Livre quatrième
Chateaubriand
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Par un traité en date du 22 mars 1836, j'ai cédé à M. Delloye, lieutenant-colonel en retraite, agissant au nom d'une société en commandite, dont la composition m'était connue, le privilège d'acquérir et de publier tous mes ouvrages inédits.
L'acte porte que je conserverai dans mes mains une copie du manuscrit de mes œuvres, et il est ajouté que c'est sur cette même copie que sera faite l'impression de mes Mémoires d'outre-tombe, comme renfermant la dernière volonté de l'auteur.
Cet acte m'autorise à désigner une ou plusieurs personnes qui veilleront, quand je ne serai plus, à ce que le traité qui, de part et d'autre, a lieu de bonne foi, reçoive son exécution légale dans les choses qui peuvent intéresser ma mémoire et le repos de l'âme de Mme de Chateaubriand, si, comme je l'espère bien, elle est destinée à me survivre. Cette mission de pleine confiance et d'amitié, je la donne à M. Mandaroux-Vertamy, à M. le baron Hyde de Neuville, à mon neveu le comte Geoffroy-Louis de Chateaubriand et à M. le duc de Lévis.
La copie qui doit servir à l'impression de mes œuvres inédites porte en tête et à la fin de chaque volume la date du 2ö février 1845 - (et de l'année 1846).
Ma volonté est que toutes les autres copies qui se trouveront déposées en différents lieux, à mon décès, soient brûlées, sans être Ines, en présence de mes quatre exécuteurs testamentaires ci-dessus dénommés.
Ce codicille de mes dernières volontés sera déposé chez mon ami, M. Mandaroux Vertamy.
1 Paris, ce 22 février 1845.
Le manuscrit vendu à M. Champion est bien celui que reconnaissait Chateaubriand, à l'exclusion de tous autres, pour l'impression de ses Mémoires. Or, c'est dans cette copie que le passage vient d'être retrouvé. Si, contrairement aux volontés dernières de l'auteur, ce morceau, et d'autres, furent omis dans l'édition de 1849 et suivantes, il le faut attribuer à la pression tantôt suppliante et tantôt menaçante des familles intéressées. Il se sera passé, pour les lignes relatives à Mme de Mouchy, ce qui se devine, pour quelques autres, aux extraits suivants.
M. Guizot écrivait à Mme Lenormant le fer septembre 1849 :
« J'ai parlé au duc de Broglie du Xe livre des Mémoires de M. de Chateaubriand, et de la nécessité qu'il s'entendit avec vous pour agir sur les exécuteurs testamentaires de M. de Chateaubriand et les engager à intervenir pour empêcher la publication de ce livre. Il a bien compris, et croit avoir quelque action sur M. Hyde de Neuville et même sur M. Mandaroux-Ver tamy. Il ne demande pas mieux que de s'entendre avec vous à ce sujet. Ce serait facile, soit à Paris où il retournera le 1er octobre, soit à Broglie même, où nous irons, moi et mes enfants, du 12 au 15 septembre, passer dix ou douze jours. » Et encore, le 29 octobre 1849 : « Vous avez bien fait de mettre fin par une transaction à ce triste embarras du X° livre des Mémoires de M. de Chateaubriand. Je ne sais pas, je ne conçois pas bien quelle a pu être votre transaction. Mais enfin, vous l'avez faite, et le duc de Broglie l'a approuvée, c'est tout ce qu'il faut1. » Autre lettre de M. Guizot à Mme Lenormant, du 2 mai 1858 : « ... Mes mémoires sont pour moi non seulement un livre, mais un acte sérieux. Je ne puis pas n'y pas dire ce que je pense. J'ai dit de M. de Chateaubriand ce que j'en pense après y avoir bien pensé ; tout ce que je pense sur ses qualités, puis tout ce que je pense sur ses défauts. Je vais pousser la franchise jusqu'au bout. Entre nous, je soupçonne qu'il y avait çà et là, dans les Mémoires d'outre-tombe, plus d'humeur et de mauvais vouloir à mon sujet qu'il n'y en reste aujourd'hui. En corrigeant les épreuves, votre amitié pour moi aura adouci ou abrégé plus d'un passage. Je me permets de dire que j'en ai fait autant à cause de vous2... »
(1) Le Correspondant, 25 février 1896. ↩
(2) Le Correspondnt, 25 juin 1896. ↩
Le duc de Noailles, nommé dans une lettre antérieure de M. Guizot, et très lié aussi avec Mme Lenormant, aura fait comme le duc de Broglie ; et, sinon en grondant, du moins en insinuant, ou en priant, il aura obtenu la suppression du passage qui intéressait les Noailles-Mouchy. Et qui sait combien d'autres suppres sions ou modifications auront été consenties de la sorte?
Ah ! que Chateaubriand avait donc le flair de l'avenir, quand, dans sa préface testamentaire de 1833, et aussi dans l'avant-propos de 1846, il exprimait ce regret, sous la forme toute fantaisiste d'un impossible désir : « Je voudrais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes pour corriger au moins les épreuves. » Elles furent corrigées par des amis, certes, et bien dévoués ; mais enfin, il est évident que, dans l'intérêt présumé : des Mémoires d'outre-tombe et de la mémoire de Chateaubriand, ils ne se sont pas strictement conformés au mandat reçu : « Aucun changement, aucune addition ou suppression au manuscrit. »
On voudrait croire que, laissés à leur seules inspirations, ils déférèrent mieux à cet autre point du dernier codicille : « Ma volonté est que toutes les autres copies qui se trouveront déposées en différents lieux, à mon décès, soient brûlées sans être lues, en présence de mes quatre exécuteurs testamentaires. »
Les suppositions vont leur train, quand on a lu cet extrait du journal le Droit, gazette des tribunaux, du 9 janvier 1851.
