Livre premier
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Et puis, pourquoi supprimer des membres de phrase tels que celui-ci : « je lui écris par le courrier » [à Fontanes]; et, dans le post-scriptum qu'on va lire, « comme je l'ai écrit à Fontanes » ? Ces petits bouts de phrase permettent de surprendre et de mesurer l'intimité renaissante des deux amis que le régime de la Terreur avait privés de toute communication pendant deux ou trois ans.
Enfin les parenthèses ont été supprimées, et les mots soulignés par Joubert ne le sont plus dans les œuvres.
Quelques-unes de ces observations s'appliquent au post-scriptum suivant :
« P. S. J'ai écrit deux mots au bon parent et à madame votre mère. Veuillez bien les leur remettre.
«Je vous prie, tous tant que vous êtes, d'être bien persuadés que tous les sentiments que je vous exprime très brièvement, et que j'ai pour vous avec tant d'étendue, je les éprouve et vous les paye, non pas a cause de Fontan es (quoique assurément cela pût suffire) mais à cause de vous tout seuls. Je vous honore et je vous aime parce que je vous ai connus.
« Je sens bien vivement le désagrément de n'avoir à vous offrir que de médiocres bons offices. Il faut que je devienne grand terrien. Si j'avais seulement un petit palais dans une île enchantée, voyez quel plaisir je trouverais à dire à votre maman : « Je suis fort dise, madame, qu'il ne vous reste pas pierre sur pierre, à madame votre fille et à vous, puisque cela me procure l'occasion de vous prouver que je suis votre serviteur en vous logeant sous mes lambris. »
« On a tort de se moquer du médecin de la comédie qui désire de bonnes fièvres à ceux qu'il aime, pour avoir le plaisir de les guérir. C'était un bon petit cœur d'homme. Je n'oserai plus rire de sa manie à l'avenir ; car je sens que je la partage, ou peu s'en faut.
« J'ai une compagne qui pense comme moi sur votre compte. Cela me fait un grand plaisir. Elle avait (comme je l'ai écrit à Fontanes) retiré tous ses sentiments de la société pour les renfermer dons sa chambre. Ils en sont tous sortis à la nouvelle de vos désastres, et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons.
« Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu ses agréments, mais elle a gardé son mérite. Il se montre tout entier à mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne à rien personnellement.
« Comme l'alouette de la fable, après avoir trop tardé à se rendre mère, elle est prête à le devenir, et à peine a-t-elle la force de suffire à faire son nid. Vous me rendrez un grand service, madame votre mère et vous, si, avec le temps et peu à peu, vous lui faites prendre à votre société l'intérêt que lui inspirent si bien vos malheurs.
« Au reste, personne ne se voit ici, et tout le monde vit tout seul, comme nous faisons en vous attendant. »
Une dernière remarque, concernant le document qu'on vient de lire.
Joubert écrit : « personne ne se voit ici, et tout le monde vit tout seul, » ce qui caractérise l'heure sombre et pleine de menaces où l'on était encore en février 1794. Dans les œuvres, on fait dire Joubert cette chose grossière, et qui est une impossibilité sous une telle plume :
« Personne ne la voit ici »; la, c'est-à-dire sa « compagne ».
Sainte-Beuve a cité un passage de cette lettre dans sa première étude sur Joubert. Il annonçait ainsi la citation : « II y conviait (à Villeneuve-sur-Yonne) son ami et la famille de son ami ; il voudrait avoir à leur offrir, dit-il, une cabane au pied d'un arbre, et il ne trouve de disponible qu'une chaumière au pied d'un mur. Il parle là-dessus avec un frais sentiment du paysage, avec un tour et une coupe dans les moindres détails, qui fait ressembler sa phase familière à quelque billet de Cicéron. »
Sainte-Beuve, poète et critique, ne paraît pas avoir soupçonné le secret de ce tour et de cette coupe : ils lui rappelaient (ce qui est flatteur, mais je ne vois pas bien pourquoi) le grand nom tout oratoire de Cicéron1. De sa main rompue aux divers mètres, lui, l'auteur du Tableau historique et critique de la poésie française au 1V1º siècle, il a transcrit une suite de seize 2 dix-sept vers libres, sans se douter qu'il avait affaire à des vers, à des octosyllabes : tant Joubert était habile à cacher son jeu, - son art; tant sa diction reste naturelle et libre, bien que soumise à la cadence. C'est que la pensée domine et s'impose ; elle est maîtresse ; elle est reine. Couleurs, symétries, cadences ne lui sont que vêtements, parures et moyens d'action, moyens variés et dignes d'elle.
