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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Ch. de Fontanes

Livre quatrième

Ch. de Fontanes

Du nouveau sur J. Joubert · 21 min de lecture · p. 436–450 · chapitre 34 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ch. de Fontanes1

(1) Autographe original. ↩

Mme Lenormant écrivit à Sainte-Beuve, sur ce même sujet, une lettre que celui-ci trouva blessante, du moins il le prétendit, à quelques années de là : elle était très polie, en même temps que très habile.

Je la transcris de la minute originale :

Vous n'ignorez pas, Monsieur, qu'une tendre et bien ancienne amitié m'attache à Mme de Fontanes : l'absence n'a point rompu des liens consacrés par le temps et les plus chers souvenirs.

Il y a à peu près dix jours que j'ai reçu d'elle une lettre qui en contenait une autre adressée au rédacteur en chef du Moniteur. M'le de Fontanes me priait de réclamer l'insertion de sa lettre dans ce journal.

L'objet de sa réclamation est la publication faite par vous sans son aveu d'une lettre de M. de Chateaubriand à M. de Fontanes.

Cette réclamation est écrite avec la plus parfaite mesure, et elle est dictée par un devoir dé conscience.

Cette lettre, portée au ministère d'État, ministère du Moniteur, si je ne me trompe, n'a point reçu de publicité. C'est à vous aujourd'hui, Monsieur, c'est à votre honneur que je m'adresse, bien sûre que vous ne refuserez pas à Mme de Fontanes, à une femme, la satisfaction qu'il est en votre pouvoir de lui donner.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression des sentiments les plus distingués.

Sainte-Beuve devait des excuses à Mlle de Fontanes et des explications au public : il s'exécuta avec une apparente bonne grâce, dans une note mise après coup. au bas de l'article :

« On me dit que Mme la comtesse de Fontanes, qui depuis plusieurs années vit hors de France, a réclamé dans un journal contre la publication de la lettre si honorable pour son père et, je dirai, si utile à la mémoire de M. de Chateaubriand. D'anciennes relations avec Mme de Fontanes, à l'occasion des œuvres de son père dont j'ai été l'éditeur empressé et tout volontaire, m'avaient fait compter avec trop de confiance, je le vois, sur une adhésion de sa part que je suis désolé et peiné de n'avoir pas obtenue. »

Le critique indiscret conçut de cette double réclamation un vif ressentiment. Dès lors, il y eut de sa part méconnaissance des anciens rapports. Cinq ans se passent. Il lance enfin Chateaubriand et son groupe, ce livre de si beau talent et de si vilain caractère (1849- 1859). Le travail de 1849 ne comportait qu'un volume ; une partie de ce qui s'y est glissé, sous l'Empire, et a fourni la matière d'un second volume, était de nature à froisser non seulement les amis de Chateaubriand et de Fontanes, mais encore les âmes délicates - d'autant que l'esprit de ces ajoutés tendait à flatter les passions régnantes : aussi les faveurs impériales ne se firent-elles pas attendre : commandeur, sénateur. - Le livre fit coup double, si l'on veut bien me passer l'expression.

Voici une des notes :

« On lisait dans les premières versions (Le Tasse errant de ville en ville) les deux stances finales, où il était fait allusion à l'institution des Prix décennaux quel'Empereur venait de proposer... J'aurais indiqué ces variantes dans l'édition de Fontanes que j'ai donnée en 1839, mais j'y étais gêné par les scrupules royalistes de la fille de l'auteur et par l'espèce de surveillant chicaneur qu'elle nous avait imposé, M. Roger. J'ai dû accepter ces entraves et subir ces ennuis par amour et respect pour la mémoire de Fontanes. Les procédés ultérieurs de la comtesse Christine de Fontanes à mon égard m'ayant dégagé, je dis ce qui est vrai. »

