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L'Enchanteur 1768—1848

Livre premier

III

Du nouveau sur J. Joubert · 22 min de lecture · p. 26–43 · chapitre 3 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En poussant ainsi à un certain idéal, on n'a pas seulement supprimé des passages, altéré même le texte de Joubert, on a faussé la nuance de son humeur.

Si nous en jugions d'après la Correspondance, il aurait été plus parfait que nature. Rien d'un peu violent, jamais, n'aurait échappé à sa plume, et puisque c'est encore causer que correspondre, jamais non plus ne lui serait venu aux lèvres un mot de colère ou de mépris. Les parfaits de cette sorte seraient de parfaits ennuyeux. Or, le commerce de Joubert était des plus piquants. Chateaubriand déclare « qu'il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur ». S'il eût été l'homme doux et charitable, invariablement, que suppose le premier volume des Ouvres, est-ce qu'il aurait eu cette prise extraordinaire, attestée aussi par Mmes de Beaumont et de Chateaubriand, par Chenedollé, Molé et plusieurs autres? Elle ne s'expliquerait pas sans une grande vivacité de sentiments et d'expressions. Mais la vivacité des sentiments entraîne aussi bien l'absolu des antipathies que des sympathies. Les unes vont de pair avec les autres. « Je sais qu'il se prévient facilement » disait celui qui le connaissait le mieux. Quelque amitié que Fontanes professât pour Guéneau de Mussy, il lui fut impossible d'amener son confident le plus intime et le plus ancien à partager cette affection. En Guéneau de Mussy, que d'ailleurs il estimait, Joubert critiquait tout : caractère, conversation, idées, style. Annonçant à Chenedollé le mariage de leur ami, il s'exprime avec une pointe de malice, et ce mot encore a été retranché de la Correspondance : « Vous a-t-on dit que l'anachorète Guéneau est marié à la fille du médecin Hallé. Il a passé ici avec elle il y a trois jours. » Joubert continue, et ce mot est également inédit : « Je parlerai à Lassajude (ou Lassoujude) quand je le verrai. En attendant, il faut lui écrire d'attendre. Ce drôle là est à son aise et gagne beaucoup. Son devoir est d'être traitable. Je suis aussi son débiteur, mais sans scrupule. »

Il n'adoptait pas davantage Pasquier; il l'avait même pris en grippe. Ses lettres auraient révélé le secret de la déplaisance que lui causait cet autre habitué du groupe. On y a mis bon ordre par totale suppression.

Mme de Chateaubriand s'amusait à constater chez Joubert une imperfection qui était également la sienne. Elle écrivait à Mme Joubert : « Ni vous, ni moi, chère Dame, ne sommes trop bonnes. Pour M. Joubert, je conviens qu'il est parfois excellentissime, mais il y a des jours où il s'entend avec nous épouvantablement. »

A l'égard de ceux qu'il n'estimait pas, un mot lui venait, violent, où se révèle comme un geste de répulsion, avec un accent de colère et de mépris. Il l'appelait « le drôle », mot qui ne figure pas une seule fois dans les OEuvres.

En quoi ces vivacités de plume et de langue diminueraient-elles Joubert ? Sans rien enlever, à son caractère, de sa bonté, ni, à son style, de sa finesse, elles restituent à sa physionomie un trait original, elles lui rendent le jeu et le feu des mouvements primesautiers.

Encore si l'on s'était contenté d'opérer des suppressions et des substitutions dans une même lettre ! Mais je vois qu'on a pris à celle-ci et à celle-là, diversement datées, et que, de plusieurs morceaux, arbitrairement rapprochés, on a fait une seule lettre, sous une date unique. Ainsi accommodée, la Correspondance retient à peu près sa valeur littéraire ; mais elle perd une part de son autorité documentaire. Du moins le but visé a-t-il été atteint ? Celui de donner à la Correspondance meilleure mine. Pas le moins du monde. La pièce suivante va faire la preuve de cette dernière assertion, comme de celles qui précèdent. Elle débute ainsi : « Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame ; je n'en suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu m'honorer. » Ce début fait allusion à des récits que Mme de Sérilly avait rédigés et adressés à Joubert. Elle y racontait son arrestation, sa condamnation à mort, les délais accordés à sa grossesse, son salut au 9 thermidor, son témoignage d'outre-tombe, pour ainsi dire, contre Fouquier-Tinville et les Terroristes qui la tenaient pour guillotinée1.

