Livre troisième
L'inspirateur
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I. Problème littéraire. - Anecdotes. - II. Pensée identique dans Fontanes et dans Joubert; - lequel est l'emprunteur? - Explication et hypothèses à propos d'autres pensées similaires. - III. Joubert, inspirateur de Fontanes. - « Je brillerai beaucoup, mais grâce à vous. » - Le chef-d'œuvre d'une prose éloquente. - Les vers de Fontanes sont « parfaits » quand Joubert est près de lui; son « style se détend », quand son ami s'éloigne. - IV. Paresse et fécondité de Fontanes. - Excuse de la paresse, explication de la fécondité. - Parole bien significative de Chateaubriand. - V. Belle notice de Me de Beaumont sur F. de Pange. - Ne serait-elle pas de Joubert? - Notice anonyme sur La Bruyère. - Pourquoi rien ou presque rien sur les moralistes dans les Œuvres de Joubert? - VI. Le Génie du Christianisme. - Citation de M. Emile Faguet. - Pensée identique dans Chateaubriand et dans Joubert, et pensée similaire. - Ce que Joubert doit à Chateaubriand. - VII. Molé et Joubert. - Théories opposées. - Molé lui doit beaucoup.
A propos du Mercure, un problème se présente, très intéressant, ce me semble. Quand nous voyons Fontanes, Chênedollé, Bonald, Guéneau de Mussy, Clausel de Coussergues, Bertin, louer publiquement le Génie du Christianisme, comment expliquer que Joubert n'ait pas fait son article, lui aussi, dans le Mercure ou ailleurs, - lui, tout occupé de ce livre pendant la préparation, et qui ne cessait d'en parler ou d'en écrire, soit à l'auteur, soit à Mme de Beaumont, - lui, le prêteur de livres, le conseiller, le critique, le confident ?
D'un article, ou d'un simple mot dit au public par Joubert sur le Génie du Christianisme, nulle trace dans les lettres du groupe, où il est tant parlé des Extraits publiés par les autres amis. Nulle demande non plus de Chateaubriand, lequel rappelle Clausel de Coussergues et Guéneau de Mussy à leurs promesses. Nul étonnement du silence gardé par Joubert. Nul regret, jamais, pas même par allusion. Quel est ce mystère ?
Les magnifiques articles de Fontanes, imprimés d'abord dans le Mercure et réimprimés dans le Moniteur par ordre du Premier Consul, ces articles, reproduits et répercutés à l'infini, ne seraient pas l'œuvre exclusive de Fontanes ; ils auraient été concertés entre lui et Joubert ; ils seraient l'œuvre des deux.
Seul de tous les amis, Joubert pouvait-il se dispenser de louer le Génie du Christianisme?
Pour que Chateaubriand ne lui ait rien demandé, n'ait glissé nulle part la moindre plainte au sujet de son silence, il faut ces deux choses, en apparence contradictoires : d'une part, que Joubert ait payé le tribut de l'amitié ; d'autre part, qu'il n'ait pas publié d'article.
Tout s'explique si les beaux Extraits de Fontanes sont l'œuvre des deux amis. Plusieurs des remarques subséquentes appuieront cette hypothèse. Les anecdoctes chères à Joubert composent tout le morceau que je vais citer : ce sont elles qui me portent à le choisir parmi quelques autres où sembleraient se trahir, mieux encore, les habitudes intellectuelles du moraliste.
« Plusieurs de ceux qui n'avaient jamais jugé nos dogmes religieux que sur les bouffonneries du docteur Zapata et des Aumôniers du roi de Prusse ont tout à coup changé de langage. Ils ne contestent plus à la doctrine et aux pompes de l'Église romaine leurs effets touchants et sublimes ; ils conviennent que l'éloquence et la poésie en peuvent tirer de puissantes émotions et de riches tableaux. Mais après cet aveu remarquable, quelques-uns, prenant le ton d'un zèle au moins équivoque, ajoutent qu'il ne faut pas développer avec trop d'éclat les beautés poétiques du christianisme, de peur d'ôter à ses dogmes et à sa morale leur importance et leur gravité. Ils affectent de craindre que l'imagination ne répande a la fois ses enchantements et ses erreurs sur une doctrine qui doit édifier plutôt que plaire.
