Livre second
Précis historique sur Cromwel (suite 2)
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« Richard et son frère le conduisirent où étoit le Roi ; qu'on juge de leur joie à cette rencontre inespérée. C'est alors que pour se livrer plus entièrement au plaisir de se revoir, ils se choisirent un asyle élevé au dessus de la terre, et où le soupçon ne pouvoit lui-même les atteindre. C'est alors qu'ils habitèrent ce fameux chêne, qui fut, depuis, regardé avec tant d'admiration et dont on disoit avec emphase, en le montrant au voyageur : Ce fut là le Palais du Roi.
« Charles, accablé de fatigue, avoit besoin de repos; il n'osoit s'y livrer sur cet arbre, et le quitter étoit risquer d'être reconnu. Suspendu comme sur un abyme, et caché parmi les rameaux, un instant de sommeil l'en eût précipité. Cependant un besoin impérieux de la nature l'entraînoit dans un assoupissement funeste. Il sentoit malgré lui qu'il ne pouvoit le surmonter. Carless alors le sauva véritablement. Il étoit robuste, il se chargea de veiller. Le roi se plaça dans ses bras, s'appuya contre son sein, et soutenu par ses mains vaillantes, s'endormit ainsi dans les airs.
« Quel spectacle touchant que celui de ce malheureux prince dans la fleur et dans la force de la jeunesse, réduit par le sommeil à la foiblesse de l'en fance, plongé dans l'assoupissement avec l'abandon de cet âge, et tranquillement endormi, au milieu de tant de périls, entre les bras d'un homme austère, d'un guerrier, d'un héros attentif, inquiet, agité et veillant sur son Roi, âgé de vingt-un ans, avec toutes les inquiétudes d'une mère. Ce tableau devrait être peint.
« Charles quitta bientôt Boscobel. Ce fut une demoiselle Lanes qui le conduisit à Bristol. Ce Prince dut beaucoup à ce sexe qu'il aima, et qui, malgré sa légèreté naturelle, est si fidèle aux malheureux, et garde si bien un secret s'il met sa gloire à le taire. Il passoit pour le valet de Mile Lanes et la portoit en croupe, suivant l'usage du temps : Mile Lanes alloit à Bristol sous prétexte d'y assister aux premières couches d'une sienne sœur mariée en ce pays-là. Wilmot, qui s'étoit réuni au Roi à Morlay, les accompagnoit a l'écart, tenant un oiseau sur le poing, et faisant semblant de chasser, comme si ç'eût été par hasard qu'il eût rencontré ces personnes et qu'il ne les eût jamais vues autre part. Cette partie, dit l'auteur, étoit fort bien dressée.
« Charles, pendant ce voyage où, à chaque pas, il fut exposé à quelques nouvelles craintes d'être découvert et de périr, conserva toujours sa gaîté naturelle. Véritablement, il se montra digne d'une meilleure fortune ; il sut rire avec le danger et se jouer avec le sort. On peut voir que le sort sembloit de même se jouer avec lui.
« On le donnoit pour malade dans tous les lieux où l'on arrivoit, afin de le dérober plus facilement à l'œil des curieux : chaque soir, Mile Lanes faisoit, en débarquant, donner un lit séparé à son auguste valet, disant qu'il avoit les fièvres tierces, et que c'étoit le fils d'un vieux fermier de son père.
« Un jour, pour donner plus de couleur ce prétexte de maladie, on fit venir un médecin. Celui-ci étoit par hasard un royaliste déterminé, grand ennemi des parlementaires, et Charles lui parut suspect. « Je me doute, lui disait-il en grondant, tandis qu'il lui tâtoit le pouls, que tu n'aies servi ces têtes rondes : je veux savoir pour qui tu tiens. »›
« Le lendemain, le Roi étant à l'office et déjeunant. entra en discours avec un certain valet, qui lui parlait beaucoup du Roi. « Est-ce que tu as vu le Roi, toi? lui demanda Charles. - Plus de vingt fois, dit celui-ci. - Et quel homme est-ce que le Roi? - Le Roi, dit le valet, en le fixant longtemps et avec une grande atten tion, il est plus grand que toi de trois grands doigts. » Cette chute inattendue rassura beaucoup le Prince.
