Livre quatrième
Université impériale. A M. Roussel, secrétaire particulier de S. E. le grand (suite 2)
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Il est vrai que, pour obtenir ce résultat, il lui suffisait de mêler les mesures. C'est ce qu'il aura fait, peut-être. Impossible à moi de conclure. Un autre marquera, d'une main ferme, les pauses idéales.
Nous le savons : la poésie n'avait pas attendu, pour éclore en Joubert, que la brillante jeunesse de Me de Fontanes vînt illuminer, réchauffer et couronner de fleurs sa philosophie d'arrière-saison. Entendez l'Auteur peint par lui-même :
Vous allez à la vérité
Par la poésie ;
Et j'arrive à la poésie
Par la vérité.
Chateaubriand, à qui l'on a toujours reconnu le don des mots puissants, n'a jamais été mieux inspiré que dans ce mot, merveilleusement concis et coloré comme le génie dont il voulait exprimer l'idée : « Profond métaphysicien, sa philosophie (de Joubert), par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie. Platon à cœur de La Fontaine... »
La correspondance s'ouvre par une lettre à M. de Fontanes. On y pourrait voir une sorte d'Avant-Propos : sentiment inspirateur, sujet à traiter, plaintes sur soi, travail qui sera le dernier et qui rejoint les premières « écritures », rien n'y manque de ce qui constituerait une préface modèle, concise et subjective, à la manière de cet « égoïste qui ne s'occupait que des autres ».
« J'écrivais à MIle de Fontanes une lettre qu'il m'est impossible de continuer et dont je vous prie de lui remettre le premier feuillet, qui lui prouvera du moins ma bonne volonté.
« J'ai grand regret à cette lettre, car elle me plai sait ; mais mon mal est plus fort que mon inclination.
« Je n'en puis plus, mon cher ami. Tous ces retours de mes anciennes irritations ne me sont pas nouveaux, mais ils usent à la fin, et je ne sais pas combien de temps encore je pourrai y suffire.
« J'ai mis au bas de mon feuillet, sur un petit papier collé, la réclame du feuillet suivant, afin que je sache où me raccrocher s'il m'arrive de me mieux porter et de vouloir achever mon dire.
« J'aimerais assez à prouver à votre aimable fille que j'ai eu mes raisons pour être son enthousiaste, et je tenais à lui envoyer en peu de lignes un petit code de morale à son usage, qui l'aurait, je crois, amusée et qui aurait pu ne lui être pas inutile.
« C'eût été finir mes écritures (car je crois que je n'écrirai plus de ma vie), comme j'ai commencé ma jeunesse, à votre service.
« Mes respects à Me de Fontanes. Je pars desséché et exténué. Que ne pouvez-vous me céder un peu de votre superflu. Vous avez (quoi que vous en disiez) assez d'embonpoint, de vie et de force pour nous deux.
« Tout à vous jusqu'à mon entière extinction.
« J1.
(1) Original autographe. ↩
« 10 septembre 1819. »
i Comme j'ai commencé ma jeunesse », de tels mots ne sont pas pour infirmer les vues critiques ci-dessus. « A votre service » confirme aussi la pensée plus haut exprimée : Joubert, en s'adressant à la fille, ne cessait pas de s'occuper du père. Peut-être aussi est-il fait allusion à la lettre du 17 octobre 1788, dans laquelle Joubert demandait pour son ami la main de Me de Cathelin. Fontanes, très touché de cette lettre (il ne la connut que plus tard), déclarait que « Platon, écrivant pour marier son disciple, n'aurait pas pu tenir un langage plus beau et plus persuasif » Toujours Platon, à propos de Joubert.
Me de Fontanes reçut done, des mains de son père, l'épitre annoncée. L'adresse en est très soignée : ce qui n'a pas empêché Joubert de commettre une petite faute dans le prénom :
« A Mademoiselle,
« Mademoiselle Cristine de Fontanes, à Courbevoye.
« Septembre 1819.
« Mademoiselle, « J'ai reçu votre aimable petite lettre avec un plaisir extrême, et je la conserverai avec soin parmi les légers monuments de cette espèce qui servent à me rappeler les moments heureux de ma vie.