« Parmi ces critiques, il est sans doute quelques hommes vraiment pieux et de bonne foi : c'est à eux surtout qu'il faut répondre. J'ose croire que leur sévérité sera désarmée par quelques réflexions que je leur soumets.
« Les arguments théologiques, les savantes controverses, les instructions édifiantes pouvaient suffire à des siècles éminemment religieux. Des traités austères, tels que ceux de Nicole et d'Abadie, étaient lus avec empressement par les mêmes hommes qui goûtaient le mieux le génie et les grâces de Racine et de La Fontaine, leurs contemporains. Alors, dans les cercles de la ville et parmi les intrigues de la cour, dans le Sénat et dans l'armée, on agitait les mêmes questions que dans l'Église. Il ne faut point s'en étonner : la religion chrétienne semblait à tous l'objet le plus important. Le petit nombre de ceux qui osaient l'attaquer dans ses premières bases, n'obtenait que le mépris ou l'horreur. Le nom du Dieu qui l'avait fondée imprimait une égale vénération à toutes les sectes rivales dont elle était la mère, et qui combattaient dans son sein. Ces sectes, divisées sur quelques points, s'accordaient sur les dogmes ; leurs disputes avaient en conséquence le caractère et les mouvements passionnés que mettent toujours dans leurs débats les membres d'une famille divisés.
« Rappelez-vous en effet les anecdotes de ces jours célèbres. Voyez dans le palais de la duchesse de Longueville les redoutables chefs de Port-Royal méditer de nouvelles attaques contre les jésuites rassemblés à Versailles sous la protection du confesseur du Roi. La France était attentive à ces querelles et se décidait pour l'un ou pour l'autre parti. Apprenait-on que le ministre Claude et l'évêque de Meaux étaient en présence? On contemplait avec curiosité l'approche des deux athlètes, et tous les cœurs s'intéressaient au dénouement du combat ; car la renommée publiait que le prix du vainqueur devait être la conversion de quelque personnage fameux. Le salut de Turenne (on parlait ainsi dans ce temps-là) le salut de Turenne était attaché peut-être à cette grande conférence ; et ne sait-on pas que la dévotion de cet illustre capitaine devînt aussi fameuse que sa valeur, et que ses soldats racontaient ses actes de piété comme ses victoires ?
« Mais ce n'était pas seulement au sein de la France que les esprits étaient fort émus par ces spectacles et par ces luttes théologiques. Leibnitz et Newton, dignes tous deux de se disputer les plus belles découvertes de la géométrie moderne, s'honoraient d'inscrire leur nom parmi ceux des défenseurs du christianisme. Leibnitz en voulait réunir toutes les communions ; Newton, en éclairant les ténèbres de la chronologie, confirmait celle de Moïse. Si, par exemple, on voyait paraître un livre tel que l'Histoire des Variations, toute la république chrétienne était émue. Rome jetait des cris d'admiration et de joie, tandis que, des bords de la Tamise et du fond des marais de la Hollande, on entendait s'élever les clameurs injurieuses du calvinisme qui se débattait sans cesse sous les foudres de Bossuet, et qui en était sans cesse écrasé.
« Aujourd hui les plus effrayantes catastrophes nous trouvent insensibles : on foule indifféremment les débris des trônes et des empires. Alors les ruines d'un monastère qu'avaient illustré le nom de Pascal et les vertus de quelques filles pieuses, excitaient un attendrissement universel.
« Que dis-je ? la peur de déplaire à Louis XIV n'empêchait point ses favoris de plaindre et d'honorer le docteur Arnauld, exilé par son ordre. Racine et Boileau, tout courtisans qu'on les suppose, adressaient des vers et des éloges à cet illustre opprimé, et même ils osaient les lire devant le monarque, dont la grande âme pardonnait cette noble franchise. Ainsi les plus petits événements, quand ils tenaient au christianisme, avaient quelque chose de respectable et de sacré. L'esprit de la religion était partout dans l'État et dans la famille, dans le cœur et dans les discours, dans toutes les affaires sérieuses, et jusque dans les jeux domestiques.
