Livre second
Observation
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« De l'année 1649 (année où Charles Ier fut décapité) à 1743, que se donna la bataille d'Etinghem, l'intervalle est de quatre-vingt-quatorze ans. En en supposant vingt à sir Georges Stairs, lorsqu'il commit son crime, son âge en 1743 était de cent quatorze ans.
« Sur quoi l'on peut citer en Angleterre et surtout en Ecosse, plusieurs exemples de personnes mortes beaucoup plus âgées.
« P. S. - L'auteur anonyme de ces mémoires ajoute que, quels que fussent les sentiments dont Mylord Stairs dut être affecté, après la lecture de cette lettre, son premier soin fut de chercher la rue et la maison où il avait retrouvé son bisaïeul ; mais qu'après ses recherches, ayant trouvé cette maison vide, il avait appris des voisins qu'elle n'avait été occupée que depuis huit jours au plus, et sans qu'on pût savoir par qui ; que, dès la nuit précédente, les locataires l'avaient abandonnée toute meublée, sans qu'on sût même de qui ils la tenaient, le propriétaire étant depuis long-temps établi en Amérique. »
VI
En ce temps-là, Joubert aimait et cultivait ce genre. Il avait, sans doute, plein ses cartons d'anecdotes toutes rédigées : cela semble résulter des lettres très explicites que Fontanes lui adressait de Londres, en 1785. Ces lettres, à propos d'une Revue projetée sous le titre : Lo Correspondance, prouvent également le journaliste. Joubert ne demandait pas mieux que d'écrire dans les journaux. Il était prêt. S'il fallait à Fontanes et à Joubert une Revue à eux, c'est apparemment qu'une insertion, de temps en temps, dans les recueils périodiques, ne suffisait plus à la fécondité de leur veine. Je lus donc, avec attention, un à un, les nombreux volumes des Pieces intéressantes ; et, bien qu'ayant noté quelques anecdotes dont le faire et le sujet me rappelaient Joubert, finalement, je restai dans le doute. Nulle conclusion sur ce point, en sorte que l'un des livres prêtés à Molé reste à trouver.
Le doute loyal, celui qui est amour, recherche et respect de la vérité, s'il a des déceptions, ne manque guère de rencontrer quelque dédommagement. Pareille déception m'est advenue ; pareille fortune aussi, du moins je le crois.
Au fort de mes recherches, et comme e la traverse, une liste des ouvrages attribués à Langeac me tomba sous les yeux. J'y remarquai ce titre: « Anecdotes anglaises et américaines, 2 vol., 1813. »
La quatrième pièce du Cromwel est une anecdote anglaise.
Eh quoi ! Langeac avait donc le même goût que Joubert pour les anecdotes, et pour les anecdotes anglaises ? Ne serait-il pas, encore une fois, le prête-nom de Joubert ?
Et le souvenir me revint de l'intérêt passionné que celui-ci portait à Cook, à ses voyages, à sa personne, à sa gloire, ainsi qu'aux choses d'Amérique et d'Angleterre. Il priait et suppliait Fontanes de recueillir à Londres le plus de détails possible là-dessus.
Fontanes répondait :
« Londres, 10 novembre 1785. - Le général Melville et le docteur Mathy, qui sont dans ma confidence, goûtent assez notre projet, sans espérer un succès aussi prompt et aussi sûr que nous le voulons. Il ne faut pas vous figurer qu'on lise beaucoup à Londres tout ce qui n'est pas politique, commerce, industrie. Les nouvelles purement littéraires, amusantes, les recueils d'anecdotes, n'y ont qu'un médiocre succès. Il n'y a point ici une classe d'hommes aimables, instruits, de bonne compagnie, qui aient assez de loisir pour jeter les yeux hors de leur île... Les arts les intéressent fort peu en général. Je ne désespérerais point cependant d'établir ici la Correspondance, si je restais ; mais le nombre de souscripteurs, si nous réussissons, sera bien moindre que nous l'avons imaginé... Ceux des riches Anglais qui s'occupent de notre littérature, de nos événements publics et particuliers, ont tous des correspondances à Paris. Les autres vous riraient au nez quand vous leur porteriez votre feuille...
« J'ai dîné avec le capitaine Carteret, qui a fait le tour du monde avec votre ami Cook. »
La phrase soulignée permet de supposer que le projet venait surtout de Joubert.
