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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Christine de Fontanes de Fontanes. De Mme Lenormant à Mme de Fontanes

Livre quatrième

Christine de Fontanes de Fontanes. De Mme Lenormant à Mme de Fontanes

Du nouveau sur J. Joubert · 18 min de lecture · p. 507–516 · chapitre 42 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Pris, ce 13 juin 1872.

Mon ménage François est dans tous les embarras de l'emballage d'une très nombreuse bibliothèque qu'ils vont faire diriger à Bossieu; c'est le nom de la propriété de ma belle-fille1, à peu de distance de la gare de Culoz. Eux-mêmes partiront pour ce pays dans les premiers jours de juillet. Pour moi, ce ne sera pas avant septembre que je pourrai aller les retrouver. Vous savez que, de Culoz à Genève, il ne faut pas plus d'une heure, et je serai votre proche voisine.

(1) Mme Lenormant a publié, en 1874, Esquisse d'un Maitre - Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand, - manuscrit de 1826 suivi de lettres inédites et d'une étude par Charles Lenormant. La préface de cet intéressant volume est datée de Bossieu, 1er septembre 1873. ↩

Nous causerons alors de vos projets sur lesquels il ne m'est pas possible d'avoir un avis en ce moment. M. Guizot est ici tout absorbé par les séances de leur synode protestant. Ce Vatican hérétique est aussi divisé que l'a été notre Vatican catholique (1870). M. Guizot et ses amis voudraient arriver à faire rédiger un symbole de foi hors duquel on ne serait pas orthodoxe. Cette prétention d'unité dans une communion qui a pris pour base le libre et personnel examen me semble étrange. Nous vivons à une époque triste et bizarre.

Ce qui n'est pas douteux, c'est l'affection vive et profonde que je vous ai vouée; le désir que j'aurais de vous voir sinon heureuse, calme du moins, et la joie que j'aurai à vous revoir.

Adieu, chère Madame, et mille tendres compliments.

De la même.

Château de Bossieu, 2 septembre 1872.

Chère Madame, je reviens du Dauphiné, et je trouve en arrivant une lettre de M. Guizot dont je copie le passage qui vous concerne : « Je partage tout à fait votre sentiment sur Mme de Fontanes. Je trouverais inique et scandaleux que la fille du premier grand maître de l'Université, et d'un tel Grand Maitre, fût délaissée par des générations dont son père a commencé l'éducation. Je suis, pour moi-même, l'obligé de M. de Fontanes, et il m'a obligé dans ma première jeunesse avec une grâce parfaite. Je serais heureux de prouver à sa fille que je ne l'ai pas oublié, « Nous causerons, des que nous nous reverrons, de ce qu'il y aura à a faire pour elle et de la façon de s'y prendre. v

Courage donc, chère amie, et croyez que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que les bonnes volontés aboutissent.

Mille tendresses.

De la même.

Ce 30 décembre 1872.

Bien chère Madame, je ne veux pas que cette année finesse sans que je vous aie exprimé mes si tendres et si anciens sentiments d'attachement. C'est toujours un moment solennel que ces derniers jours de l'année qui expire, et j'ai trop souffert en ma vie pour n'avoir pas une respectueuse terreur de l'avenir inconnu. Hélas ! Dieu seul sait ce que cet inconnu renferme. Confions-nous à sa miséricorde, et (illisible) vers les amis qui nous restent en attendant que nous rejoignions ceux qui sont partis les premiers. Il y a bien des jours que je veux vous écrire, et, quoique cela puisse paraître ridicule à dire, je n'en ai pas trouvé le temps. Mon cher et excellent ami, M. Guizot, a été très souffrant depuis son retour à Paris : il demeure fort loin de chez moi. J'en ai été tout à fait inquiète quelques jours, et comme il voulait bien me mettre au rang de sa famille, il me recevait et j'y allais bien souvent. C'était une bronchite et une grande prostration. Sa pauvre mère, que j'ai tendrement aimée, s'est éteinte de la sorte à quatre-vingt-trois ans, et je tremblais en pensant que notre excellent ami en a quatre-vingt-cinq passes.

