Livre quatrième
VII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
D'une santé chancelante qu'il essayait de fortifier en la soumettant à des régimes variés, - et opposés, il restait à la merci de tout et de tous, nonobstant les précautions pour bien se porter : une conversation à laquelle il avait pris part avec vivacité, un service à rendre ou une démarche à faire, « le frais que quelques heures de pluie ramenaient »1, « un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre » ou du moins tout suffisait à l'abattre, surtout après 1819. L'esprit et l'âme restaient vifs et passionnés ; mais ils élaient « servis » ou plutôt « desservis » par des organes défaillants. C'est de l'homme encore vert, mais déjà très secoué, que Mme Victorine de Chastenay avait dit : « Il a l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle peut. » La définition lui avait fort agréé. Aussi l'avait-il citée aux amis avec un plaisir manifeste. Chateaubriand s'en est souvenu à propos et l'a consignée dans ses Mémoires. Et Joubert aussi l'a recueillie et fixée dans le portrait de l'Auteur peint par lui-même, qui ouvre le volume des Pensées2.
(1) Lettre du 25 septembre 1820. ↩
(2) On la retrouve dans les Mémoires de Mme Victorine de Chastenay, mais avec une variante qui la rend un peu moins expressive. Voir à l'Appendice. ↩
L'état de sa santé l'obligeait à garder le lit une partie de la journée. A la campagne, « ce lit était entouré bien souvent des jeunes 'ecclésiastiques du canton qui venaient lui demander ses conseils et ses instructions, éclairer leur zèle au feu de sa belle âme, et en recevoir les émanations divines, comme ils auraient fait de celles de Bossuet et de Fénelon1. » A Paris, c'était& « auprès de ce lit que venaient bien souvent les hommes et les femmes les plus distingués par leurs noms, leurs rangs, les places qu'ils occupaient... Nous avons déjà nommé Mme de Chateaubriand, et l'on a pu se faire une idée du charme que répandaient sur l'existence de M. Joubert les relations fréquentes et presque journalières qu'elle eut la bonté d'entretenir avec lui jusqu'à ses derniers moments. Nous croyons devoir faire encore mention particulière de Mme la duchesse de Lévis, qui lui donna aussi les marques du plus touchant intérêt et dont il pleura amèrement la mort prématurée; de Mme la duchesse de Duras qu'il voyait un peu moins souvent, surtout dans les dernières années, mais qui ne laissa échapper aucune occasion de lui témoigner son estime et son amitié; et surtout de Mme de Vintimille qu'il aimait comme la plus tendre sœur ; elle l'entendait si bien, il existait entre leurs deux âmes un tel unisson, une harmonie si parfaite que M. Joubert disait lui-même que le plaisir de converser avec elle avait pour lui la même douceur que le plus agréable concert2. »
(1) Notice historique. ↩
(2) Notice historique. ↩
La mention est exacte pour Mmes de Chateaubriand, de Lévis et de Vintimille. Elle l'est moins en ce qui concerne Mme de Duras. Ce fut le désir de rendre service qui le mit ou plutôt le remit en rapports avec celle-ci. Démarche touchante et méritoire, car un mois environ après cette sortie, il écrivait à Mme de Vintimille, qu'il voulait lui offrir enfin les prémices de sa convalescence. « Cet espoir, continuait-il, n'a été qu'un rêve, et mes essais de mouvement n'ont abouti qu'à quelques promenades qui m'ont nui. Il a fallu reprendre le repos et la réclusion. »
Essoufflé comme un malade qui commet l'imprudence de sortir trop tôt et qui va la payer par une rechute, « la faiblesse de sa poitrine ne lui permettait plus presque que d'être écouteur » Un de ses mots était « qu'il faut du temps pour être sincère », c'est-à-dire pour savoir exprimer tout ce qu'on pense et tout ce qu'on sent; il lui en fallait d'abord pour reprendre haleine, «les oppressions où il vivait ne lui permettant que difficilement de respirer ». En juillet 1821, Mme de Vintimille se plaignit à lui, après une de ses visites, Elle avait remarqué sur son front je ne sais quel « nuage », et, dans ses paroles, comme « une langueur de sentiment »; il avait eu l'air gêné, embarrassé, mal à l'aise. Il répondit : « J'allais vous écrire au moment où j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait grand plaisir, quoique elle ait fort étonné ma paisible sécurité. J'étais loin de penser que vous me demanderiez une explication ; mais j'avoue pourtant que je suis flatté de l'injuste sollicitude que je vous ai causée si innocemment. On n'a point cette susceptibilité pour les gens que l'on n'aime plus. »