La délicatesse et la sensibilité de MIle de Fontanes en tout ce qui intéressait la réputation de son père était connues de Sainte-Beuve, mieux que de nul autre. C'était un point d'une extrême susceptibilité. Or, le voilà qui prête à M. de Fontanes des propos indécents ; il en cite d'autres, textuellement empruntés à des lettres que nous connaissons, et il en force le sens, tout en disant qu'il l'adoucit. Il ajoute : « Il faut oser indiquer au moins le vice des hommes distingués. »

Parce que M. de Fontanes, dans sa jeunesse, et sur la fin orageuse du XVIIIe siècle, avait perdu par intervalles le bon chemin, avait eu des écarts de paroles et de conduite - quand tout, en France, était sens dessusdessous - ; parce que M. de Fontanes avait le bon appétit dont il est parlé très amicalement dans les lettres de Joubert et des autres intimes, Sainte-Beuve était-il autorisé à parler de vice? Admis au secret des papiers confidentiels, il était le dernier qui pût se permettre pareille accusation.

Un nouvel échange de lettres se produisit entre lui et Christine de Fontanes.

Du côté de celle-ci, ce furent des souvenirs aimablement invoqués et traduits, des compliments même, des louanges mêlées de plaintes douces et peut-être trempées de larmes. Cela se devine à la première et à la dernière phrase de la cruelle réponse.

A Madame la comtesse Christine de Fontanes.

Ce 19 novembre 1860. Madame, Je commencerai moi-même par vous remercier de votre lettr dans laquelle j'aime à retrouver les sentiments bienveillants et cœur de la personne que j'ai eu l'honneur de connaître autrefois.

Vous me permettrez maintenant, Madame, de rétablir ma situation personnelle à votre égard, telle du moins que j'avais lieu de croire que vous l'aviez faite.

Lorsque, dans le cours rapide de ces articles du lundi, je me trouvai amené, vers un jour de Pâques, s'il m'en souvient, à parler du Génie du Christianisme et à citer la lettre qui me paraissait nécessaire à la justification de M. de Chateaubriand, vous n'étiez pas à Paris ; je m'informai à ce sujet auprès d'un de vos amis, M. Viennet, qui me dit que vous n'étiez pas en France. Je ne pouvais donc vous demander une autorisation que je me flatte que vous ne m'auriez pas refusée.

Quelques jours après la publication de l'article, je reçus de Me Lenormant, qui se disait votre fondée de pouvoirs, une lettre qui était dans des termes que je m'abstiendrai de qualifier ; Me Lenormant est aujourd'hui dans une situation trop digne d'intérêt et de respect pour que je revienne là-dessus et pour que je vous envoie copie de sa lettre blessante, et copie de celle, de bonne encre, je vous assure, que je lui ai répondue.

Quant aux lettres mêmes que vous avez pu écrire, soit au Moniteur, soit à d'autres journaux, je ne les ai jamais vues ni lues ; on m'en a parlé seulement ; mais il m'a semblé que, si vous aviez à écrire à quelqu'un à ce sujet, même pour vous plaindre, ce devait être à moi tout le premier.

J'en étais donc resté, Madame, sur ce que j'avais le droit d'appeler un mauvais procédé, et je ne croyais l'avoir en rien mérité. Si j'ai cessé de vous voir habituellement, après que nos rapports littéraires ont pris fin, c'est que je vis fort occupé, fort retiré ; mais je ne suis pas de ceux dont les sentiments s'altèrent dans l'absence et le silence, et j'estime volontiers qu'il en est des autres comme de moi. Je conserve d'excellents amis que je ne vois jamais.

J'ai mis, je vous l'avoue, sur le compte de l'esprit de parti cette altération à mon égard; j'ai cru que la fille de M. de Fontanes s'était indignée de voir son nom écrit par moi dans le Moniteur*; et permettez-moi de le dire, malgré tous les royalismes du monde, ce scrupule m'avait paru singulier et piquant. Jesuis si peu homme de parti, que j'aime avant tout ce qui est raisonnable. Or, le serait-il que la fille du comte de Fontanes, grand maître de l'Université impériale, eût rougi de voir son nom poliment cité dans le journal actuel de l'Empire ?