Grâce à Dieu, le voilà remis. Mais il lui faudra désormais de grandes précautions. Je ne veux pas oublier de vous dire que M. Guizot m'a répété que votre lettre de remercîments l'avait profondément touché, et qu'elle était aussi gracieusement écrite qu'elle semblait dictée par un sentiment vrai.

Je vous ai déjà dit que malheureusement votre article sur la question religieuse de Genève était trop modéré, trop sensé, pour être admis au Correspondant. François, qui l'a lu comme moi avec beaucoup d'intérêt, disait qu'il trouverait à l'employer ailleurs, mais ce serait sans profit pour vous, et j'y tiens moins.

On me dit que M. Foisset est fort atteint dans sa santé ! est-ce vrai ? M. Dufresne vous paraît-il inquiet? Le dernier article qu'il a donné au Correspondant sur M. de Montalembert était bien distingué et bien supérieur à toutes les appréciations de M› Oliphant et de M› Craven. J'ai depuis un mois mon fils et ma belle-fille chez moi. Je jouis extrêmement de cette réunion que la distribution de mon appartement a rendue possible en me gênant un peu. Les nouvelles que je reçois de Montpellier sont très bonnes. Me B... a pu quitter son mari pendant une semaine et aller à Menton voir Mme Cornelis de Witt, la seconde fille de M. Guizot que les médecins ont envoyée dans le midi et qui s'en trouve bien. M. de Loménie termine son éloge de Mérimée, et sa réception aura lieu, je le suppose, en février1. Ecrivez-moi, bien chère Madame; donnez-moi de vos nouvelles. Agréez mes tendres vœux, dont le premier pour votre santé, et le second pour que la pension soit portée à 3.000 francs.

(1) Voir dans Études ei Portraits, de M. Edmond Biré (Paris, Vic et Amat, libraires, rue Cassette, 11), Louis et Charles de Loménie : Mirabeau. Études sur la société française au XVIIIe siècle, par Louis de Loménie, de l'Académie française, continuées par son fils. Cinq vol. in-8°, E. Dentu éditeur. - Louis de Loménie est également l'auteur de Beaumarchais et son temps. ↩

De Mme de Fontanes à Mºe Lenormant.

Genève, le 8 mars 1873.

Je viens de recevoir, chère Madame, votre lettre d'hier et celle qui l'accompagnait. Vous êtes la meilleure comme la plus aimable des amies, et j'ai besoin de vous dire tout de suite ma vive et tendre reconnaissance. Mais cette excellente et chère lettre m'arrive dans un moment où, par surcroît à mes maux ordinaires, j'ai les yeux si fatigués qu'il m'est impossible d'écrire et de m'occuper longtemps.

Et cependant les bonnes nouvelles que vous me donnez et la lettre que vous avez la bonté de me communiquer m'obligent d'en écrire une ou peut-être même deux ou trois, pour lesquelles je désirerais avoir sous les yeux celle que vous avez bien voulu m'envoyer ; et je ne suis pas sûre d'être encore en état après-demain lundi. Je viens donc vous demander la permission de garder la lettre jusqu'à la fin de la semaine prochaine au plus tard et je prendrai votre silence pour un consentement.

J'ai un notaire à Ferney, et Ferney est la petite ville française la plus rapprochée de Genève. Je pense donc que c'est là où il faudra recevoir la [pension ?]. Cependant je ne me déciderai tout à fait qu'après avoir écrit les lettres dont je vous parlais tout à l'heure.