C'est dans un tel état d'épuisement qu'il se présenta à Mme de Duras. Cette amie de Chateaubriand, très noble de cœur et d'âme, mais amie fort exigeante et très exclusive, n'adoptait que le moins possible ses meilleures amitiés; même, elle les lui « disputait »1, ce qui n'est pas la manière d'aimer la plus délicate. Joubert en est une preuve, entre plusieurs autres, et en fit la douloureuse expérience. Il ne trouva auprès d'elle que froideur polie. Peut-être même, averti par la seconde vue qui est le propre des moralistes et des « sorciers », démêla-t-il, dans la physionomie ou dans les paroles de l'interlocutrice, quelque chose de la moqueuse pitié qu'elle allait traduire à l'ambassadeur de Londres. Elle écrivit à Chateaubriand le 2 juillet 1822 : « Je ne sais si je vous ai dit que j'avais vu M. Joubert ; il voulait me recommander un jeune homme auquel il s'intéresse. C'est certainement le plus grand effort qu'il ait fait de sa vie. Il m'a écrit et m'a avoué qu'il avait recopié trois fois le brouillon ; à l'un, il avait oublié un mot ; à l'autre, une virgule. Quel original ! Enfin la lettre est venue tout entortillée. Je vous l'envoie par curiosité. Il arrive suant sang et eau. Il avait oublié son mouchoir! Enfin, il s'explique : nous faisons une reconnaissance: il y avait sept ans que je ne l'avais vu. Nous nous sommes donné rendez-vous dans sept ans ; je ne sais s'il les emploiera à servir Lia, mais il n'aura pas Rachel. Vous savez que c'est un goût que je vous ai toujours disputé que M. Joubert. Il m'est quelque chose parce qu'il est votre ami; mais il est trop affecté pour moi. »
(1) Non seulement Mme de Duras disputait » à Chateaubriand Joubert et Mme Récamier, mais elle décochait des traits à Mme de Chateaubriand, dans ses lettres à l'époux, que tristesse. Aucun rayon de joie n'y a encore pénétré » ↩
Ni Mme de Beaumont, ni Mme de Chateaubriand. ni Mme de Lévis, ni Mme de Vintimille n'auraient signé des ironies si mordantes.
La première, « admirable intelligence », écrivait à Joubert : « Vous savez bien ce que j'éprouve en rèce-. vant une lettre de vous; mon plaisir serait trop vif si la crainte qu'il ne vous ait fatigué ne s'y mêlait. » - De vous dire que votre lettre m'a fait un extrême plaisir, ce n'est pas vous donner une idée de ce que j'ai éprouvé en la recevant : toutes les inquiétudes, tous les brouillards se sont dissipés en un moment, et me voilà en état de causer avec vous. J'embrasse M. Joubert et vous, ma belle dame (Mme Joubert). « - « J'avais fait un effort de courage pour vous écrire de Clermont. Je n'y ai pas trouvé un mot de vous ; je n'en ai point vu arriver à mon triste Mont-Dore, et, au lieu de jeter tout de suite les hauts cris, comme une sotte enfant j'ai attendu pour me plaindre que le chagrin inondât mon cœur. ›› - « J'écrirai de Clermont à Mme Joubert. Je lui demande pardon de vous avoir inquiétés ! Je vous en demande pardon à vous-même du fond de mon cœur; conservez-moi votre amitié, et soyez sûrs tous les deux qu'elle est peut-être le plus fort lien qui m'attache à la vie. Villeneuve et Rome renferment ce qui m'est le plus cher au monde.» - « J'embrasse vous et Mme Joubert; à présent que je suis moins enfant, le plaisir de voir l'écriture de M. Joubert est troublé par la crainte qu'il ne soit fatigué d'écrire. » Et ce dernier mot : Comme je ne vous écrirai plus que de Rome, adieu. J'espère que le repos me rendra un peu moins imbécile. J'espère surtout que vous continuerez de m'aimer telle que je serai. Cela seul me rassure ; le reste est douteux. J'embrasse Mme Joubert. Mon cœur n'est Elle écrivait ainsi de Milan, le 1er octobre 1803. Le 4 novembre, elle était morte.