« Aussitôt M. de Chateaubriand décédé, 4 juillet 1848, la Société Sala se fit délivrer les manuscrits (des Mémoires d'outre-tombe) et les remit à MM. Penaud, rue du Faubourg- Montmartre, n° 10, qui devaient être chargés de l'impression de l'ouvrage posthume.
« Les manuscrits ne présentaient pas alors la netteté et la correction désirables; il y eut lieu à la mise en ordre |! de certains livres, et à l'interprétation de certains passages.
« L'exécuteur testamentaire, pour obvier à ces inconvénients, pria M. Lenormant et M. Ampère, de l'Institut national de France, de revoir ces manuscrits, de collationner les épreuves et de donner les bons à tirer. Mais il importait à la Société Sala d'avoir un repré sentant, pour veiller à ce qu'il ne fût rien supprimé du texte, et aussi pour lui servir d'intermédiaire entre M. Lenormant et M. Ampère, les correcteurs et les imprimeurs.
« M. Sala et Cie choisirent pour cet emploi l'homme qui, dans les dernières années, avait été le secrétaire de M. de Chateaubriand; il s'adressèrent donc avec confiance à M. Maujard. Entré en fonction en août 1848, M. Maujard s'est constamment occupé de la publication des Mémoires d'outre-tombe jusqu'en novembre 1850.
« M. Maujard, remplacé à cette époque, a cru devoir réclamer une indemnité pour son travail.
« l demanda trois mille francs. Le droit à cette indemnité fut reconnu en principe par M. Sala et compagnie ; mais ces derniers n'offrirent à M. Maujard qu'une somme de huit cents francs. M. Maujard n'accepta pas et persista dans sa demande qu'il porta devant le tribunal de commerce. Le tribunal de commerce condamna M. Sala et Cie à payer quinze cents francs à M. Maujard à titre d'indemnité. M. Sala et Cie ont appelé de ce jugement; mais la deuxième Chambre de la cour, présidée par M. Delahaye, après avoir entendu Mme Belloc pour les appelants et Me Malapert pour l'intimé, a purement et simplement confirmé le jugement du tribunal de commerce. » (Audience du 8 janvier 1851.)
M. Bertrin estime, et je suis de son avis, que le mot, de la gloire pour me faire aimer, est, de tout le passage, « la partie la plus caractéristique ». S'il avait retrouvé ce mot dans la copie de M. Champion, évidemment il aurait cessé de plaider contre l'authenticité ; il se serait gardé d'affirmer que Sainte-Beuve l'avait écrit par amplification, et que cette amplification constituait une sorte de faux1.
(1) M. Bertrin est d'une intrépidité rare dans ses affirmations. Je cite : « Tout cela n'est que l'amplification complaisante de ce qui est dit sur la gloire dans le célèbre passage, c'est-à-dire de ce que n'a pas écrit Chateaubriand. C'est justement le point où Sainte-Beuve appuie; c'est ce qu'il a soin de mettre en relief, mème typographiquement, au moyen de caractères italiques. L'attention du lecteur est appelée; le commentaire porte sur la partie de la citation qui est du commentateur lui-même. C'est assurément imprévu, étrange... et quelque chose de plus ! « Vais-je donc prétendre que Sainte-Beuve est un faussaire ? Non, le mot est trop gros et il me répugne. Je dis simplement [merci !] que Sainte-Beuve a donné une page, dont la partie la plus caractéristique est de sa fabrication. [la gloire], comme une page textuelle de Chateaubriand. i (Le Correspondant, 10 mars 1900, p. 945.) ↩
Or, ce mot, j'affirme qu'il émanait de Chateaubriand, et j'en apporte une preuve piquante : ici encore, c'est du nouveau.
Parmi les autographes en très grand nombre, et inédits, que j'ai sous la main, voici une lettre d'amour, où se retrouve « la partie la plus caractéristique » : - « Il ne faut rien moins que ton ordre pour me retenir. La peur que [de] gâter une vie qui est à toi, à toi à qui je dois de la gloire pour me faire aimer... » - C'était un des mots coutumiers du grand rêveur en pareille occurence. Il n'est pas dicté à un secrétaire, celui-là, et authentique seulement par la signature, comme la copie Champion - laquelle pourtant ferait loi. Il est tout entier de la main de Chateaubriand, et de sa plus grande, j'allais dire de sa plus belle écriture. Voyez-en la photographie.
id ne jautrien moirt que ten ortre
mouse retinir. in pas que gatea M'le DE FONTANES.
sni wie qui at a toi « n toa a qua fe
quis ti tn thise sonome t » c ai éman
FRAGMENT D'UNE LETTRE AUTOGRAPHE (6 pages grand in-quarto).
Rapprochée de cette phrase autographe, la citation de l'éminent critique se suffit désormais ; elle n'a plus besoin d'aucune autre preuve.