Parcourez les lettres de Mme de Sévigné. « Cette femme illustre vit dans sa terre des Rochers, au fond de la Bretagne, et loin de tout ce qu'elle aime. Elle veut échapper à l'ennui de la solitude et retrouver dans ses lectures le charme des sociétés de Paris. Eh bien ! Quels sont les ouvrages que son goût préfère ? Elle choisit les Essais de morale de Nicole. Elle a pour lecteur son fils qui revient de l'armée. Ce jeune homme, dont l'esprit et les grâces s'étaient fait remarquer de Ninon, juge très bien le janséniste Nicole ; et, dans ces soirées studieuses qu'il passe à côté de la plus aimable des mères, il oublie les séductions de cette Champmêlé qu'il avait aimée, et dont la voix était, dit-on, aussi tendre que les vers du poète qui fut son maître. Observez bien que Mme de Sévigné, dans toutes ses lettres à sa fille, parle avec admiration des Essais de morale, et, qu'en écrivant à Pauline, sa petite-fille, elle répète avec cette expression vive et et heureuse qui lui appartient : « Si vous n'aimez pas ces solides lectures, votre goût aura toujours les pâles couleurs. »
» Dans une autre occasion, elle se trouve à Baville. chez le président de Lamoignon, au milieu de la société la plus polie et la plus éclairée. Quel est celui qu'elle distingue dans ce choix de la bonne compagnie du plus brillant de tous les siècles ? « Un homme d'un esprit charmant et d'une facilité fort aimable. » Je rapporte ses expressions. C'est le P. Bourdaloue.
« Certes, quand les traités de Nicole et les conversations de Bourdaloue font les délices des femmes les plus renommées par leur esprit et par leur beauté, les apologistes du christianisme n'ont pas besoin de relever son prix et son éclat aux yeux de l'imagination : il est facile d'attirer l'attention et le respect dès qu'on parle d'une doctrine qui fait le fond habituel des pensées et des sentiments de tout un peuple. Mais quand cette doctrine, en proie aux dérisions d'un siècle entier, perdit la plus grande partie de son influence, il faut, pour la rétablir, apprendre d'abord au vulgaire que ce qu'on lui peignit comme ridicule est plein de charme et de majesté. Quand on défigura la religion sous tant d'indignes travestissements, on doit venger sa beauté méconnue et l'offrir à l'admiration. Lorsqu'on ne cessa de montrer le christianisme comme un culte inepte et barbare, qui a longtemps abruti les peuples, n'est-il pas juste de prouver qué les peuples lui doivent les plus beaux développements de la civilisation ?
« C'est la tâche importante que M. de Chateaubriand s'est imposée : il a su la remplir avec gloire. Le genre de ses adversaires a déterminé le choix de ses armes. Fort de son talent et de sa cause, il rend è l'incrédulité tous ses dédains et lui reproche surtout d'avoir affaibli les facultés de l'esprit humain, qu'elle se vante d'avoir agrandi...
« Il reste à faire connaître la partie critique de l'ouvrage où l'auteur oppose les chefs-d'œuvre littéraires des siècles chrétiens à ceux de l'antiquité païenne, et le génie des Grecs à celui des Hébreux. Je choisis le parallèle des beautés d'Homère et de la Bible. Ce rapprochement fut indiqué plus d'une fois par des hommes pieux ; le grave Fleury lui-même, dans son savant ouvrage sur les Mœurs des Israélites, semble retrouver quelquefois les crayons d'Homère et la grâce naïve des scènes de l'Odyssée. Aussi Fénélon aimait-il beaucoup ce livre de Fleury. M. de Chateaubriand, 2 son tour, me paraît avoir saisi des rapports nouveaux dans ces deux monuments du premier âge : ... Il y a, dans ces remarques, si je ne me trompe, un mélange d'imagination et de finesse qu'il est bien rare de trouver dans les poétiques les plus vantées. Les vues critiques de l'auteur, dans d'autres chapitres encore, me paraissent avoir les plus sérieux résultats et la plus piquante nouveauté. Il prouve très bien que le christianisme, en perfectionnant les idées morales, fournit à la poésie moderne une espèce de beau idéal que ne pouvaient connaître les anciens... » (Mercure, second extrait, fructidor, an X.)