« A Charmith, un autre valet d'écurie, en prenant de ses mains les brides des chevaux qu'il lui donnoit, s'écria : « Ho! te voilà, toi! Sois le bienvenu! Je te connois bien ! - Et où m'as-tu vu? lui demanda le Roi. - A Exeter v, dit le valet. Charles, en effet, avoit passé un temps assez long dans cette ville, et cet homme avoit pu l'y voir. « J'y ai demeuré deux ans. moi aussi, lui dit le Roi, avec une présence d'esprit admirable ; jai été au service du Lord Pétéri. Je suis bien aise de rencontrer ici mon pays. Tu as bien des affaires présentement et il n'y a pas moyen de boire ensemble. A mon retour de Londres, nous causerons et parlerons de nos connoissances. › Cette réponse aisée, ce sang-froid, cet air libre, et les occupations tumultueuses qu'il avoit en ce moment, achevèrent de jeter du trouble dans les souvenirs incertains de ce valet. Sa mémoire fut détournée et ne put aller plus loin.
« Quelques hasards plus sérieux amenèrent quelquefois des scènes plus nobles et des aventures plus touchantes. Un jour, étant dans la salle d'une hôtellerie, comme il levoit son chapeau à la Dame du logis qui passoit par ce lieu, le sommelier l'ayant alors attentivement regardé et considéré exactement, le reconnut ; cet homme l'ayant pris à l'écart, le pria de descendre avec lui dans la cave, et là, tenant une coupe, la remplit de vin et but à la prospérité du Roi. « Je sais « ce que vous êtes, lui dit-il ensuite en mettant un genou a en terre, et vous serai fidèle jusqu'à la mort. s Sa joie, son action et la sincérité qui éclatoit dans tous ses mouvements, émurent tellement le Roi, qu'il ne fut pas maître de sa propre sensibilité. Il avoua son secret au sommelier. Cet homme, appelé Jean Pope, rendit depuis au Roi de grands services.
« Charles ayant laissé MIle Lanes à Bristol, changea mille fois de rôle et usa de mille déguisements jusqu'à ce qu'il lui fût possible de quitter les rivages d'Angleterre.
« l fut obligé, pour obtenir un asile chez une cabaretière, de se faire annoncer comme un jeune gentilhomme amoureux qui enlevoit une Demoiselle opprimée par son tuteur. Ce personnage convenoit à sa figure et à ses mœurs. L'indulgente cabaretière accorda sans peine à l'amant ce qu'elle eût refusé au monarque. Julianne Conisbée, une servante, contrefit la Dame enlevée. Enfin Charles passa la mer avec Wilmot, et arriva sur les côtes de Normandie à Fécamp. Il y fut reconnu parce que le baron de Wilmot, quoique plus âgé, ne mangeoit jamais qu'après lui, et qu'ils ne prenoient point le surplus quand ils payoient en pièces d'or.
« Ce n'est qu'en lisant l'Eikôn Basilikè qu'on peut apprécier Charles Ier et son caractère. On connoit mal Charles II et sa vie si l'on n'a pas lu le Boscobel.
« Le premier de ces deux livres contient ce qu'il y a de plus secret dans les pensées du Père, et le second, ce qu'il y a de plus minutieux dans la plus singulière aventure du Fils. Celui-là peint une âme pure, toujours calme et toujours la même ; l'autre peint le courroux du sort, qui change et se dément sans cesse. Le premier montre la vertu, l'autre nous montre la fortune.