Dès que cette décision sera prise, je vous la ferai connaître. En attendant, je vous remercie mille fois de votre proposition pour Culoz, et si. je me décidais enfin pour Culoz, je m'adresserais certainement au notaire que vous avez la bonté de m'indiquer... Vous ne pouviez choisir une meilleure occasion que celle de monsieur votre fils pour me renvoyer mes papiers, et je vous en remercie d'avance, ainsi que lui. J'ajoute que je suis très contente que vous ne me répondiez pas sur l'Instruction des Femmes tant que Mme Bl. sera à Paris, car je ne me pardonnerais pas de vous ôter un seul des trop courts moments que vous passez maintenant avec elle. Seulement, comme nouvelle preuve d'amitié, donnez-moi, après son départ, les explications, les conseils et les indications dont ma vieille inexpérience a tant besoin. Si la véritable supériorité n'était toujours indulgente et bienveillante, je n'oserais plus vous écrire en pensant que mes lettres pourraient quelquefois courir la chance d'être montrées à M. Guizot; mais ce qui m'afflige pour cette fois, c'est que mon jugement sur M. le comte de Chambord était assez sévère, et qu'il me semble que je ne pouvais le faire connaître qu'à des légitimistes ou à une amie comme vous. Heureusement que je suis trop obscure pour qu'on cite mon jugement et même pour qu'on s'en souvienne, et que l'àme si élevée de M. Guizot comprend tous les scrupules et toutes les délicatesses.

Je vous reviendrai bientôt, chère Madame, mais suivez bien votre résolution de ne m'envoyer votre critique qu'après le départ de Mme Bl., et recevez en attendant l'expression de la plus vive reconnaissance et de la plus tendre amitié.

Ce 24 mars 1873. Vous ferez bien, chère amie, d'écrire quelques lignes à M. Jourdain; il les mérite par le zèle qu'il a mis dans vos affaires et l'admiration qu'il a pour M. de Fontanes, qu'il n'a pourtant pas connu. C'est un homme actif, intelligent, obligeant, très bon catholique et membre de l'académie des inscriptions. J'ai beaucoup d'amitié et de confiance en lui. J'ai été comme vous fort émue à la pensée que notre chère France serait délivrée de la présence de l'étranger, et je m'imagine que le succès et la paix où nous vivons à l'intérieur profiteront à l'établissement d'une république honnête. Je sais bien tous les avantages de la monarchie, mais si elle est morte, qu'y faire ?

Je suis en plein dans une session d'examens ; subir cette épreuve, passer cette espèce de baccalauréat féminin est devenu une con tume si générale, un complément d'éducation si admis que nous avons pour cette session de printemps 806 aspirantes inscrites.

Ma fille est partie lundi dernier. Je ne la reverrai plus qu'en mai pour le mariage de sa fille Amélie. Quant à François, qui a été passer huit jours à Londres, avant de prendre la route du département de l'Ain, c'est à peine s'il arrive chez lui hier, à Bossien, d'où il vous enverra vos papiers. N'en ayez nul souci.

Adieu, chère Madame, croyez à ma tendre amitié.

De M. Edouard Dufresne à Mme Lenormant.

Genève, le 2 juin 1873.

Vous me voyez, Madame, bien reconnaissant du souvenir immédiat que vous voulez bien accorder à ma lettre. Je vous réponds incontinent pour vous dire que nous ne comptons pas quitter Genève avant le mois de juillet, époque à laquelle mes enfants et leur mère se rendront à la montagne.

Mme de Fontanes, plutôt un peu mieux, se rendra en villégiature seulement en juillet. Votre vieille amie se réjouit fort de votre visite. J'espère bien que vous lui donnerez cette satisfaction ; mais comme elle ne serait pas en état de vous donner l'hospitalité, vous permettrez à Mme Dufresne de la suppléer à cet égard, et de réclamer l'honneur de vous offrir à déjeuner le jour de votre visite à Genève. Nous demeurons fort près de Mme de Fontanes, ce qui rend tout facile; seulement le pauvre docteur réclame d'être prévenu, s'il se peut, quarante-huit heures à l'avance. Je désire me ménager du temps. Je compte bien que M. François sera du voyage et que je pourrai le remercier en personne du plaisir que j'ai éprouvé à lire ses derniers travaux.