II
Si j'ose supposer que Joubert ne resta pas étranger a cet article fameux, c'est que j'ai surpris des traces de collaboration non équivoques à une époque antérieure.
Un lit dans un article de Fontanes intitulé : De quelques reproches faits à la langue française et à notre littérature, des nouveaux mots et des locutions révolutionnaires.
« La nôtre langue] est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs. » L'article parut le 16 thermidor, an 8, et fut réimprimé dans le Spectateur Français au XIXe siècle, en 18051.
(1) T. II, pp. 575-580. ↩
Ouvrez maintenant le volume des Pensées. Au titre XII, « du style», p. 275, lignes 24 et 25, vous lisez : « Notre langue est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs. » Même pensée mot à mot, dans Fontanes et dans Joubert. Lequel des deux est l'emprunteur ? Si la pensée de Joubert portait sa date, comme l'article de Fontanes, nous serions édifiés. A défaut de ce renseignement péremptoire, de bonnes raisons m'inclinent à croire que l'auteur original de la pensée en question, c'est Joubert. D'abord, dans le texte de celui-ci, elle est comme la fleur ou le couronnement du morceau. Elle résume toute une série de pensées similaires. Au contraire, dans l'article de Fontanes, elle apparaît comme accidentelle, comme plaquée, sans lien nécessaire avec ce qui précède, avec ce qui suit. Il faut citer :
Fontanes s'exprime ainsi : « J'ose assurer qu'en général on ne fait de nouveaux mots que parce qu'on est dans l'impuissance de féconder véritablement les langues... Toute langue est assez riche pour celui qui a dans la tête et dans le cœur une grande abondance de sentiments et d'idées : toute langue est pauvre pour celui qui en est dépourvu. Je vais plus loin, et j'ose dire que ce n'est peut-être pas dans les langues les plus faciles à manier qu'on doit produire les ouvrages les plus parfaits et les plus durables. La nôtre est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs. Boileau disait qu'elle était féconde en très beaux mots, mais qu'elle devait être excessivement travaillée.
« Cette observation d'un grand maître vaut toute une poétique. Heureuses les langues qui ne sont souples qu'entre les mains du génie!
« Les obstacles doublent le talent, et ne l'arrêtent jamais, s'il est véritable ».
Joubert parle aussi des langues et des mots : & « Lorsque les langues sont formées, la facilité même de s'exprimer nuit à l'esprit, parce qu'aucun obstacle ne l'arrête, ne le contient, ne le rend circonspect, et ne le force à choisir entre ses pensées... En littérature il faut remonter aux sources dans chaque langue... Remplir un mot ancien d'un sens nouveau dont l'usage ou la vétusté l'avait vidé, pour ainsi dire, ce n'est pas innover, c'est rajeunir ou enrichir les langues en les fouillant. Il faut les traiter comme les champs : pour les rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs...
« Le nom d'une chose n'en montre que l'apparence. Les noms bien entendus, bien pénétrés, contiendraient toutes les sciences. La science des noms ! Nous n'en avons que l'art, et même nous en avons peu l'art, parce que nous n'en avons pas assez la science. Quand on entend parfaitement un mot, il devient comme transparent; on en voit la couleur, la forme ; on 'sent son poids ; on aperçoit sa dimension, et on sait le placer. Il faut souvent pour en bien connaître le sens, la force, la propriété, avoir appris son histoire.
« La science des mots enseignerait tout l'art du style. Voilà pourquoi, quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons à lire. Avec eux, on remonte à ses sources, et on la contemple dans son cours. Pour bien apprendre le français, il faudrait entendre le gaulois. Notre langue est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs. »
N'avais-je pas raison de dire que, dans le texte de Joubert, cette dernière pensée se rattache, par des liens organiques, par de vivantes racines, aux pensées qui précèdent, et qu'elle en est comme l'épanouissement ou la couronne ; tandis que, dans le texte de Fontanes, elle est comme transplantée, sinon dépaysée.
Et puis, en regard du morceau de Joubert, si ferme et si plein, ne vous semble-t-il pas que celui de Fontanes est un peu mou, et composé de raccords ? La suite ne fait pas absolument défaut ; un certain lien se trouverait, mais si détendu !