En ce qui est des paroles un peu lestes de M. de Fontanes que je me suis permis de rappeler, j'en aurais pu citer de plus vives encore. Les femmes ne savent pas ces choses-là, encore moins les filles des hommes distingués. Tout ce qui se dit, sans doute, n'est pas bon à écrire et à imprimer ; mais encore faut-il que la note réelle, la note vraie soit indiquée. Tranquillisez-vous, Madame, ces notes-là ne compromettent pas le goût de M. de Fontanes, et bien des gens que je connais, qui ont l'esprit viril et naturel, l'en estimeront mieux après.

Maintenant que j'ai tout dit, et avec une entière franchise, laissez-moi, Madame, finir comme j'ai commencé, en vous remerciant de votre indulgence, et en vous assurant des sentiments obligés et respectueux avec lesquels je demeure votre obéissant serviteur1.

(1) Correspondance de Sainte-Beuve, t. l°r. ↩

« Le goût! » C'est la dignité, c'est l'honneur, ce sont les bienséances auxquelles on tenait par-dessus tout, : qui sont en jeu dans ces notes-là, dans ces paroles indécentes. Fontanes en eût rougi et pleuré de honte. Chateaubriand en eût rugi de colère et de vengeance. C'est lui qui a dit, dans son grand et beau style : « ... Erreurs de jeunesse, si pénibles au souvenir dans la pudeur des années ! »

Sainte-Beuve avait courtisé celui ci, tant et plus, chez Mme Récamier. Il avait fréquenté celui-là dans ses papiers les plus intimes, grâce à la confiance de la comtesse Christine. Il écrivait à la fille du poète : « Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de tout ce que vous m'avez confié de trésors biographiques. »

Sa lettre et sa conduite, vis-à-vis de Christine de Fontanes, abstenons-nous de les qualifier.

L'amer critique fut-il radouci peu à peu par l'amabilité des plaintes échappées à celle-ci ?

A la réflexion, éprouva-t-il quelque regret d'avoir brisé de la sorte avec une si délicate et si généreuse nature '?'

Deux ans plus tard, le 22 juillet 1862, au cours d'une longue causerie sur Chateaubriand, « jugé par un ami intime en 1803 » (Joubert), Sainte-Beuve rendit un public hommage à Mile de Fontanes, sans rien de factice dans le rappel, ni rien de banal dans l'expression :

« Et n'est-ce pas ainsi de nos jours que certaines filles de poètes, morts il y a des années déjà, m'ont aidé à mieux comprendre et à mieux me représenter le poète leur père ? Par moments, je croyais revoir en elles l'enthousiasme, la chaleur d'âme, quelques-unes des qualités paternelles premières à l'état pur et intègre, et, pour ainsi dire, conservées dans de la vertu ? Par exemple la comtesse de Fontanes, chanoinesse, fille du poète1 » Certes, l'hommage aux anciennes relations est on ne peut plus explicite et gracieux. Amené très naturellement par la progression des idées et fort bien lié à l'ensemble, il dut causer une agréable surprise à Mile de Fontanes. Où le public n'aura vu qu'un argument, étayé d'un exemple, la comtesse Christine aura surpris une sorte de réparation et d'excuse, un mouvement de regret, un intime retour aux sentiments d'autrefois. D'ailleurs l'éloge du père se retrouvait dans celui de la fille, et plus direct, plus marqué, inséparable l'un de l'autre, se supposant et s'appuyant mutuellement. Il était de nature à lui plaire.

(1) Nour. lundis, t. III. p. 21. ↩

Sur les rapports de Sainte-Beuve et de Mue de Fontanes, mes renseignements s'arrêtent là : le beau rôle n'est pas du côté de l'homme de lettres.

