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L'Enchanteur 1768—1848

Livre second

VIII

Du nouveau sur J. Joubert · 32 min de lecture · p. 172–197 · chapitre 13 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Voici venir les mauvais jours. Appelé dans sa ville natale par les suffrages de ses concitoyens, Joubert accepta très volontiers un mandat qui l'éloignait de la fournaise révolutionnaire. Il passa près de trois ans en Périgord (1790-1793) remplissant les fonctions de juge de paix1. A mesure que les cerveaux s'exaltaient partout, comme dans une ivresse, le sien, dégrisé depuis plusieurs années, reprenait son sang-froid, et observait, en attendant que, tout à fait désabusé, il formulât ces belles maximes : « Quand la Providence divine livre le monde à la liberté humaine, elle laisse tomber sur la terre le plus grand de tous les fléaux. - La liberté est un tyran gouverné par des caprices, etc. » - « Liberté ! Liberté! En toutes choses, justice, et ce sera assez de liberté » Les droits du peuple, il y croyait toujours; il les proclamait inaliénables; mais il les voulait soumis à la règle et à la discipline, respectueux des mœurs, des traditions et des croyances. Il eut quelque peine à faire prévaloir ses idées de modération, même dans sa famille. Le jeune frère « qu'il aima toujours d'un amour de prédilection», et qui devint Conseiller à la cour de cassation, où il parut, de longues années durant, l'un des plus beaux types du magistrat, Joubert-Laffond, Joubert-Lafon (l'orthographe varie d'un document à l'autre), Arnaud Joubert se signala parmi les plus exaltés dans la Société populaire de Montignac, plus tard Société des amis de la liberté et de l'égalité, affiliée aux Jacobins.

(1) Sur la formation de Joubert à Montignac et à Toulouse, comme sur les fonctions de juge de paix qu'il exerça dans sa ville natale, de 1790 à 1793, il faut lire une très belle étude qui a remporté l'églantine d'or, prix du genre et de l'année, aux jeux floraux de Toulouse, le 3 mai 1887, par Gaston David. L'auteur étudie les Maximes de Joubert : d'abord dans leur formation lointaine et leurs sources diverses ; - puis dans leurs inspirations directes et leurs applications premières; - enfin, dans leur sens absolu et leur utilité définitive. A ce discours très « étudié » et très agréable à lire, se pourrait appliquer le mot de Joubert : « Les lecteurs aiment les petits livres ; ils n'occupent que peu de place et ils font les délices des délicats. » ↩

On lit dans les procès-verbaux de cette Société :

« Séance du 8 nivôse : Le citoyen Mournaud, commissaire épurateur, lit son rapport sur Lafon-Joubert qui avait été ajourné. Il dépose sur le bureau un certificat constatant le serment prêté par Lafon, de maintenir l'Egalité et la Liberté ; une carte civique de sa section, un requis de son commandant de « monter la garde à la porte du Temple, où était détenue la famille de Capet, l'horreur et l'exécration des patriotes ».

« La Société, satisfaite de ces preuves, lève l'ajournement prononcé contre Lafon-Joubert et l'admet dans son sein. - Il fut président du 6 au 23 floréal.

« Séance du 24 nivôse. - Le citoyen Lafon-Joubert fait hommage à la Société de quelques couplets en l'honneur des victoires de la Liberté. La Société arrête qu'ils seront transcrits au procès-verbal, imprimés à ses frais et envoyés à toutes les Sociétés affiliées. »

Péché de jeunesse ! Ces vers un peu bien vifs (et, dans le retrain, très affranchis des règles de la ci-devant prosodie) n'avaient rien qui pût mériter un sourire du délicat et modéré Joubert. « A propos de rimes postérieures, et quoiqu'elles fussent sur des matières qui n'avaient rien de futile, le frère aîné lui écrivit pour le détourner d'une occupation qui ne pouvait que nuire à sa profession d'avocat; malheureusement quelques éloges étaient mêlés à ces conseils sévères ; il n'en fallut pas davantage pour rendre les conseils inutiles, au moins pour le moment. Le jeune avocat répondit à son frère par une épître en vers pour lui reprocher son apostasie : Si tu étais, lui disait-il, de ces esprits grossiers et froids qui n'ont jamais senti le plaisir de parler le langage du Pinde, je te pardonnerais...

Mais toi que le Ciel fit de son plus pur éther, Qu'avec tant de plaisir on entendit chanter Sur le luth immortel que délaissa ta Muse, Lorsques à l'essayer quelquefois je m'amuse, Pourquoi m'enlèves-tu cet innocent plaisir ?

Ces vers qu'un seul instant vit naître en mon loisir, Il fut un temps, ami, je m'en souviens encore, Où tes soins bienfaisants les eussent fait éclore ; Où ta main rassurant et mon cœur et ma voix, Sur le luth eût posé mes inhabiles doigts.

Le frère aîné n'en insista pas moins pour qu'on lui sacrifiât ce plaisir, tout innocent qu'il était, mais dont il redoutait avec raison pour son frère les trompeuses amorces. Il fut obéi1 ».

(1) Notice historique, ↩

Le nom de notre Joubert est absent de toutes les listes de la « société populaire » de Montignac et de tous les procès verbaux. Tiède patriote, il se contentait d'être bon magistrat, bon citoyen, et philosophe dans un sens de plus en plus religieux. Ses lettres Mile Moreau de Bussy, datées de 1792-1793, témoignent de ce progrès.