Ces lettres de Londres révèlent les tendances diverses des deux amis. Joubert inclinait aux « nouvelles littéraires », aux « anecdotes » et aux questions d'art. Fontanes, voué par tempérament et par ambition à la politique, penchait déjà de ce côté.
Pour être à ce point partisan des « anecdotes ›, Joubert avait dû réaliser quelque chose de ce qui serait sa part dans la nouvelle Revue.
Fontanes écrivait encore :
« ... J'ai visité souvent un cabinet d'histoire naturelle où Cook a déposé la plus grande partie des curiosités d'Otaïti... On y lit des inscriptions honorables pour lui et on y voit son portrait. C'est, jusqu'à présent, le seul hommage rendu à sa mémoire par les Anglais... Voilà des vérités dures, mais qu'y faire ? Je sais admirer ce qui le mérite dans la littérature anglaise ; mais, à présent que mes idées sont mûres, je vous avoue que votre Shakespeare me fait rarement plaisir... Il y a mille choses que je vous écrirais, si je ne craignais de vous bouleverser totalement... Je reverrai Banks samedi pour vous seul ; vous aurez d'excellents détails sur Cook... Encore un mot. La patrie de l'imagination est celle où vous êtes né. Pour Dieu, ne calomniez point la France, à qui vous pouvez faire tant d'honneur. Félicitons-nous d'être nés sous ce beau ciel, sur cette belle terre, parmi les aimables habitants du premier royaume de l'Europe... Je suis charmé que vous travailliez... Aimez-moi en dépit de tous mes défauts ; car je vous aime. Vous êtes le seul homme que j'estime, chérisse et honore sans res- / triction... »
« Londres, 12 décembre 1785. - A mesure que je vis dans ce singulier pays, mon cher ami, mes observations s'étendent et se confirment. Vous avez parfaitement jugé, de la distance où vous êtes, que les mœurs des Anglais n'étaient pas propres à notre projet. Je le vois plus que jamais. D'abord, je vous le répète, les arts d'agrément les occupent peu, quoi qu'on en dise ; leur vie farouche et solitaire les rend incapables de goûter une feuille de ce genre. Maintenant que j'ai renoncé à la réussite, j'en parle plus librement aux deux personnes qui ont été mes confidentes ; elles sont l'une et l'autre stupéfaites que nous ayons pu compter sur cinq ou six cents souscripteurs. Deux cents eussent été le plus magnifique succès dans ce pays-cl... »
« 20 janvier 1786. - ... Quand je vous ai dit que les artistes et même les gens de lettres jouissaient d'une médiocre considération, je n'ai fait que les répéter : ils se plaignent tous de l'orgueil des nobles et des riches..... Leurs artistes de Londres sont presque tous des étrangers ; ils ne restent là que parce qu'on y gagne de l'argent. Vous admirez tous les jours les gravures anglaises qui sont sur nos quais. Apprenez que le graveur est italien et se nomme Bartholozzi ; les autres étaient Flamands. Bartholozzi embellit bien, je vous jure, les peintres dont il grave les compositions. Je connais peu de tableaux plus médiocres que le tableau original de Wolf, par West ; la gravure est très belle... (etc., etc., sur les tableaux du chevalier Reynolds, sur les portraits de Romney, sur les marines de Serres). Je vous dis franchement ce que je pense, et je suis sûr de ma bonne foi. Voilà tout ce dont je peux répondre. Il me sera difficile de vous rapporter tous les détails que vous me demandez... »
Pendant que Joubert « travaille », un désir le possède : tout savoir sur Cook. Il écrivait plus tard à Mme de Beaumont : « J'apprends avec plaisir que vous lisez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissais Otaïti beaucoup mieux que mon Périgord. »
Les deux volumes d'Anecdotes anglaises et américaines ne portent pas de nom d'auteur. Quelle raison Langeac avait-il de garder l'anonyme ?
Un des chapitres du deuxième volume étant intitulé : « le Capitaine Cook », j'y courus et fus édifié. Plus de doute, la marque de Joubert était là. C'était son style. Lui seul avait pu ramasser, en ces traits essentiels, la vie du grand navigateur, peindre son noble caractère en ces courtes pages formant portrait.
Dans le premier volume, je distingue aussi une anecdote qui fait suite au sujet traité dans le Cromwel. La ressemblance de la forme, ici et là, est frappante. « La phrase fait le mètre » ; elle rappelle le faire de Joubert.
Voici les deux anecdotes, celle du premier et celle du second volume :
« Prédiction singulière faite au prince de Galles1.