M. Emile Faguet, dans la Revue de Paris, du 1er février 1897, commence ainsi une étude très pénétrante consacrée à Sainte-Beuve : « C'était un homme laid, sensuel, très curieux, et extrêmement intelligent. Il ne tient pas tout entier dans cette définition, mais ces quatre traits sont essentiels et le résument dans la plupart de ses aspects et de ses démarches... Très passionné, peu doué par la nature pour séduire, le sachant et en souffrant, horriblement jaloux, ses prétentions, ses déceptions et ses rancunes ont eu leur influence sur ses jugements et sa critique, et c'est précisément pour cela que je suis forcé d'en parler. Elles l'ont souvent rendu injuste et ont altéré la sûreté ordinaire de son goût. »

En ce qui concerne M. de Fontanes, il est évident qu'il n'a ni rétracté ni regretté ses notes corrosives. Je lis dans une lettre à M. Bersot, 9 mai 1863, et cette lettre le juge :

Quoi ! Je ne verrai de M. de Fontanes que le Grand Maître poli, noble, élégant, fourré, religieux, non l'homme vif, impétueux, brusque et sensuel qu'il était!...

Voilà trente-cinq ans et plus que je vis devant Villemain, si grand talent, si bel esprit, si déployé, et pavoisé en sentiments généreux, libéraux, philanthropiques, chrétiens, et l'âme la plus sordide, le plus méchant singe qui existe... - Tout homme qui concourt pour la louange et la célébrité est voué à toutes les infamies, par là même; c'est la loi... Cette vue lucrécienne de la criti - que n'est pas gaie; mais une fois qu'on y atteint, elle semble préférable, même avec sa haute [?] tristesse, au culte des idoles1.

(1) Correspondance de Sainte-Beuve, t. Ier. ↩

Encore une fois, tout commentaire serait faible, aussi bien que toute réfutation superflue.

Autre indiscrétion de Sainte-Beuve, et celle-ci à l'égard de Chateaubriand.

D'une thèse publiée sous le titre la Sincérité religieuse de Chateaubriand, un problème a surgi, lequel vient de mettre en rumeur le monde littéraire, après avoir surpris quelque peu l'aréopage de la Sorbonne. Les données en sont intéressantes.

Sainte-Beuve a cité plusieurs fois et rendu fameux un passage qu'il disait emprunté aux Mémoires d'outre-tombe : « Mais ai-je tout dit dans l'Itinairaire? etc. » Or ce passage ne se retrouve ni dans les Mémoires, ni dans les œuvres de Chateaubriand.

Que penser de Sainte-Beuve et de ce texte?

L'auteur de la thèse reprend la question dans un article du Correspondant1.

(1) 10 mars 1900, ↩

En voici le début : «... Il se fait en ce moment quelque bruit autour d'une petite trouvaille que je dois tout ensemble au hasard et à la patience »; et, quelques lignes plus loin, il cite M. Faguet : « C'est la découverte la plus curieuse du monde. »

Un autre avait fait la « trouvaille » avant lui, et non par un pur effet du « hasard », mais en vertu d'investigations méthodiques, dont les premiers résultats sont consignés dans l'ouvrage Chateaubriand, sa femme et ses amis. Or, celui-là qui avait trouvé, étudiait le problème avec « patience » ; il en causait avec des érudits de la bonne marque, et il concluait avec M. Edmond Biré : « Fût-il introuvable dans les manuscrits aussi bien que dans les Œuvres, le passage est certainement authentique. »

De longues semaines s'écoulent. Un jour se présente à moi, chez moi, le futur candidat. Il désirait se renseigner et se documenter sur la sincérité religieuse de Chateaubriand. Je lui déclarai que cette sincérité ne faisait pas doute; qu'il suffirait d'une page, dégagée d'arguments, parce qu'on ne prouvait pas l'évidence; que d'ailleurs cette page se trouvait, et très décisive, dans la belle étude de M. Emile Faguet sur Chateaubriand1. Et, à propos de Sainte-Beuve, je lui fis part de ma& « découverte » en lui recommandant de ne pas l'ébruiter. Un an plus tard, mis en inquiétude par certains propos dont l'origine remontait au visiteur, je lui rappelai par écrit qu'il était tenu au secret; ou 's'il touchait un mot de ma trouvaille dans sa thèse, je le priai d'ajouter en note que le second volume de Chateaubriand, sa femme et ses amis contiendrait un examen détaillé de la question..Cette prière, formule polie d'un droit absolu, on sait comment elle a été exaucée.