Tout modéré qu'il fût, il n'avait pas refusé de s'associer au mouvement général pour l'érection d'une pyramide en l'honneur de Mirabeau. Sa souscription est de dix livres, l'une des plus fortes de l'endroit.

« Au commencement de 1793 » est-il écrit dans le petit livre dédié à la mémoire des vieux Jacobins de Montignac, « la municipalité l'envoya à Paris pour obtenir de la Convention le maintien à Montignac du tribunal qui, lors de la formation des districts, avait été placé à Terrasson et qui venait d'être transféré à Montignac ».

Au commencement de 1793, est-ce bien exact ? Dans ce cas, Joubert aurait pris son temps ; car il était encore à Montignac le 1er mai, - à supposer que la date mise en tête d'une lettre, dans les Ouvres, soit exactement reproduite ; malheureusement, la valeur documentaire de la Correspondance n'est plus entière, après ce qui a été constaté dans le premier livre. Admettons l'exactitude. Dans l'intervalle de ces deux dates, nul document ne laisse supposer un voyage à Paris. Le 1er mai 1793, il écrit une lettre très pressante, et la plus gracieuse du monde, à MIle Moreau de Bussy pour lui demander sa main. Sa demande est accueillie ; il part aussitôt, plein de joie, contracte mariage à Paris, et se hâte vers Villeneuve où l'attendent amour, fortune et bonheur.

Les mauvais jours passent, ou semblent passés. Fontanes l'a échappé belle. Mêlé au journalisme militant, il avait sollicité, mais en vain, la collaboration de Joubert au Modérateur. Par ce temps d'orages furieux, coupés de simples accalmies, oh ! que Joubert était donc bien inspiré en répondant : « Pas encore ! Pas encore ! il me faut une longue paix. »

L'heure était aux colères, aux vengeances, aux haines fratricides. Cette heure la ne pouvait convenir à celui qui se définissait ainsi : « Je ressemble en beaucoup de choses au papillon: - comme lui, j'aime la lumière ; - comme lui, j'y brûle ma vie; - comme lui, j'ai besoin pour déployer mes ailes - que dans la société - il fasse beau autour de moi - et que mon esprit - s'y sente environné et comme pénétré - d'une douce température, - celle de l'indulgence ; j'ai l'esprit - et le caractère frileux.

« Je n'ai jamais appris à parler mal, - à injurier et à maudire. » - « J'imite la colombe. - Souvent je jette un brin d'herbe - à la fourmi qui se noie. » « La Révolution a chassé mon esprit - du monde réel, - en me le rendant trop horrible. » - « Mon esprit aime à voyager - dans des espaces ouverts, et à se jouer - dans des flots de lumière où il n'aperçoit rien - mais où il est pénétré - de joie et de clarté. - Et que suis-je ? qu'un atome dans un rayon. » « J'aime, comme l'alouette, à me promener - loin et au-dessus de mon nid. » - « Dans mes habitations - je veux qu'il se mêle toujours - beaucoup de ciel et peu de terre. - Mon nid sera d'oiseau, car mes pensées - et mes paroles ont des ailes. »

Englobé dans la proscription de fructidor, avec nombre d'autres journalistes, Fontanes eut la chance d'échapper encore une fois. Il vint se réfugier à Londres, et s'y lia plus étroitement avec Chateaubriand.

La tourmente enfin s'apaise.

En 1800, c'était la paix à l'intérieur, une paix déjà longue. Journaliste dans l'âme, Fontanes relève le Mercure de Fronce ; il aura bientôt Chateaubriand pour collaborateur et co-propriétaire. Et Joubert? Évidemment, on s'efforça de l'attacher au Mercure. Il n'avait plus sujet, comme autrefois, d'objecter la menace de nouveaux orages. La longue paix qu'il lui fallait régnait et ne paraissait pas devoir être troublée de longtemps. S'il se laissa gagner aux instances unies de Fontanes et de Chateaubriand, je le présume, et croirais volontiers qu'il fut non seulement collaborateur, mais engagé, lui aussi, matériellement dans l'affaire.

Ainsi se serait réalisé, au bout de quinze ans, et dans les conditions les plus favorables, le rêve de leur active jeunesse. Ils avaient, ' eux, une Revue, et c'était le célèbre Mercure de France.

Tout indice se dérobant, je le dirais encore par manière d'hypothèse. A priori, est-il admissible que Joubert n'ait pas collaboré au nouveau Mercure, propriété de Fontanes ?

Ne pas oublier que, des trois amis, l'homme riche n'était ni Fontanes, qui brillait à la cour consulaire, ni Chateaubriand, qui voulait « monter aux grandes dignités » mais Joubert, qui vivait heureux chez soi, de régler ses désirs faisait tout son emploi, et ne souhaitait ni climats ni destins meilleurs. La Fortune, volage fantôme aux deux autres, s'était assise et fixée à la porte du philosophe.

Joubert écrit à Chênedollé : « 12 juillet 1803. Vous me faites des recommandations que les circonstances repoussent. ...Le Mercure est livré au jeu du « petit bonhomme vit encore. » Ces gens-ci ne veulent pas qu'il meure dans leurs mains ; mais ils ne se soucient point qu'on le rallume : je suis piqué de laisser là mon but sans l'avoir atteint; mais j'ai fait ce qui était possible. »

Quel but? Et qu'avait-il fait? Propriété? Collaboration? L'une et l'autre? Ou collaboration seulement? Ou simplement travail particulier entrepris à l'intention du Mercure?