« Mon seul regret est de ne pas posséder cette lettre tout entière. En la décachetant avec trop de précipitation, j'en ai déchiré deux ou trois mots, et cet accident m'a peiné. Je voudrais ne pas perdre une syllabe de ce que vous dites, de ce que vous faites et de ce que vous écrivez.
« Vous avez, Mademoiselle, pour partisans et pour admirateurs décidés, deux hommes qui peuvent se donner carrière. A la distance où ils seront toujours de vous, leurs hommages, quelque éclatants ou indiscrets qu'ils puissent être, ne pourront ni vous compromettre ni vous paraître intéressés ; car l'un habite aux extrémités de la terre et l'autre aux extrémités de la vie. C'est l'ambassadeur de Perse et moi.
« Je crois que nous avons été créés tous deux exprès pour vous donner la gloire de plaire à des goûts opposés.
« Ce demi-Turc est un franc étourdi qui s'est épris de vous à la première vue, tandis que vous avez été souvent l'objet de ma plus sérieuse attention. Vous aviez d'abord charmé ses yeux et vous charmez aussi les miens. Mais il vous a seulement regardée avec ceux qu'il a dans la tête, au lieu que je vous ai longtemps étudiée avec ceux que j'ai dans l'esprit, ce qui est plus sage et beaucoup plus respectueux.
« Cependant ce hardi rival a pris sur ma timidité des avantages que je prétends lui disputer. Je vais sortir de mon silence et regagner sur lui pied à pied tout le terrain qu'il m'a ravi par sa vitesse, en osant parler le premier. Tout ombre que je suis, je le battrai sur tous les points. Je ne veux lui céder sur rien.
« Il a fait ses déclarations et j'oserai faire les miennes. Il vous a dit ce que votre présence inspire ; je vous dirai ce que j'ai mille fois pensé en votre absence, dans le sens (sic) froid du souvenir et de la réflexion.
« On dit qu'il est prince et poète. Ce sont là des titres fort beaux. Mais je suis plus qu'un homme, je suis sorcier, ou du moins je me suis fait devin pour vous. Il compose pour vous une ode qu'il publiera dans son pays ; j'ai composé votre horoscope et je l'ai dite à tout venant. Enfin, Mademoiselle, il ne vous donnera que des louanges et je me permettrai de vous offrir quelques conseils. C'est un tribut qu'il semble que votre modestie exige et dont la stricte obligation m'est sévèrement imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. J'appartiens presque à l'autre monde. C'est le lieu de la vérité.
« J'ai vu les jeux de votre enfance et j'ai vu les douleurs de votre première affliction...
« Je m'interromps, mademoiselle, je m'arrête à ces derniers mots. Ce sont là de grandes paroles qui pourraient me mener trop loin. Les souvenirs qu'elles réveillent forment une époque importante dans l'histoire encore en idée des sentiments que j'ai pour vous. Je l'écrirai sans doute un jour, mais je dois la placer ailleurs.
« Je suis plus que vous ne pensez, Mademoiselle,
« votre très humble et obéissant serviteur,
« JOUBERT1. »
(1) Original autographe. ↩
Le feuillet retenu par Joubert, et sur lequel était collée la réclame, m'est également venu dans les mains. Rapproché de la lettre, voici les menus propos qu'il me suggère.
Le brouillon est sur un papier moins beau, de même format ; l'écriture en est très soignée et sans ratures ; le texte ne présente, avec celui de la lettre, que de légères variantes, portant sur trois ou quatre mots.
Je lis dans la minute : « C'est un tribut plus convenable à votre modestie et dont l'obligation m'est d'ailleurs imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. » Dans la lettre, nous avons lu : « C'est un tribut qu'il semble que votre modestie exige et dont la stricte obligation m'est sévèrement imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. »
On voit que les nuances vont doucement à plus de délicatesse vis-à-vis de la destinataire, et, après les compliments du début, à une gravité progressive dans le commerce ou dans le rôle de l'enthousiaste correspondant.