C'est qu'il y eut emprunt, et non seulement de l'unique pensée qui se répète mot à mot dans les deux. Je lis ailleurs, et c'est dans une lettre de Joubert : « Il n'y a point de livre où la langue française soit si brillante. Cet homme en a fouillé les mines et a trouvé partout de l'or. Il a fait resplendir par l'usage jusques aux mots qui sont de fer.
a Et sulco attritus splendescere vomer. 1 Si l'on ajoute que la pensée dont il s'agit fait le mètre, la conclusion ne semblera pas douteuse.
Comment expliquer le fait ? Fontanes avait souvent recours aux lumières de Joubert. Soit qu'il entreprît un article de critique, ou qu'il préparât un discours solennel, il ne manquait guère de consulter le penseur ami. Le plus souvent, c'était en des conversations qui n'ont pas laissé de traces. Verba volant.
Impossible d'aller à Joubert? Une lettre partait à l'adresse de celui-ci, lequel accourait pour s'épargner la peine d'écrire. S'il ne pouvait rejoindre Fontanes, alors, mais alors seulement, il répondait la plume à la main. Le sujet était étudié à fond, déroulé dans les vues d'ensemble, puis ramassé en quelques maximes essentielles.
Fontanes savait s'en inspirer avec beaucoup de dignité.
Si merveilleuse que fût l'assimilation ou l'adaptation, et précisément parce que les pensées d'emprunt étaient mêlées à l'ensemble de l'article ou du discours, ces pensées, un peu diluées dans la facile abondance de Fontanes, perdaient de leur force et de leur éclat. Plus rien sur elles du poétique rayon dans lequel Joubert les avait condensées.
Néanmoins quelques-uns des traits originaux subsistent, encore reconnaissables sous la pâleur du texte remanié. Certes, le changement est notable ; il faut être averti, et, même averti, il faut regarder de très près et comparer avec une extrême attention, si l'on veut saisir la ressemblance et surpendre la véritable origine.
Je me hâte d'ajouter : en pareille matière, et, sauf le cas de pensées absolument identiques, parler avec réserve, accepter d'avance la possibilité d'explications contradictoires, ce n'est que convenance et sagesse.
Or, cette réflexion importante, je me l'applique d'autant plus volontiers qu'avec Fontanes et Joubert la difficulté se présente double.
Voici pourquoi :
Fontanes soumettait à des retouches habiles - je ne dis pas heureuses - les pensées jaillies sous la plume de son correspondant.
De son côté, Joubert notait au passage, sur ses petits cahiers, quelques-unes de ces mêmes pensées ; puis, à loisir, il les dépouillait le plus possible des mots et n'en réservait que l'essence.
Au double remaniement en sens inverse, l'un de Fontanes, développant, l'autre de Joubert, condensant, on devine l'écart des deux textes, les dissemblances progressives, comme aussi la difficulté de faire la preuve. Je me garderai de trancher. Mais aussi, par crainte d'excéder, je ne me propose pas de rester en deçà. Est-il donc impossible de noter le point intermédiaire et précis, même en si délicates rencontres ? Malgré le double remaniement, et précisément dans les deux passages cités, il y a mieux que de vagues indices de parenté entre plusieurs pensés des deux textes ; on y surprend certains traits de ressemblance et comme un air de famille.
La pensée, textuellement identique dans les deux auteurs, jette sur les autres pensées une lumière révélatrice. Sans elle, on n'oserait conclure. On s'autorise d'elle pour avancer que plusieurs, non textuelles, ont la même origine.
Notez que le morceau de Fontanes, où se dissimulent, affaiblies, les pensées de Joubert, est le meilleur de l'article. Il est un de ceux que les critiques littéraires ont cités ; et même, de tout l'article fort loué, c'est, à ma connaisance, le seul passage qu'ils aient relevé.
Le travail de concentration auquel se livrait Joubert sur les pensées qui lui venaient en correspondant n'est pas le moins du monde une hypothèse. C'est un fait qu'il est loisible à chacun de vérifier en rapprochant la Correspondance et les OEuvres.
Je crois utile et intéressant d'appuyer d'un nouvel exemple la donnée qui précède.