Oh ! la belle et parfaite amitié! Idéalement belle ! Mme de Beaumont avait pensé à Joubert dans son testament : « Je laisse tous mes livres sans exception à François-Auguste de Chateaubriand. S'il était absent, on les remettrait à M. Joubert que je chargerais de les lui garder jusqu'à son retour ou de les lui faire passer. Je laisse à M. Joubert ma bibliothèque en bois de rose (celle qui a des glaces), mon secrétaire en bois d'acajou, ainsi que les porcelaines qui sont dessus, à l'exception de l'écuelle en arabesques fond d'or, que je laisse à M. Jullien. »
Parcourez les lettres de Mme de Chateaubriand dans les Correspondants de Joubert : c'est une vraie merveille d'esprit fin, d'ironie aimable et de franche gaieté :
« Voilà la poste qui part et ne me laisse que le temps de vous dire une grande vérité, c'est que, vous et tous les vôtres, êtes tout ce que nous aimons au fond, sincèrement et inaltérablement. › - « Mon cher M. Joubert, je vous prie de vous ménager pendant notre absence, afin de pouvoir faire cet hiver les quatre pas de chez vous chez moi. Que voulez vous que deviennent nos soirées si vous ne venez y veiller et y dormir ! » - « J'ai grand besoin de vous ; car, depuis que je vous ai quitté, je n'ai pas dit une folie, ni une chose qui eût le sens commun, à mon aise. » - « Venez donc, si vous tenez encore à me voir; car moi, sur le bord de ma tombe, je suis bien décidée à ne plus monter vos trente-six volées d'escalier pour garder dans son lit votre figure rubiconde. C'est dit. J'irai vous chercher à quatre heures. » Je mets la date à un dernier petit extrait. Quelques jours après la lettre cruelle de Mme de Duras, le 28 juillet 1822, Mme de Chateaubriand citait une lettre de son mari :
« Le pauvre Chat me dit mille tendresses pour vous. Voici comme il s'exprime dans sa dernière lettre : Nos bons Joubert sont partis ; je m'en désole pour toi. Voilà de vrais amis, et, au fond, les seules personnes qu'après toi j'aime et regrette véritablement. »
L'extrait, déjà lu, d'une lettre de Joubert à Mme de Vintimille, donne le ton de leurs relations si confiantes et si affectueuses. De Mme de Vintimille, nous avons vu que le moraliste disait, en l'associant au souvenir de la pauvre « hirondelle » envolée au printemps éternel :
« Mme de Beaumont était, pour les choses intellectuelles, ce que Mme de Vintimille était pour les choses morales. L'une était bonne à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées1. »
(1) Me de Duras écrivait à Chateaubriand : « Mme de Vintimille est, à mon avis, la femme la plus spirituelle qu'il y ait à Paris » ↩
« Il n'aura pas Rachel ». Ce trait de Mme de Duras n'est pas moins aiguisé que les autres. Mais, convient-il de l'avouer? je le trouve un peu « entortillé »›. Il aura fallu quelques instants de réflexion au destinataire pour en dégager le sens ; et, l'ayant saisi, Chateaubriand n'aura pas réprimé la grimace qui venait allonger et assombrir sa figure mobile quand un mot lui avait fortement déplu. Mme de Duras voulait dire que Joubert n'en avait plus pour de longs jours, et que, s'il vivait encore sept ans, il ne verrait pas le terme du second septennat. L'extrême faiblesse où elle l'avait vu ne rendait que trop facile la prophétie d'une mort prochaine. Avant que deux des années de la première série se fussent écoulées, le « fatal oracle » avait reçu son accomplissement.