« La destinée des Stuarts fut d'avoir de fidèles amis et des sujets souvent rebelles. Le philosophe inflexible jugera ces Princes comme leurs peuples, l'homme sensible comme leurs amis. Au reste, Charles Il eut le sort de tout bon Roi que ses sujets persécutèrent, et qu'ils aiment davantage quand leurs querelles ont cessé. Sa fortune intéressa le monde entier, las des malheurs de sa Maison. Il trouva dans leur souvenir la satisfaction la plus douce que puisse goûter un souverain. Aucun des services qu'il reçut ne demeura sans récompense : c'est à lui particulièrement qu'on doit appliquer ce vers heureux qu'on applaudit sur nos théâtres :
« On doit tout quelquefois au dernier des humains. »1
(1) Chateaubriand ne s'est pas souvenu des extraits de Joubert seulement pendant qu'il composait l'Essai sur la littérature anglaise ; je vois qu'il a résumé le Boscobel dans ce passage des quatre Stuarts : « Le jeune roi fuit seul, se coupe les cheveux, de peur comme Absalon ou comme les rois chevelus, d'être reconnu au bel ornement de sa tête. Le prince nous a laissé le récit de ses aventures ; son déguisement en bûcheron, sa tentative pour entrer dans le pays de Galles avec le pauvre Pendrell, sa journée passée avec le colonel Careless au haut du chêne qui retint le nom de chêne royal, ses aventures chez un gentilhomme appelé Lane dans le Comté de Strafford, son voyage à Bristol, voyage qu'il fit à cheval, menant en croupe la fille de son hôte, son arrivée chez M. Norton, sa rencontre d'un des chapelains de la Cour qui regardait jouer aux quilles et d'un vieux serviteur qui le nomma en fondant en larmes ; son passage chez le colone Windham, le danger qu'il courut par la sagacité d'un maréchal qui, visitant les pieds des chevaux, affirma qu'un de de ces chevaux avait été ferré dans le Nord, enfin l'embarquement de Charles à Brightelmsted et son débarquement en Normandie, firent, de ce moment de la vie de ce prince, un moment de gloire romanesque qui lutta avec la gloire historique de Cromwel. » ↩
IV
Puisque nous avons nommé le Colomb, il y a lieu d'ajouter quelques mots au sujet de ce livre : il mérite un examen attentif et nous réserve, je crois, quelque surprise. Voici le titre complet : « Colomb - dans les fers - à Ferdinand et Isabelle - après la découverte de l'Amérique; - épitre - qui a remporté le prix de l'Académie de Marseille - précédée d'un Précis historique sur Colomb — par M. le chevalier de Langeac. »
Ce titre, un peu long, est distribué en huit lignes1, avec beaucoup de goût; il flatte l'œil, le retient, et l'invite au détail. Pourquoi la septième ligne, toute seule, est-elle en lettres minuscules et d'un type différent ? Les autres lignes sont en lettres capitales de diverses grandeurs, mais d'un même type élégant.
(1) Le titre du Cromwel est également réparti en huit lignes. ↩
Toutes ces capitales, comme aussi les gravures, se rapportent exclusivement à l'épitre en vers.
Or, l'humble petite ligne rejetée en queue, « précéda d'un précis historique sur Colomb » annonce la maitresse pièce du volume. Avec les notes, le Précis historique n'embrasse pas moins de 136 pages, - tout le volume, moins quatorze pages de vers.
L'anomalie est-elle assez forte ? Je sais les droits de la poésie; elle est reine et prend le pas sur la prose. L'explication ne suffit pas. L'auteur a fait œuvre poé tique infiniment plus dans le Précis que dans l'Épître. Comment Langeac ne l'a-t-il pas compris ? Comment a-t-il, à ce degré sacrifié, dans le titre et dans l'illustration, l'important à l'accessoire, l'œuvre magistrale à la bluette rimée? Quelque secret doit se cacher là-dessous. Essayons de le pénétrer.
Dans le Journal de la Ville, précieux è consulter, parce que Fontanes, très au courant des choses qui nous occupent, était le rédacteur ordinaire de cette feuille, et sous la date « du mercredi 7 octobre, saint Serge, 1789 » je trouve un article fort intéressant à divers points de vue. Un anonyme y rend compte du Précis historique sur Cromwel, et, dans les dernières lignes, y rappelle le Précis historique sur Colomb.