Bien autres sont les différences avec le texte imprimé. Bornons-nous à cette seule remarque. Presque tout ce qui concernait le « sorcier », le « devin », « l'ombre ». a été impitoyablement biffé, sans égard aux effets de contraste entre les deux rivaux ; et c'était là le moindre inconvénient. Puisque tant on supprimait, au moins aurait-il fallu ne pas maintenir des membres de phrase qui n'ont plus de sens, le sorcier disparu, ou n'ont plus le sens de l'auteur.
A vingt jours de là, MIle de Fontanes, ayant eu le temps de lire et de relire sa lettre, le temps aussi de désirer et de réclamer la suite, Joubert, à qui la campagne avait rendu des forces, lui adressa, de Villeneuve-sur-Yonne, une deuxième lettre. Celle-ci porte, dans le coin supérieur de gauche, et un peu au-dessous de la date, le chiffre romain II, entouré de points affectant la forme de croix. Je me demande si ce n'est pas en souvenir des signes cabalistiques.
La jeune fille put lire sans fatigue les pages calligra phiées à son intention ; la lumière y circule, abondante au milieu des lignes droites et régulièrement espacées ; les alinéas y sont très nombreux et je les reproduis tels que Joubert les avait établis.
« Mademoiselle, « En ma qualité de devin, je suis parent de la Sibylle et je succède à tous ses droits.
« On sait quel était son usage, et qu'elle écrivait des oracles sur d'étroites feuilles de chêne afin de les rendre plus_courts,
« Je réclame aujourd'hui pour moi ce privilège de famille dont j'userai plus largement. Je multiplierai mes réponses, et, afin de les circonscrire, je leur donnerai à chacune, pour étendue et pour limites, un feuillet de petit papier (et, dans les grandes circonstances, comme en ce moment par exemple, un petit feuillet et demi). Moins décrépit que ma savante devancière, je dois être plus généreux.
« Permettez-moi, Mademoiselle, cette répartition commode où vous êtes intéressée. C'est pour moi diviser ma peine ; mais pour vous qui devez me lire, (hélas ! j'ai peut-être à le craindre) c'est aussi diviser l'ennui.
« J'ai recours à cet expédient par une autre nécessité : celle de respirer souvent. Mon esprit est de peu d'haleine. Il est semblable à ma poitrine, dont on dit qu'elle a beaucoup d'air et assez de capacité, mais qui a besoin de longs repos et d'exercices variés1.
(1) C'est dans le brouillon, qui est également sous mes yeux, que je lis cet alinéa, oublié ou supprimé dans la lettre, ↩
« Je suis effrayé de la tâche que mes langueurs m'ont fabriquée et dont j'ai à venir à bout. Par vous avoir écrit trop tard (cette tournure est du bon temps), j'ai trop songé à vous écrire, j'ai trop ruminé mes pensées. J'ai trop souvent pensé à vous.
« Aussi ma tête est toute pleine de mots, d'images et d'idées, de matériaux de toute espèce dont je ne puis me dépêtrer, qui ne veulent pas se déprendre, qui s'agitent, qui se remuent comme les pierres d'Amphion ; qui se démènent malgré moi et cherchent à se faire jour.
« En leur ouvrant plusieurs issues, chaque chose ira à sa place, et tout s'arrangera tout seul.
« J'ai à écrire immensément. Je voudrais vous dire à la fois ce que j'ai auguré de vous, ce que je désire pour vous, et ce que j'ai pensé par vous, c'est-à-dire en songeant à vous.
« En divisant ma pièce en actes, afin que tout y soit à l'aise et puisse venir à son tour, je m'y suis donné plus d'un rôle, et je ferai auprès de vous, ou plutôt, je contreferai... Je vous dis tout, Mademoiselle, je ne veux rien dissimuler.
« Même, afin que vous puissiez lire jusque dans mes intentions, j'indiquerai ici pour vous l'esprit et le jeu de ces rôles, dont je vais vous livrer la liste. Tous mes secrets vous sont ouverts ; je ne veux rien vous déguiser, pas même mes déguisements.
