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L'Enchanteur 1768—1848

Livre second

VII

Du nouveau sur J. Joubert · 20 min de lecture · p. 155–171 · chapitre 12 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La plupart des anecdotes sont de ce style, bien que revêtant une extrême variété de formes. Nouvelles, discours, dialogues, petits romans, poésie, portraits, s'y succèdent sans transition apparente, et toutefois dans un ordre parfait. L'art ne s'affiche nulle part dans la composition générale. Le but n'en est que mieux atteint : inspirer contre l'Angleterre, en 1813, une haine vigoureuse et nationale. But patriotique et non politique, bien qu'il y ait, dans l'Introduction, le mot obligatoire à l'adresse de l'Empire : « La préférence qu'on doit aux gouvernements absolument monarchiques ».

Je suppose - pure hypothèse - que M. de Langeac aura pressé Joubert de lui confier un choix de ses Anecdotes, dans le sens indiqué, et que Joubert, très volontiers, mais à la condition formelle que son nom ne parût pas, les lui aura livrées, comme il les eût livrées, jadis, aux eaux courantes, aux journaux, à la Correspondance, telles qu'il les écrivit dans sa jeunesse, de 1776 à 1783, sous le coup des événements.

L'ordre, quelques lignes d'introduction, quelques pages vigoureuses sur la mort de Louis XVI, racontée en forme de prédiction, à cela se borna le travail de Joubert pour mettre ses Anecdotes en état d'affronter la publicité.

Le but étant patriotique, et servant la passion du terrible jouteur, qui sait si l'impression (laquelle est fort bonne et sur beau papier) n'aura pas été payée en vertu d'un mandat régulier, sur les fonds du secrétariat général de l'Université? Fontanes était grand-maître, Langeac était chef du secrétariat et conseiller, Joubert était conseiller ordinaire et inspecteur général.

Peut-être les Anecdotes faisaient-elles partie du grand travail que M. de Langeac, avant la Révolution, alors qu'il était très riche, avait demandé à Joubert - et dont le Cromwel (ce que je crois) était le début.

On lit dans la Notice historique :

« M. de Langeac distingua le mérite de M. Joubert et l'engagea à se charger d'un travail fort important que les événements politiques vinrent malheureusement interrompre. »

Interrompre. Il était donc commencé. Oui, commencé, en 1789, avec le Cromuel.

On s'explique le mot de Chateaubriand, bon à répéter ici :

« M. Joubert a laissé... des fragments historiques. » L'auteur des Anecdotes présente ses récits comme des « fragments de l'histoire », « des fragments historiques ».

On ne sera pas fâché, j'imagine, d'arriver à un supplément de preuve, qui soit emprunté aux textes eux-mêmes.

Qu'on lise donc très attentivement l'extrait suivant, emprunté des Anecdotes; qu'on se pénètre bien du sens général et des mots essentiels, afin de les comparer aux deux extraits qui suivront et qui sont incontestablement de Joubert.

« La grande histoire a tracé des tableaux multipliés de ces événements mémorables ; mais son genre élevé, trop occupé des objets en masse, laisse échapper des faits isolés qu'il est intéressant de connaître.

« Ces particularités qu'elle dédaigne, sont précisément ce qui fait mieux connaitre les hommes, les nations et leurs chefs. C'est là que leurs caractères, leurs passions et leur moralité, paraissent au grand jour. Ces détails sont un supplément nécessaire à l'histoire ; ils en sont en quelque sorte la monnaie, et ils doivent comme elle être à la portée du plus grand nombre et circuler plus facilement ; ce sera donc ces récits partiels et détachés que se borneront ces fragments historiques. » (Anecdotes, t. 1, p. 97.)

Rapprochons de ce passage caractéristique les lignes suivantes contenues dans le Boscobel:

« Ce lieu si célèbre ne subsiste plus maintenant, ou du moins il est ignoré. Les livres même qui pourraient en rappeler la mémoire sont assez rares et peu connus.