(1) Parmi les condamnés de ce jour (21 floréal, 10 mai 1794), enregistrés après l'exécution sur les actes de décès, était Me de Sérilly. Elle comparut, son extrait mortuaire à la main, au procès de Fouquier-Tinville. C'était comme une apparition de l'autre monde, venant témoigner, au nom des victimes, contre l'accusateur public et les juges qui se trouvaient à leur tour sur les bancs des accusés. « Le 21 floréal, dit-elle, mon mari et moi et vingt-trois autres personnes nous avons été ici condamnés à mort. Il était dit dans l'acte d'accusation que mon mari et moi étions complices des conspirations du 28 février, du 20 juin et du 10 août. On se borna à demander nos noms, nos âges et nos qualités : tels furent les débats qui eurent lieu dans notre jugement. Dumas coupait la parole aux accusés. Aucun ne fut entendu. ↩

La réponse de Joubert, dans l'original, est incomplètement datée « ce 27 avril »; mais le texte, bien étudié, permet de suppléer comme suit : Villeneuve-sur-Yonne, 27 avril 1795.

La veille, il déclarait à Mme de Beaumont qu'il devait des remerciements à ses récits et à ceux de Mme de Sérilly. Il y avait longtemps qu'il pensait à s'acquitter et qu'il s'abstenait, parce que, dans la pointe d'humeur que lui donnait la médecine, il ne saurait rien faire avec grâce. Il se contenterait aujourd'hui [26 avril] d'avoir sonné la lettre de sa cousine : « Si, dans votre bienfaisance, ajoute-t-il, vous voulez augmenter ma reconnaissance et mon plaisir, sonnez à toutes cloches l'histoire de sa détention. »

Est-il donc indifférent de savoir que Mme de Sérilly, célèbre dans les annales de la Révolution, avait elle-même retracé l'histoire de sa double comparution devant Fouquier-Tinville accusateur, et Fouquier-

« Je n'ai conservé la vie que parce que je déclarai que j'étais enceinte et que les chirurgiens l'attestèrent.

« J'ai vu là mon mari; j'y vois aujourd'hui ses assassins et ses bourreaux.

« Voici mon extrait mortuaire ; il est du 21 floréal, jour de notre jugement à mort ; il m'a été délivré par la police administrative.i

Dans les pièces du procès, on trouve en effet sa déclaration de grossesse, l'attestation du médecin qui en reconnaît les symptômes, quoique douteux encore ; l'ordre de sursis ; la translation de la condamnée à l'évêché, et un dernier acte qui constate tout à la fois son élargissement et son inscription sur le registre des morts. Les procès-verbaux d'exécution étant individuels, on aura cru sans doute à la Commune qu'il en manquait un, et on y aura suppléé d'après le texte du jugement : « Un revenant : Mme de Sérilly » dans l'Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, avec le journal de ses actes, par H. Wallon, de l'Institut, t. III, pp. 424, 425.

Tinville accusé; que Mme de Beaumont, fille du dernier ministre de Louis XVI aux affaires étrangères, avait joint ses souvenirs à ceux de sa cousine ?

Pauline de Montmorin était toute disposée à joindre ses instances à celles de Joubert pour obtenir de Mme de Sérilly une relation complète. Un jour, elle cite à son ami une phrase de Riouffe, qui peint très bien la sécheresse du monde : « Et moi qui n'ai voyagé plus avant qu'aucun mortel peut-être vers les extrémités de la vie [l'échafaud], lorsque je reparais, des hommes qui m'ont connu dès mon enfance me demandent à peine d'où je viens. » A la suite de cette plainte, elle écrit : « N'ai-je pas vu cela trente fois pour ma cousine ? On lui demande à peine des détails sur sa détention, et on lui raconte bien au long les plus petites circonstances de la plus simple arrestation ou d'un vol. »

N'est-ce pas une bien piquante particularité de voir le moraliste pousser une patricienne à devenir auteur ? et dans quelles circonstances dramatiques ! Il ne lui suffit pas que Mme de Sérilly ait déjà une feuille imprimée ; il veut qu'elle donne à ses relations l'ampleur « d'une brochure », ou plutôt « d'un ouvrage » ; il en serait le premier souscripteur. Et cela, non point à la date tardive de 1797, marquée dans les Ouvres, mais en 1795, à toucher les événements.