« Je ferai donc auprès de vous :
« Le diseur de bonne aventure, animé par la certitude qu'il ne dit que la vérité ;
« Le sage instruit par le passé1 qui, en regardant votre avenir et le point que vous occupez, parcourt le recueil de maximes qu'il reçut de l'expérience, et choi sit pour vous les offrir, au moment de votre départ, celles qui, parmi les plus rares, les plus exquises, les plus neuves, vous sont le mieux appropriées ;
(1) Variante : Et le sage expérimenté qui, pour ne pas être trop grave, en parlant à votre jeunesse... ↩
« Le guide attentif et soigneux qui, en mesurant votre carrière, n'y voyant à craindre pour vous que les aspérités fortuites que peut y jeter le hasard, les aplanit par ses souhaits ;
« Et le moraliste2 attendri à l'aspect de votre jeunesse, qui, n'ayant rien connu de vous et n'en pouvant rien présumer qui ne lui cause quelque joie, se plaît à se montrer plus riche en émotions qu'en leçons, et prescrit au littérateur qui est chargé de faire parler tant de différents personnages le soin de leur donner à tous, dans leur langage et dans leur ton (afin que l'œuvre se couronne et que tout vous soit assorti), un style relevé et grave, mais où tous les mots soient riants.
(2) Variante: Le moraliste ami des grâces, qui les croit pour vous un devoir, etc. ↩
« Un pourra voir aussi, sans doute, hors de masque et à chaque scène, au milieu de ces fictions et dans ce drame supposé, mon caractère véritable et mon personnage réel, le peintre épris de son modèle, mais appliqué à être exact, et qui, dans les objets qu'il aime, comme dans les sujets qu'il traite, voit tout en beau sans rien flatter. C'est ma grande prétention.
« Enfin, je ne saurais plus vivre (ou du moins prendre aucun repos) si je n'ai pas mis sous vos yeux et déposé entre vos mains, dans toute leur sincérité et par tous les moyens possibles, mes vœux pour vous, mes espérances, mes conseils et mon pronostic.
« Peut-être même mes adieux. Car, après avoir tant écrit, je ne voudrai plus rien écrire. Je briserai toutes mes plumes. Vous aurez mes derniers accents.
« Et tout cela en peu de mots ! Ce n'est pas l'affaire d'un jour, et encore moins d'une lettre. Vous en recevrez cinq ou six.
« Ne soyez pas trop effrayée, et remarquez, Mademoiselle, les dimensions de celle-ci, qui sera une des plus longues et servira de règle aux autres, dont elle est comme le prologue, l'exposition et le récit. Le cadre en est encourageant et l'échantillon rassurant.
« Je suis très véritablement, comme vous l'apprendrez bientôt,
« Mademoiselle, « Votre très humble et très obéissant serviteur.
« JOUBERT1. »
(1) Original aut. - Variante : J'y trouve encore assez de place pour vous dire, Mademoiselle, que je suis véritablement votre embarrassé serviteur. ↩
Dix jours s'écoulent. Joubert prépare la suite. Dans le même mois de septembre 1819, et pendant que le devin, tout plein de son rôle, ou plutôt de ses rôles, mesurait, de huit en huit, les syllabes de ses oracles, il écrivait à Chateaubriand une lettre que des juges éminents ont comparée et préférée à la fameuse suspension de Mme de Sévigné annonçant le mariage de M. de Lauzun : « Joubert, dit M. Géruzez, est autrement ingénieux et piquant en introduisant auprès de M. de Chateaubriand un galant homme de ses amis. » Piquant pour tout lecteur, oui, certes, mais combien plus pour nous, initiés au grand travail qui l'occupa « pendant les mois de septembre et d'octobre ! S'il mêle, dans sa lettre de recommandation, sympathie et malices avec une grâce achevée, cela lui est d'autant mieux permis qu'en se moquant de son protégé, non sans son aveu, peut-être Joubert pensait-il aussi un peu à lui-même ; peut-être même voulait-il amuser . Chateaubriand en se rappelant à lui à titre de métromane en prose.
Lisez plutôt :
« Paris, septembre 1819.