« La grande histoire, en se chargeant de conserver ce qu'ils avaient de remarquable, les a fait trop tôt disparaître. Elle engloutit ainsi de siècle en siècle une mul titude de récits naïfs dont il n'est rien qui dédommage. »

Le texte qui suit est transcrit des Pensées :

« Tout n'est pas grave et important dans l'histoire des peuples, et souvent on y rencontre avec plaisir des minuties que l'on se plaît à y regarder et qui n'y sont point inutiles, soit parce qu'elles détendent et amusent l'attention, soit parce qu'elles entrent facilement dans l'esprit, et, s'attachant à la mémoire, y fixent les faits principaux dont elles sont des dépendances. Quelques détails, après les masses, introduisent la variété. Les petits faits sont des traits excellents pour le signalement. Ils doivent leur existence aux mœurs du temps, à l'humeur d'un personnage, à ses goûts, à ses habitudes, à ses manies.

Comparez expressions et pensées, en vous souvenant que la question de paternité ne s'agite qu'entre Langeac et Joubert ; car l'œuvre est publiquement attribuée au premier. Dans le passage tiré des Anecdotes, les « détails » sont assimilés à une monnaie, et si cette expression ne se retrouve pas dans la Pensée de Joubert, il est opportun de remarquer qu'elle était familière au moraliste :

« Je voudrais monnayer la sagesse, c'est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences, faciles à retenir et à transmettre. Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les motsdont ils abusent et qui les trompent. »

Et encore, nous avons lu dans l'Eikon Basilikè : « Exemple mémorable que, pour vivre tranquille et mourir glorieux, il faut que les princes soient au niveau de leur siècle, à moins qu'ils ne soient supérieurs par la raison, qui change tout, quand elle est forte et sublime, et sait s'accommoder à tout, quand elle manque d'énergie. » Or, voici que, dans les Anecdotes anglaises et américaines, je retrouve la même pensée, à propos des mêmes « princes » - rois d'Angleterre, - la même pensée et la même figure avec le même tour de phrase : « Tels sont les dangers continuels dont la Constitution anglaise environne le souverain pour le malheur de la nation ; telle est la position embarrassante du roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, qu'à moins de posséder un de ces caractères élevés et énergiques qui dominent les événements et les hommes, et qui leur font la loi, il doit toujours subir celle de son Parlement et de ses ministres, quand ils ont le talent et l'adresse de faire supporter leur empire aux deux Chambres asservies. »

Conclusion : l'auteur des Anecdotes anglaises et américaines serait bien Joubert.

Frisell lui écrivait le 19 octobre 1807 :

« En vérité, Monsieur, je suis honteux et presque fâché de tout ce que vous me dites d'honnête sur la prétendue obligation que vous m'avez, de vous avoir conduit à l'ancienne demeure de Mme de Sévigné1. C'est à moi à vous remercier du plaisir de votre conversation pendant la route. Les anecdotes que vous m'avez contées avec le charme que vous mettez à tout ce que vous dites, m'ont fait oublier le temps et le chemin. »

(1) Bourbilly. ↩

Ce mot vient à propos confirmer le goût permanent de Joubert pour les anecdotes, et, sans doute, pour les anecdotes anglaises. M. Frisell était Anglais. L'interlocuteur, toujours aimable, avait dû choisir de beaux traits empruntés à l'histoire d'Angleterre.

Des Pensées, du Cromwel, du Boscobel et de l'Eikôn, œuvres certaines de Joubert, au Colomb et aux Anecdotes, c'est le même style nerveux, concis, métrique, avec les différences imposées par la diversité des genres. Le même style, mais moins coloré dans le Colomb, les Anecdotes et le Cromwel; merveilleusement imagé dans les Pensées, les Maximes et les Essais.