En 1795, Fontanes, membre de l'Institut, fut chargé de prononcer le discours d'ouverture au nom des autres professeurs. Parlant des législateurs de l'antiquité et de l'importance qu'ils attachaient à l'éducation, il disait : « Les législateurs anciens regardaient cet art comme le premier de tous, et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des systèmes de mœurs plus que des systèmes de lois. Quand ils avaient créé des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'âme de leurs concitoyens, ils croyaient leur tâche presque achevée. Ils confiaient la garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagination plutôt qu'à celui du raisonnement, aux inspirations du cœur humain plutôt qu'aux ordres des lois, et l'admiration des siècles a consacré le nom de ces grands hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute puissance des habitudes, qu'ils ménagèrent même d'anciens préjugés peu compatibles en apparence avec un nouvel ordre de choses. La Grèce et Rome, en passant de l'empire des rois sous celui des archontes et des consuls, ne virent changer ni leur culte ni le fond de leurs usages et de leurs mœurs. Les premiers chefs des républiques se persuadèrent, sans doute, qu'un mépris trop évident de l'autorité des siècles et des traditions affaiblirait la morale en avilissant la vieillesse aux yeux de l'enfance; ils craignirent de porter trop d'atteinte à la majesté des temps et à l'intérêt des souvenirs.
« La marche de l'esprit moderne a été plus hardie. Les lumières de la philosophie ont donné plus de confiance aux fondateurs de notre république. Tout fut abattu ; tout doit être reconstruit. »
Une grande partie de ce paragraphe a été replacée dans l'Eloge de Washington, éloge auquel Fontanes fut surtout redevable de son renom oratoire et de sa fortune politique. Dans le second discours, comme dans le premier, c'est le meilleur passage, et le plus fortement pensé. Pour la nouveauté hardie des aperçus, aussi bien que pour les généreuses insinuations relatives au « culte », aux usages et aux mœurs (1795), il valut à l'orateur de l'Institut de nobles suffrages, dès la première harangue. C'est qu'il heurtait de front les idées philosophiques du siècle et « proclamait au nom des Écoles centrales, précisément le contraire de ce que Garât venait de prêcher aux Écoles normales1 » - « Il devançait et préparait honorablement la critique littéraire renouvelée que le Génie du Christianisme devait bientôt illustrer et propager avec gloire. »
(1) Sainte-Beuve. ↩
Le double et solennel usage qu'en fit l'auteur prouve en quelle estime lui-même tenait ce beau morceau.
Eh bien ! ce morceau capital, et qui fait date dans l'œuvre et dans la vie de Fontanes, je le crois tiré des lettres ou des cahiers de Joubert; mais ici le mot à mot a disparu.
Le 5 novembre 1794, Joubert lui recommandait d'acheter et de lire les livres faits par les vieillards, qui ont dû y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge... l'autorité de leurs cheveux blancs. « D'autres lettres suivirent, et dans le même train d'idées. Elles produisirent sur Fontanes une vive impression. Le 12 juillet 1795, il faisait allusion à de belles pages sur les Grecs, qu'il avait reçues de Joubert et qu'il lui avait probablement demandées : « Tout ce que vous me dites des Grecs m'enchante. J'aime à entendre parler un Grec comme vous ; mais les anciens étaient grands parleurs, et vous l'êtes trop peu. Écrivez-moi quelques autres pages, aussi pleines et aussi serrées, sur Xercès: Je le bats dans ce moment... j'aime à le bien connaître.
« Je vous demande une note des précieux bouquins dont je dois former les premiers rayons de ma bibliothèque; mais souvenez-vous que je veux qu'ils aient au moins la mousse de dix siècles. »
Il est bon de le répéter : cette lettre est datée du 12 juillet 1795. Or, le discours d'ouverture auquel appartient le passage sur les législateurs, sur l'autorité des siècles et des traditions, sur la vieillesse, sur la majesté des temps, fut prononcé à la fin de cette même année 1795.
Voici mes conjectures : je les soumets au lecteur ; par respect pour son jugement, je resterai dans une réserve presque timide ; toutes mes expressions supposeront le doute; la forme sera celle de l'hypothèse. Mais, à vrai dire, ma pensée dépassera l'expression, et, sinon pour chaque détail, au moins pour l'ensemble, elle flottera entre la probabilité et la quasi-certitude, plus voisine de celle-ci.