(1) Etudes littéraires sur le dix-neuvième siècle. H. Oudin et H. Lecène, Paris, ↩

Toute réflexion sur le cas paraîtrait chagrine.

J'aurais moins de regrets si le nouveau docteur avait manié le problème avec compétence et dextérité, s'il l'avait acheminé doucement, et par degrés, à la conclusion définitive. Le malheur est que l'article ne tient dans aucune de ses hypothèses. Et quelle suite contradictoire il fait au livre sur la Sincérité !

Tout bien considéré, ouï les contendants, et relu soit les pièces versées aux débats, soit les documents en ma possession, voici comment il me semble qu'on doit conclure:

Le passage attribué aux Mémoires d'outre-tombe, du vivant de l'illustre écrivain, est bien de Chateaubriand, tout entier de Chateaubriand. Sainte-Beuve ne l'a pas inventé, ne l'a pas reproduit de mémoire, ne l'a pas amplifié, à bonne ou maligne intention. Du chef de cette citation, non, Sainte-Beuve n'est pas un « faussaire ». La sincérité du critique n'en subit aucune atteinte.

L'indiscrétion de Sainte-Beuve, prenons-la au point de départ, et suivons-la dans sa marche ascendante. Dans la préface des Lectures, Nisard s'est exprimé ainsi : « Je demandai le voyage de Prague. M. de Chateaubriand sourit, et, me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux hommes comme vous, » me dit-il, m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander. « Sainte-Beuve n'a pas respecté cette convenance. Pas plus à lui qu'aux autres, Chateaubriand n'avait à demander la discrétion : elle allait de soi pour la partie politique du voyage; elle s'imposait plus encore pour la partie romanesque. Il y avait là de telles confidences qu'elles réclamaient, avant d'aller au public, le passage des années, le recul du temps.

Chateaubriand s'était raconté lui-même et il avait parlé des autres, en supposant toujours que lui et les autres seraient morts depuis un demi-siècle à l'heure où paraîtraient ses Mémoires.

De là plus de liberté dans les récits auxquels il n'était pas seul intéressé. Et, d'autre part, de là surtout ses résistances désespérées au « triste marché › qui autorisait la publication, « sitôt que tinterait son glas ». - « Mon dessein, déclare-t-il, était de les laisser à Mme de Chateaubriand qui les eût fait connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais plus que jamais aujourd'hui... Ah! si, avant de quitter la terre, j'avais pu trouver quelqu'un d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la Société !... si j'étais encore maître de ces Mémoires, ou je les garderais en manuscrit, ou j'en retarderais l'apparition de cinquante années1. »

(1) « M. de Chateaubriand a continué les mémoires de sa vie... Il a raconté les sept ou huit années de sa jeunesse... C'est charmant à lire ;... dans son projet actuel, ses mémoires ne doivent paraître que cinquante ans après sa mort. » Lettre de Mme de Duras à Mme Swetchine, du 8 septembre 1817. Madame Swetchine, t. 1. ↩

S'emparer d'un passage manifestement confidentiel et réservé, ce fut l'indiscrétion de Sainte-Beuve. L'indélicatesse commence en 1836. Il met le passage en note dans la première édition de ses Critiques et Portraits littéraires. Or, un aveu surpris dans une sorte d'intimité commandait le secret.

Quelque circonstance pourrait elle expliquer le fait de cette divulgation très étonnante, perpétrée du vivant de l'auteur, et si peu de temps après les Lectures ?