L'apparition de Chateaubriand fait le partage entre deux périodes d'égale durée. Jusqu'en 1800, Joubert resta fidèle à la résolution qu'annonçait sa lettre du 3 novembre 1794 : « Je veux donner mes pensées - plus de pureté que d'éclat - sans pourtant bannir les couleurs - car mon esprit en est ami. » Jusqu'à cette date, si les couleurs ne sont pas bannies, c'est tout juste : elles ne sont que tolérées.

Dès que Chateaubriand paraît, les couleurs triomphent, et la philosophie de Joubert, selon la remarque du magicien ami, devient « peinture »; elle était déjà « poésie ».

Ce mot n'est dit qu'en passant, et pour prévenir une objection. J'aurai occasion d'y revenir.

Dans les morceaux historiques, le mètre varie incessamment. L'histoire se serait mal accommodée d'une mesure étroite, d'un moule uniforme ; il lui faut une phrase plus souple et plus ample. Toutefois, l'extrême variété des combinaisons n'empêche pas le syllabisme, ne supprime pas le mètre. Il est disposé de telle sorte que, sans avertissement préalable, un lecteur habile établirait les pauses de détail, les plus légères comme les plus sensibles, précisément aux points marqués par le mètre.

Dans les pièces philosophiques et les pensées détachées, la forme se rapproche davantage de la poésie :

« Souvenez-vous que la philosophie a une muse. » « Comme la poésie est quelquefois plus philosophique que la philosophie, la métaphysique est, par sa nature, plus poétique même que la poésie. »

« Au lieu de ce langage poétique et mathématique tout à la fois qu'on doit employer dans les matières métaphysiques et dont les anciens nous ont laissé quelques exemples, nos idéologues modernes se sont fait un style géographique et catalogique, avec lequel ils assignent à ce qui est spirituel une position et des dimensions fixes. Malheureux, qui durcissent tout, et changent l'âme elle-même en pierre. »

Le mètre ne se présente pas à l'état d'exception, à l'aventure et au hasard.

Ce n'est pas un accident de forme, une rencontre rapide, non évitée, un peu désirée, peut-être attendue ou recherchée, comme dans Vauvenargues, Paul-Louis Courier, Michelet, et autres plus anciens. C'est une habitude créée par la pensée et qui la sert à merveille sans l'asservir jamais. C'est une manière originale de piquer l'attention et de s'attacher à la mémoire. C'est un art d'autant plus parfait qu'il a su disparaître sous la riche variété des rythmes et des couleurs. Si poétiques sont les couleurs qu'elles opèrent une incessante et insensible diversion aux rythmes, tout en laissant jouir de la cadence. On oublie de compter les syllabes, tant on est absorbé par la pensée, dont la beauté sourit et rayonne. Que nul critique n'ait eu l'idée d'analyser « la goutte de lumière », la liberté d'étudier les symétries, la curiosité de démonter pièce à pièce, pour ainsi parler, le « mécanisme » de cette œuvre si savante, c'est la preuve que l'idée s'impose. Si riche que soit la forme, plus riche en est le fond. Avoir su disparaître à ce point, c'est le triomphe de l'art, triomphe aussi noble que rare, et peut-être unique dans l'histoire des lettres.

La date du Cromwel (1789) ajoute au sens du volume. Publié à la veille des événements sinistres, on y peut voir une sorte de prophétique avertissement u roi et au peuple, une sorte d'énergique appel aux dévouements héroïques non moins qu'à l'esprit de sage liberté. Joubert se souvenait et prévoyait en philosophe. Il jetait le cri d'alarme en bon citoyen, tout passionné qu'il fût alors de liberté. Car, dès 1789, les esprits clairvoyants ne nourrissaient guère plus d'illusions sur les suites de l'effervescence générale. Mirabeau s'écriait, au mois de septembre : « Tout est perdu; le roi et la reine y périront, et, vous le verrez, la populace battra leurs cadavres. » Il remarqua, ajoute M. de la Marck, l'horreur que me causait cette expression. « Oui, oui, répéta-t-il, on battra leurs cadavres. Vous ne comprenez pas assez les dangers de leur position ; il faudrait cependant les leur faire connaître. »