Le lecteur est-il suffisamment édifié sur la matérialité et la littéralité, sur l'authenticité du fragment publié par Sainte-Beuve? Et ne veut-il pas que nous entrions en quelques détails nouveaux sur l'héroïne du fameux couplet?
Chateaubriand était ainsi fait. Il appartenait à une autre société et à d'autres mœurs. Enfant du XVIIIe siècle, il gémissait sur « ses faiblesses de cœur» ; il s'en prenait tantôt à « cette nature molle et efféminée que mon siècle », disait-il, « a placée malgré moi dans mon sein » et tantôt à la religion qu'il accusait de ne savoir pas le brider, fortifier et guérir : « O religion, où sont donc tes puissances, tes freins, tes baumes ! »
Ceux de sa date, rois, grands seigneurs, gens de lettres, avaient à peu près les mêmes habitudes de galanterie, sinon les mêmes adorations féminines. L'indifférence et l'oubli les ont sauvés en partie des révélations posthumes. Et, au contraire, tout de Chateaubriand, tout avait été gardé avec une sorte de culte, d'adoration jalouse. Ses moindres billets reparaissent, accusant ses moindres caprices ; et les petits secrets qu'il pouvait croire ensevelis sont jetés au grand jour de la publicité.
Malheur à ces dieux que leurs destins condamnent, en tout et pour tout, à la lumière et à l'immortalité!
En bien des cas, l'oubli serait une si bonne chose ! C'est la grande amnistie; c'est le sommeil sans rêve; c'est la paix sur une tombe.
« L'oubli, » disait Joubert, « comment ce mot est-il si doux? »
En ce qui concerne Mme de Mouchy, le passage n'a plus la valeur d'une révélation; car, pour qui sait voir, « l'enchanteresse » est partout dans les Œuvres de Chateaubriand. Déjà, en 1836, dans l'Essai sur la littérature anglaise, il avait murmuré quelque chose de la rencontre en Espagne : « Ce n'était pas là ces champs de l'Andalousie, où je trouvais les vieux chrétiens et les jeunes amours, parmi les débris voluptueux du palais des Maures, au milieu des aloès et des palmiers. »
Et, à la page précédente, Sainte-Beuve, déjà averti par les « lectures » de 1834, avait reconnu l'écho, ou mieux, le prologue du même chant d'amour, ainsi que certaines phrases notées alors dans son petit cahier : « O Venise, votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent m'ont retrouvé dans ces derniers jours (voyage de 1833) aussi sensible à vos charmes que je le fus jamais. Inutilement je vieillis; l'énergie de ma nature s'est resserrée au fond de mon cœur. Les ans n'ont réussi qu'à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Mais que me font ces brises du Lido, si chères au poète de la fille de Ravenne. Le vent qui souffle sur une tête à demi dépouillée ne vient d'aucun rivage heureux. » Un peu plus bas, l'auteur de l'Essai semblerait ne s'être pas oublié quand il disait de Byron : « S'il a d'ailleurs expié son génie par quelques faiblesses, l'avenir s'embarrassera peu de ces misères ou plutôt il les ignorera [?]; le poète cachera l'homme et interposera le talent entre l'homme et les races futures; à travers ce voile divin, la postérité n'apercevra que le dieu. »
Il y a çà et là, dans les Mémoires d'outre-tombe, des allusions à Mme de Mouchy, très poétiques et presque insaisissables. Je ne crois pas me tromper. Lisez : « Ma vie, creusée par la mort de Mme de Beaumont, était restée vide. Des formes aériennes, houris ou songes, sortant de cet abîme, me prenaient par la main et me ramenaient au temps de la Sylphide. Je n'étais plus aux lieux que j'habitais; je rêvais d'autres bords. Quelque influence secrète me poussait aux régions de l'aurore, où m'entretenaient d'ailleurs le plan de mon nouveau travail (Les Martyrs), et la voix religieuse qui me releva du vœu de la villageoise, ma nourrice. »
L'expression houris serait par trop bizarre, si elle n'était là pour caractériser un souvenir spécial. Ce nom des beautés célestes qui, d'après le Coran, récompenseront les musulmans fidèles, nous l'allons retrouver sur les lèvres d'Aben-Hamet; et c'est donc bien le souvenir de Blanca, (duchesse de Mouchy) qu'évoque ce mot, choisi avec un art consommé pour préciser et envelopper tout ensemble l'influence secrète.