« M. Maillet-Lacoste, vrai métromane en prose, et l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant pas écrire trop bien, il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit; M. Maillet-Lacoste, qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est le meilleur, le plus sensé, le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes gens de tout âge, mais qui donne à sa candeur même un air de théâtre, parce que sa chevelure hérissée, ses attitudes et le son même de sa voix se ressentent des habitudes qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté..., etc. - Accueillez mon Maillet, le plus sage des fous et le plus fou des sages, mais un des meilleurs esprits du monde, si cet esprit était plus froid, et une des meilleures âmes que le Ciel ait jamais créées, quoiqu'il ne soit occupé que de son esprit ; espèce d'aigle sans bec, sans serres, sans fiel, mais non pas sans élévation assurément; un jeune homme de l'autre monde, que les connaisseurs généreux, comme vous l'êtes, doivent apprécier dans celui-ci, afin que justice soit faite, car il n'y fera pas fortune. Rendez-le heureux avec un mot et un sourire. Cela me fera du bien. Adieu. »
Serait-il contestable que Joubert ne se fut pas oublié tout à fait en plaisantant de son Maillet, je dirais encore que les expressions typiques des lettres Mile de Fontanes se retrouvent dans l'épître à Chateaubriand, et qu'elles montrent à quel point le correspondant était possédé de son sujet, ou de son rôle : « trépied », « l'autre monde », « le sage ».
Dix jours donc. Une troisième lettre part de Villeneuve. Elle arrive à son adresse et met en rumeur la petite colonie de Courbevoie.
J'aime à me les représenter, père, mère, amie, groupés autour de MIle de Fontanes, et lui demandant à qui mieux mieux de lire à haute voix.
C'est le sorcier qui parle en ce moment. › A ce début plein de mystérieuses promesses, on ne peut s'empêcher de sourire ; et si, bientôt, à l'inévitable souvenir de « la première affliction », quelque larme tremble dans les yeux et dans la voix de l'aimable lectrice, l'émotion est rapide, comme le discret souvenir qui l'avait causée. A travers ses larmes, déjà reparaît et brille le sourire du début.
Le père et la mère obtiennent au passage leur petit mot de compliment ; et puis, voici le portrait de la jeune fille, voici le fameux horoscope.
« Mademoiselle, « C'est le sorcier qui parle en ce moment et qui vous dit à haute voix :
« J'ai vu les jeux de votre enfance et les douleurs de votre première affliction, dans la fleur de vos plus beaux ans.
« Tout ce que vous fûtes alors et tout ce que vous nous parûtes ; ce que vous fîtes d'imprévu, d'inattendu, d'involontaire et de touchant, à votre insu, dans cette triste occasion ; vos attentions, vos distractions, votre silence, vos paroles, vos larmes et votre sourire, vos mouvements et leur repos, vos souvenirs et vos oublis, tous ces rapides changements et toutes ces vicissitudes d'un naturel hors de lui-même et qui se montre tel qu'il est, me frappèrent subitement d'une foule d'impressions et d'une infinité d'idées qui étaient dès long-temps préparées et qui ne me quitteront plus.
« Vous êtes certainement, Mademoiselle, une personne extraordinaire, et, à mes yeux, c'est peu de chose. Mais vous êtes née excellente, ce qui est incontestablement la plus insigne et la plus haute de toutes les illustrations.
« Je ne vous dirai rien de votre esprit ; vous le tenez de votre mère et de votre père, et, comme dans un certain sens, il ne vous appartient pas encore, ou n'est pas à vous tout entier, je l'ai exclu de mes calculs. Vous en aurez beaucoup, sans doute, mais vous n'en avez pas besoin.
« Il y a évidemment en vous quelque chose qui est supérieur à l'esprit même, qui vous est venu de plus haut, qui vous classe, qui vous distingue, qui fait de vous un être à part, qui n'est pas bien développé, mais qu'on entrevoit, qu'on soupçonne, qu'on aperçoit confusément. Je l'ai démêlé mieux qu'un autre, et c'est là ce qui m'a ravi.
« J'en jure par mon Art, par mon discernement, par ma raison, par mon instinct, par toute mon intelligence, et par l'infaillibilité qui est attachée aux jugements qui se font en nous malgré nous, et aux convictions intimes quand elles sont indestructibles : ce que je dis est assuré.