Si l'on veut bien se rappeler la date solennelle et les événements prochains, la beauté du tableau, dans le Boscobel, fera mieux que charmer l'esprit, elle remuera l'âme même; et quant au portrait du roi Charles Ier tiré de l'Eikon Basilikè, il évoque invinciblement la figure de l'autre Roi-Martyr, du trop bon et trop faible Louis XVI. Le volume se ferme sur l'anecdote relative au bourreau masqué de Charles Ier. Les quatre morceaux forment un tout, écrit d'un même style vigoureux, vivant, concis, orné avec une mâle sobriété. - « Concision ornée », disait Joubert, « beauté unique du style ».

Nonobstant l'indication de la couverture, qui conduirait au nom de Langeac, tenez donc ferme sur ce point capital :

Tout le volume est l'œuvre de Joubert.

Mais M. de Langeac le revendiquait comme sien. Les dictionnaires lui en faisaient honneur. Et bien loin de songer à rétablir les droits de Joubert, il affirmait, à M. de Raynal, que Joubert n'avait rien publié. Or, c'était l'ami de la première heure : « Il l'avait vu arriver à Paris » Nul ne pouvait être mieux renseigné.

Étrange affirmation ! Je cherche à la concilier avec ce que je crois, ce que je sens, ce que je sais la vérité.

M. de Raynal s'est renseigné auprès de M. de Langeac. A quelle époque? En 1839, apparemment, lorsqu'il commença de préparer une deuxième édition : la première, celle qui parut sous les auspices et par les soins de Chateaubriand, est de 1838. Or, M. de Langeac est mort en 1839. Il était âgé de près, sinon de plus de quatre-vingt-onze ans. Sa mémoire n'avait-elle pas fléchi? Peut-être avait-il dû promettre è Joubert, sur les publications de sa jeunesse, un éternel secret. Car Joubert avait la passion du sage, celle de cacher sa vie, comme d'autres ont la passion de paraître et de briller : « Mme Joubert, disait Chateaubriand dans sa préface, aurait craint d'offenser la gloire qui a tant recherché l'obscurité. »

Avant la Révolution, M. de Langeac « possédait une fortune considérable », et l'on ajoute «‹ qu'il en faisait le plus noble usage dans l'intérêt des lettres et de ceux qui les cultivent ».

A cette époque, Joubert n'avait que des ressources très modiques pour vivre à Paris dans un loisir studieux. S'il était trop fier pour accepter des secours qui ressemblassent à l'aumône, il se peut - ne voulant pas signer - qu'il ait accepté de voir ses travaux imprimés aux frais de Langeac, « dans l'intérêt des lettres ». Ainsi Langeac serait, non le père, mais le patron du Cromwel.

La curiosité m'est venue de savoir ce que disait, Joubert et Langeac vivant, la Biographie des hommes vivants. Rien sur Joubert : pas même nommé. En revanche, l'article consacré à Langeac (le chevalier de) est développé. Il y a des nuances, bien fuyantes, certes, mais d'autant plus curieuses à surprendre et à élucider.

A la suite des mots en petites capitales, vient la liste bibliographique. Je transcris, avec une scrupuleuse exactitude, chiffres et caractères : « ON A DE LUI : I. Lettre d'un fils parvenu à son père, laboureur, qui a remporté le prix de l'Académie française, 1768, in-8°. II. Épître d'un fils à sa mère, pièce qui a concouru pour le prix de l'Académie française, 1768, in-8°. III. Eloge de Corneille, 1768, in-8°. IV. Traduction d'un morceau de l'Iliade (prière de Patrocle à Achille), qui a concouru pour le prix de l'Académie française, 1778, in-8°. V. La servitude abolie, pièce qui a concouru pour le prix de l'Académie française, 1780, in-8°. VI. Poème séculaire d'Horace, 1780, in-8°. VII. Colomb dans les fers, à Ferdinand et Isabelle, après la découverte de l'Amérique, couronné à Marseille, avec un Précis historique sur Colomb, 1782, in-18, très rare; réimprimé in-8°. VIII. Les Bucoliques de Virgile, traduites en vers français, 1806, in-4°, in-8°, et in-18. Cette traduction concourut, en 1810, pour le grand prix décennal de deuxième classe, décerné par l'Institut. »