A un certain endroit de sa lettre, Joubert ne se contente plus d'écrire et de décrire. Au beau milieu de ses lignes, il se met à dessiner, comme il peut, et pas trop mal, vraiment ; ce sont des foudres entrecroisées, des branches de cyprès, un cocon de ver à soie, un papillon dégagé de sa chrysalide. Voilà le vrai Joubert de la Correspondance, dans la vivacité, la variété et les caprices de son humeur.

Il est temps de transcrire le document annoncé. Les deux passages que je vais signaler figurent dans les Œuvres; mais, rattachés faussement à la lettre du 26 juin 1797, ils l'allongent sans mesure, eu égard au souffle épistolaire de Joubert, et ils ne s'accordent pas très bien avec la suite :

« A Madame de Sérilly.

« [Villeneuve-sur-Yonne, 27 avril, 1795],

« Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame ; j'ai une extinction d'esprit et de voix.

« Je n'en suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu m'honorer. Ils m'ont été remis un peu tard par votre page à cheveux gris ; il ne m'a porté que le 1er floréal votre lettre du 20 germinal. Je l'accuse pour m'excuser. Sans cette triste nécessité, son âge et la candeur de sa barbe auraient fait expirer ma plainte dans le silence du respect1.

(1) Ces premières lignes forment le commencement de la lettre du 26 juin 1797, dans la Correspondance. ↩

«Vous êtes bien heureuses, vous et Mme de Beaumont, que des jus d'herbes que j'ai pris à contre cœur m'aient rendu inactif, et que je me sente brouillé avec Galetty2 parce que, contre toute espérance, il ne me dit rien du procès de Fouquier-Tinville. Sans cet incident, j'aurais enrichi son journal des récits que vous voulez bien faire sur ce célèbre personnage ; et vous auriez eu le désagrément très mérité de vous voir imprimée deux fois.

(2) Galetty rédigeait, en 1795, le Journal des Lois. Voir Bibliographie des journaux, p. 249. - Au tome ler de l'Histoire du Directoire, par Adolphe Granier de Cassagnac, on trouve des détails sur une polémique de Galetty qui dénonça dans son journal, au commencement de 1795, l'existence, pendant la Terreur, d'une tannerie de peau humaine établie par le gouvernement à Meudon. (t. I, Pp. 30 et 31). Je tiens cette note de l'amicale obligeance de M. Edmond Biré. ↩

«Je prends la liberté de vous exhorter à vaincre très sérieusement vos répugnances sur ce point, et j'espère que Mme de Beaumont parviendra à vous rendre auteur tout à fait. Vous avez si bien débuté par une feuille, qu'il faut absolument finir par une brochure.

« L'intérêt public et la mémoire des innocents l'exige. « Je souscrirai le premier si quelque libraire annonce jamais un ouvrage de vous par souscription, et, en ce cas, je vous dirai comme Voltaire: «Je veux m'appeler Aaron ».

« Je ferais bien volontiers le voyage de Paris pour avoir le plaisir d'en revenir avec vous, mais non pas pour F-q-r-T-nv-|| [Fouquier-Tinville]. J'aimerais cent fois mieux qu'il fût invisible que de le voir.

« J'avais eu l'honneur de vous écrire en vous envoyant le Don Quichotte espagnol le jour de votre départ. Un page de mon choix, et qu'on prendrait à sa mine pour l'arrière-petit-fils du vôtre, partit d'ici à sept heures du matin pour revenir à midi m'assurer qu'il était arrivé trop tard. Je m'imaginai qu'il s'était amusé à jouer à la fossette tout le long du chemin. On ne sait plus à qui se fier. Tout le monde est trop jeune ou trop vieux; et je vois bien que les vrais milieux, même en messagerie, sont aussi difficiles è reconnaître qu'à garder1.

(1) Cet alinéa vient, dans la lettre du 26 juin 1797, immédiatement après celui que j'ai signalé plus haut comme formant le début de la même lettre, dans la Correspondance. ↩

« Je vous bredouillais un mot sur votre cachet. Je veux en bredouiller un autre. Il faudrait absolument l'historier, en faire un monument.

