Livre troisième
VII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Très inspirantes aussi, les lettres de Joubert à Molé, pendant que celui-ci composait ses Essais de morale et de politique. Le moraliste nota sur ses cahiers les pensées dont ces lettres abondent, et il les soumit plus tard au travail dont nous avons parlé1 : « La vérité ou plutôt la matière où elle se trouve doit être remaniée jusqu'à ce qu'elle devienne clarté, air, lumière, forme, couleur. » A la fin d'une de ses lettres les plus riches en maximes, Joubert déclare à Molé qu'il est content d'avoir jeté ce morceau de levain dans sa pâte : « Sachez-moi gré de ce que je vous fais part, avec tant d'abandon et si peu d'amour-propre, de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'œil que je vous fais jeter là se représentera plus d'une fois à votre esprit, et que, peut-être, dans un moment heureux, vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps, mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir. »
(1) Rapprochez, de la lettre du 30 mars 1804, à Molé; les pensées et maximes de Joubert sur l'illusion, la réalité, l'erreur, la vérité et les vérités, le vrai et le faux, etc. La conclusion s'impose. ↩
S'il est évident que Joubert notait à part, pour les remanier et consigner dans ses petits cahiers, certaines pensées de sa correspondance, il n'est pas moins certain qu'il puisait dans ses petits cahiers, pour en faire bénéficier sa correspondance. En pareil cas, une de ses formules est celle-ci : « Je me suis dit une fois, » et puis, viennent les pensées toutes rédigées et réduites à l'état d'essence. Souvent aussi, il procède à ces emprunts sans avertissement d'aucune sorte.
Entre Fontanes et Molé, par rapport au profit que l'un et l'autre tirèrent de leur commerce avec Joubert, il y a cette différence : Fontanes demandait les notes, avant d'avoir entrepris son œuvre et pour s'en inspirer ou s'en emparer. Molé consultait sur un livre fait en partie pour l'amender et l'enrichir.
Fontanes prenait à Joubert beaucoup plus que Molé dont l'activité et l'aptitude littéraires furent très secondaires. Celui-ci rêvait un rôle d'administrateur. Tout jeune, il aspirait aux grandes affaires : il y parvint et s'y distingua. Les Essais, pour lui, n'étaient pas un but, mais un moyen :
« Sannois, mardi, 1805. - A M. Joubert. - Je vous verrai vendredi ou samedi; je vous en prie, ayez lu et jugé mes deux chapitres pour cette époque... Je voudrais avoir mis la dernière main avant l'hiver. Je ne vous ai jamais dit les raisons qui me rendent assez pressé de publier. J'en ai de tous les genres ; vous en jugerez; j'en ai de bonnes, de mauvaises ; mais les mauvaises sont des raisons. »
Les Essais parurent, selon le désir de M. Molé, vers la fin de 1805. Peu après, il était nommé, par l'Empereur, auditeur de première classe au Conseil d'Etat.
« Conseiller d'Etat dans le sens élevé où le cardinal de Richelieu entend ce mot » voilà M. Molé très bien défini par Sainte-Beuve. Mais qu'il ne soit pas question de ses tendances littéraires. C'est lui qui écrivit ce mot, où s'accusent tout à la fois les prétentions et les limites de son goût : « Je vous ai dit que vous cherchiez trop en écrivant à vous donner du plaisir, des sensations agréables ; je le pense toujours. Examinez si vous ne feriez pas bien de choisir, pour les traiter, les sujets les plus sévères? Ils auraient l'avantage de donner carrière à l'activité et à l'étendue de votre esprit et de ne rien offrir à vos penchants. Pour juger de ce que vous faites, ne vous arrêtez pas au ploisir que vous vous causez, mais pensez aux jugements que porteront des hommes doués d'une manière tout à fait opposée à la vôtre. Je me suis toujours imposé cette règle, et il m'a paru qu'elle m'était utile ; lorsque j'écris dans un genre, je le fais sous les yeux des gens les plus étrangers à ce genre-là. Craignez le plaisir que vous vous donnez en écrivant, et ce que vous écrirez sera admirable. »
Il serait difficile, ce semble, d'émettre une théorie plus fausse, plus antilittéraire, et mon étonnement est grand de voir le mot cité sans défaveur par un très habile écrivain.
Et c'était Molé qui parlait de la sorte à Joubert!
Joubert, dans ses Pensées, au chapitre « des qualités de l'écrivain » formulait un jugement tout opposé : « Ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains que celui-ci : N'écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir. »
Bref, Molé devait tant à Joubert que, sur le point d'imprimer son livre, il le remerciait en ces termes : « Je n'espère pas faire dire jamais de mon ouvrage : materiam superabat opus; mais si l'on m'accordait cet éloge, je vous en ferais assurément bien l'hommage. »
A la réussite de ce livre, loué par Fontanes dans le Journal des Débats et par Chateaubriand dans le Mercure, se rattache, comme par un premier anneau, la haute et longue fortune politique de Molé sous les trois régimes successifs.
Même au point de vue des fonctions publiques, des places et des dignités, je crois que Joubert, par contre-coup, ne fut pas sans influence sur la destinée de Molé, non plus que sur la brillante carrière de Fontanes. Je m'explique : Le frère aîné de Joubert était le médecin de Mme Bacciochi. Peut-être le tout puissant patronage de cette dame, sœur de Bonaparte, ne fut-il ménagé et assuré à Fontanes, d'abord, et, par celui-ci, à Chateaubriand, que par les soins et le zèle de Joubert.
Le succès, la fortune, la gloire de ses amis, nulle autre ambition n'eut de prise sur le noble cœur du moraliste - vrai sage en paroles et en actions. De celle-là, il fut possédé : « Égoïste qui ne s'occupait que des autres. » Elle lui suffisait - et lui réussissait, parce qu'il plaçait bien ses affections.