Encore un coup, je croirais à une collaboration intermittente, doublée de propriété.

Chateaubriand, secrétaire d'ambassade, oubliait un peu le Mercure, à Rome. Il avait d'autres soucis, d'autres affaires - et d'autres visées. S'il le recommandait à Fontanes, ce n'était qu'en prévision d'un avenir manqué, et comme une sorte de pis-aller : « Veillez à mes intérêts littéraires, au Mercure ; ce sera peut-être un jour ma seule ressource. »

Fontanes, devenu tout à fait personnage officiel, devait le négliger beaucoup. Le temps des beaux Extraits était passé pour l'un comme pour l'autre.

Bien caractéristique aussi, ce passage d'une lettre de Joubert au même Chênedollé. Il est incomplet dans la Correspondance; les éditeurs en ont supprimé une phrase essentielle : « Cela serait bien bon dans un journal. » Je dois à une bienveillante communication de M. de Chênedollé, fils de l'ami de Chateaubriand et de Joubert, cette restitution significative1 : « Je ne m'en consolerai point, à moins que vous ne fassiez des notes en contraste ou en parallèle avec les notes de M. Michaud. Cela serait bien bon dans un journal. Vous me demandez des nouvelles de mes occupations ; comptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers ; ce sont la des choses sacrées qui doivent se faire en silence, en leur temps, et dans le mystère. Mais je voudrais que vous vous fissiez un délassement et une habitude fructueuse de dépenser votre savoir et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien, si vous ne l'avez que pour vous. Je me donne les mêmes conseils moi-même, et je les recevrai volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m'avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnaître qu'en vous assurant comme je le fais, et comme il est vrai, que, de toutes les louanges que j'ai reçues dans ma vie, il n'en est point qui m'aient fait autant de plaisir que les vôtres. Je ne sais pas qu'elle en est la raison ; mais je vous dis le fait ; il est certain ; je vous en fais part sans orgueil et sans modestie ! »

(1) Lettre de M. de Chênedollé, du 29 octobre 1890. ↩

Sainte-Beuve, et d'autres après lui, ont mentionné avec éloge le conseil donné à Chênedollé et l'expression gracieuse d'eaux courantes. Sans contestation possible, il s'agit d'articles publiés dans les journaux : le mot, intentionnellement supprimé dans les Œuvres, figure dans l'original. Le contexte dit très clairement que, pour Joubert comme pour Chênedollé, ce devait être une habitude.

Telle est la portée du conseil : dépenser de la sorte cette portion de leur esprit qui ne servirait de rien, s'ils ne l'avaient que pour eux ; et cela, par opposition avec cette autre portion plus exquise, qui devenait, dans le silence et le mystère, ici Pensées et maximes, là, vers et poèmes. Et qu'est-ce que Chênedollé avait bien pu dire à son correspondant a à ce sujet. v Et de quoi l'avait-il loué, sinon d'articles plus ou moins récents ?

Sur quels sujets roulaient de préférence ces articles ? Quelle en était la forme? quelles, les dimensions? Et quel fruit? puisque, en poussant son ami au journalisme, lui-même parlait d'habitudes fructueuses.

Question d'histoire, d'art et de littérature, étudiées à fond, en quelques pages substantielles ; concision ornée du penseur et du styliste, unie à la parfaite et constante urbanité de l'homme du monde ; tels sont les traits distinctifs de ces articles. Ils font de Joubert un journaliste comme il s'en rencontre peu.

Le fruit ? Il convient, avec Joubert, de ne pas attribuer à ce mot le sens qu'il lui donnait en s'adressant à Chênedollé. Le poète faisait le glorieux, et Joubert insistait en parlant de rétribution. Etre lu par quelques intimes, admis à la confidence, suffisait à la modeste ambition du moraliste. Il jouissait du plaisir qu'ils disaient avoir trouvé à le lire.

Le sens est celui du sage dans La Fontaine :

Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui.

Mais ne dirait-on pas que je traite d'articles savourés, plutôt que d'articles soupçonnés ?

C'est qu'en vérité je ne suis pas dans la douteuse région des hypothèses ; je marche sur le ferme terrain des certitudes.

Pour les articles historiques, il suffit d'invoquer le Cromwel et les deux Extraits de l'Eikon Basilikè et du Boscobel.

Quant aux articles d'art et de littérature, nonobstant la déclaration contradictoire de M. de Raynal, « j'ai vainement cherché [dans les papiers de Joubert] la trace d'articles anonymes » je me risque à prétendre que les recherches de M. de Raynal n'ont pas été aussi vaines qu'il le croit ; j'ose même affirmer qu'il a trouvé - mieux que des traces — des articles, de vrais articles tout préparés, courts, sans doute, mais non plus courts que beaucoup d'autres de ce temps, chacun d'eux formant un tout parfait dans ses dimensions restreintes.