J'imagine que, voyant l'illustre écrivain faire allusion au voyage en Espagne, dans l'Essai sur la littérature anglaise (1836)2, Sainte-Beuve se sera dit : « Je puis bien parler maintenant ; je puis bien citer les Mémoires sur cette rencontre à l'Alhambra. »

(2) Voir ci-après. ↩

Sainte-Beuve n'avait pas le droit de dépasser l'allusion à laquelle s'était arrêté celui qui pouvait tout dire et qui ne l'avait pas jugé à propos. En donnant à cette anecdote une publicité prématurée, il risquait de faire une blessure mortelle à la noble femme qui portait le nom de Chateaubriand ; il pouvait jeter dans un cruel émoi la famille des Noailles-Mouchy et rompre la vieille amitié qui la liait avec Chateaubriand. Aucune de ces considérations ne fut capable de le retenir sur la pente où il prenait l'habitude de se laisser glisser.

Que l'homme de génie ait fait au critique le moindre reproche, je n'y vois aucune vraisemblance. Il était bien trop fier de caractère; il avait une trop grande horreur des explications : « Je n'ai jamais pu souffrir les explications, les raccommodements par protestations et éclaircissements, lamentations et pleurs, verbiage et reproche, détails et apologie. » - Nous avons vu, à propos des OEuvres de Fontanes, que leurs relations ne furent pas suspendues, qu'elles furent mêmes fréquentes en 1837, 1838, 1839.

Il est vrai que Chateaubriand a pu ignorer, en 1836 et plus tard, l'indiscrétion commise. Dès cette époque, il lisait peu et relisait moins encore. Est-il vraisemblable qu'il se soit mis à lire, par exception, ou plutôt à relire l'article de Sainte-Beuve, dans les Critiques et Portraits? Il l'avait lu une première fois dans la Revue des Deux-Mondes. Il l'avait retrouvé, - je ne dis pas relu, - dans le recueil intitulé Lectures des Mémoires. Supposera-t-on qu'il eut la fantaisie de le revoir en 1836, et de s'appliquer même aux notes, imprimées en minuscules caractères?

Oui, sans doute, des amis l'auront remarquée, cette note accrochée à l'article ; mais par respect pour l'un et l'autre époux, ils se seront abstenus d'en parler devant eux. Veut-on qu'un indiscret ait parlé? Alors, celui que Sainte-Beuve avait ses particulières raisons d'appeler le sublime indifférent aura gardé un silence plein de dignité sur cette publication inattendue et fort indélicate.

L'indélicatesse devient abus de confiance lorsque, voyant en 1850 que le passage relatif à l'Alhambra avait été retranché des Mémoires, il continue d'en faire usage avec acharnement ; - lorsqu'il fait la lumière sur cette page volontairement obscure, en nommant Mme de Mouchy ; - lorsque, de cette page qu'il n'aurait jamais connue sans la confiance de Chateaubriand, il se fait une arme contre lui, mort, une arme déloyale.

Le maître critique, si prodigue de notes, nous en devait une sur le texte absent des Mémoires, et qu'il donnait comme leur appartenant. Il a cru s'en tirer en blâmant les retouches qu'il appelait, en style d'atelier, (et peut-être avec le narquois sourire du double sens) des repentirs.

Voilà ma petite analyse. Elle repose sur des vraisemblances, liées les unes aux autres, et que je crois solides.

Que Sainte-Beuve ait été très indélicat, et d'une rare malveillance à l'endroit de Chateaubriand, la chose n'est pas de nature à nous causer une vive surprise. Ce n'est pas cela qui justifierait le titre de ce livre: Du nouveau.

Mais alors, comment expliquez-vous les « divergences » des deux textes, dans le cahier de Sainte-Beuve et dans la copie acquise par M. Champion ?

- Oh! le plus facilement et le plus naturellement du monde. Et d'abord, voulez-vous bien permettre qu'il ne soit pas question de « divergences » ? Il n'y a que des différences. Les deux versions concordent parfaitement quant au sens ; elles diffèrent en ce que, dans la dernière copie, un goût plus sévère a supprimé trois phrases de passion et changé quelques mots moins heureux.