Cette énumération est tellement détaillée et tellement précise qu'elle n'a pu être dressée sans le concours de l'auteur; car les écrits dont elle se compose n'avaient pas fait date, et, sauf les Bucoliques, n'avaient laissé aucun souvenir.

Après cette liste où ne figurent que des poésies, en voici une autre où ne figurent que des ouvrages en prose ; elle s'annonce par ces mots : «ON LUI ATTRIBUE : 1° (en simple chiffre arabe) Essai d'instruction morale, 2 vol. in-8° et in-12, 1812; - 2° Précis historique sur Cromwel, suivi d'un extrait de l'Eikôn Basilikè, 1789, in-8°; 1801, in-8° ; - 3° Anecdotes anglaises et américaines, années 1776 à 1783, 2 vol. in-8°, Paris, 1813. - 4° Réponse à un cuistre, 1814. ».

Aussitôt la seconde série épuisée, abandon de la rubrique dubitative, « ON LUI ATTRIBUE »), et retour a l'affirmation catégorique : « ON A aussi de M. de Langeac de fort jolis vers adressés au poète Delille, avec une branche de laurier que l'auteur avait cueillie sur le tombeau de Virgile, dans un voyage qu'il fit en Italie pour visiter les lieux qu'avait habités le poète de Mantoue. »

A cette particularité du laurier et des vers, adressés au traducteur des Géorgiques par le traducteur des Bucoliques, il est de toute évidence que l'auteur de l'article sur Langeac était renseigné par Langeac lui-même.

Pourquoi donc les deux formules : on a de lui, on lui attribue, quand il était si facile, manifestement, de faire cesser, avec l'opposition des deux termes, l'incertitude qui pèse sur le second ?

On n'avait qu'à consulter l'intéressé. En juillet 1818, date inscrite à la première page du quatrième volume de la Biographie des hommes vivants, où il est question de Langeac, celui-ci était à Paris.

Quand Joubert sera mort, les dictionnaires supprimeront la rubrique dubitative, et feront honneur de la prose aussi bien que des vers à M. de Langeac.

Pourquoi les deux formules? sinon parce que Langeac n'était pas le véritable auteur des ouvrages énumérés dans la seconde série, - sinon parce que le véritable auteur voulait rester caché.

La correspondance de Joubert et de Langeac serait décisive. Mais voilà! Elle manque, et précisément celle-là. Pas de lettres ni de Joubert à Langeac, ni de Langeac à Joubert. Pas une. Pourquoi? Oui, pourquoi? M. de Raynal, qui avait consulté les souvenirs de Langeac sur la jeunesse de Joubert, n'a pas manqué de lui redemander la correspondance de ce dernier. Or, cette correspondance fait totalement défaut.

C'est, je le conjecture, qu'elle aurait livré le secret demandé1, promis, secret que Langeac, homme d'honneur et ami fidèle, voulut emporter dans la tombe.

(1) Joubert aura fait avec Langeac comme avec Fontanes. A propos d'autres confidences, il écrivait à son ami, le 5 novembre 1794: « Tout ceci, au reste, est mon secret; ne m'en parlez pas dans vos lettres. » sont révélées, relevées; et le bien domine, et l'affection triomphe. « Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint ↩

Telles seraient mes suppositions. La mémoire de Joubert, son juste renom de philosophe et de sage s'y confirme, sans qu'il en coûte, le moins du monde, à la parfaite honorabilité de M. de Langeac.