De Caumont, jeune enfant, l'étonnante aventure

n'est pas plus étonnante que la vôtre.

« Blasonnez le haut du cachet d'un orage indiqué par deux foudres qui se croisent :

« Cela est aisé à graver.

« Entourez le cachet de deux branches de cyprès, arbre dont le feuillage, tout en hachures, se désigne, s'imprime et se reconnaît facilement :

« Placez à la base la coque d'où sortira la chrysalide toute droite, toute volante, et vraiment ressuscitée :

« Mais, pour Dieu ! si cela est possible (soit à la forme des antennes, soit à tout autre signe) que, dans cette ressuscitée, on reconnaisse un ver à soie, et non pas un inutile papillon. Vous n'êtes point faite pour être représentée par un papillon, quelque amour que vous ayez pour les lilas et pour les roses.

« De plus, une coque de papillon n'est qu'une vilaine membrane presque nue ; celle d'un ver à soie est vêtue et toute agréable.

« Io rivivo (s'il est italien), ou così... qui est plus laconique, suffiraient pour toute légende ; et l'orage qui annonce la chaleur, le coup de foudre à qui vous devez l'existence, conviennent également au corps et à l'âme de cet emblème.

« On pourrait mieux imaginer. Mais, Madame, je ne puis vous offrir que ce qui est venu ; et, dans tous les cas, votre médaillon d'histoire naturelle, dans sa sèche exactitude, n'est pas assez digne de votre sort et ne le montre pas assez.

« Pardonnez-moi ces bavardages. J'ai gardé un si long silence avec vous que je m'en dédommage trop. Je persiste à vous supplier de me faire présent, tôt ou tard, de la lettre de Mme de Beaumont. Je lui écris même pour lui demander son agrément. Je suis bien hardi, ce me semble : je le suis déterminément.

« Je finis cette longue lettre où je m'aperçois, un peu tard, que j'ai omis une infinité de formules. Sans doute, elles sont étrangères au respect, car rien ne peut, Madame, surpasser celui dont j'ai l'honneur de vous offrir les assurances. JOUBERT.

« Ce 27 avril.

« P. S. J'ajoute encore à ces longueurs pour vous remercier, Madame, d'avoir pris mon parti contre moi-même ou plutôt contre mes paroles. En vous disant que je n'étais pas fait pour un certain bonheur [apparemment, celui du mariage], je m'étais bien mal expliqué. Je ne m'y étais pas destiné et il m'étonne. C'est tout ce que je voulais dire. Je serais d'ailleurs bien injuste et bien aveugle si je n'en sentais pas la douceur et le prix. Je sais en effet en jouir et l'apprécier, et je vous rends grâces, Madame, d'avoir voulu le penser1.»

(1) Original autographe. ↩

Est-ce que ce post-scriptum sur le mari que fut Joubert, « étonné » « de ce bonheur pour lequel il n'était pas fait », « et auquel il ne s'était pas destiné », n'est pas des plus intéressants sous la plume du moraliste, écrivant à une femme? Il avait été supprimé comme la lettre, supprimé comme beaucoup d'autres passages très suggestifs. Rien ne remplace de tels détails dans l'étude ou le portrait pyschologique d'un homme.

Mme de Sérilly avait-elle invité son aimable correspondant à venir assister à l'une des dernière séances, sinon à la dernière du procès de Fouquier-Tinville? Ou peut-être l'avait-elle averti que le procès touchait à sa fin, que l'expiration, mille fois méritée, était imminente, et qu'il lui serait facile, comme a elle et avec elle, de voir dans la charrette fatale le tigre à la face humaine, traîné à l'échafaud où lui-même avait poussé tant de nobles victimes ? Point du tout affriandé par de tels spectacles, Joubert, le 27 avril, déclinait l'invitation et s'excusait en parfait galant homme : « Je ferais bien volontiers le voyage de Paris pour avoir le plaisir d'en revenir avec vous, mais non pour voir Fouquier-Tinville. Je préférerais qu'il fût invisible. »

Voilà, ce semble, l'explication du mot souligné1.