Et encore dans les Mémoires : « Julien, indifférent à Blanca, remarque seulement que l'Alhambra et autres édifices élevés sont sur des rochers d'une hauteur immense. »
« J'étais là (à Angerville, au terme du voyage), à une poste d'un château dont mon long voyage ne m'a point fait oublier les habitants (le comte Louis de Chateaubriand). Mais les jardins d'Armide, où étaient-ils ? Deux ou trois fois, en retournant aux Pyrénées, j'ai aperçu du grand chemin la colonne de Méréville ; ainsi que la colonne de Pompée, elle m'annonçait le désert : comme mes fortunes de mer, tout a changé. »
« Au mois de juillet 1808, je tombai tout à fait malade... C'est peut-être le seul moment où, près de mourir, j'aie eu envie de vivre. Je perdais connaissance, mais avec une grande impatience intérieure, car je tenais, Dieu sait à quoi. J'avais aussi la passion d'achever ce que je croyais et ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct. » - « Mon père... fit naufrage sur la côte d'Espagne, traversa à pied le noble pays que son fils devait parcourir un jour, poussé par d'autres passions et d'autres malheurs. »
Avant la révélation de Sainte-Beuve, on n'ignorait pas, dans la haute société, que Chateaubriand avait visité l'Alhambra en compagnie de Mme de Mouchy, et l'on supposait qu'il l'avait peinte sous la fiction toute charmante de Blanca. Voici qu'une lettre publiée récemment contient la confidence formelle : « C'est Mme de Mouchy qui a inspiré l'Abencérage. Je suis charmé qu'il vous plaise tant. » Et, d'autre part, j'ai fait ailleurs1 la remarque que le fameux article dans lequel Chateaubriand avait bravé la colère de Napoléon, (C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire) que cet article contenait une allusion au rendez-vous ou à la rencontre, et qu'il était un appel et un hommage « au talent » de Mme de Mouchy. Il y disait : « On doit bien désirer qu'un talent délicat et heureux nous peigne quelque jour ces lieux magiques, nous en avons l'espérance. » Mme de Mouchy avait passé des mois à Grenade, pour y dessiner tous les monuments que les Maures y ont laissés.
(1) Dans Chateaubriund, sa femme et ses amis: ↩
Au témoignage de M. Hyde de Neuville, elle parlait de l'Alhambra avec l'enthousiasme d'une artiste. « Les Maures exaltaient son imagination. » Mme de Noailles-Mouchy devait collaborer au Voyage pittoresque d'Espagne de M. de Laborde; et c'est à l'étude de ce voyage que l'article de Chateaubriand était consacré. Peut-être y faut-il voir surtout le geste du paladin, l'héroïque galanterie du chevalier qui brave la mort ou l'exil pour plaire à la « mieux aimée ».
Le duc de Laval se vantait, quinze ans plus tard, d'avoir effacé « sur les murs de l'Alhambra, desnoms, des vers qui rappelaient le célèbre Voyage de Jérusalem ». Il a pu les effacer «‹sur le marbre de la fontaine »; mais je crois bien qu'il est facile de les lire ailleurs, et qu'il n'est au pouvoir de personne de les effacer où ils se trouvent. Ils figurent dans les Ouvres, sous la date authentique de 1807. Au lieu de Tunis, mis pour dérouter le lecteur, il n'y a qu'à mettre Alhambra. Sainte-Beuve a signalé cette poésie dans Chateaubriand et son groupe. Lui, si friand de telles découvertes, il ne s'est pas douté qu'à travers le voile mauresque, il était permis de reconnaître « l'enchanteresse » du palais de Boabdil. « Chateaubriand, dit-il, en a trouvé quelques-uns [des vers] de tout à fait beaux et poétiques. Il est bien au-dessus de Marie-Joseph Chénier dans la traduction du Cimetière de Gray. Il a rencontré de lui-même quelques notes d'une belle venue » et, pour appuyer cette réflexion, il cite; c'est moi qui souligne :
Musulmane aux longs yeux, d'un maître que je brave Fille délicieuse, amante des concerts, Viens, sous tes beaux pieds nus, viens fouler ton esclare,
Toi que je sers, toi que je sers.
Lisez cette pièce tout entière, en la rapprochant du Dernier Abencérage, et je ne crois pas que vous puissiez vous refuser à cette constatation.
«... Blanca choisit une Zambra, danse expressive que les Espagnols ont empruntée aux Maures... On n'apercevait de tout son visage, que ses grands yeux et sa bouche de rose1. Son jupon court, étroit et sans plis, découvrait une jambe fine et un pied charmant... Cette musique et cette danse fixèrent sans retour le destin du dernier Abencérage; elles auraient suffi pour troubler un cœur moins malade que le sien... Aben-Hamet répondit : « Je ne suis que ton esclave... Houri du Ciel, génie de l'amour et de la beauté, Aben-Hamet sera ton esclave jusqu'à son dernier soupir, etc. »
(1) Une rose au jardin moi je m'en vais cherchant. ↩
Chateaubriand n'a recueilli cette pièce, intitulée l'Esclave, qu'en vertu du cher et mélancolique souvenir. Il a semé quelque chose de son cœur et de sa vie dans ses moindres productions. A qui voudrait étudier l'homme, je conseillerais de lire aussi ses poésies, tantôt en tenant compte des dates, et tantôt en les négligeant. Ce qu'il glissait de lui-même dans ses Ouvres, il fallait bien 'qu'il l'enveloppât d'un certain mystère. J'en pourrais dire long là-dessus, et du plus piquant. - Je me borne à ce qui relève de l'incidence.
La tragédie de Moïse fut composée au moment de sa plus violente passion pour Mme de Mouchy, Impossible qu'il n'ait pas exprimé son amour en quelques traits brûlants. Voici peut-être les plus beaux vers de la tragédie, ceux aussi où la châtelaine de Méréville aura reconnu les propos de l'Alhambra :
Ce cœur que vous avez habité la première Vit l'amour se lever terrible et violent Comme l'astre de feu dans ce désert brûlant.
Le repos pour jamais s'envola de mon âme ;
Mon esprit s'égara dans des songes de flamme ..
Dans les champs de l'Arabe, et loin des yeux jaloux,
Mon bonheur eût été de me perdre avec vous.