Le morceau sur Pigalle et l'art ancien, qu'est-il, sinon un article d'art ? A défaut du texte intégral, les notes très détaillées, et le plus souvent revêtues de la forme définitive, sont restées dans les papiers du critique, ancien disciple et fidèle admirateur de Diderot. - Joubert écrivait à Mme de Beaumont, le 14 août 1801 : « Je veux aussi vous laisser un Salon de 176ö par Diderot, et vous reprendrez toutes vos anciennes admirations pour lui. »

Le « Phidias français » étant mort en 1785, l'article pourrait avoir été livré aux eaux courantes, en cette même année. Supposons-le publié : il aura été de ceux qui valurent à Joubert les « hommages » dont lui-même parlait à Mme de Beaumont dans sa confidence de 1797 et les « éloges › dont il parlait à Chênedollé dans la lettre que nous venons de lire.

On ne saurait mieux fouiller et féconder un sujet, en toucher les détails d'une main plus légère, dire plus de choses en moins de mots et avec plus d'agrément, mieux ouvrir, et plus largement, les perspectives infinies du grand art.

Et le morceau si connu sur le vers de La Fontaine : « Notre ennemi, c'est notre maître..., » qu'est-il encore, sinon un article de critique littéraire? Dans un genre et un ton différents, la perfection est la même. Que d'esprit ! Et quel bon esprit !

La date ici serait moins problématique. Il a dû être composé en vue du public, et sous l'Empire, et peut-être a l'intention de Fontanes, de 1804 à 1812.

« Il n'est pas bon de donner à certains mots une valeur qu'ils n'ont pas et un sens qu'ils ne sauraient avoir, comme on l'a fait récemment du vers de La Fontaine:

Notre ennemi, c'est notre maître « En disant de Louis XIV :

Il craint même, étrange faiblesse !

L'Homère du peuple bêlant Et mon La Fontaine le blesse D'un mot de son âne parlant.

« Le mot de l'àne n'attaque pas les Empereurs plus que les pâtres, et les rois plus que les meuniers... Gardons-nous d'ôter aux hommes un des plus grands plaisirs du bon sens et de la raison, celui d'admirer ce qu'il y a de plus beau dans les spectacles politiques, l'autorité suprême en des mains fortes et capables de la porter. »

Moraliste et critique, il l'est encore, excellemment, dans un autre morceau - article - sur les Romans. La date serait facile à noter, et, par elle, les recherches facilitées, car Mme de Staël y semble visée : & « &Chose remarquable, que des femmes aient méconnu ces bienséances, et que ce soit par des femmes-auteurs que ces règles aient, pour la première fois, été franchies. »

Du jour où la confiance et l'amitié - ajoutons la gratitude - de Fontanes l'auront investi des plus hautes fonctions universitaires, ce sera fini du publiciste ; car, les Anecdotes anglaises et américaines, publiées en 1813, avaient été composées avant la Révolution ; elles faisaient partie d'un ensemble qui devait commencer à Cromwel et à Charles Ier pour l'Angleterre, à Colomb pour l'Amérique, à Louis XI pour la France, et se continuer parallèlement jusqu'au temps où l'auteur tenait la plume. (1783-1789.)

A partir donc de 1809, le conseiller absorbera le publiciste - non le penseur. Homme de devoir, dans toute l'étendue du terme, Joubert n'avait plus d'activité que pour la grande institution a laquelle le rattachait un titre fort honorable. Sauf trois lettres à Mme de Vintimille, toute sa Correspondance roulera sur cet unique objet. Et, de même, sa conversation; d'où le mot si connu échappé à la spirituelle vivacité de sa grande amie, Mme de Chateaubriand :

L'ennui naquit un jour de l'Université.

En pareil sujet, Joubert ne risquait pas de subir l'ennui pour son compte. Toutes ces choses d'instruction, d'éducation, d'administration, le passionnaient à l'excès. On en verra des preuves, au cours de ces études. En attendant, il y aura plaisir à relire ce passage d'une charmante lettre de Mme de Chateaubriand : « Val-de-Loup, ce 27 juillet 1811. - Joubert est retombé dans sa manie universitaire ; il n'a pas de plus grand bonheur que de pouvoir s'enfermer avec quelques inspecteurs, recteurs ou proviseurs, et de les pérorer tant et si longtemps qu'il est ensuite obligé de se coucher pendant huit jours et qu'il a le plaisir de se plaindre éternellement. »

Quand l'Université sera supprimée, l'âge étant venu pour Joubert, l'âge de se recueillir, il se taira d'autant plus volontiers que les coutumières faiblesses se seront fort aggravées. A peine aura-t-il la force d'écrire à ses vieux amis, à ses chères et fidèles correspondantes : « Je n'en puis plus ! » - « Je suis à bout de force. »

IX

Trois objections à prévoir :

La première : « Joubert », est-il écrit dans l'excellente Introduction des Œuvres, « n'a jamais réuni en une seule les lambeaux des pièces de quelque haleine insérées dans cette édition. C'est moii, continue M. de Raynal, « c'est moi qui, adoptant la leçon qui me paraissait la meilleure, parmi les nombreuses copies de ces parcelles, ai rapproché en faisceaux les rayons jusque-là demeurés épars ».

Or, les morceaux allégués en preuve, dans ces études critiques, comptent parmi ces « lambeaux de quelque haleine » Seule, la continuité de la trame autoriserait l'idée d'articles publiés ou préparés ; or, cette continuité n'est pas le fait de Joubert.