(1) Le procès, commencé ou plutôt recommencé le 8 germinal, ne se termina que le 17 du mois suivant. Les débats furent clos le 12 floréal an III, (1er mai 1795). « Les seize condamnés subirent, le 18 floréal (7 mai) vers les onze heures du matin, leur jugement sur la place de grève : ils furent conduits sur trois charrettes, au milieu d'une multitude immense qui les couvrait de huées et de malédictions. Fouquier y répondait quelquefois par les plus horribles prédictions ; sa figure était pâle et livide, ses muscles, contractés, ses yeux animés et égarés par la colère ; la contenance de ses complices n'était pas moins hideuse ; ces hommes, souillés de tant de crimes et couverts de tant de sang innocent, appelaient encore les massacres et la mort sur leur patrie. Fouquier fut exécuté le dernier ; le peuple demanda sa tête ; le bourreau la saisit par les cheveux et l'offrit aux regards de la multitude. » (Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, t. VI, pp. 121-122). ↩

IV

A qui revient la responsabilité des altérations du texte? Non, certes, à M. de Raynal. Nul éditeur ne mit plus de conscience, de discernement et de conviction au service d'une gloire aimée. Nul n'était mieux indiqué pour la tâche extrêmement délicate de déchiffrer, coordonner et publier les Œuvres de Joubert. Entre l'Introduction et les œuvres se remarque, sous la différence des styles, une parfaite harmonie de pensées, d'enthousiasme, d'élégance imagée et de douceur sereine. Quiconque a fréquenté Joubert, joui et profité de son commerce, reste l'obligé de MM. de Raynal. Parents du moraliste par l'alliance, ils apparaissent, en vertu des dons les meilleurs, comme des fils de son génie.

Cela dit très haut et sans réserve ni sous-entendu d'aucune sorte, se pose de nouveau la question des responsabilités. Que le lecteur juge si les hypothèses suivantes lui semblent plausibles.

MIle de Fontanes avait trente-huit ans au plus, lorsque furent ouvertes les caisses où gisaient les papiers de son père. Il s'agissait d'éditer les œuvres de l'éloquent orateur, du fin critique, de l'harmonieux poète. Peu au courant des pratiques littéraires, Mile de Fontanes ne pouvait se passer des conseils d'un expert, rompu aux choses du métier. M. Roger, de l'Académie française, s'offrit, empressé, et fut agréé. Il devait beaucoup à la protection de M. de Fontanes. Sainte-Beuve, sur qui porta tout le soin de l'édition, eut à subir l'ingérence perpétuelle de M. Roger.

Il l'avoue à mots couverts dans deux lettres datées de l'année même où furent publiées les Œuvres de Fontanes.

Voici ces lettres. Je les crois inédites :

« A Monsieur Hachette.

« Ce 18 juillet Monsieur, Je puis enfin vous écrire une réponse que j'aurais donnée bien plus tôt si elle n'avait dépendu que de moi. Mais il y avait plusieurs personnes à consulter ; j'ai dû moi-même aller en causer avec M. de Chateaubriand avant son départ. Mme de Fontanes a désiré avoir l'assentiment de quelques anciens amis de son père, M. de Langeac, et M. Roger qu'il a fallu attendre, car il était à la campagne. Je reçois à l'instant même la réponse de Mme de Fontanes qui me donne pouvoir de conclure avec vous dans les termes de notre conversation. J'irai demain vers onze heures en causer avec vous et terminer, j'espère, ce qui l'eût été le jour même de notre premier entretien s'il n'y avait eu qu'un avis.

« Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentiments particuliers. SAINTE-BEUVE1. »

(1) Original autographe. ↩

« A Monsieur A. de La Tour.

« Au château des Tuileries (1838) (2).

« Cher poète, « Remerciez bien Monsieur votre père de son aimable attention. Voici mon explication et mon excuse. D'abord, je ne suis pas éditeur de Fontanes, c'est-à-dire que je n'ai pas été le maître d'y faire ou de n'y pas faire : l'admission, la suppression de certains morceaux a été décidée par d'autres que par moi ; seulement, sur ces premières décisions, j'ai servi l'édition et y ai aidé de mon mieux. Quant au cas particulier, nous connaissions bien la première version des Stances, mais M. de Chateaubriand tout le premier a pensé que les deux dernières rétrécissaient l'effet; moi-même je l'ai cru. M. de Fontanes,2 coup sûr, les eût supprimées s'il eût publié lui-même ses œuvres ; et dans les copies manuscrites qu'il a fait faire, elles ne se trouvent pas. Moi-même, je l'avoue, je pense que l'effet de la pièce est mieux sans cette fin trop appropriée; la pièce me paraît moins tronquée par là qu'un peu indéfinie à la manière antique. Ce qui n'empêche pas que lorsqu'on a connu la pièce dans le premier état, on puisse la regretter.