(1) Anecdotes anglaises el américaines, t. 1, p. 129. ↩
« Georges, prince de Galles, - ardent, jeune, impétueux, - voulut connaître l'avenir - et savoir le sort de la guerre [d'Amérique]. - Ses confidents, impétueux - et jeunes comme lui, - instruits de toutes les horreurs - que renferme la ville de Londres, - le menèrent - chez une espèce de pythonisse. - Un de ces réduits obscurs où la ville - est plus horrible que les bois, - où le jour ressemble à la nuit, - est sa demeure. - Elle se cache afin qu'on la cherche ; - son aspect est hideux ; - sa voix est plus qu'humaine, - son grand soin est d'épouvanter ; - son savoir est d'user - de grands mots vides et emphatiques, - où tout événement - puisse être introduit et s'ajuster. - Des haillons sont ses seuls atours ; - des cheveux gris hérissés - sont sa coiffure. - Deux énormes serpents qu'elle a nourris - sont ses jouets ; - ils glissent le long de son corps ; - ils se replient - autour de ses bras et de son cou ; - ils boivent le lait dans sa bouche ; - ils se réchauffent dans son sein. - Ce monstre est femme, - et, d'ailleurs, n'a rien de son sexe, - pas même le désir de plaire ; - elle a celui de faire peur. - D'autres règnent par les attraits, - elle règne par l'épouvante.
« Je te connais, dit-elle au prince. - Eh bien ! si tu me connais, lui dit-il, - fais-moi savoir ce que je viens te demander. - Quelle issue aura cette guerre ? - Qui sera vainqueur - de l'Amérique ou de mon père? - En quel état me laissera-t-il sa couronne ? - N'en aurai-je que la moitié ? - Dois-je la porter tout entière ? - Ne serai-je roi que d'une île ? - Et perdrons-nous le continent ?
« - C'est ce que le temps présent - t'enseignera (dit la prophétesse) ; - je ne vois que dans le lointain. L'espace - que cette guerre doit durer sera trop court : - son terme est trop voisin de nous - pour mériter le grand nom d'avenir - et pour être l'objet de ma science ; - mais écoute, et je t'apprendrai - i des choses bien plus éloignées. »
« Alors, ouvrant avec effort sa bouche impure, - elle dit ces mystérieuses paroles :
« - Le sein qui t'a porté - sera maudit par ton père, - il corrompra les éléments du nom de Georges - et, pour cela, tu voudras t'asseoir à sa place. - Tant que vous régnerez tous deux, - le trône anglais sera vacant. - Ceux qui t'aiment le frapperont, - afin que tu puisses régner seul. - Hélas ! pourquoi faut-il qu'il soient semblables - à ceux qui aimeront ta sœur? »1.
(1) On sait que plusieurs Anglais ont perdu la raison pour avoir aimé la princesse royale. ↩
« Elle se tut. Une faiblesse - semblable à la mort accabla le prince ; - il s'évanouit, et tomba - dans les bras de ses amis glacés d'effroi. - De vains sons, — - un amas de paroles déréglées - avaient porté dans tous les esprits, - une image informe et confuse - de mille vagues malheurs et de mille crimes. »
« Prophétie plus étrange et trop accomplie.
« Un des malheurs attachés à l'élévation des grands personnages est que leurs démarches, même les plus obscures, ne peuvent être ignorées. On sut bientôt à Londres et la curieuse faiblesse du prince, et ses questions chez la pythonisse, et ses réponses que chacun défigurait à son gré ; on s'entretenait surtout de l'invincible effroi dont l'héritier du trône et la jeune cour avaient été frappés. Pour l'augmenter ou le détruire, il reçut, dans la même semaine, la lettre étrange qu'on va lire et dont l'auteur n'a jamais été connu.
Prince
« Je compte mon âge par mes souvenirs, et mes souvenirs remontent à plus de trois mille ans ; la seule chose que j'ignore est l'époque où je perdrai la mémoire et la vie. Quel tourment que la mémoire ! Quel supplice que la prévoyance, quand on a vu tous les crimes des hommes et qu'on lit dans l'avenir tous les malheurs qu'il prépare au monde ! C'est moi que le fils du grand Pompée, l'imprudent Sextus, vint consulter avant les grands événements de Pharsale. Curieux comme lui, tu veux connaître ceux qui naîtront de la guerre d'Amérique; sois satisfait ; lis, et conserve mes paroles écrites, pour les confronter aux temps futurs.