De juin à juillet, Joubert fut malade, et par suite de l'effort qu'il s'était imposé pour rendre service. On pourrait ajouter que, prévenue contre lui d'une certaine manière, Mme de Duras n'avait pas su mettre à l'aise celui qui disait avec autant de vérité que de charme : « Je ressemble en beaucoup de choses au papillon ; - comme lui, j'aime la lumière, - comme lui, j'y brûle ma vie ; - comme lui, j'ai besoin pour déployer mes ailes - que, dans lasociété, - il fasse beau autour de moi, - et que mon esprit s'y sente - environné et comme pénétré - d'une douce température, - celle de l'indulgence ; - j'ai l'esprit et le caractère frileux ; - j'ai besoin - que les regards de la faveur brillent sur moi. »
Les épigrammes de la très spirituelle et mordante missive ne devaient diminuer en rien, au cœur de Chateaubriand, l'amitié qu'il avait conçue pour Jou bert des leur première entrevue.
C'est chez lui que, conduit par Fontanes, Chateaubriand trouva son « premier abri » sur la terre de France, après l'émigration. - Et les derniers mots de Mme de Beaumont avaient été pour engager l'auteur du Génie du Christianisme « surtout à vivre auprès de Mme de Chateaubriand et de M. Joubert ». Quel hommage au cœur, à l'esprit et à l'âme de leur ami commun! Nul homme, et pas même Fontanes, n'a été mieux traité que Joubert dans les Mémoires d'outre-tombe ; mieux traité, je veux dire portraituré avec plus de vérité, de réussite et d'affection.
Un homme d'esprit, qui se souvenait d'avoir discuté à l'infini avec Mme de Staël, - brillant causeur, merveilleux épistolier, polémiste hors de pair, philosophe de génie - Joseph de Maistre fut reçu par Mme de Duras à la fin de juin ou pendant le mois de juillet 1817. Lui qui n'était pas un timide, une sensitive, comme Joubert, lui qui n'avait ni l'esprit ni le caractère frileux, lui diplomate de carrière, et qui, de ce chef, exerçait sur soi et sur les mots une souveraine maîtrise, il fut, en présence de la duchesse de Duras, lié, glacé, paralysé, perclus de toutes ses facultés. Il faut croire que la dame de céans n'ajoutait pas à ses autres dons, très réels, celui de mettre à l'aise ses visiteurs. Joseph de Maistre rendit compte de ses impressions à Mme Swetchine. Le 26 octobre 1817, il lui demandait le plan de son cabinet, afin de se représenter la place de sa table, de son fauteuil et de ses livres, et, à propos de ces derniers, il ajoutait : « Je fais ce que je puis pour en ajouter deux à votre pacotille. Si je réussis, ce sera un beau tapage. La duchesse de Duras avait tranquillement oublié l'œuvre sur son bureau, sans y penser une seule fois, pas plus qu'à son auteur. Lorsque M. de Chateaubriand m'en a fait part dernièrement avec toutes les excuses de la courtoisie, je me suis mis à rire de la meilleure foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de m'oublier ; moi-même, je n'ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel point j'avais mal réussi dans cet hôtel. Je m'y trouvais gauche, embarrassé, ridicule, ne sachant à qui parler, et ne comprenant personne. C'est une des plus singulières expériences que j'aie faites de ma vie. »
Joseph de Maistre était français de génie et de langue. Il est vrai, son exil prolongé à Saint-Pétersbourg n'avait pu lui suggérer ces tours plus rapides, ces caprices de mots qui durent une saison, ces usages de société qui font le Parisien, et encore le Parisien des salons aristocratiques.
Et Joubert non plus n'était pas de ces Parisiens qui s'asservissent à la mode et suivent le courant. Il aimait l'antiquité et la vieillesse, le permanent et l'absolu.
« Quel original ! » Trois brouillons ! A l'un, il manquait un mot, à l'autre, une virgule. C'est vrai, tout de même, il y avait bien là de l'excès; mais n'est-ce pas le cas de rappeler le mot du fabuliste :
Eh bien ! défendez-vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?
Recommencer une lettre jusqu'à ce que nulle faute, nul accident d'écriture ne pût heurter l'œil de la correspondante, il y faut voir un raffinement de politesse, un excès de galanterie.