Vous recevrez, Madame, en même temps que cette lettre, un ancien numéro du Journal de Genève qui pourrait être de quelque intérêt pour M. de Loménie. Vous trouverez à la dernière page une notice sur des papiers provenant de la succession d'un des secrétaires de Mirabeau. Il me semble que le nouvel académicien pourrait utiliser avec quelque profit cette mine. Je la crois non encore explorée par lui. Je me mets volontiers à son service pour compléter ses informations, s'il le souhaite.

Quels événements dans notre chère France, et quelle impression partout ! Je reçois des lettres de Paris et de Versailles. On est stupéfait de l'aisance avec laquelle s'opère le changement. Mais les plus satisfaits ne se font aucune illusion sur la gravité de la situation.

Le rare de l'affaire, c'est de voir en France, pour la première fois depuis cent ans, un gouvernement changer sans révolution. Il en est qui voient dans ce fait un présage excellent pour la forme républicaine. Je serais tenté d'être de cet avis. Quant au dernier discours de M. Thiers, il n'y a qu'une voix, parmi les avisés, pour l'estimer des plus remarquables. Pour moi, j'ai mis une petite part d'égoïsme dans l'affaire.

Le chute de M. Thiers a provoqué la retraite de M. Lanfrey, l'ambassadeur de France à Berne. Ce dernier événement est heureux pour nos affaires religieuses de Genève et du Jura. M. Lanfrey a été détestable pour nous. Mais trêve à ces récriminations, assurément inutiles. Je préfère en terminant m'associer à la satisfaction que vous inspire le mariage de votre petite-fille. Vous voulez bien, Madame, que mes plus cordiales félicitations s'unissent ici à l'hommage de tout mon respect?

Le plus dévoué de vos serviteurs.

D' Edouard DUFRESNE.

La rente que la noble intervention de M. Guizot lui avait obtenue du gouvernement français, Christine de Fontanes en aura bien peu profité, si même il y eut commencement de jouissance. Elle mourut, à Genève, au cours de cette même année 1873, le 12 novembre, âgée de soixante-douze ans. Son corps repose à Compesières. C'est là qu'elle venait depuis plusieurs années passer les mois de villégiature, dont le D' Dufresne parlait dans sa lettre à Mme Lenormant.

Du même à la même.

Genève, le 16 janvier 1875.

C'est aujourd'hui, Madame, qu'a eu lieu la vente des autographes de notre vieille amie. Je ne puis vous dire encore le chiffre définitif obtenu par les enchères, mais je n'ai pas la satisfaction de vous dire que j'ai acquis pour vous le bloc Chateaubriand. Toutes les lettres réunies ont dépassé de cent et quelques francs la somme que vous aviez mise à ma disposition. C'est la bibliothèque de Genève qui a acquis cette collection curieuse et d'un véritable intérêt littéraire. Il est assurément regrettable que ces témoins des premières pensées littéraires de l'illustre écrivain ne soient pas en France, mais en définitive, à Genève, ils seront moins enfouis qu'ailleurs.

J'ai misé aussi la lettre de Mme de Beaumont, mais dès qu'elle a eu dépassé le prix de 12 francs, j'ai lâché pied, la bibliothèque étant décidée à acquérir tout ce qui concernait M. de Chateaubriand.

Maintenant que ces monuments écrits sont en lieu sûr, ils pourront être lus et consultés beaucoup plus aisément que lorsqu'ils étaient pêle-mêle au fond d'une cassette chez la comtesse, où d'ailleurs il leur est arrivé plus d'une funeste aventure, en particulier, celle d'être furetés par une des plus sottes et des plus indiscrètes collectionneuses qui aient jamais existé, M'le d'Angeville.

Je ne saurais dire combien de pièces elle a soustraites, mais ce n'est qu'à elle que l'on peut attribuer la soustraction de nombreuses signatures dont vous constatez le défaut dans le catalogue.

Quant au produit précis de ces enchères, il n'aura pas été énorme, tant s'en faut. Si la vente avait eu lieu à Paris, il en eût été tout autrement. Mais la succession ayant été ouverte à Genève, la vente devait avoir lieu à Genève.