Je réponds : S'il a suffi à l'éditeur de rapprocher les fragments épars pour en faire une trame suivie ; à plus forte raison cela devait-il suffire à l'auteur pour composer les articles dont ces fragments étaient la préparation. Ces articles furent-ils publiés sous un nom d'emprunt, ou sous une simple initiale, comme faisait Fontanes, ou sous le voile de l'anonyme ? Je l'ignore.

Et toutefois, sans avoir jamais vu les papiers d'où ces rayons furent réunis en faisceaux, je serais, le plus souvent, en mesure de marquer de quel mot à quel autre va le texte suivi de Joubert, l'indiscutable continuité du texte original; en quel endroit et sur quelles phrases M. de Raynal s'est vu dans la nécessité d'opérer le rapprochement et de créer le lien. Parfois la soudure ne s'est pas opérée au bon endroit : dans la suite, j'oserai remanier tout un morceau, sans crainte aucune de me tromper. Dieu merci, le travail de l'éditeur ne fut que de mettre dans le meilleur ordre possible les feuilles éparses. Quant à la suite logique et à la trame textuelle, elle est le plus souvent de Joubert.

Seconde objection : « La nature de son esprit et de son talent prouvent qu'il n'a point publié d'article. Le ciel, disait-il, n'a mis dans mon intelligence que des rayons et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mols. Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu. v

C'est prendre trop à la lettre des expressions figurées où se complaît l'humilité du philosophe.

« Comme Montaigne! » A la bonne heure ! Montaigne s'est-il donc privé de publier ses i fantaisies ? » Le rapprochement nous laisse de la marge.

Et d'abord, on me persuaderait malaisément que les choix de M. de Raynal n'ont pas été systématiques. On voulait offrir au public deux volumes de Pensées et de Lettres. Pas plus, et rien autre. Tout ce qui sortait du titre et du cadre convenus aura été volontairement sacrifié. Dans le « journal » et dans les papiers divers, que d'indications précieuses dont on aura méconnu L'importance. Revoyez tout ce que laissa Joubert. Des fragments historiques, des anecdoctes et des citations doivent s'y trouver, comme dans les immortels Essais. A la leçon morale, ils auraient ajouté l'agrément des portraits, l'intérêt des choses vécues, la fleur des lectures et des réflexions, la variété des souvenirs personnels.

« Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu. En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent ou m'ennuient. »

C'est vrai : Montaigne aussi dédaignait « d'entrelacer ses idées de paroles, de liaison et de cousture, introduictes pour le service des aureilles faibles ou nonchalantes ». « Mes fantaisies se suyvent, disait-il encore, mais par fois c'est de loing ; et se regardent, mais d'une veue oblique. » Un jour vint où ses chapitres lui semblèrent « d'une coupure trop fréquente ». « Il se mit les faire plus longs ». Et comment ? Par d'incessantes additions d'anecdotes, de traits, de citations, par des fantaisies et rêveries de toute nature. - « O Dieu ! que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté, et plus lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuite. » « Cette farcissure », le mot est encore de Montaigne sur lui-même, - gratifiez-en l'œuvre de Joubert, à l'aide de ses écritures mêmes. Et vous aurez des chapitres de longueur raisonnable, merveilleux de grâce en leur « fantastique bigarrure ».

Tels, certains dialogues de Platon, selon la remarque de Montaigne.

« Joubert est perpétuel d'images »), selon la remarque de Sainte-Beuve. - Perpétuel d'images : « comme Montaigne. »

Joubert, très conscient de sa force intellectuelle, bien que très défiant de ses forces physiques, n'hésitait pas au besoin à se lancer hardiment en de vastes sujets. Il les parcourait avec rapidité, comme Montaigne, « à la françoise ».

On s'en souvient : Fontanes le consulta sur l'éducation, ou, plus exactement, l'appela au secours. Il y avait urgence. Que fit Joubert ? Il aborda résolument l'immense sujet, le divisa en trois points, et le traita en trois jours.

Le 6 juin 1809, première lettre sur les connaissances nécessaires - éducation élémentaire ou primaire.

Le 7 juin, deuxième lettre sur les connaissances agréables, - éducation littéraire ou secondaire.

Le 9, troisième et dernière lettre sur les connaissances utiles - éducation savante ou définitive.

Trois lettres, coup sur coup, admirables de sens pratique, de clarté, de précision, d'atticisme et de philosophie.

L'immense sujet est exploré, non dans tous ses détails, mais dans toute son étendue - en trois étapes.

C'est alors que Fontanes lui adressa le remercîment typique - maintes fois mérité : « Je brillerai beaucoup, mais grâce à vous. »

A elles trois, ces lettres forment un joli total de dix-huit pages d'impression. Si le chapitre de Montaigne, sur le même sujet, de l'institution des enfants, en compte trente-deux, c'est que, selon l'habitude de l'auteur, il est « bigarré » et « farci » de compliments, de souvenirs, d'anecdotes, et de digressions. Remarquez que c'est aussi une lettre. Car, telle est la riche et fantaisiste variété des Essais : maximes, discours, citations à l'infini, anecdotes multipliées, sonnets de La Boëtie, dédicaces, lettres, tout s'y case, et sous toutes les formes, tout ce qui mit en activité le cerveau de Montaigne, et son cœur, et son âme, et même tout ce qui mit son corps en souffrance. - La forme des lettres, qu'affectionnait tout particulièrement Joubert, c'est également celle que Montaigne eût préférée, nous le tenons de lui:

« Sur ce subject de lettres, je veulx dire ce mot, que c'est un ouvrage auquel mes amis tiennent que je puis quelque chose : et eusse prins plus volontiers cette forme à publier mes verves, si j'eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme je l'ay eu aultrefois, un certain commerce qui m'attirast, qui me soutinst et me soulevast ; car de négocier au vent comme d'autres, je ne sçaurois que de songe : ny forger de vains noms à entretenir de choses sérieuses : ennemy juré de toute espèce de falsification. J'eusse esté plus attentif et plus seur, ayant une addresse forte et amie, que regardant les divers visages d'un peuple : et suis déceu s'il ne m'eust mieulx succédé... »

« Addresses fortes et amies », Joubert eut au moins cet avantage qu'elles ne lui manquèrent pas. Ce qu'il déroba de la sorte à l'œuvre future, (et ce fut de beaucoup la meilleure part) il l'attribua, pour son bonheur, à l'œuvre vécue, au commerce affectueux et présent ; celui-ci l'attirait, le soutenait et le soulevait, varié, amical, poétique, littéraire; tantôt avec les hommes les plus en vue de son temps, tantôt avec les femmes les plus aimables et les plus distinguées de la vieille aristocratie. C'est où s'épanchait le meilleur de ses « verves ». Il amusait, éclairait et moralisait tout ensemble ses chers correspondants. Ainsi faisait-il quand il écrivait à Fontanes, à Chateaubriand, à Molé, et aux autres amis; ainsi, surtout, quand il commerçait avec Mmes de Beaumont, de Chateaubriand, de Vintimille.

« Comme Montaigne », lequel « adressait » les lettres des Essais à Mmes de Foix, de Grammont, d'Estissac, de Duras, voire à la reine Marguerite de France. La lettre sur « l'institution des enfants » est dédiée « à Mme Diane de Foix, comtesse de Ourson ».

« ... Quelqu'un doncques, ayant veu l'article précédent me disoit chez moy l'aultre jour, que je me debvois estre un petit estendu sur le discours de l'institution des enfants. Or, Madame, si j'avoy quelque suffisance en ce subject, je ne pourroy la mieulx employer que d'en faire présent à ce petit homme qui vous menace de faire tantost une belle sortie de chez vous (vous estes trop généreuse pour commencer autrement que par un masle) ; car ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, j'ay quelque droict et interest à la grandeur et prospérité de tout ce qui en viendra ; oultre que l'ancienne possession que vous avez sur ma servitude m'oblige assez à désirer honneur, bien et advantage à tout ce qui vous touche; mais, à la vérité, je n'y entends, sinon cela, que la plus grande difficulté et importance de l'humaine science semble estre en cet endroit... Veoyez Cimon, veoyez Themistocles... Madame, c'est un grand ornement que la science, et un util de merveilleux service, notamment aux personnes eslevées en tel degré de fortune comme vous estes. A la vérité, elle n'a point son vray usage en mains viles et basses... Ainsi, Madame, parce que je croy que vous n'oublierez pas cette partie en l'institution des vostres, vous qui en avez savouré la doulceur et qui estes d'une race lettrée (car nous avons encore les escriptz de ces anciens comtes de Foix, d'où Monsieur le Comte, vostre mary, et vous, estes descendus, et François, M. de Candale vostre oncle, en faict naistre touts les jours d'aultres qui estendront la cognoissance de cette qualité de vostre famille à plusieurs siècles, je veulx dire là dessus une seule (!!!) fantaisie que j'ay, contraire au commun usage : c'est tout ce que je puis conférer à vostre service en cela. »

Suivent mille fantaisies merveilleusement spirituelles, au service d'une raison exquise, un peu trop particulière « à un enfant de maison qui recherche les lettres » à l'enfant des ducs, marquis et comtes.

Non moins exquise est la raison qui dicta les lettres de Joubert sur l'enseignement. Comparez-les : c'est tout plaisir ; elles sont en accord sur l'ensemble et en désaccord sur plusieurs points, notamment sur la question des collèges.

« Pour tout cecy, je ne veulx pas qu'on emprisonne ce garson : je ne veulx pas corrompre son esprit à le tenir en la géhenne et au travail, à la mode des aultres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaix.... J'ay ouy tenir a gents d'entendement que ces collèges où on les envoye, de quoy ils ont foison, les abrutissent, etc. Le bon homme [un si bon père] se laissa enfin emporter à l'opinion commune et se rangea à la coustume... et m'envoya environ mes six ans au collège de Guienne très florissant pour lors, et le meilleur de France... mais tant y a que c'estoit tousjours college... car, a treize ans que je sortis du collège, j'avois achevé mon cours (qu'ils appellent) et, à la vérité, sans aulcun fruict que je pousse à présent mettre en compte »

Et Joubert au contraire :

« Regrettons nos anciens collèges... on en sortait capables de devenir, par ses propres efforts, et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. »

En désaccord, ai-je dit. Je crois bien qu' voir les choses d'un peu près et dans le vrai fond, on les trouverait d'accord, même sur ce point, malgré l'apparente contradiction des termes.

Troisième objection : - Vous dites « revoyez le journal » Précisément, il est muet sur les publications de Joubert : et le silence prend l'autorité d'une preuve. Il a dû provoquer en partie les négations de M. de Raynal.