Quand il écrivait à Fontanes, une virgule ne l'inquiétait guère. Je viens de revoir les autographes : ils sont criblés de ratures. Les lettres à Mme de Fontanes en comptent très peu ; celle qu'il adressa à M. l'abbé de Vitry, pas une seule. Pas une, également, dans de longues épîtres à MIle de Fontanes ; dans l'ensemble de cette correspondance, je n'en relève que trois ou quatre.
Que si Joubert attachait une telle importance à un mot, à une virgule, n'avais je pas le droit d'exprimer le regret que, dans les Ouvres, on eût supprimé ou altéré dates, mots, phrases, parenthèses, vieilles tournures.
Respect à ses « manies » de goût, à ses « originalités » de style et d'humeur. Ce qu'il fut, qu'il le soit et le demeure, tel quel, et non plus parfait : nature.
Réduit par la maladie à une sorte de réclusion et séparé de ses amis, il faisait ce qu'il avait conseillé dans ses maximes : « Il faut compenser l'absence par le souvenir. La mémoire est le miroir où nous regardons les absents. »
Il regardait souvent dans le fidèle miroir de son cœur. Il y revoyait Fontanes, Chateaubriand, Clausel, Molé, Frisell, Chênedollé, Julien. Ils sont tous nommés dans les lettres de ses dernières années.
La vie, pour lui, avait été cet ouvrage où, selon sa familière et gracieuse parole, il faut le moins qu'on peut raturer les affections tendres.
Il écrivait à Mme de Vintimille le 22 juillet 1823, et c'est l'avant-dernière lettre de la Correspondance : « J'attends M. Frisell... Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans, lorsque je marchais à vos côtés et que vous donniez le bras à Chateaubriand, à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois presque de mon lit, mais vous n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre souvenir font également mes délices... Je ne vous parle ici que de mon souvenir, mais, dans ce souvenir, que de choses !... M. Frisell ne vient pas... J'ai vu ces jours-ci feu Chênedollé... qui ne m'a parlé que de notre ancien bon temps... Si vous avez autour de vous M. Julien, dites-lui que je ne l'ai pas oublié... Celui-ci aussi est fidèle à nos souvenirs. Adieu, adieu. »
Sa part, à lui, pauvre valétudinaire, sa part de bonheur ici-bas, ce fut de penser, d'aimer et de se souvenir. Si étroite qu'elle puisse paraître, il lui sembla toujours qu'elle était large, belle et digne d'envie.
« Le vrai, le beau, le juste, le saint » que Joubert saluait dans unesorte de transport, le 22 mars 1824 - et ce sont les derniers mots de son journal - allait devenir l'éternel aliment de son âme, l'éternel ravissement de sa pensée.
« M. Joubert supporta les maux de sa dernière maladie avec une résignation, une patience et un courage tout à fait chrétiens. Rien n'a pu faire croire cependant à sa famille qu'il se fût un seul instant aperçu de la gravité de cette maladie. Sa famille elle-même, malgré quelques symptômes inquiétants, avait bien de la peine à croire que le malheur qui la menaçait fût aussi imminent. La faiblesse et la langueur étaient depuis si longtemps devenues l'état habituel de M. Joubert; on était si accoutumé à le voir non seulement vivre, mais goûter, malgré cet état, les plus grandes douceurs de la vie, celles qui viennent de l'âme, que ce qui aurait été très alarmant pour un autre paraissait sans conséquence pour lui.
« Le temps pascal, que, depuis quelques années, il était obligé de célébrer dans sa chambre, fut une occasion toute naturelle de le munir, sans l'inquiéter, du pain des Anges. Quelques moments après l'avoir reçu, il crut s'endormir, et il s'endormit en effet d'un sommeil bien doux, bien glorieux pour lui, mais bien douloureux et bien cruel pour ceux qui s'en trouvaient ainsi séparés.
« Ce fut le 4 mai que cette belle âme regagna sa véritable patrie; ainsi, il lui manquait deux jours pour compléter sa soixante-dixième année.1 »
(1) Notice historique. ↩
A la suite de la Notice historique se trouve un article de M. de Bonald2, que le frère de Joubert présente comme « un portrait frappant de ressemblance ». L'introduction aux Œuvres n'en fait aucune mention, non plus que de la Notice elle-même. Accordons-nous « le plaisir de retrouver Joubert dans ces traits rendus presque vivants par une main savante »3.