« Le tableau de la révolution qui a conduit l'Angleterre à la liberté ne pouvoit paroître dans des circonstances plus favorables. Le lecteur aimera peut-être à la comparer avec celle qui s'est opérée sous nos yeux. Si elles se ressemblent par quelques motifs, elles diffèrent par les moyens. Le besoin des subsides et la foiblesse du gouvernement les ont préparées l'une et l'autre, mais on ne s'est pas servi des mêmes armes pour les achever. Le fanatisme de la multitude et l'ascendant d'un grand caractère ont changé la constitution anglaise. Nous ne devrons la nôtre qu'à nos lumières. La raison est partout aujourd'hui, mais le génie de Cromwell n'est nulle part.
« Cet homme extraordinaire est peint à grands traits dans ce Précis. L'auteur n'a pourtant négligé aucun des détails qui pouvoient éclairer toutes les profondeurs de cette âme forte et artificieuse. Il montre Cromwell destiné d'abord à l'Église et aux obscures disputes de la théologie, montant de succès en succès aux premiers honneurs militaires, devenant l'assassin juridique de son maître, et régnant à sa place sous un nom plus modeste, qui n'en couvrit que mieux tous les excès du despotisme. La lecture de cet ouvrage intéresse fortement le lecteur. Les faits principaux sont connus ; mais ils sont présentés sous de nouveaux rapports. Quelques-uns plus ignorés plairont peut-être à nos lecteurs.
« Quand Charles Ier lut le nom de Cromwell sur la liste des Rebelles, il prononça cette parole remarquable : Je crains bien que cet homme, qui m'a toujours déplu sous l'habit de prêtre, ne me devienne funeste sous l'habit de soldat. » Rien n'est plus frappant que le discours que Bradshawd, créature de Cromwell et président de la Commission nommée pour juger Charles Ier, prononça devant ce malheureux prince avant son jugement. Ce discours fut composé par Cromwell. Il est plein d'une énergie effrayante. La Liberté ne s'est jamais exprimée d'un ton plus imposant et plus sévère. Pourquoi cette instruction terrible donnée à tous les rois n'est-elle pas tombée sur un tyran ? Charles Ier étoit digne d'attachement et de respect, au moins par ses vertus privées. Son procès ne dura que huit jours. On épuisa contre lui tous les genres de cruautés et d'injustices. L'attentat qui termina sa vie soulève l'indignation contre Cromwell; on est soulagé quand on voit cet usupateur agité de remords à la fin de sa carrière, errant avec crainte dans son palais où il avoit ménagé partout des issues secrètes, que lui seul connoissoit ; toujours couvert d'une cuirasse pour échapper aux conspirateurs, et ne se laissant aborder qu'à travers de triples rangs de bayonnettes et de soldats. Ce tableau est du plus grand effet dans le Précis que nous annonçons. Nous sommes fâchés que les bornes de cette feuille ne nous permettent pas de le citer.
« On ne lira pas avec moins de plaisir l'intéressant extrait de l'Eikôn Basilikè et du Boscobel, nom d'un petit bois où se réfugia Charles Il après la perte de la bataille de Worcester. Ces deux ouvrages fort rares jettent un grand jour sur les plus petits détails de T'histoire de Charles Ier et de son fils, qu'agitèrent si longtemps tous les caprices de la destinée. Une réflexion importante s'offre de toutes parts, en lisant cet ouvrage, c'est que la liberté peut être conquise un moment par la violence, mais qu'elle se détruit aussitôt, si elle n'a pas d'autres appuis. On voit les Anglois se soulever avec fureur contre l'autorité légitime de leur roi et retomber aveuglément sous le joug arbitraire et tyrannique d'un usurpateur. Ce n'est qu'à une seconde épreuve, lorsqu'ils sont éclairés par la sagesse et l'expérience, qu'ils établissent une solide constitution. Les Peuples qui veulent devenir libres ont donc besoin de moins de force que de modération. Profitons, s'il est possible, de ce grand exemple que nous a donné un peuple voisin.