Les lettres de Chateaubriand sont donc à la bibliothèque. Si vous désirez qu'un moment ou l'autre je vous en fasse une analyse, je me mets à votre disposition, mais pas avant que notre détestable affaire de l'église Notre-Dame ne soit terminée. C'est le 7 février que le suffrage populaire de tous les citoyens catholiques de Genève, les bons comme les mauvais, décidera d'une question de propriété sur laquelle il n'y a pour personne aucun doute possible. Mais les journaux vous tiendront au courant de cette affaire, dans laquelle vous ne devez voir que la plus audacieuse tentative faite par le protestantisme Genevois pour anéantir l'élément catholique que les traités de 1815 ont eu la faiblesse de lui livrer...

Portez l'hommage de mon souvenir à Me et à M. de Loménie. Mes enfants et leur mère1 s'unissent à moi pour vous envoyer, Madame, l'expression de nos sentiments les plus profondément dévoués.

(1) On annonce la mort (février 1900) de Mae Ed. Dufresne, née Foisset. Pendant cinquante ans, Me Dufresne s'est dépensée à Genève dans les œuvres de charité avec un dévouement admirable. Elle est morte à Tain où elle passait l'hiver. - M. le Dr Dufresne, grand homme de bien, est mort, lui aussi, récemment. ↩

Dr Edouard DUFRESNE.

Ces études sur Chateaubriand et sur Joubert furent la cause première et l'aliment varié d'une correspondance qui a fait pendant plus de dix ans l'appui, le délassement et le bonheur de ma vie. C'est à cette source mystérieuse et spontanément ouverte que je n'ai cessé de puiser mes pièces inédites. Mon regret est grand de n'avoir pas obtenu l'autorisation de dire publiquement à qui je renouvelle ici l'expression de mon affectueuse reconnaissance. Je vais détacher de cette correspondance quelques passages, quelques lignes où peut-être seront prévenues certaines curiosités du lecteur.

A MIle de Fontanes sont adresssées les belles lettres de Joubert que nous avons lues. Sous couleur d'horoscope, elle y est étudiée et peinte. Mais le portrait n'est que miniature. Pouvais-je ne pas éprouver le désir de la mieux connaître, cette figure idéale et fuyante? Une longue suite de jours heureux avait-elle réalisé l'avenir prédit par l'aimable philosophe? quel caractère? quel esprit? quel cœur? quelle âme? quelles relations? quelle activité? quelles épreuves? quelle destinée? Voici la réponse à quelques-unes de mes questions :

Ce 8 août 1888. J'ai pensé à Mme Lenormant. Voici les renseignements définitifs : « La photographie est malheureusement très ressemblante ; on pourrait même remonter au temps de la jeunesse sans qu'elle cessât de l'être. M'le de Fontanes, parfaitement distinguée, douée assurément de beaucoup d'esprit, d'une intelligence vive, d'une âme tendre, de sentiments généreux et élevés, d'une rare bonté, a toujours été un peu engoncée, comme dans le portrait dont vous avez une épreuve. Très romanesque dès l'extrême jeunesse, mais pure et réservée, à seize ans elle s'est éprise de l'Empereur Alexandre, à qui elle n'a jamais parlé, et cette fantaisie a duré assez longtemps. Esprit sagace et charmant, caractère peu pondéré, elle n'a pas su organiser sa vie, se faire, au moins par les côtés indispensables, la vie de tout le monde. Après 1830 (sa mère était morte depuis quelque temps), la comtesse Christine, chanoinesse du chapitre royal de Sainte-Anne de Bavière, se retire à Genève, laissant sa fortune entre les mains d'un agent d'affaires qui la ruina. Ses lettres font preuve de talent, et donnent à penser qu'elle eût pu réussir dans la critique littéraire.

i Zélie est l'enfant de pauvres gens. Mme de Fontanes, lors d'une saison à Enghien, s'est attachée à elle, a obtenu de l'emmener ; puis, la majorité venue, et malgré les objections de ses amis, elle s'est décidée à une adoption en règle déjà fort onéreuse par les formalités. Le nom de Fontanes pouvait être un commencement de fortune pour un garçon, mais pour une fille !...