(2) La date n'est marquée que dans le timbre de la poste. ↩

« Mais, encore une fois, pour ma décharge, je n'ai pas été le maître. Notre D' Reuchlin, que j'ai vu hier, me disait qu'il vous avait parlé de Nords-Strand [?], •et que vous y aviez pris. Oh ! faites donc cela. Il y a un roman allemand là-dessus intitulé: Die Hallig, par Biernatyky [?]; il vous dira comment l'avoir; vous vous le feriez traduire, et, avec les pages que lui-même a données sur Nords-Strand dans son premier volume, vous auriez tous les éléments d'une jolie monographie et d'une histoire suivie de cet îlot, de ce Sainte-Marie du jansénisme. Tout le monde en petit est là : luttes, oppressions, persécutions, taquineries, et aussi la vertu, j'espère.

« J'attends comme vous Pâques de notre Marmier. « A vous de tout cœur. SAINTE-BEUVE1. »

(1) Original autographe. ↩

Ce n'est plus dans un écrit confidentiel, et avec une modération charmante, que Sainte-Beuve se plaint de n'avoir pas été le maître. C'est dans une note de Chateaubriand et son groupe ; il nomme « les autres » qui décidaient, et il parle d'eux, surtout de celui qui fut le vrai maître, avec une vivacité pleine d'amertume :

«On lisait dans les premières versions (Le Tasse errant de ville en ville) les deux stances finales, où il était fait allusion à l'institution des Prix décennaux que l'Empereur venait de proposer... J'aurais indiqué ces variantes dans l'édition de Fontanes que j'ai donnée en 1839, mais j'y étais gêné par les scrupules royalistes de la fille de l'auteur et par l'espèce de surveillant chicaneur qu'elle nous avait imposé, M. Roger. J'ai dû accepter ces entraves et subir ces ennuis par amour et respect pour la mémoire de Fontanes. Les procédés ultérieurs de la comtesse Christine de Fontanes à mon égard m'ayant dégagé, je dis ce qui est vrai. »

Quels procédés de la comtesse Christine de Fontanes ? Le 17 avril 1854, le Moniteur contenait un article - presque pieux - de Sainte-Beuve, intitulé Chateaubriand : anniversaire du « Génie du Christianisme . Le sens et le but de l'article sont très bien indiqués par le critique dans les lignes suivantes ; nous y trouverons aussi les éléments d'une réponse au point d'interrogation qui précède.

« La sincérité de l'émotion dans laquelle Chateaubriand conçut la première idée du Génie du Christianisme est démontrée par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j'ai trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci ; dont Mme la comtesse Christine de Fontanes, fille du poète, possède l'original, et qui, n'étant destinée qu'à la seule amitié, en dit plus long que toutes les phrases écrites ensuite en présence et en vue du public. On me permettra de la donner ici tout entière: c'est un titre essentiel; c'est la seule réponse victorieuse qui se puisse opposer aux notes marginales qu'on invoque, et dont j'ai cité quelques-unes, du fameux exemplaire de l'Essai. Confidence in time contre confidence ; et, è quelques mois de date, un cœur qui se retourne et qui se réfute éloquemment avec sanglots. »

Si démonstrative que fût cette lettre, et ce n'est pas exagérer que de la dire « victorieuse », il reste que la fille de Fontanes n'avait pas été consultée sur l'opportunité de la publication : peut-être parce qu'on supposait qu'elle ne l'autoriserait pas, peut-être même parce que l'autorisation avait été refusée quand on préparait l'édition filiale. Or, nous l'avons vu, les papiers de Fontanes n'avaient été mis aux mains de Sainte-Beuve qu'avec des réserves formelles. D'autres que lui décidaient. Le temps écoulé depuis 1839 n'avait pu lui créer des droits en opposition avec la volonté de l'unique héritière. Mile de Fontanes protesta publiquement contre l'abus de confiance. Sainte-Beuve devait des excuses à Mile de Fontanes et des explications au public : il s'exécuta de bonne grâce dans une note, mise après coup, au bas de l'article :