Pourquoi ces belles pages sur les Grecs, si goûtées de Fontanes, ne se sont-elles pas retrouvées parmi les lettres de Joubert que le premier conservait avec tant de soin? « Tout ce que vous laisserez tomber sera recueilli pieusement. » Peut-être les a-t-il tournées en vers, au grand contentement de l'un et de l'autre ; car ni l'un ni l'autre n'aurait pu supposer cette chose invraisemblable, que l'humble prose d'improvisation eût été mieux accueillie de la postérité que les vers si laborieusement composés de la Grèce sauvée.
Ce goût des anciens que Joubert s'efforçait d'inculquer à un ami qu'il en savait trop faiblement pourvu, comme s'il eût pressenti dans Fontanes le futur législateur, le futur Grand Maître, n'en trouve-t-on pas le vif éveil ou plutôt la plénitude et l'enthousiasme dans l'admirable paragraphe, objet du présent examen'?
Est-ce assez dire ? Et le morceau tout entier ne serait-il pas de ceux que Fontanes, au moment d'entreprendre un travail important, sollicitait de Joubert, empruntait à Joubert, et dont Joubert ne songeait aucunement à garder le double, - passez-moil'expression - à demander le reçu? Il donnait, heureux de donner. Le ton général du morceau et l'esprit qui l'anime sont, à s'y méprendre, le ton habituel et l'esprit de Joubert. De telles idées, étranges à cette époque de philosophisme, et tout à fait philosophiques dans le sens de Platon, je ne me figure pas qu'elles fussent familières à Fontanes, « adorateur » de Voltaire. Or, c'étaient les idées coutumières, c'étaient les mots usuels du moraliste qui se disait plus Platon que Platon, de celui que ce genre de spéculations avait fort occupé, et qui, peu de temps après, en 1797, écrivait à Mme de Beaumont : « Je suis enfoncé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques. Il me tuera, mais je ne puis plus m'en défendre. »
Le morceau qui fit tant d'honneur à Fontanes et exerça sur sa fortune politique une part d'heureuse influence, s'il était vraiment de Joubert, est-ce qu'on ne l'aurait pas retrouvé dans ses papiers sous une forme quelconque? Ni copie, ni brouillon. Nulle trace.
Qu'en savez-vous ? Les papiers ont-ils été explorés avec de telles vues critiques ? Non, certainement. Mais supposons : nulle trace.
La lettre ou le cahier de pensées, après avoir été utilisé par Fontanes, aura eu le sort des « belles pages sur les Grecs ». Ces pages admirées, que sont-elles devenues ? Il se peut très bien que, demandées elles aussi, comme les autres sur Xercès, elles n'aient eu pour destination première et dernière que d'entrer dans la substance du beau morceau en question.
Au surplus, est-il certain que nulle trace du type original ne subsiste, je ne dis plus seulement dans les papiers de Joubert, mais dans ses Œuvres. Les traits d'une provenance plus originale, et toute première, il me semble qu'on les surprendrait encore dans certaines Pensées. En rapprochant le paragraphe visé et ces pensées, je trouve, à celles-ci et à celui-là, une physionomie, une allure, je dirais un accent qui dénotent la communauté d'origine.
Avant de citer, qu'il me soit permis de rappeler le double travail, en sens inverse, auquel Fontanes et Joubert soumettaient les réflexions, venues au moraliste et fraternellement abandonnées au poète orateur.
Dans les Pensées de Joubert :
« En Grèce, les sages avaient égard dans leurs lois à la commodité des peuples dont ils évitaient de contrarier les habitudes et les mœurs. Ils les faisaient propres à plaire et comme ils auraient fait des vers...
« De la fiction, il en faut partout. La politique elle-même est une espèce de poésie. Les meilleures lois naissent des usages... Tout ce qui devient loi avait d'abord été coutume.
« Les mœurs se composent de coutumes et d'habitudes. Les coutumes font les mœurs publiques, et les habitudes, les mœurs individuelles... Les mœurs publiques sont un chemin que les successeurs trouvent frayé dans la course de la vie. Où il n'y a pas de mœurs, il n'y a pas de chemin ; chacun alors est obligé de se frayer le sien, et, au lieu d'arriver, il s'épuise à chercher la route.