(1) « Les lettres de Cicéron sont extrêmement courtes, et il s'y trouve très peu d'agréments. Ses oraisons, au contraire, en offrent une source inépuisable; etc, » (Pensées de ‚Joubert, p. 214) , lectuelle. » - « «La figure qui résulte du style doit entrer ↩
Ami de la_vieille langue et des vieux auteurs, Joubert ne pouvait ignorer l'Illustration de la langue française. Dans le chapitre vII, De la rythme et des vers sans rythme, il avait dû prêter une attention toute particulière à ce charmant conseil de Joachim du Bellay, dont ses écrits, à lui, Joubert, paraissent être aussi bien l'application que la justification :
«Qui ne voudrait régler sa rythme comme j'ai dit, il vaudrait beaucoup mieux ne rimer point ; mais faire des vers libres, comme a fait Pétrarque en quelque endroit, et, de notre temps, le seigneur Loys Aleman, en sa non moins docte que plaisante Agriculture. Mais tout ainsi que les peintres et statuaires mettent plus grand industrie à faire beaux et bien proportionnés les corps qui sont nuds, que les autres : aussi faudrait-il bien que ces vers non rimés fussent bien charnus et nerveux, afin de compenser par ce moyen le défaut de la rythme. »
Pour résumer, en employant de nouveaux textes, et pour marquer l'infinie distance qui sépare, du profond moraliste Joubert, tous les métromanes en prose, voici donc quels étaient ses principes, ses motifs, ses moyens et son but dans l'adoption des couleurs et des vers :
« C'est un grand art de savoir darder sa pensée et l'enfoncer dans l'attention ›› ; - « ce r'est pas assez de faire entendre ce qu'on dit, il faut encore le faire voir ; il faut que la mémoire, l'intelligence et l'imagination s'en accommodent également. » - « Si l'on veut rendre apparent ce qui est très fin, il faut le colorer. Les images et les comparaisons sont nécessaires afin de rendre double l'impression des idées sur l'esprit en leur donnant à la fois une force physique et une force intellectuelle. » — « La figure qui résulte du style doit entrer dans l'esprit tout à coup et tout entière, dès qu'elle est achevée. Ce qui en reste dans le livre, sans s'en détacher de lui-même pour s'appliquer au souvenir, est un défaut, quelque limé que cela soit, et quelque achevé que cela paraisse d'abord. » - « Quand l'image masque l'objet, et que l'on fait de l'ombre un corps; quand l'expression plaît tellement qu'on ne tend plus à passer outre pour pénétrer jusqu'au sens ; quand la figure enfin absorbe l'attention tout entière, on est arrêté en chemin, et la route est prise pour le gîte, parce qu'un mauvais guide nous conduit. »
L'objection contre ce genre d'écrire, Joubert se l'était proposée dès le début, - on s'en souvient, - et son œuvre témoigne qu'il l'avait trouvée légère ; lui-même avait dû l'opposer à nombre d'auteurs qui métromanisaient à tort et à travers, sans but et sans génie ; il l'avait lue, nettement formulée, dans les articles de l'un des quatre plus célèbres critiques de son temps. Dussault s'était élevé avec force, non moins contre les Penseurs et les Pensées que contre la prose rythmique et les poèmes en prose. D'un trait plein de vigueur, Joubert a caractérisé le talent de Dussault, et si bien que Sainte-Beuve le cite dans sa causerie sur les critiques de l'Empire : « Dussault ne va pas au fait, ni au fond... il n'entre presque jamais dans le vif. Joubert a très bien dit de lui et de son style qui affecte le nombre oratoire : « Le style de Dussault est un agréable « ramage, où l'on ne peut démêler aucun air déterminé1. » Ce jugement si bref et si vrai suppose une connaissance approfondie de l'écrivain. Le nom de Dussault se rencontre ailleurs sous la plume du moraliste : « Le style, dit Dussault, est une habitude de l'esprit. Heureux ceux dans lesquels il est une habitude de l'âme. » - Et, dans une lettre à Chênedollé : « Voilà enfin Dussault qui vous trouve un plus grand poète qu'Esménard. Cela est incontestable, et cela est fort et est décisif pour beaucoup de gens qui le croiront depuis qu'on l'a dit hautement ;... etc. » Joubert avait donc fréquenté le critique du Journal des Débats, du Journal de l'Empire (Moniteur). Il l'avait suivi avec une attention que Dussault méritait à beaucoup de titres. L'objection, telle que Joubert l'avait lue, on la peut voir dans le Spectateur français au XIXe siècle, années 180% et 1807, avec la lettre Y pour signature.