« J'ai vu dans la petite fille qu'il vous plaît d'appeler ainsi et qui vient à peine, en effet, d'achever ses commencements ; j'ai vu, dis je, dans cette enfant qui a depuis peu cessé de l'être, et qui vous ressemble si bien ; j'y ai vu très distinctement, en vous étudiant vous-même et en consultant vos destins (car vous êtes inséparables), toutes les marques d'un grand cœur qui, pour se montrer tout entier et nous paraître incomparable, n'attend plus que des sentiments qui soient dignes de le remplir; tous les présages d'un bonheur qui, pour se rendre invariable et accompagner tous ses pas, quand elle entrera dans le monde, n'exige d'elle que des soins et des précautions légères, et tous les signes d'un mérite qui peut devenir accompli... aussitôt que vous le voudrez.
« Vous avez reçu en partage une très grande élévation ainsi qu'une très grande force d'esprit, d'âme et de caractère ; ce sont la vos traits distinctifs. Mes combinaisons me l'apprennent, et même d'autres me l'ont dit et ont su le conjecturer sans être aussi sorciers que moi. Ce fait est donc bien avéré.
« Or, Mademoiselle, avec la première de ces qualités, en lui laissant un libre essor, vous aurez toutes les vertus ; et, avec la seconde, en déployant son énergie et en la tournant sur vous-même, vous pourrez n'avoir aucun tort envers vous ni envers personne, pour peu que vous le désiriez.
« Et si des astres ennemis, qui me sont encore inconnus, mais que je cherche à découvrir pour en conjurer l'ascendant, ont mêlé, pour un peu de temps, aux véritables dons du Ciel dont vous avez été comblée au moment de votre naissance, quelque surcroit contrariant ou quelque influence maligne par leur aspect inopiné dont mon grimoire ne dit rien, vous effacerez aisément jusqu'à la moindre de leurs traces dès que vous l'aurez voulu ; et vous n'aurez aucun défaut que ceux qu'il vous plaira d'avoir. Mes supputations en font foi.
« Avec cet admirable ensemble, si rien n'en trouble le concours ou n'en dérègle l'harmonie, tous les succès vous sont promis, et vous remplirez votre sort. .
« Vous charmerez tous les esprits par votre empire sur le vôtre ; vous vous soumettrez tous les cœurs en laissant voir votre bonté; vous obtiendrez tous les suffrages et votre propre approbation.
« Vous ferez la félicité de vos retraites domestiques, en y cultivant en secret et sans aucune impatience tant de biens et tant d'agréments qui ont enfin donné leurs prémices et qui vont porter tous leurs fruits. Vous en deviendrez les délices et vous en serez l'ornement en consacrant à leur usage, comme vous le devez sans doute (nous sommes nés pour nos foyers), ces fruits trop peu pressés d'éclore et ces biens longtemps concentrés.
« On verra briller ces trésors. Vous leur permettrez d'éclater. Vous saurez les accroître encore. Ils seront comme amoncelés.
« Et quand le temps sera venu d'être répandue au dehors et de vous produire au grand jour, en sortant de tous ces nuages dont, à l'aide de ma lunette, j'ai su percer toutes les ombres et dissiper l'obscurité, vous serez tout à coup placée hors de ligne et au premier rang dans l'estime et dans l'affection de tous ceux qui vous auront vue. Voilà quel est mon pronostic.
« Maintenant voici mes conseils..., mais je sens que ma voix se lasse, toute ma vertu m'abandonne, et mon savoir est suspendu. J'ai dépassé toutes les bornes et surtout la sage limite qui était prescrite à mes réponses. J'en suis à la quatrième page, je touche au troisième feuillet. Un si long oracle m'éteint, et je descends de mon trépied, harassé, pâle et hors d'haleine, comme il convient à mon métier, mais non pas, certes, à mon dessein.
« Je ne puis plus dire qu'un mot, c'est que je suis passionnément, et vous en voyez la raison,
« Mademoiselle, « Votre très humble et obéissant serviteur. »
Ici, en guise de signature, trois petits groupes de points symétriques : un vrai sorcier ne saurait signer autrement.