De toi seule connue, à toi seule asservie, L'Orient solitaire aurait caché ma vie.
Pour appui, du dattier empruntant un rameau, Le jour j'aurais guidé ton paisible chameau ; Le soir, au bord riant d'une source ignorée, J'aurais offert la coupe à ta lèvre altérée, Et sous la simple tente oubliant Israël, Pressé contre mon cœur la nouvelle Rachel.
Mme de Mouchy est également dépeinte dans la Velléda des Martyrs. Les déclarations sont les mêmes qu'on vient de lire, mais telles qu'une Gauloise les pou vait exprimer.
Nous ne sommes plus ici « dans le champ de l'Arabe », mais dans les « chemins peu fréquentés », de la campa gne bretonne: «... Je m'enivre de mes aveux, j'aime à me nourrir de ma flamme, à t'en faire connaître toute la violence... Quel bonheur d'erreravec toi dans ces routes solitaires...; au bord du ruisseau, au pied de l'arbre, le long de cette haie, de ces sillons où rit la première verdure des blés que je ne verrai pas mûrir, nous aurions admiré le coucher du soleil... Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi, etc. »
Surtout, le caractère exalté dont M. Hyde de Neuville avait été frappé en 1807, et dont René-Eudore eut tant à souffrir, est noté avec une précision presque prophétique et qui ne laisse guère place au doute.
Le château où commandait Eudore, c'est évidemment Combourg : « Il était bâti sur un roc, appuyé par une forêt et baigné par un lac. » Les mots dont l'auteur se servira pour décrire le château paternel dans ses Mémoires sont les mêmes qu'il emploie pour représenter la forteresse où la fille de Ségénax est prisonnière : « J'allais chaque jour visiter le père et la fille dans la tour... je la rencontrais se promenant seule, avec un air de joie, dans la cour du château, dans les salles, dans tes galeries, les passages secrets, les escaliers tournants qui conduisaient au haut de la forteresse... Elle se montrait tout à coup au fond d'un corridor obscur, comme une apparition. » Et, tout de suite après ces mots, voici le portrait de Velléda : « Cette femme était extraordinaire. Elle avait, ainsi que toutes les Gauloises, quelque chose de capricieux et d'attirant. Son regard était prompt, sa bouche un peu dédaigneuse, et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses manières étaient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses; il y avait dans toute sa personne de l'abandon et de la dignité, de l'innocence et de l'art. J'aurais été étonné de trouver dans une espèce de sauvage une connaissance approfondie des lettres grecques et de l'histoire de son pays, si je n'avais su que Velléda descendait de la famille de l'archidruide... L'orgueil dominait chez cette Barbare, et l'exaltation de ses sentiments allait souvent jusqu'au désordre... Fille de roi a moins de beauté, de noblesse et de grandeur...
« Sais-tu, me dit la jeune Barbare, que je suis Fée1?
(1) Remarquez bien ce mot, et lisez maintenant, dans les Mémoires d'outre-tombe, le passage consacré à Méréville : « Méréville était une oasis créée par le sourire d'une muse, mais d'une de ces muses que les poètes gaulois appellent les doctes fées. Ici, les aventures de Blanca et de Velléda furent lues devant d'élégantes générations, lesquelles, s'échappant les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd'ui les plaintes de mes années. » A remarquer également le mot oasis, qui rappelle le ciel d'Orient, la terre d'Afrique, les « champs de l'Arabe ». ↩
« J'eus pitié de cette insensée : elle lut ce sentiment sur mon visage. « Je te fais pitié, me dit-elle. Mais si tu me crois atteinte de folie, ne t'en prends qu'à toi. »
Le trait choisi pour corser le roman et donner le change est le suivant : « Je sentais, il est vrai, que Velléda ne m'inspirerait jamais un attachement véritable : elle manquait pour moi de ce charme secret qui fait le destin de notre vie. » Or Nathalie avait le charme aux yeux de René et de tous, le charme souverain2.