(2) Extrait de la Quotidienne, 2¼ mai 1824. ↩
Cette page oubliée mérite de reparaître et de rester : « J'apprends en arrivant à Paris la mort de M. Joubert, ancien inspecteur général de l'Université, et je me sens pressé du désir de consacrer quelques lignes à la mémoire d'un homme de bien qui fut mon ami, et d'associer ma juste douleur à celle de sa respectable famille et de ses nombreux amis.
« A toutes les qualités de l'esprit, trop souvent inutiles pour notre bonheur, et qui quelquefois éloignent les autres de nous, M. Joubert joignait les dons de l'âme et du cœur, qui les en rapprochent, et fait la douceur de la vie et les délices de ceux qui nous entourent. Un esprit pénétrant, prompt à tout saisir et à tout juger, une imagination vive et brillante, une élocution facile et pittoresque, distiguaient M. Joubert entre les hommes qui mettent dans leur entretien le plus d'intérêt et de grâce; et l'humeur la plus obligeante, un accent de bonté qui se faisait sentir à la première vue, rendaient sa société aussi douce, aussi sûre, aussi aimable que sa conversation était agréable et intéressante.
(3) Notice historique. ↩
« La passion de tout ce qui était bon et beau, et l'horreur du mal qu'il avait au même degré, s'exprimaient chez lui par des mots heureux et souvent profonds, d'une tournure vive et originale, qui semblait toute d'inspiration ; et la franchise de l'éloge et du blâme mettait à découvert cette âme expansive et toute en dehors, qui ne pouvait pas plus taire ses pensées que déguiser ses sentiments. Ces qualités, qui font trop souvent des hommes bizarres et fâcheux, unies dans cet excellent homme aux vertus religieuses les plus solides, au caractère le plus facile, au cœur le plus aimant, le rendaient l'objet d'une sorte de culte de la part de la meilleure des épouses, du plus digne fils, du plus tendre des frères, de deux familles unies par les liens du sang les plus étroits, et plus encore par ceux d'une tendresse mutuelle, deux familles qui n'en faisaient qu'une, entre lesquelles tout était commun, et dont M. Joubert était le père, le chef et l'exemple.
« Il suffit, au reste, pour juger son esprit et son âme, de nommer ses amis : les plus anciens ont été MM. de Fontanes et de Chateaubriand : il a pleuré l'un et a été pleuré par l'autre ; car, dans cette intimité, où il entrait de part et d'autre tant d'esprit, de goût et d'instruction, il y avait encore quelque chose de meilleur et de plus doux. Admis plus tard dans la société de M. Joubert, j'y ai trouvé tout ce qui peut laisser de touchants souvenirs et nourrir de longs regrets.
« Cette âme ardente avait usé de bonne heure une constitution naturellement faible et délicate, et cependant le ressort qui l'animait était si énergique et si puissant, qu'il semblait devoir encore prolonger son existence, cette existence que son excellente épouse entretenait comme le feu sacré, et avec des soins et une sollicitude à laquelle rien ne peut être comparé. Le Ciel en a ordonné autrement : il m'a enlevé un véritable ami, un de ces hommes à sentiments vrais et profonds, si rares aujourd'hui qu'il n'y a plus entre les hommes et dans la société que des relations et des opinions.
Signé : Vicomte DE BONALD.
Chateaubriand était ministre des affaires étrangères. Il se fit un devoir d'accompagner au dernier asile le corps de son ami ; et, rentré au ministère, il rédigea quelques lignes qui furent insérées, sans signature, le 8 mai, dans le Journal des Débats.