D'autre part, l'œuvre de Joubert se complète et se varie : sa manière et son style s'élargissent avec le champ de ses observations. Dans les grands tableaux historiques et dans les anecdotes plus rapides, il dégageait les leçons de l'éternelle morale, en leur maintenant l'intérêt des choses vécues, les caractères, les portraits. Il étudiait les êtres collectifs comme les individus, l'homme de son siècle et l'homme de tous les siècles, l'homme et les hommes, les secrets ressorts des âmes et des destinées, en même temps que la marche mystérieuse et logique des événements.

A lire superficiellement les Pensées, on serait tenté de croire qu'il n'a étudié le cœur humain que dans certains types de la société choisie, dans le cœur de ses amis, dans son propre cœur, tant ses pensées sont belles, douces, optimistes, et font de bien. Joubert a porté son regard plus loin. Ses horizons étaient plus vastes et plus variés. D'un certain pessimisme, il s'est élevé, comme par une lente croissance, à cette aimable, forte et fortifiante sérénité qui est celle de la véritable philosophie.

Se connaître soi-même, et, pour se connaître, s'observer de très près, s'analyser à fond, se noter jour par jour, c'est un trait d'originalité autant qu'une règle de sagesse ; mais c'est aussi apprendre à connaitre les autres, a les juger avec profondeur et délicatesse, à les interpréter avec une plénitude de lumière qui, pour être sans illusion, ne cesse pas d'être indulgente. - N'est-on pas indulgent pour soi? Ainsi faisait Joubert, toujours appliqué à soi, ce qui lui donnait une incomparable pénétration d'analyse pour juger les autres, voire ses amis les plus chers, témoin sa lettre à Molé sur Chateaubriand. Certes, les défauts sont mis à nu, étalés au grand jour, et comme disséqués dans les dernières fibres. Mais les qualités aussi et estimé en mal, à la rigueur; je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là... Il y a un point essentiel, et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours1. »

(1) Lettre de Joubert à Molé, du vendredi 21 octobre 1803, ↩

Peut-être, si l'œuvre s'était achevée et couronnée, les traits historiques et les anecdotes auraient-ils alterné avec les maximes et les proverbes, « comme dans Montaigne » avec moins de digressions et de « bigarrures ›, moins de citations érudites et de flottant scepticisme.

Nous le verrons plus loin mettre en œuvre et en jeu (c'est le mot), à l'intention d'une de ses amies, un groupe souriant de pensées exquises. Des lettres annoncent l'envoi, préparent et piquent l'esprit, accompagnent et encadrent les Pensées. Nouveau motif de croire que l'œuvre totale, rêvée par la jeunesse active de Joubert, et dont il a désespéré, n'aurait pas subi l'uniforme entassement du recueil publié. L'attention eût été reposée et ressaisie, tantôt par l'alliance des lettres et des maximes, tantôt par l'alternance des pensées et des récits.

Je suis la matière de mon livre , disait Montaigne dans la Préface des Essais : ce qui n'empêche pas « l'homme en général » d'être le permanent sujet de son livre, ce qui n'empêche pas non plus les histoires et anecdotes d'en occuper la bonne moitié.

On n'est moraliste qu'au prix de cette double étude, qu'autant qu'on s'est mis de bonne heure, résolument et assidûment, à l'école de l'histoire, prenant des notes sous sa dictée, tirant, de ses leçons augustes, la substance des leçons personnelles et des œuvres fécondes.

« Mais » - la réflexion, ou plutôt la plainte, le regret, est de Joubert - « on ne trouve guère dans l'histoire que des leçons de politique et d'art militaire »

« Les historiens, disait Montaigne, sont ma droicte balle ; ils sont plaisants et aisés, et quand et quand l'homme en général, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul aultre lieu ; la variété et la vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or, ceulx qui escrivent les vies, d'aultant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres. »

L'auteur du Cromwel est de a ceux-là . Montaigne eût aimé Joubert comme un autre lui-même.