Un peu plus bas, il y a ce post-scriptum :
« P.-S. - Je suis de l'avis du sorcier.
« JOUBERT1. »
(1) Original autographe. ↩
Impossible d'imaginer portrait plus flatteur, destins plus heureux, rédaction plus soignée. Quels tons nuancés et profonds ! Et quelle poésie de moraliste !
Fontanes y dut trouver un grand charme. Il prit la lettre des mains de sa fille et la relut à son tour, pour en exprimer tout le sens, toute « l'essence », avec tous les parfums.
Certains mots, tels que ceux-ci : « d'autres me l'ont dit », autorisent la supposition. Dans ses confidences de père, Fontanes avait dévoilé à son ami les petits défauts de l'enfant. Aussi, distinguant le conseil sous lecompliment, pouvait-il, dans son commentaire, renouveler ses avis personnels avec d'autant plus de chance d'être écouté que ces avis n'avaient plus la forme directe des leçons coutumières.
La lettre suivante se résumerait d'un trait : « Je suis peut-être le sorcier. » Mais le détail, les nuances, les intentions aimables, le charme subtil, il les faut étudier curieusement et dégager avec soin, il faut s'en pénétrer par une lecture lente et réfléchie. C'est un pur chef-d'œuvre, dira le lecteur. Peut-être même quelqu'un se croira-t-il le droit d'aller plus loin : des quatre lettres à MIle de Fontanes et des maximes qui firent l'objet d'un cinquième envoi, celui-là dira : c'est le chef-d'œuvre de Joubert ; c'est bien lui, dans la plénitude et le charme varié de ses dons ; lui tout entier : l'épistolier, l'ami, le galant homme, l'écrivain, le conseiller, le moraliste, non le moraliste sec et en théorie, mais le moraliste dans l'activité pratique et souriante de sa mission. Bienveillant, « attendri, enthousiaste », optimiste. Pourquoi ? Parce qu'il n'étudie que de beaux modèles, dont il rêve la perfection et dont il est épris. « Aussi voit-il tout en beau », ce qui ne l'empêche pas de voir à fond, « sans rien flatter, c'est sa grande pré tention », lui-même l'a dit à Christine. Foin des moralistes chagrins et misanthropes ! Ils ajoutent au pessimisme, qui est bien assez développé en chacun de nous. Ils suggèrent un nouveau motif de lâcheté en nous insinuant que le mal est fatalité. Ils rendraient faibles les forts. Les plus encourageants, voilà les plus utiles. les seuls utiles, ceux qui fortifient les faibles. Les passions, toutes les passions, le moraliste doit les connaitre. Aussi Joubert les connaissait-il pour les avoir étudiées dans la vie, et non seulement dans les livres ; mieux que cela, il les avait étudiées dans sa vie et observées dans son cœur : « Je les ai toutes connues » ; c'est son aveu formel. De bonne heure, il s'en était dégagé et assez éloigné pour les bien voir et les juger avec le recul et l'indépendance nécessaires.
Après avoir lu ces lettres, on comprend mieux et on admire davantage le portrait merveilleusement exact que Chateaubriand a tracé de son ami, et en particulier ce mot caractéristique : « Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur; et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était la comme un fait, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. ›
IV
« Mademoiselle, « J'ai regret à ce bon sorcier, qui est mort d'une extinction de voix, et qui parlait si bien de vous. Ne vous en souvenez-vous point?
« Il n'a vécu que quatre pages. Mais il en fit un digne usage et méritait d'aller plus loin.
« Il me semble toujours le voir, avec son grand bonnet en tête, son ample robe à larges manches, sa longue baguette à la main et prêt à dire je le jure quand il venait de vous louer.
« Son geste alors était fort noble: on voyait qu'il venait du cœur et qu'il était fait à propos.
« C'était un esprit pénétrant, très franc, très ouvert, très sincère, et qui était même circonspect. Mais entraîné par le plaisir de vous avoir en perspective, et fier de parler plus longtemps qu'il n'y était autorisé par son costume et ses fonctions, il eut un tort impardonnable, Il voulut sortir de sa sphère, ce qui porte toujours malheur.