Eh! n'est-ce pas M. de Raynal qui s'exprime ainsi : « Diderot l'accueillait avec bonté ; il lui ouvrait de toutes parts des vues nouvelles, l'encourageait dans ses travaux, et ne dédaignait pas de proposer à son ardeur impatiente certains sujets d'ouvrages, dont je retrouve, dans le journal du néophyte, les traces abandonnées. Plein de confiance en la parole du maître, le disciple ébloui se mettait à l'œuvre; mais les lignes délicates d'un dessin improvisé ne tardaient guère à s'effacer sous le travail, et les éclairs du premier jet, à s'éteindre dans la réflexion. » Ces traces abandonnées me seraient bien plutôt un argument : j'y vois les notes des études publiées, qui sait où? Au surplus, de concert avec M. de Raynal, je demande‚ « d'où vient que le journal de M. Joubert, confident habituel de ses pensées les plus intimes, laisse à peine découvrir le vestige des opinions qu'il s'est reproché plus tard d'avoir partagées ?... Ce recueil, où, sous des formes diverses, sont fidèlement consignées les impressions reçues pen dant une longue vie, aurait-il été épuré dans les derniers temps ? L'auteur aurait-il fait disparaître les passages où dominaient des principes qui n'étaient plus les siens ? »

A ces questions, très bien et très loyalement posées, ». de Raynal répond : « En présence des manuscrits qu'il a laissés, une telle supposition ne saurait être admise. Il y a là tant de précipitation et de désordre, tant de négligences et de contradictions, qu'il est impossible, en y jetant les yeux, de s'arrêter à la pensée d'une revision ultérieure. »

Et moi, j'oppose simplement les aveux de Joubert à la conclusion purement subjective de M. de Raynal. Ces aveux, on ne peut plus explicites, prouvent ou bien que le journal n'a pas reçu toutes les confidences, ou bien qu'il a été revu et corrigé. Cela suffit pour écarter une objection qui ne s'appuie que sur des remarques d'ordre négatif.

Relevons, pour terminer, deux passages très importants, dont c'est ici la place. Ils nous montreront Joubert préparant de vigoureux articles de critique transcendante, tout juste contre les maîtres critiques de son temps, et Joubert s'engageant dans les longs discours, « les discours continus», mais en se ménageant des repos. Ils nous diront aussi quelle était la forme préférée, celle qui convenait le mieux à son génie et à son souffle. Ils nous rediront enfin quel infaillible fruit Joubert retirait de ses travaux, qu'ils dussent paraître ou rester manuscrits.

A M. Molé, à Paris,

18 février, 180%.

« ... L'impulsion précédente et la puissance d'une résolution première ; l'espoir d'un changement en mieux, qui renaît au moindre relâche du pire ; le printemps qui s'approche ; l'accroissement des jours dont je puis mieux jouir ici ; les regrets et presque les remords que j'aurais d'arriver là-bas [à Paris] avec une foule de commencements dont je ne tirerais plus aucun parti, même pour moi, si je changeais de place, dans l'état où ils sont ; le peu de plaisir que j'aurais d'arriver, en partant ainsi mécontent ; le trop peu d'agrément que causerait infailliblement à ceux que j'aimerais à voir, dans des circonstances meilleures, la présence d'un homme aussi mal disposé que je le suis... me retiendront probablement dans le lieu où je suis jusqu'au temps que je m'étais prescrit. »

A M. Molé, à Paris

Villeneuve-sur-Yonne, 10 mars 1805.

« ... Ce qui m'occupe est peu important. Je vous en parlerai. Ce sont des caractères ou caricatures littéraires, mais en grand ; c'est-à-dire les défauts des écrivains vus et montrés dans leur esprit, et leur esprit mis en relief, en corps, en visage. Fiévée et Delalot m'y servent à modeler mes sentiments de déplaisance1.

(1) « Il faut, pour le mérite de la caricature, qu'elle soit traitée par un homme qui a en lui le type du grand, et qui y pense en s'en écartant. » (Pensées, p. 299). ↩

« J'apprends à Delalot, par tous les vers qu'il aime, et par tous ceux qu'il n'aime pas (vous savez qu'il aime les siens) qu'il s'entend peu ou même ne s'entend point en poésie. Ceci est bon, très bon, du moins pour moi, qui suis parvenu à déterminer et fixer à mes yeux les caractères de la poésie et de la versification, de manière à pouvoir, au premier mot, distinguer Lucain de Virgile, et à savoir pourquoi les vers de Voltaire, d'Esménard et de quelques autres ne sont pas de bons vers, de véritables vers. Il me semble que je sais très bien maintenant ce que c'est que la poésie, le poète et la versification, - architecture de mots.

« Je lui prouve, en outre, qu'il n'observe pas les lois de la critique : accusation grave, comme vous sentez ; car c'est l'accuser là de prévarication, puisque la critique est pour lui un ministère, une sorte de sacerdoce auquel il s'est promu. Mes lois de la critique sont aussi une bonne, quoique plaisante chose ; mais je fais plus de cas de mes caractères de la poésie. Cela ne sera pas entièrement perdu.