« Le style de ce Précis a partout la dignité convenable à l'histoire. Les pensées ont de l'étendue et de la précision, la narration, de l'abondance et de la rapidité. On doit au même auteur un Précis historique sur Colomb ; il aime à tracer les grandes révolutions : le caractère de son âme et de son style le rendent digne de les écrire. »
Si le Précis historique sur Cromuel est de Joubert, le Précis historique sur Colomb serait donc aussi de lui. En parlant du Colomb, le Mercure de France avait dit en 1782 : « Combien cette précision vigoureuse est au-dessus des longues déclamations... C'est un grand art, mais un art bien ignoré, que celui de renfermer une page dans une ligne et un volume dans une page1. »
(1) Et Joubert, dans ses Pensées : « S'il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot; c'est moi: » ↩
Appliquées au philosophe moraliste, ami de Fontanes, les deux dernières lignes de l'article du Journal de la Ville et celles du Mercure auraient presque la rigueur caractéristique d'une définition. Appliquées au poète amateur, elles sembleraient ironiques, tant y serait poussée à l'excès la flatteuse hyperbole.
A-t-on remarqué avec quel soin le journaliste, soit à propos du Cromwel, soit à propos du Colomb, évite de prononcer le nom de l'auteur? Il y a là une réticence intentionnelle. Elle ne s'expliquerait guère, l'auteur du Précis sur Cromwel étant le même que l'auteur du Précis sur Colomb, si cet auteur n'était autre que M. de Langeac ; car M. de Langeac avait déjà livré son nom au public; il l'avait imprimé en triomphantes capitales sur la première page du Colomb, et le Mercure de France l'avait reproduit.
Pourquoi taire systématiquement ce nom, en rendant compte d'une œuvre de premier ordre, telle que le Cromwel, et ensuite, en rappelant le Colomb jugé très favorablement à son apparition?
Le mot de l'énigme, c'est que les deux Précis émanent d'un écrivain qui voulait rester inconnu.
Cet écrivain, c'est Joubert; un Joubert tout nouveau, tout jeune dans le Colomb (1782), plein de talent, atteint de pessimisme par excès de générosité, ardent admirateur de Voltaire, de Diderot, de Marmontel et des autres philosophes. - Le Joubert d'avant la conversion m'intriguait extrêmement ; je n'avais pu le saisir nulle part. Nous le tenons, je crois, et pouvons l'étudier à loisir.
Je me doutais bien que M. de Raynal avait atténué, ou plutôt ignoré la gravité des juvéniles erreurs de son héros, quand je lisais les aveux de celui-ci dans son « Portrait par lui-même » et dans cette lettre à Mme de Beaumont:
« Montignac, 1800.
« ... Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l'avoir trop peu aimée !
« Elle m'a nourri de son lait, et « jamais », me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai è pleurer, sitôt que j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson arrêtaient sur-le-champ mes cris et tarissaient toutes mes larmes, même la nuit et endormi ». « Je rends graces à la nature qui m'avait fait un enfant doux i ; vous jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.
« Mon enfance a pour elle d'autres souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à nos années, sa mémoire me rajeunit : ma présence aide à sa mémoire.
« Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, et si peu prudent, que l'avenir l'inquiéta.
« Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis fermement « que je ne voulais pas que l'âme d'aucune espèce d'homme eût de la supériorité sur la mienne ; que c'était bien assez que les riches eussent par-dessus moi les avantages de la richesse, mais que certes ils n'auraient pas ceux de la générosité ».
« Elle me vit partir dans ces sentiments; et depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatte. Mais rien ne vaut, je l'éprouve, les suffrages de ma mère. »
Le jeune homme qui donna de si grands chagrins à sa mère par sa vie philosophique, comme aussi l'écrivain à qui ses œuvres procurèrent des possibilités d'élévation, des hommages même, je crois l'avoir retrouvé dans l'auteur de ces deux ouvrages : Précis historique sur Colomb, avec notes. Précis historique sur Cromwel, suivi de l'Eikon Basilikè et du Boscobel.