« C'est le 14 de mai 74 qu'un nouveau règne a commencé pour des États voisins de l'Angleterre. C'est le 14 de juin de la même année, que l'oppression de l'Angleterre et la violence ont éclaté contre l'Amérique. Funeste époque aux trois pays ! L'Amérique sera libre, mais elle confirmera de plus en plus cette vérité terrible que la révolte des peuples a coûté plus de sang à la terre que la cruauté des tyrans. Georges ton père ne régnera plus, avant peu; sur cinq millions d'hommes qui, pour le bénir et demeurer fidèles, ne lui demandaient que d'être juste. Sa justice eût valu d'immenses trésors à l'Angleterre ; l'Angleterre engloutira ceux de son peuple, pour n'arriver qu'à son affaiblissement et à sa honte ; mais, fils de Georges, quelle joie ! L'Amérique sanglante et perdue pour toi, l'Angleterre appauvrie et humiliée, ne seront pas les plus è plaindre ! Que de sang; que d'or ne donneraient-ils pas, ces ministres infâmes de ton père, s'ils pouvaient prévoir, en les prodiguant aujourd hui, quelle vengeance ils obtiendront un jour, et quelle semence d'infortunes la France ira recueillir chez des alliés rebelles ! Sa puissance hâtera des succès dangereux, que le temps seul pouvait rendre infaillibles. Mais combien elle s'abuse en souriant aux palmes de triomphe qu'elle doit rapporter de ces climats ! Elle y puisera, pour sa destruction prochaine, cet esprit d'indépendance qu'elle va secourir au loin et qu'elle voudrait étouffer s'il venait l'épouvanter au sein de ses États. C'est trop peu que l'épouvante ! elle succombera sous les maux réels de ces faux systèmes qu'elle ne saura ni régler, ni contenir !
« Jouis, jouis, fils de Georges ; le commencement et la fin du dix-huitième siècle auront été marqués, pour la France, par les deux plus grands fléaux de la nature, la peste et une révolution.
« On voit tout ce qu'a produit l'enthousiasme américain : treize constitutions différentes liées à l'unité d'un Congrès, les grands mots d'unité, d'égalité, de liberté, ce maximum, ces comités, la contrainte des serments, cet arbre élevé, ces bronzes renversés, une république enfin ! Toutes ces prouesses de l'insurrection populaire ne sont que le prélude et l'essai littéral de ce que répéteront, avant quinze ans, les singes français dans leur patrie. Ce que les ministres anglais nomment aujourd'hui les attentats de l'Amérique, sera bientôt à leurs yeux le comble des vertus civiques chez la nation voisine qu'ils détestent. C'est là que doit s'allumer, aux frais de l'Angleterre, cette fatale effervescence qu'elle va combattre si vainement, et que tous ses trésors ne peuvent anéantir aujourd'hui.
« Que de flots d'or elle fera couler, pour entretenir alors, et les amis du peuple, et les patriotes étrangers, et les citoyens de l'univers !
« Qui pourrait le croire ? La bravoure et l'honneur guerrier seront eux-mêmes, sans le savoir, les aveugles instruments de vos conseillers perfides ! Je les vois déjà sourire à leurs calculs atroces sur le caractère bouillant, généreux, mais trop léger des Français. Comme ils vont les attendre, les entourer, les épier au retour de cette croisade victorieuse pour la liberté ! Chefs, officiers, soldats, ce ne sera point en vain que le nom de l'idole aura frappé leurs oreilles ; ils reviendront d'autant plus épris de son image, qu'elle sera toute idéale et qu'ils ne l'auront jamais aperçue. En parlant d'elle, ils s'imagineront parler de leur gloire ; ils confondront ces deux souvenirs ; et, dans leur ivresse présomptueuse, ils croiront se distinguer encore en ne formant des vœux que pour la liberté. Londres les entendra, ces cris de liberté ! Elle se hâtera de leur en donner le fantôme : ils n'en recevront que l'odieuse licence ; ils en feront l'objet de leur culte égaré ! Malheur' alors, d'un bout de l'empire à l'autre, malheur à qui restera debout devant leur divinité !
