines lois irrésistibles, de manière que chaque chose arrive comme elle devoit inévitablement arriver. L'innocent ou l'homme de génie doit mourir, non pas parce qu'il est innocent ou homme de génie, mais parce que sa mort est nécessaire et que sa vie mettroit obstacle à un fait général placé dans la série des événements. La mort ici n'est rien ; c'est l'accident plus ou moins pathétique : besoin étoit que tel individu disparût pour l'avancement de telle chose, pour l'accomplissement de telle vérité.
Il y a mille erreurs détestables dans ce système. La fatalité, introduite dans les affaires humaines, n'auroit pas même l'avantage de transporter à l'histoire l'intérêt de la fatalité tragique. Qu'un personnage sur la scène soit victime de l'inexorable destin ; que malgré ses vertus il périsse : quelque chose de terrible résulte de ce ressort mis en mouvement par le poëte. Mais que la société soit représentée comme une espèce de machine qui se meut aveuglément par des lois physiques latentes ; qu'une révolution arrive par cela seul qu'elle doive arriver ; que sous les roues de son char, comme sous celles du char de l'idole indienne , soient écrasés au hasard innocents et coupables ; que l'indifférence ou la pitié soit la même à l'égard du vice et de la vertu : cette fatalité de la chose, cette impartialité de l'homme sont hébétées et non tragiques. Ce niveau historique, loin de déceler la vigueur, ne trahit que l'impuissance de celui qui le promène sur les faits. J'ose dire que les deux historiens qui ont produit de si déplorables imitateurs, étoient très-supérieurs à l'opinion dont on a cru trouver le germe dans leurs ouvrages.
Non, si l'on sépare la vérité morale des actions humaines, il n'est plus de règle pour juger ces actions ; si l'on retranche la vérité morale de la vérité politique, celle-ci reste sans base ; alors il n'y a plus aucune raison de préférer la liberté à l'esclavage, l'ordre à l'anarchie. Mon intérêt ! direz-vous. Qui vous a dit que mon intérêt est l'ordre et la liberté? Si j'aime le pouvoir, moi, comme tant de révolutionnaires? Si je veux bien abaisser ce que j'envie, mais si je ne me contente pas d'être un citoyen pauvre et obscur, au nom de quelle loi m'obligerez-vous à me courber sous le joug de vos idées ? - Par la force. - Mais si je suis le plus fort? - En détruisant la vérité morale, vous me rendez à l'état de nature; tout m'est permis, et vous êtes en contradiction avec vous-même quand vous venez, afin de me retenir, me parler de certaines nécessités que je ne reconnois pas. Ma règle est mon bras : vous l'avez déchaîné, je l'étendrai pour prendre ou frapper au gré de ma cupidité ou de ma haine.
Grâces au ciel il n'est pas vrai qu'un crime soit jamais utile, qu'une injustice soit jamais nécessaire. Ne disons pas que si dans les révolutions tel homme innocent ou illustre, opposé d'esprit à ces révolutions, n'avoit péri, il en eût arrêté le cours ; que le tout ne doit pas être sacrifié à la partie. Sans doute cet homme de vertu ou de génie eût pu ralentir le mouvement, mais l'injustice ou le crime accomplis sur sa personne retardent mille fois plus ce même mouvement. Les souvenirs des excès révolutionnaires, ont été et sont encore parmi nous les plus grands obstacles à l'établissement de la liberté.
Si taisant ce que la Révolution a fait de bien, ce qu'elle a détruit de préjugés, établi de libertés dans la France, on retraçoit l'histoire de cette Révolution par ses crimes sans ajouter un seul mot, une seule réflexion au texte, mettant seulement bout à bout toutes les horreurs qui se sont dites et perpétrées dans Paris et les provinces pendant quatre ans, cette tête de Méduse feroit reculer pour des siècles le genre humain jusqu'aux dernières bornes de la servitude ; l'imagination épouvantée se refuseroit à croire qu'il y ait eu quelque chose de bon caché sous ces attentats. C'est donc une étrange méprise que de glorifier ces attentats pour faire aimer la Révolution. Ce n'est point l'année 1793 et ses énormités qui ont produit la liberté ; ce temps d'anarchie n'a enfanté que le despotisme militaire ; ce despotisme dureroit encore si celui qui avoit rendu la gloire sa complice, avoit su mettre quelque modération dans les-jouissances de la victoire. Le régime constitutionnel est sorti des entrailles de l'année 1789 ; nous sommes revenus, après de longs égarements, au point du départ : mais combien de voyageurs sont restés sur la route!
Tout ce qu'on peut faire par la violence, on peut l'exécuter par la loi ; le peuple qui a la force de proscrire, a la force de contraindre à l'obéissance sans proscription. Sil est jamais permis de transgresser la justice sous le prétexte du bien public, voyez où cela vous conduit : vous êtes aujourd'hui le plus fort, vous tuez pour la liberté, l'égalité, la tolérance; demain vous serez le plus foible et l'on vous tuera pour la servitude, l'inégalité, le fanatisme. Qu'aurez-vous à dire? Vous étiez un obstacle à la chose qu'on vouloit ; il a fallu vous faire disparoître ; fâcheuse nécessite sans doute, mais enfin nécessité : ce sont la vos principes ; subissez-en la conséquence. Marius répandoit le sang au nom de la démocratie, Sylla au nom de l'aristocratie ; Antoine, Lépide et Auguste trouvèrent utile d'écimer les têtes qui rêvoient encore la liberté romaine. Ne blâmons plus les égorgeurs de la Saint-Barthélemy ; ils étoient obligés (bien malgré eux sans doute ) d'ainsi faire pour arriver à leur but.
Il n'a péri, dit-on, que six mille victimes par les tribunaux révolutionnaires. C'est peu! Reprenons les choses à leur origine.
Le premier n°. du Bulletin des lois contient le décret qui institue le tribunal révolutionnaire : on maintient ce décret à la tête de ce recueil, non pas, je suppose, pour en faire usage en temps et lieu, mais comme une inscription redoutable gravée au fronton du Temple des lois, pour épouvanter le législateur et lui inspirer l'horreur de l'injustice. Ce décret prononce que la seule peine portée par le tribunal révolutionnaire est la peine de mort. L'article 9 autorise tout citoyen à saisir et à conduire devant les magistrats, les conspirateurs et les contre-révolutionnaires ; l'art. 13 dispense de la preuve testimoniale ; et l'art. 16 prive de défenseur les conspirateurs. Ce tribunal étoit sans appel.