Dans le premier, talent plein de fougue et d'éclat, avec quelques tendances à l'exagération chagrine de cette époque ; pensée libre de tout autre joug que celui du philosophisme, fière de son émancipation, âpre aux rois et à la religion, et comme amère d'une verdeur de jeunesse : belle pourtant et facilement pardonnée, parce qu'on sent très bien que toute cette amertume part d'un fonds généreux à l'excès, et ne tardera pas i se changer en une douceur savoureuse.
Dans le second, talent épuré, plus sobre, plus nerveux, pensée plus sûre, en pleine maturité, maîtresse d'elle-même, déprise de l'erreur, et, sinon encore amie, du moins respectueuse et rapprochée des vérités éternelles.
Au milieu d'égarements de conduite plus marqués1, Fontanes, dans ce grand naufrage presque universel des croyances, avait mieux gardé la vérité religieuse, sinon la foi chrétienne. Ne dirait-on pas qu'il s'adresse à un ami, encore incrédule, bien que fortement ébranlé, et plus d'une fois exhorté, dans cette lettre de condoléances ? Joubert venait de perdre son père; c'est à lui que Fontanes écrit :
(1) On s'en fera une idée, dans la suite, à la mort de M. de Saint-Marcellin. Quant à Joubert, voici l'un de ses aveux : « Toutes mes passions se sont promptement taries, en ne laissant rien d'elles-mêmes, quand tous mes sentiments laissaient en moi quelque racine indestructible. » ↩
« 1790 - Je sens tous vos chagrins, et je me reproche de ne vous avoir point porté les très faibles consolations dont l'homme peut disposer; mais, croyez-moi, ce n'est qu'en Dieu qu'on se console de tout. J'éprouve de jour en jour combien cette idée est nécessaire pour marcher dans la vie... »
Voici quelques passages empruntés à l'œuvre de jeunesse, incroyante et pessimiste : le talent s'y montre tout formé ; la pensée y jette tout son feu de philosophisme : elle ne dépassera pas cet excès. La première citation est typique à un autre point de vue. Si je ne m'abuse, les dernières lignes dénoncent la main et le cœur de celui que Fontanes ne cessa d'appeler son plus ancien et son meilleur ami, de celui auquel, partant pour l'Angleterre, il laissait ses vers en le priant à genoux de ne les montrer à qui que ce soit1, - et pas même à Langeac; car il faisait mystère, même à Langeac, de certaines de ses poésies et des espérances qu'il y rattachait, témoin ce billet à Joubert: « J'ai le prix de l'Académie française. Je vous supplie d'aller chez le chevalier de Langeac ; je le connais ; il pourrait être choqué du secret que j'ai gardé avec lui. Mais dites-lui que je n'ai eu aucun confident... Adieu. »
(1) Lettre à Joubert, du 12 décembre 1785. ↩
«... Le génie le plus universel, le défenseur des Calas et des Sirven, le créateur d'une philosophie amie de l'homme et d'une révolution utile à son bonheur, la gloire de sa nation, l'objet du culte de toutes les autres, l'honneur de son siècle et le rival de tous les talents de l'antiquité, Voltaire n'a reçu qu'à peine une sépulture inconnue et disputée. »
« Cette longue suite de tableaux effrayants, ces preuves accumulées de l'injustice du sort et des hommes, portent dans l'âme un sentiment douloureux, un effroi, peut-être même des doutes nuisibles à la vertu, et capables d'éloigner d'elle ce grand nombre d'êtres pusillanimes que doivent rebuter les sacrifices qu'elle exige : mais aussi, qui pourra se plaindre et ne sera pas consolé de son infortune au souvenir des noms imposants que la persécution n'a pas respectés ? Quelle âme élevée ne voudrait au même prix, et par le même chemin que ces grands hommes, arriver au même terme de gloire? N'oublions pas ici ce qu'avec tant de vérité Pope a si bien dit de la vertu :
« Toujours elle s'exerce et jamais ne se lasse, Goûte mieux le succès, porte mieux la disgrâce, Sait être heureuse encor de ses nobles douleurs ; Et les ris des méchants sont moins doux que ses pleurs.