« La faute de Zélie a été ignorée de Mme de Fontanes ; elle racontait l'histoire d'une maladie subite chez une amie. Zélie est morte en couches, après avoir été trompée par des promesses de mariage qu'on était bien résolu à ne pas tenir. C'est un sujet douloureux à traiter que celui d'une vie pure, mais ou la raison a manque. Voilà ma sincère et triste impression. Croyez-vous nécessaire de la communiquer à votre ami? Si vous voulez, nous en causerons avec lui. »

Mme Lenormant est la personne la plus distinguée de tous points, la plus charmante qu'on puisse imaginer : elle a mis la meilleure grâce à me renseigner, et aussi à me prêter le petit dossier ci-inclus.

Les deux lettres que Me Lenormant vous a écrites1 sont charmantes et d'une bienveillance sincère, n'en doutez pas. L'esprit est indépendant et libéral, quoi qu'on en ait dit ; elle n'est nullement aveuglée, elle est simplement tendre et respectueuse à l'égard de magnifiques souvenirs, et pense franchement...

(1) En 1887, à l'occasion du livre intitulé Mme de Chateaubriand, d'après ses mémoires et sa correspondance. ↩

J'ai été bien vite sous le charme de cette amabilité affectueuse, de cette intelligence qui échappe à la vieillesse, bienveillante, indépendante, ouverte à tout.

Par son esprit, par son caractère, par son cœur surtout, elle a voulu prendre, elle a pris dans ma vie, elle m'a donné dans la sienne, une bien plus grande part, une part bien autre que je n'aurais pu imaginer... Elle a plus de quatre-vingts ans; elle est infirme, immobilisée sur un fauteuil à la suite d'une fracture du fémur, remontant déjà à quelques années ; le visage est plus jeune de vingt ans au moins, l'esprit, aussi libre, aussi vif, la voix aussi nette que dans la force de l'âge, la mémoire, entière et présente, la plus sincère amabilité, très entourée, très aimée d'amis, d'amies, qui datent de toutes les époques de sa vie ; j'ajoute la plus rare bienveillance. Vous êtes impatiemment attendu...

Ne pourriez-vous venir nous voir en hâte quelques jours? Mme Lenormant, pour qui il est très pénible d'écrire, qui réellement n'écrit plus, dit que, s'il le faut, elle s'exécutera pour vous décider... Elle désire vous donner un témoignage de ses sentiments tout sympathiques; elle me charge de vous adresser un exemplaire de son Chateaubriand, avec quelques mots de sa main...

Je suis chargé de vous envoyer le paquet des lettres qui vous avait déjà été communiqué. Vous êtes autorisé à publier comme vous l'entendrez. Elle s'en rapporte à votre tact et à votre goût pour les restrictions, s'il y a lieu. Ce « s'il y a lieu », est bien sincère; car Mme Lenormant dit avoir oublié les détails, et n'a pas relu.

Mme Lenormant est très souffrante, très menacée même, depuis bien des jours (février 1893). Le confesseur de Mme Lenormant est un abbé Séguin. J'ai appris, il y a peu de temps, que cet abbé Séguin est petit-neveu de celui qui a ordonné à Chateaubriand d'écrire la vie de Rancé1.

(1) C'est pour obéir aux ordres du directeur de ma vie, que j'ai écrit l'histoire de l'abbé de Rancé. L'abbé Séguin me parlait souvent de ce travail. (Préface de la Vie de Rancé.) ↩

Mme Lenormant a bien voulu le questionner et avec insistance. Il avait promis de chercher dans ses souvenirs et dans ses papiers; finalement tout se borne à une brochure que je vous expédie...

Mme Lenormant s'affaiblit bien rapidement et se plaint si je n'y vais pas tous les jours...

Mme Lenormant ne pense presque plus, mais ses terribles douleurs ne cessent pas un instant...

Mme Lenormant est morte ce matin (17 juillet 1893) ; elle a souffert cruellement, sans trêve, jusqu'à la dernière minute.