« On pourra croire un jour que l'infernal génie de l'Angleterre a tenu registre de ses crimes pour les renouveler et les surpasser parmi les Français. Si ton roi, Georges, doit regarder bientôt le dernier retour de juillet comme l'instant fatal qui renversera sa puissance dans le Nouveau-Monde, cette même époque semblera choisie pour signaler, aux yeux de Louis XVI, l'effrayant spectacle de son trône écroulé ! Qu'importe pour lui que la reconnaissance étrangère lui décerne au loin l'hommage d'une statue ! Il verra descendre dans la poussière celles de ses plus illustres ancêtres. Des hommes impies se mêleront à ses sujets pour seconder l'entreprise ; et puisque le bronze de ton père est brisé dans New-York, il faudra bien que l'on venge à Paris cet outrage, et que l'auguste effigie des plus grands rois n'y subsiste plus désormais. Si le plus sacré des asiles, celui des tombeaux, est violé dans l'une des Carolines par la soldatesque effrénée de l'Angleterre, ses alliés secrets ne laisseront point une pareille tache à leur seule patrie. Ils appelleront le même reproche sur la France entière ; leur avarice ira fouiller les marbres de la mort. Les plus vénérables restes y seront arrachés à la sépulture, y deviendront l'objet de la même insulte, et l'on verra se confondre, au grand jour, la cendre des héros, des rois oppres» seurs et des souverains adorés.
« C'est trop peu de ces crimes ; il en reste un, si personnel à ton pays, que son repentir et sa honte éternelle ne sauront jamais l'effacer. Il croira l'affaiblir, cette honte, en la rendant commune aux « malheureux Français! Oui, l'arrêt de Louis XVI est écrit depuis plus d'un siècle dans l'arrêt de Charles Stuart assassiné. Encore trois lustres, et ce forfait nouveau sera consommé. Il le sera, mais plus horrible et plus cruel, pour la seconde victime de l'Angleterre. Son roi, du moins, a vu sa fin tragique entourée de quelques égards et d'une espèce d'appareil qui tenait encore du respect et rappelait sa dignité. Sa mort a fait cesser la haine. Sa tombe et son corps mutilé n'ont point disparu pour toujours. Des yeux remplis de larmes ont retrouvé la place où elles pouvaient couler, et l'époque même du crime a laissé quelques ressources à l'époque des regrets et du repentir. Le sort enfin, en le poursuivant sans relâche, daigna du moins le soustraire à la plus sensible des afflictions : il ne souffrit point que ce prince ait vu son propre sang se soulevercontre lui! Ce douloureux supplice précédera la révoltante ignominie du meurtre royal qui s'apprête. Hélas! c'est dans la famille même de l'infortuné monarque que se trouvera l'agent le plus lâche et le plus acharné de la vengeance britannique ! Tu vas frémir! Ce monstre est l'ami de ta jeunesse et le compagnon de tes licencieux plaisirs. Tu repousseras son amitié, son souvenir et son image! Tu la fouleras à tes pieds. Ce mouvement de haine et d'indignation te rendra l'estime du monde, l'amour des généreux Anglais, te conservera pur d'un tel crime et ne permettra pas même au soupçon de t'approcher. Voilà, voilà, fils de Georges, les secrets affreux que tu voulais pénétrer ; voilà l'avenir tout entier sous tes yeux. Tu connais maintenant le sort de l'Amérique, et l'influence déplorable que la France en doit éprouver. C'est vainement que tu voudras aujourd'hui changer des événements infaillibles. Les féroces ministres de ton père les auront préparés, et leurs volontés sont tracées d'avance, avec un burin d'acier, sur les pages de fer du grand livre des destinées. Adieu.
La thessalienne erichto. i)
« Cette lettre fit assez de sensation à Londres, mais on ne voulut y voir que le rêve d'un esprit sombre et exalté.
« Il est vraisemblable que M. Cazotte en eut connaissance et qu'il y puisa les prédictions surprenantes qui sont rapportées dans les œuvres posthumes de M, de la Harpe. »
« Le capitaine Cook1.
(1) Anecdotes anglaises et américaines, t. II, p. 197. ↩
« Au milieu du tumulte des armes et des embarras de toutes les affaires, on se souvint que ce hardi et prudent navigateur, parti de Plymouth en 1776, devait être sur le point de revenir, et les puissances de la terre ordonnèrent à leurs flottes armées de respecter, partout où il pourrait être rencontré, le vaisseau qui portait cet ancien conducteur d'un bateau de charbon.