« Cette pensée si juste et si heureusement rendue par M. de Fontanes termine un fragment sublime de l'Essai sur l'homme, où le philosophe anglais a su prouver, en beaux vers, qu'un instant d'estime intérieure l'emporte sur des années d'acclamations populaires, et que Marcellus exilé goûtait un bonheur plus véritable que César entouré du Sénat et sur le trône du monde. Nous aurions voulu transcrire tout ce morceau où M. de Fontanes s'est montré le rival de Pope; mais le public sera bientôt dédommagé par les quatre épitres qui vont enfin paraître. Si cet ouvrage d'un goût sûr et d'un talent formé, quoique d'un très jeune auteur, a pu se faire désirer longtemps, on ose assurer aussi qu'il se fera longtemps distinguer1. »
A tour de rôle, dans les notes du Colomb auxquelles cette page est empruntée, les philosophes sont loués avec une chaleur d'accent qui ne paraît pas feinte. Ici, propos de Sénèque, victime de Néron, c'est Diderot : « On a vivement attaqué la mémoire de Sénèque; mais l'injustice de ses calomniateurs n'aura peut-être pas la préférence sur l'opinion de Tacite et de M. Diderot. » Là, c'est Marmontel : « L'ouvrage célèbre qui porte le nom de cet infortuné [Bélisaire] a rappelé son souvenir d'une manière bien glorieuse et l'a presque autant illustré que ses victoires et ses malheurs. » Ailleurs, c'est La Harpe : « M. de La Harpe n'a pas été moins heureux dans cet éloge [de Catinat] que dans celui de Fénelon. Nous nous bornons à cette remarque pour ne pas devenir monotone2. » Et puis, à un autre point de vue, c'est Galilée avec l'Inquisition ; c'est Alexandre VI, « ce Borgia qui, né et déshonoré en Espagne, vint acheter la tiare à Rome et s'en fit un asile contre les lois, s'unit à tous les souverains et les trompa tous, fut le chef de l'Eglise, l'allié des Turcs, donna retraite au frère d'un sultan et vendit ses jours, ignora les remords, osa prétendre à la gloire, en obtint malgré ses forfaits, souilla le Saint Siège par le meurtre, le poison, l'adultère et l'inceste, et fonda, par sa scélératesse même, la grandeur temporelle de la Papauté. »
(2) « Joubert vint à Paris vers le commencement de 1778. Son premier soin fut d'y rechercher la société des gens de lettres ; tentative heureuse, car, au bout de pen de mois, il connaissait-Marmontel, La Harpe, d'Alembert. Bientôt même il était admis dans la familiarité de Diderot, qui tenait encore à Paris le sceptre de la conversation... Ses relations avec les chefs des encyclopédistes ne nous sont connues que par les récits qu'il en faisait quelquefois, et par des notes retrouvées dans ses cahiers. » Notice des Furres, par M. de Raynal. ↩
Presque sans exception, ces notes roulent sur les grands hommes, victimes des peuples, des rois ou du sort. Elles ont un caractère anecdotique bien marqué, et, sous la réserve du choix et du ton évidemment philosophiques, elles sont d'un réel intérêt. L'âme de l'auteur s'y peint, enthousiaste au fond et très belle.
Lisez ces pages du Colomb :
« Né d'une famille honnête, mais réduit à la pauvreté par les guerres de Lombardie, Colomb prouva de bonne heure qu'avec des talents et du courage, on est toujours supérieur à la fortune. Son premier vœu fut de servir sa patrie. Les Turcs et les Vénitiens alliés lui faisaient la guerre. Il suivit avec transport un célèbre armateur de son nom, redoutable à ces deux puissances par son audace et ses succès. Témoin de plusieurs combats, il se signala dans un abordage où son vaisseau et celui de l'ennemi s'enflammèrent et sautèrent ensemble. Une rame lui servit d'asile et de soutien sur les flots. Quel spectacle que celui de Colomb au milieu des mers, luttant contre la mort et sauvé à seize ans par sa destinée pour opérer la plus étonnante révolution que le globe ait éprouvée! Il semble que, malgré trois siècles écoulés, l'imagination soit encore effrayée de son danger. Conduit en Portugal, il ne tarda pas à s'y établir.