(2) « Et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, l'élégance des manières peuvent inspirer d'admiration, qu'on a joui de cette admiration, etc.i Lettre de Mme de Duras à Mme Swetchine (20 septembre 1817). (Madame Swetchine, par le comte de Falloux.) ↩
Lisez les violents reproches de la druidesse (admirable poésie !) en vous souvenant des scènes que la « Fée v de Méréville faisait à l'auteur des Martyrs. C'est lui qui disait confidentiellement à Mme de Duras, en 1809 ou 1810 : « Mme de Mouchy sait que je l'aime, que rien ne peut me détacher d'elle. Je n'aurais à lui reprocher que quelques injustices qui tenaient à la délicatesse de son attachement, et de ne m'avoir pas toujours cru assez sincère ; mais moi, n'ai-je pas mille défauts? Et quelles amitiés ont été d'intelligence sur tous les points et n'ont pas été exposées quelques orages1. »
(1) La duchesse de Duras, par A. Bardoux. ↩
De 1810 à 1813, les accès se multiplièrent tant et tant qu'un jour Chateaubriand écrivit : « J'en ai par-dessus la tête. »
Il est bien vrai que Chateaubriand troublait, « éternel orage » les âmes qui se donnaient à lui. Avec Mme de Mouchy, et peut-être par suite du lent et sourd travail qui minait sa raison, ce fut l'orage, de part et d'autre, mais plus souvent déchaîné du côté de Méréville. C'est en janvier 1813, qu'il y eut t enfin i rupture, et par la volonté de Blanca : « J'ai reçu un congé en forme, écrivait Chateaubriand, le 20 janvier, et je l'ai accepté; car enfin il y a un terme è tout. » Et, quelques jours après : « J'ai rendu tout ce que je possédais, et il ne me reste pas une trace de ce qui a fait une partie du bonheur et des peines de ma vie. »
Dans le Dernier Abencérage, Blanca s'écrie : « Retourne au désert. »
« ...Elle ne se plaignit plus; elle ne pleurait point ; elle ne parlait jamais d'Aben-Hamet; un étranger l'aurait crue heureuse. »
Au milieu de septembre 1817 - c'est Mme de Duras qui l'écrit à Mme Swetchine - « sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée, et elle a perdu la raison... Sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonné... Elle s'est confessée, elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre; mais elle dit qu'elle est heureuse... Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé; je ne lui ai écrit qu'il y a trois jours, j'espérais que cet horrible état s'améliorerait, mais il n'a fait qu'empirer. Je ne puis penser qu'à cela. »
Autre souvenir du voyage commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène, et c'est dans les Études historiques, analyse raisonnée de l'Histoire de France, que je le trouve : « Tandis que l'architecture néo-grecque, infidèle au Parthénon abandonné s'emparait des édifices chrétiens, elle envahissait aussi les édifices mahométans. Les Arabes l'orientalisèrent pour le calife Aroun et les Mille et une Nuits ; ils l'emmenèrent avec eux dans leurs conquêtes ; elle arriva de la mosquée du Caire en Egypte à celle de Cordoue en Espagne, à peu près au même moment où les exarques de Ravenne l'introduisaient en Italie. Ainsi la puînée de l'Ionie parut dans 1 Europe occidentale, portant d'une main l'étendard du prophète, de l'autre, celui du Christ : l'Alhambra à Grenade, et Saint-Marcà Venise témoignent de son inconstance et des merveilles de ses caprices. »
On pourrait relever une allusion également dans le Congrès de Vérone (1838).
L'épigramme décochée à Wellington par l'auteur des Mémoires d'outre-tombe pourrait lui être retournée sans trop d'injustice : « Il promenait sa gloire comme un piège à femmes... » Mais telle est, d'autre part, la complexité de ce cœur malade, que René se révolte à la pensée d'être aimé pour sa gloire ; il est jaloux de ses œuvres ; peut-être les aime-t-on au lieu de lui, ou plus que lui :
L'amant de Velléda, le frère d'Amélie,
Mes fils ingrats m'ont-ils ravi ta foi?
Ton admiration me blesse et m'humilie.
Le croirais-tu? Je suis jaloux de moi.
Dédaigne, ô ma Beauté, cette gloire trompeuse...,
Pour moi-même, un seul jour, aime-moi...1
(1) Original autographe. - Quarante vers délirants. ↩
Dans un fragment des Mémoires, rédigé à Cauterets, en août 1829, et plus tard supprimé par l'auteur, à trop juste titre2, je remarque de longs passages qu'il n'aura point tracés sans penser à Mme de Mouchy.
(2) Publié en partie par Sainte-Beuve dans les Nouveaux Lundis t. II, p. 259, et reproduit en entier par M. Victor Giraud, au cours d'une impartiale et belle étude sur Chateaubriand, dans la Revue des Deux-Mondes 1er avril 1899. ↩
Observons d'abord « qu'au lever des Pyrénées sur l'horizon, le cœur lui battait ». Pourquoi? « Du fond de vingt-trois années, sortirent des souvenirs embellis dans les lointains du temps : je revenais de la Palestine et de l'Espagne3. » Plus il était heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était fini lui plaisait. Il composa quelques strophes sur les Pyrénées. Le sujet et le sentiment inspirateurs ? Lisez :
(3) Il dira dans le fameux passage : « Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne ! » ↩
J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes,
D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes, Carthage abandonnée et son port blanchissant :
Le vent léger du soir arrondissait ma voile
Et de Vénus l'étoile
Mêlait sa perle fine à l'or pur du couchant :
Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide
Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide
Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités.
De l'antique Hespérie abordant le rivage
Du noble Abencérage
Le mystère1 m'ouvrit les palais enchantés.
(1) C'est le même mot que dans le passage fameux : « Que de malheurs ont suivi ce mystère ! » ↩
De l'âge délaissé quand survient la disgrâce
Fuyons, fuyons les bords qui gardant notre trace,
Nous font dire du temps en mesurant le cours :
Alors j'avais un frère, une mère, une amie ;
Félicité ravie!
Combien me reste-t-il de parents et de jours ?
Nulle erreur possible; nous voyons très clairement de quel souvenir il était obsédé dans les Pyrénées, à Cauterets.
Je puis ajouter encore à l'éclat de cette évidence. En la même année 1829, à Rome, il avait remarqué que l'ambassadrice d'Autriche ressemblait « à la pauvre Mme de Mouchy », et il n'avait pu se tenir de le confier à Mme Récamier. Et comme celle-ci avait pris ombrage de la ressemblance autant que du souvenir, l'ambassadeur avait répondu : « Soyez tranquille sur tous les points. La ressemblance n'est pas du tout parfaite. Et quand elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines... » Voilà l'état d'âme et l'éternelle hantise.