« On me dit que Mme la comtesse de Fontanes, qui depuis plusieurs années vit hors de France, a réclamé dans un journal contre la publication de la lettre si honorable pour son père et, je dirai, si utile à la mémoire de M. de Chateaubriand. D'anciennes relations avec Mme de Fontanes, à l'occasion des œuvres de son père dont j'ai été l'éditeur empressé et tout volontaire, m'avaient fait compter avec trop de confiance, je le vois, sur une adhésion de sa part que je suis désolé et peiné de n'avoir pas obtenue. »

Cela se lit sous la date de 1854. Sur les « procédés ultérieurs » de MIle de Fontanes à l'égard de Sainte-Beuve, c'est tout ce que nous savons, et je prouverai que c'est tout. Le mot est donc exagéré, injuste. Il irait à intervertir les rôles et à fausser les situations. Que de notes de ce genre - de fausses notes - dans Chateaubriand et son groupe. Ce livre parut en 1859. A qui voudrait se rendre compte, cette date, qui fut celle des grandes faveurs impériales départies à Sainte-Beuve, expliquerait bien des choses1. Donc, en 1839, l'arbitre suprême dans l'adoption ou le rejet des pièces, c'était M. Roger.

(1) « ... La dignité de sénateur (puisque dignité il y a) n'est qu'un accident, accident très noble et très utile, très essentiel au moment ou cela est venu (car j'étais à bout), mais enfin quelque chose qui n'atteint en rien le principe et le nerf vital. » Lettre de Sainte-Beuve, du 6 janvier 1860. ↩

Les lettres de Joubert à Fontanes, trouvées par Sainte-Beuve dans les papiers de ce dernier, et signalées par lui comme très dignes d'entrer dans une réimpression de Joubert, furent transcrites alors, en vue de l'édition prochaine ; or le conseiller, l'arbitre, le maître, l'homme aux « entraves », aux coupures, aux mots supprimés, déplacés, substitués, ce fut encore M. Roger. Sainte-Beuve devait être un peu suspect à titre de romantique et de libéral. M. Roger, au contraire, était le type du royaliste ardent et le modèle du classique endurci2. Détail à noter : M. de Raynal s'occupait déjà de la deuxième édition de Joubert. Elle parut en 1842, augmentée des lettres signalées par Sainte-Beuve.

(2) « Voir ses œuvres diverses publiées en 1835 par Charles Nodier. Ses comédies sont un peu vieillotes, même l'Avocat, son chef-d'œuvre ; mais chacune d'elles est précédée d'une Préface et ces préfaces sont charmantes ; elles renferment un grand nombre de curieuses anecdotes spirituellement contées. Au tome second se trouve sa réponse au discours de réception de Villemain, le 28 juin 1821. Il y a là, sur Fontanes, des pages excellentes, et on s'explique très bien, après lesavoir Ines, que Christine de Fontanes lui eût donné toute sa confiance. » Je détache cette note d'une lettre que M. Edmond Biré m'écrivait le 5 février 1895. ↩

Sur les conseils et d'après les indications de M. Roger, Mile de Fontanes n'aura autorisé qu'une publication partielle de la correspondance adressée à son père, et les copies en auront été faites à la suite du premier article de Sainte-Beuve sur Joubert. L'article était daté de 1839, comme la première édition des œuvres du poète, et il y était question des lettres de Joubert à Fontanes. Mile de Fontanes retenant par devers elle les originaux (elle les garda pieusement jusqu'à sa mort), M. de Raynal était dans l'impossibilité de contrôler l'exactitude des copies ; il n'avait rien de mieux à faire que de les imprimer telles quelles.

Et quant aux scrupules, « non royalistes » dans le cas, mais strictement personnels, qui portèrent Me de Fontanes refuser la publication des lettres que Joubert lui avait écrites, ils se comprennent très bien et sont autrement excusables que les altérations et coupures de l'académicien Roger. « Espèce de surveillant chicaneur ! »