« M. Joubert aîné, conseiller honoraire de l'Université, et le plus ancien ami de M. de Fontanes, vient de mourir. Né avec des talents qui auraient pu le rendre célèbre comme son illustre ami, il a préféré passer une vie inconnue au milieu d'une société choisie qui a pu seule apprécier ce qu'il valait. C'était un de ces hommes qui attachent par la délicatesse de leurs sentiments, la bienveillance de leur âme, l'égalité de leur humeur, l'originalité de leur caractère, et par un esprit vif et éclairé qui s'intéresse à tout et comprend tout. Personne ne s'est plus oublié, et ne s'est plus occupé des autres. Celui qui déplore aujourd'hui sa perte ne peut s'empêcher de remarquer la rapidité avec laquelle disparaît le peu d'hommes qui, formés par les anciennes mœurs françaises, tiennent encore pour quelques moments le fil des traditions d'une société que la révolution a brisée. M. Joubert avait de vastes connaissances ; il a laissé un manuscrit à la manière de Platon, et des matériaux pour notre histoire. On ne vit dans la mémoire du monde que par des travaux pour le monde; mais il y a d'autres souvenirs que l'amitié conserve, et elle ne fait ici mention des talents littéraires de M. Joubert que pour avoir le droit d'exprimer publiquement ses regrets. »
A diverses reprises, soit dans sa correspondance, soit dans ses ouvrages, l'illustre écrivain a reparlé de son ami :
En 1827, à la première page du Voyage en Italie : « M. Joubert (frère aîné de l'avocat général à la Cour de Cassation), homme d'un esprit rare, d'une âme supérieure et bienveillante, d'un commerce sûr et charmant, d'un talent qui lui aurait donné une réputation méritée, s'il n'avait voulu cacher sa vie; homme ravi trop tôt à sa famille, à la société choisie dont il était le lien ; homme de qui la mort a laissé dans mon existence un de ces vides que font les années et qu'elles ne réparent point. »
A Madame Récamier :
Fontainebleau, dimanche soir, 4 septembre [1828]. «... Il 'y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain, un autre petit mot de Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vôtre ; à Villeneuve, j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me dire qu'en m'éloignant, je me rapproche... »
A la même.
Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin, 6 septembre [1828]. « Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité Mme de Beaumont pendant les années de la Révolution.
« Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir sa voisine fugitive.
« Quand il me racontait cela, Mme de Beaumont n'était déjà plus : nous la regrettions ensemble. Joubert a disparu à son tour ; le château a changé de maître; toute la famille de Sérilly est dispersée. »
Après le memento confidentiel, voici la peinture de génie.
Certes, l'article de Bonald était admirablement expressif et fouillé, - portrait ressemblant, aussi digne du modèle que du peintre.
Et toutefois, soit pour la vérité des détails, soit pour l'expression de la physionomie, soit pour la magie des couleurs et l'inspiration des souvenirs, qu'il y a loin, du portrait peint par Bonald, à cette page émue des Mémoires d'outre-tombe, rédigée en 1837!
« Plein de manies et d'originalités, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne n'était aussi troublé que lui ; il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne pouvait s'empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie : c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quels mouvements se passaient intérieuremment pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime : vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou trainer au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant de la sorte une bibliothèque à son usage, composée d'ouvrages évidés renfermés dans des couvertures trop larges.
« Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie. Platon à cœur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvées après sa mort, il dit: « Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air. » Mme Victorine de Chastenay prétendait qu'il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps et qui s'en tirait comme elle pouvait : définition charmante et vraie.
« Autrefois, pendant les vendanges, je visitais a Villeneuve M. Joubert ; je me promenais avec lui sur les coteaux de lYonne : il cueillait des oronges dans les taillis et moi des veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses, et particulièrement de notre amie, Mme de Beaumont, absente pour jamais : nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve, ville entourée de murailles décrépites du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées du haut desquelles s'élevait la fumée de l'âtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois, et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa voisine cachée au château de Passy pendant la Terreur.
« Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre ou cinq fois le Sénonais. Je voyais du grand chemin les coteaux : Joubert ne s'y promenait plus ; je reconnaissais les champs, les vignes, les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva, j'allais en ambassade à Rome. Ah ! s'il eût été à ses foyers, je T'aurais emmené à la tombe de Mme de Beaumont ! Il a plu à Dieu d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son âme platonique, devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus là-bas : Je m'en irai vers lui ; il ne reviendra pas vers moi1. »
(1) Psalm. ↩