C'est donc au milieu de telles évocations qu'il rencontre une jeune femme assise au bord du gave de Cauterets. L'aventure galante qui s'ensuivit fut l'occasion du fragment naguère exhumé par M. Victor Guiraud2. Celui qui l'écrit se souvient de Mme de Mouchy, beau coup plus qu'il ne pense à « la naïade du torrent ».
(2) Revue des Deux-Mondes, 1er avril 1899. ↩
« l faut remonter haut pour trouver l'origine de mon supplice ; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette idéale image, puis vinrent les amours réelles qui n'atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon âme.
« J'ai su ce que c'était que de vivre pour une seule idée, et avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment, de perdre de vue l'univers, de mettre son existence entière dans un sourire, dans un mot, dans un regard.
« Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes délices. Je me disais : M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui ? Un mot qui n'était pas prononcé avec autant d'ardeur que la veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en croyais l'enfer, et je m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre (?) l'amour : toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable parce que je n'étais plus aimé.
« REPOUSSÉ DANS LE DÉSERT DE MA VIE, j'Y rentrais avec toute la poésie du désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place j'occupais ici-bas ! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les solitudes où je m'enfonçais, combien rougirait-il de brins de bruyère? Je vis passer devant moi de nouvelles enchanteresses : les unes étaient trop belles pour moi, les autres ne m'aimaient pas... Le spectacle du bonheur des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi m'inspirait les transports de la plus noire jalousie : si j'avais pu les anéantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance et du désespoir... Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal; tu as l'air de la mélodie elle-même rendue visible et accomplissant ses propres lois1.
(1) Ce trait ne semble pas convenir à la jeune étrangère de seize ans. Au contraire, il rappelle Nathalie-Blanca : « ...Il entendit les sons d'une voix et d'une guitare. Entre la voix, les traits et les regards d'une femme, il y a des rapports qui ne trompent jamais un homme que l'amour possède : « C'est ma « houri! dit Aben-Hamet ; et il écoute, le cœur palpitant. » - «Tout était séduction dans cette femme enchanteresse : sa voix était ravissante, sa danse plus légère que le zéphir : tantôt elle se plaisait à guider un char comme Armide, tantôt elle volait sur le dos du plus rapide coursier d'Andalousie, comme ces l'ées charmantes qui apparaissaient à Tristan et à Galaor dans les forêts. « - L'harmonie de ses pas, de ses chants et des sons de sa guitare était parfaite. La voix de Blanca, légèrement voilée, avait cette sorte d'accent qui remue les passions jusqu'au fond de l'àme. » ↩
« ..Mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu ? Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi, les fureurs de ma jalousie prévue, mes longs silences, mes tristesses de cœur et tous les caprices d'une nature malheureuse qui se déplaît et croit déplaire aux autres ?... Le chaos de ma nature où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion pitoyable.
« ...Réduit à cacher ma double défaite, à mourir de jalousie, je me représenterais tes plaisirs, je me dirais : à présent, à cette heure où elle me parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre ; elle lui redit ces mots tendres qu'elle m'a dits, avec cette ardeur de la passion qu'elle n'a pu jamais sentir pour moi. Alors tous les tourments de l'enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais les apaiser que par des crimes.
« Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rêves, de mes folies, de mes vagues tristesses ; cherchant toujours ce que je ne puis trouver; joignant à mes [anciens maux le désenchantement de l'expérience, la solitude des déserts à l'ennui du cœur et la disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas fourni aux démons, dans ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient point encore inventé dans la région des douleurs éternelles? »
On comprendra mieux, maintenant, ces vers « trouvés sur le pont du Rhône », et datés de 1811.
Il est minuit, et tu sommeilles Tu-dors, et moi je vais mourir.
Que dis-je, hélas ! peut-être que tu veilles !
Pour qui?... l'enfer me fera moins souffrir.
Demain, quand, appuyée au bras de ta conquête,
Lasse de trop d'amour et cherchant le repos, Tu passeras le fleuve, avance un peu la tête,
Et regarde couler ces flots1.
(1) Œuvres de Chateaubriand, poésies ; - En cette même année 1811, l'auteur de ces vers écrivait à son ami Frisell : « ... Je deviens vieux ; [déjà il se disait vieux,] je n'ai pas un sou, et ne pouvant plus parcourir le monde, je ne cherche plus qu'à le quitter. Il faut faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est La Trappe ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie. » (Lettre du 10 mai 1811.) ↩
Mme de Beaumont et Mme Récamier semblaient être les deux héroïnes privilégiées des Mémoires d'outre-tombe. Je puis dire (ce dont personne ne s'était douté) que Mme de Mouchy est derrière le voile, invisible et présente, qu'elle est l'âme de bien des pages, et en particulier de celle-là.
Je crois même que plusieurs passages de ce morceau délirant sont repris des lettres adressées à Mme de Mouchy, et rendues par elle à Chateaubriand, lorsque se produisit la rupture. Il y a la des traits que je reconnais pour les avoir surpris ailleurs : ils n'avaient pas pour objet « la jeune occitanienne .
Ce morceau est comme un résumé des passions antérieures, comme un memento collectif, comme un chant d'adieu aux folies romanesques.