« Aussi ne cognois-je guères d'hommes avec telle privauté qu'il fault pour en pouvoir juger : et ceulx auxquels ma condition me mesle plus ordinairement sont pour la plupart gens qui ont peu de soing de la culture de l'âme, et auxquels on ne propose, pour toute béatitude, que l'honneur, et pour toute perfection, que vaillance... Le plus grand que j'aye cogneu au vif, je dis des parties naturelles de l'âme, et le mieulx nay, c'estoit Estienne de la Boëtie ; c'estoit vrayement un' âme pleine, et qui monstroit un beau visage à tout sens ; un' âme à la vieille marque, ayant beaucoup adjousté à ce riche naturel par science et étude. - Et si en l'aage que je l'ay cogneu plus avancé, il eust prins un tel desseing que le mien de mettre par escript ses fantaisies, nous verrions plusieurs choses rares, qui approcheroient bien prez de l'honneur de l'antiquité. »

L'exemple de Montaigne est contagieux : voilà que j'incidente, et, pour un peu, prenant le sentier de circuit, le plus long, j'allais mettre en parallèle La Boëtie et Joubert. Double distraction. C'est à Montaigne qu'il le faut comparer, et ce n'est pas ici le lieu : cela viendra en son temps, et n'aura rien du hors-d'œuvre.

Voilà dans quel esprit Joubert cultivait l'anecdote et T'histoire, - en moraliste, « comme Montaigne ».

Il s'en occupait avec prédilection et largeur, notant les pensées que lui suggéraient ses lectures, ajoutant aux études historiques les questions d'art et de littérature.

Il avait débuté par des articles littéraires en 1778. Le fait n'est pas contestable. Pourquoi nier, pourquoi seulement douter, quand c'est le propre frère qui affirme, « le jeune frère » marié avec la nièce de Mme Joubert, Mile Alexandrine Moreau ? « Depuis cette union qui ajoutait de nouveaux liens à ceux qui existaient entre les deux frères, ils devinrent inséparables. Maison, table, fortune, sociétés, services à rendre, bonnes œuvres, tout leur devint commun »1.

On lit encore dans la même notice, jamais citée, et cependant la plus précieuse, parce qu'elle est la première en date et qu'elle émane de « l'inséparable » : « M. de Fontanes venait de faire paraître ses premières poésies. M. Joubert, qui aimait les beaux vers avec passion, et qui en faisait lui-même avec beaucoup de grâce et de facilité, s'enthousiasma pour ceux de M. de Fontanes, et n'eut ni cesse ni repos qu'il n'eût fait connaissance avec leur jeune auteur. Il n'eut pas de peine à y parvenir. M. de Fontanes cherchait lui-même l'auteur d'un article de littérature qui avait particulièrement attiré son attention dans un journal. Leurs âmes s'étaient entendues, avant qu'ils pussent se connaître... Pendant les premières années qu'ils passèrent ensemble, ils s'occupèrent de prose et de vers, ils conçurent des projets d'ouvrages qu'ils n'exécutèrent point ou n'exécutèrent qu'en partie. »

(1) Notice historique, anonyme, devenue très rare. ↩

Aucune contradiction ne saurait prévaloir contre les affirmations d'un pareil confident. Les premiers essais littéraires de Joubert ayant obtenu du succès, on est en droit de supposer que, stimulé par Fontanes, il se fit une habitude d'écrire dans les journaux ; et la preuve en serait dans le projet d'avoir une Revue à eux. Nous savons même par les lettres de Fontanes le cadre que chacun se proposait de remplir ; et, par le même nous sont révélés la tournure d'esprit, les occupations antérieures, les travaux déjà préparés, les préférences intellectuelles de l'un et de l'autre.

L'échec de la Revue projetée ne les empêcha pas de travailler, chacun à sa manière.

L'un publia des vers, et l'autre, des fragments historiques.

Fontanes se fit un nom, Joubert cacha le sien.