« Cook ne put connaître cet honneur inouï que la France lui décerna la première. Il fut massacré à Owyhée, dans les mers de l'autre hémisphère, le 12 février 1779 ; et quand M. de Sartines expédiait à Versailles, le 19 ‚du même mois, l'ordre à tous nos marins d'aplanir devant ce grand homme, s'ils le rencontraient, toutes les routes de l'Océan et de rendre, dans tous les parages, autour de lui les mers calmes et pacifiques ; dans ce moment, hélas! il y avait sept jours que l'illustre Cook avait péri ; on ne le sut que plusieurs mois après.
« Tel fut le sort d'un homme qui, doué de la plus rare modestie, posséda toutes les qualités qui constituent l'homme de bien et l'homme ferme, et qui, plus que tous ses pareils, méritera d'être proposé pour modèle aux navigateurs à venir.
« Il fut prudent avec les vents, calme avec les tempêtes, inflexible contre les obstacles et prévoyant comme s'il eût été timide. Il acheva trois fois avec succès la plus périlleuse de toutes les expéditions ; il ne revint jamais sans avoir atteint le but de ses courses ; il ramena toujours ses compagnons ; il eut de leur vie un tendre soin, et respecta tous les droits du moindre sauvage.
« Il prit garde, avec une infatigable surveillance, qu'aucun mal ne fût commis et qu'aucune louable opération, ne fût omise durant tout le cours de ses longues navigations. Il fut juste sur la mer et bon invariablement en des lieux divers et dans de lointains climats, dont les habitants isolés n'auraient pu faire entendre aux autres lieux aucune plainte.
« C'est là ce qui a rendu sa gloire universellement répandue; il est devenu cher à ceux même qui ne verront jamais les mers que du rivage1.
(1) Ce trait convient à Joubert, et non à Langeac. Celui-ci fut secrétaire d'ambassade et voyagea beaucoup. ↩
« Jusque dans les injustices légères qu'on peut lui reprocher, Cook mérite de servir d'exemple.
« Il fit le mal avec épargne, et nuisit avec peu de dommage quand il se crut obligé de nuire.
« En découvrant un grand nombre de ports, en désignant un grand nombre d'écueils, et surtout en faisant connaître à ses pareils un grand nombre de moyens de conservation par le régime et la propreté des équipages, il a mérité la reconnaissance de toutes les marines et le respect du monde entier.
« Parce que Cook a vécu, dès ce moment et désormais, la mort et la douleur seront plus rares.
« On avait proposé d'élever à la gloire de son nom un tombeau vide à Westminster. Ce n'est pas là ce qui peut le mieux l'honorer.
« Une tour avec un fanal, utile emblème de son génie conservateur, tel est le monument que mériteraient les services rendus à toutes les marines par ce paisible et hardi navigateur ! On aimerait surtout à y retrouver cette inscription dont les Grecs honorèrent la tombe de Thémistocle, élevée sur un promontoire près du port du Pirée : « Ton sépulcre est placé sur ce haut « lieu, afin que de tous côtés il puisse être salué par « les navires, soit qu'ils entrent ou qu'ils sortent du i port. »
« Si l'on n'a rien de remarquable à rapporter de sa vie domestique et privée, c'est qu'il habita peu la terre et vécut toujours au milieu des eaux.
« L'Océan n'avait point de flots qui n'eussent porté ses navires. Il connut l'un et l'autre pôle, et Cook a rendu toutes les mers plus navigables.
« L'Académie de Marseille voulut décerner un prix à son éloge. Les bords de la Méditerranée convenaient à cette cérémonie.
« La générosité de la France envers M. Cook eut l'approbation générale et peu d'imitateurs. Franklin expédia de semblables lettres à tous les vaisseaux américains: « Traitez, écrivait-il aux corsaires de sa nation, le capitaine Cook et ses compagnons comme des amis communs du genre humain. » Mais le Congrès n'eut pas honte de révoquer depuis cette recommandation généreuse.
« L'Espagne ne se montra pas digne, non plus, « d'adopter un projet aussi magnanime , dit l'auteur de la Vie de Cook. M. Belluga, officier espagnol, philosophe très instruit et membre de la Société royale de Londres, essaya d'obtenir de M. le comte de Florida-Blanca et de M. d'Almodavar qu'ils donnassent l'ordre aux commandants de marine de protéger les vaisseaux la Résolution et la Découverte. Il se flattait que ces ministres préféreraient la noble cause des sciences à celle d'un intérêt personnel et jaloux ; mais il se trompait.
« Il était réservé à la seule nation française de donner un si grand exemple de sagesse et d'humanité, »