« J'aime mieux Fiévée que son compagnon ; d'abord il a souvent plus de bon sens :

Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante ;

ensuite il se fait juger plus nettement; ses défauts sont plus clairs. Il est borgne; (n'a-t-il pas l'air, en effet, d'un spadassin qui a un emplâtre d'un côté, pour avoir reçu quelque mauvais coup en duel?) mais c'est un hardi borgne, et qui voit bien de son bon œil. Delalot montre un esprit louche, même quand il voit droit. Dieu le bénisse et le corrige ! car c'est un insupportable mérite que le sien. Ses défauts sont cent fois pires que ceux des philosophes, contre lesquels ces messieurs crient tant. Ceux-là au moins faisaient mal avec le mal; celui-ci fait mal avec le bien, ce qui est horrible. Dites tout cela de ma part à Chateaubriand, à qui j'en dirai bien d'autres, et à qui je ne pardonnerai jamais de m'avoir appris l'orthographe du nom de M. Delalot, que j'appelais de Delaleau.

« J'arrive à ma dernière occupation. Celle-ci a quelque importance. Il s'agit de lettres sur la question proposée par l'Institut : Le dix-huitième siècle et sa littérature.

« J'avais voulu d'abord esquiver ce que le sujet a de trop remuant et de trop pénible pour moi, en noyant ma matière dans un grand espace. Je considérais le dix-huitième siècle au bout de tous ceux qui l'ont précédé, dans la littérature française, c'est-à-dire que je ne voyais en lui que la langue et l'esprit français, parvenus au point où il les a mis, et considérés dans leur cours.

«Je prenais donc la langue (elle naquit sous les Capétiens) et je la conduisais, de livre en livre, et de siècle en siècle, jusqu'à nos jours.

« Des citations nouvelles, piquantes, utiles, me reposaient et m'aidaient à faire ma route légèrement. Cela serait, je vous assure, une charmante besogne à faire. Mais voici ce qui s'est trouvé sur mon chemin, et en remuant le sujet. C'est que cette chose-là n'est que la quatrième qu'il faille faire ; c'est qu'avant d'y venir, il faut se rendre le cœur net et contenter le lecteur sur tout le reste.

« L'état de la littérature veut dire, en effet, quatre choses : 1° son caractère, par son esprit particulier; 2° ses traits, en quelque sorte, par ses principaux auteurs ; 3° son sort, ou la condition dont elle jouit dans le monde ; enfin sa place, ou le rang qu'elle occupe parmi nos autres littératures, dernier aspect sous lequel j'avais d'abord voulu la considérer uniquement.

« Me voilà donc, depuis trois semaines, occupé des trois premiers points. J'ai médité là-dessus une dizaine de lettres, courtes et vives. Je prépare mes fils ; mais je ne sais ce qui en arrivera, car le plaisir commence à se passer par trop d'ardeur qui survient. En tout cas, je n'aurai pas perdu ma peine pour moi... »

« Pour moi, » - « ceci est bon, très bon, du moins pour moi, › - ‹ cela ne sera pas entièrement perdu, » en écrivant ces mots très caractéristiques, Joubert faisait allusion au trésor « mystérieux et sacré › des Pensées. Comme plus haut, il les opposait aux eaux courantes - lesquelles ont emporté sans retour une partie de ses travaux, associés aux travaux de Fontanes.

Joubert a-t-il concouru ? Je l'ignore, et, à vrai dire, je ne le suppose pas. D'ailleurs, avec les juges routiniers, et philosophes pour la plupart, qui refusèrent un prix au Génie du Christianisme, quel succès pouvait-il espérer ? Hardi novateur, au sens littéraire, il n'avait rien de commun avec les tenants d'une littérature usée, avec les partisans de cette perfectibilité, expression dont ils faisaient étalage, alors qu'ils mettaient tout en œuvre pour étouffer la chose.

Pauvres livres, que les leurs! Que pèsent-ils aujourd'hui, mis en balance avec les Pensées et la Correspondance de notre moraliste ?

Les chapitres intitulés Le Siècle (xvII), Prosateurs, Philosophes, Publicistes, comme le plus grand nombre des pensées sur le style et les qualités de l'écrivain, je les crois de cette époque, nés de cette étude. Il n'aurait « perdu » ni son temps ni sa peine ; il aurait obtenu, mieux que le prix du Concours, le grand prix de la postérité. Rien de plus beau que ces pages hardies, rien de plus originalement écrit et pensé, de plus profond et de plus limpide, de plus concis et de plus coloré, de plus fin et de plus délicat, - rien, pas même, à mon humble avis, le beau chapitre de La Bruyère sur les ouvrages de l'esprit. Les idées, - non les tours qu'il revendiquerait à bon droit, - La Bruyère les trouvait partout dans le courant intellectuel du xvie siècle. Tandis que les idées de Joubert, au commencement du xIxe siècle, étaient ses idées à lui, et nullement celles des auteurs contemporains, ni celles de la société, ni même celles de sa société. Chateaubriand était moins hardi, moins avancé. Certains jugements de l'école romantique, ceux-là précisément qui firent plus grand scandale et opérèrent une révolution littéraire, non seulement Joubert les devançait et les préparait, il les dépassait en ajoutant, au trésor critique de toutes les écoles et de tous les temps, des vues esthétiques, philosophiques et morales, dignes de Platon. « C'était un Grec que M. Joubert », « un Athénien, touché de la grâce socratique ». - « Ce n'était pas un goût simplement délicat et pur que le sien, un goût correctif et négatif de Quintilius et de Patru ; c'était une pensée hardie, provocante, un essor. Imaginez un Diderot qui avait de la pureté antique et de la chasteté pythagoricienne »1.

(1) Sainte-Beuve. ↩