Mais enfin, comment expliquez-vous que Sainte-Beuve ait pu citer textuellement?

Je pense qu'il avait obtenu la permission de prendre copie, séance tenante, chez Mme Récamier, entre deux lectures. On peut voir, à l'article du jeune critique, que c'est aux passages de mélancolie, de doute et d'amour, que la pente de son âge et de sa nature l'avait rendu plus particulièrement attentif. Les ayant notés pour les reproduire, il aura exprimé le désir de les avoir mot à mot, sans dire lesquels, et son désir aura été exaucé. Ainsi en fut-il pour le beau morceau : « Vingt fois depuis cette époque, j'ai fait la même observation; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisions humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramène sans cesse à la nécessité de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Oh! qu'elle ne nous soit pas trop chère ! Car comment abandonner sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on voudrait tenir éternellement sur son cœur. »

Dira-t-on que ces quatorze lignes, il les avait retenues de mémoire ou saisies au vol en des notes fur tives? Non. Il les avait bel et bien copiées tout à son aise, et tout près de Chateaubriand. Ainsi, encore pour les suivantes : « Allons nous-en avant d'avoir vu fuir nos amis et ces années que le poète trouvait seules dignes de la vie : vita dignior aetas. Ce qui enchante dans l'Age des liaisons devient dans l'âge délaissé un objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riants à la terre; on le craint plutôt. Les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit lunaire commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses, qui donnent le besoin et le désir du bonheur, vous tuent! » Avant de citer cet accès de mélancolie cuisante , le critique, dans une parenthèse, déclarait : « C'est toujours avec les expressions dérobées au poète, avec la plume échappée au cygne que j'écris de lui. » Ainsi en fut-il pour le passage : « Ai-je tout dit dans l'Itiné raire? » Les autres auditeurs, qui avaient promis de traduire leurs impressions, obtinrent la même faveur.

Nettement, après avoir relu son article, éprouva quelques scrupules sur l'exactitude de ses souvenirs « l eut de nouveau recours à la bienveillance de Chateaubriand qui consentit à lui ouvrir une seconde fois la source où il avait puisé ».

Pendant qu'il lisait ou copiait, « il apercevait le grand écrivain errant comme une mystérieuse apparition sous les arbres demi-verdoyants qu'il a plantés »

Nisard déclare « qu'il a eu ces Mémoires dans les mains, et qu'il les a reçus des mains de M. de Chateaubriand : Je les ai feuilletés, je les ai lus devant lui, sur le fauteuil où il s'assied, à la table où il les a écrits... J'osai demander à M. de Chateaubriand... de m'abandonner son portefeuille, et de me laisser m'y plonger à discrétion, tout le temps que je ne me jugerais pas importun. II y consentit... Je passai deux heures ainsi... deux heures de délices, amusé, instruit, intéressé, transporté. »

Sainte-Beuve n'a certainement pas été moins favorisé. Il aura copié à sa fantaisie, pendant que Chateaubriand écrivait, rêvait, ou se promenait dans son jardin. Nulle surveillance. Nulle entrave. Liberté pleine et entière. On s'en rapportait à son tact aussi bien qu'à son goût.

Ce qu'il faut penser de Sainte-Beuve, le simple exposé qui précède le dit assez.

Et maintenant, que penser du texte?

De 1834, date des lectures et des articles, à 1847, dernière date apposée au manuscrit qui devait faire loi, Chateaubriand ne cessa de relire et de corriger. Il y a des retouches en mille endroits; il y en a dans le passage en question. Vous demandez pourquoi? On aurait le droit de faire parler l'auteur et de vous répondre :

Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.

Et toutefois, une réponse moins sommaire est permise; elle ne sera pas déplaisante; elle sera même amusante. Examinons d'abord les deux textes. Les voici, mis en regard, avec les différences soulignées.