Pauvre chrétien que René ! Cœur faible, incroyablement. « Nature molle et efféminée » : - « Le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, l'indifférence et la passion s'y mêlent dans une confusion pitoyable. » Ce qu'il faut penser de Chateaubriand à ce point de vue, dès 1887 je l'ai dit avec une rude sévérité - la sévérité de la jeunesse - dans Mme de Chateaubriand. Voyez, en particulier, pp. 109-117.
Chateaubriand s'est souvenu de la pauvre Nathalie, même dans son dernier livre qui n'est autre que la Vie de Rancé. Il y parle de Grenade et de l'Alhambra. S'il affirme que « Voiture, quoi qu'on en dise, ne les a pas décrits » c'est évidemment qu'il se souvient de les avoir décrits, lui, dans le Dernier Abencérage, et après les avoir visités, et en quelle compagnie.
Une dernière question se pose, et je crois que c'est la plus intéressante; c'est du moins celle à laquelle j'attache le plus de prix.
Pourquoi, toujours et partout, Chateaubriand revient-il au même souvenir?
Dans un dernier billet à sa cousine, Mme de Duras, la pauvre duchesse de Mouchy, de plus en plus souffrante, disait avec une émotion mal contenue, et qui remue le cœur.
« Parlez de moi quelquefois! Que je ne sois ni trop méconnue, ni trop oubliée ! Si notre ami peut conserver mon souvenir, je suis sûre qu'il me plaindra et aimera ma mémoire. Adieu! soyez heureuse ainsi que vos aimables filles! Que ceux qui ont eu quelque amitié pour moi retrouvent mon souvenir auprès de vous. »
Dernier éclair d'un « esprit supérieur! › Dernière tendresse d'une « âme douce!1 ». Dernier adieu conscient et angoissé !
(1) Expressions de Mme de Duras. ↩
Il dut rappeler à Chateaubriand la dernière lettre «si poignante et tout admirable » de sa sœur Lucile, cette autre infortunée, morte folle, et qui l'avait aimé sans partage:
« Mon frère, ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit, et qui voit naître l'aurore où elle va mourir... Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton cœur. »
A la lecture de l'un comme de l'autre adieu, Château briand n'aura pu retenir ses larmes. Il aura juré de conserver le cher souvenir. Et nous venons de voir s'il fut fidèle à son serment.
Avec le suprême désir de Nathalie de Laborde de Méréville, duchesse de Mouchy, nous sont révélées la raison d'être, la noble inspiration, l'excuse touchante du morceau « Ai-je tout dit dans (Itinéraire » et de tant d'autres allusions. En les semant un peu partout dans ses œuvres, il espérait sans doute que, tôt ou tard, un lecteur attentif en favoriserait l'éclosion, et que la mémoire toujours aimée s'épanouirait dans un rayon d'immortalité.
Après l'indiscrétion, voici le cancan : « A Vichy. aux eaux, à une certaine année, M*** qui me l'a dit, était avec Chateaubriand et Mmes de D*** et de Mouchy, que ce Jupiter-René dévorait toutes deux à petit feu, et qu'il se plaisait à consumer; car la sensibilité de Chateaubriand n'est pas moins compliquée que le reste. »
Pourquoi nommer en toutes lettres la seule Mme de Mouchy, et refuser au lecteur la garantie ou la discussion des deux autres noms?
Tant vaut le narrateur, tant vaut le récit. Qui donc est ce M. M***? Peut-être M. Molé. Et cette dame de D***? Sans doute, Mme de Duras.
Nonobstant les réticences affectées, et malgré la difficulté de serrer de près une historiette de ce genre, on peut la soumettre à l'épreuve des témoignages et des dates.
Chateaubriand vint à Vichy en 1805, et je n'ai vu nulle part qu'il y soit revenu. Il y parut dans les circonstances qu'a racontées Mme de Chateaubriand. Est ce en présence de l'épouse, sans illusion mais non sans fierté, que le Jupiter René se fût passé la fantaisie de consumer à la fois ses deux adoratrices ? Et l'expression a à petit feu » ne suppose-t-elle pas un séjour de quelque durée? Or, Chateaubriand ne fit que passer à Vichy; il venait prendre sa femme pour visiter la Suisse avec elle. Au surplus, il ne connut Mme de Duras qu'en 1808, et la rupture avec Mme de Mouchy était consommée en janvier 1813. Je crois pouvoir affirmer, d'après les souvenirs, lettres et mémoires de l'un et de l'autre époux, que Chateaubriand ne revint pas à Vichy de 1808 à 1813, et même qu'il n'y revint jamais. D'ailleurs, pour montrer à quel point Sainte-Beuve a faussé la situation et l'attitude de Chateaubriand vis-à-vis des deux cousines, il suffit de citer une lettre de lui à Mme de Duras : « Quelle folie, chère sœur ! Mme de Mouchy sait que je l'aime, que rien ne peut me détacher d'elle... Sûre ainsi de moi, Mme de Mouchy ne me défend ni de vous voir, ni de vous écrire, ni même d'aller à Ussé avec ou sans elle. Si elle me le commandait, sans doute elle serait obéie, comme je vous l'ai dit cent fois. Vous ne le trouvez pas mauvais1... » De telles anecdotes, que n'appuient ni l'autorité d'un nom, ni la précision des dates, n'auraient pas dû trouver place dans le livre de l'éminent critique.
(1) Mme de Duras, PP. 103-104. ↩