(1) Causeries du lundi, t. I. ↩
Tout n'est pas à rejeter dans ces critiques : le bon goût et le bon sens y trouvent également leur compte, non le grand goût ni le sens exquis. Les traits rasent le sol ; ils n'atteignent que les penseurs sans pensée et les métromanes terre à terre.
Joubert se tient dans les hauteurs, un peu au-dessous de Pascal, le sublime et douloureux Voyant, sur la ligne des La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargues : nobles rivaux que parfois il dépasse. Plus attiré par le Beau, il va plus droit au Vrai, et pénètre plus avant. Il va jusqu'à l'essence des choses, des êtres, des idées. Essence, mot divin, qui lui est familier, trahit ses habitudes d'analyse - et le classe.
L'article de Dussault sur la prose rythmée est fait pour d'autres, et d'ailleurs très bien fait. Il n'intéresse pas Joubert. Il n'entame en aucun point la concision ornée du maximiste. Pas un reproche qui ne soit déjà réfuté dans les extraits que j'ai donnés.
Ce qu'il faut dire, c'est que Joubert a mis du génie, pensées, couleurs et cadences, où d'autres ne mettaient que platitudes, prétentions et manies ; c'est que, d'un genre contestable, il a tiré des ressources et des secours merveilleux pour atteindre son but de moraliste. Il pique l'attention, il s'attache à la mémoire. Avec lui, on aime à se souvenir. Joubert est souvent cité.
Chateaubriand devait avoir surpris le secret de ses combinaisons métriques ; car, de même qu'il définissait admirablement l'homme : « « un égoïste... qui ne s'occupe que des autres », il caractérisait l'écrivain et le penseur en deux traits non moins illuminateurs et non moins heureux : « profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à cœur de La Fontaine... »
Un seul exemple emprunté aux Pensées :
« Une toile d'araignée - faite de soie ou de lumière - ne serait pas plus difficile - è exécuter que cet ouvrage : - qu'est-ce que la pudeur ?
« J'ai à peindre un objet charmant, - mais qui se refuse sans cesse - à la couleur de tous les styles, - et souffre peu d'être nommé.
« Je l'envisage ici de haut, - et on le saisit avec peine, - même quand on le considère - dans soi-même ou auprès de soi.
« Mon entreprise est donc pénible ; - elle est impossible peut-être. - Je demande au moins qu'on me suive - avec persévérance - dans le dédale et les détours - où mon chemin m'a engagé. - Je désire qu'on m'abandonne - à la pente qui me conduit. - Enfin je réclame pour moi - ce que j'ai moi-même donné - à mon sujet et à mon style, - une espérance patiente - et une longue attention. »
A « ces symétries marquées » succèdent des « symétries effacées » et ‹ des pentes rompues ». « Plaisir de l'attente trompée, mais trompée agréablement. »
« La pudeur - est on ne sait quelle peur - attachée à notre sensibilité - qui fait que l'âme, - comme la fleur qui est son image, - se replie - et se recèle en elle-même, - tant qu'elle est délicate et tendre, - à la moindre apparence - de ce qui pourrait la blesser - par des impressions trop vives - ou des clartés prématurées. - De là cette confusion - qui, s'élevant, - à la présence du désordre, - trouble et mêle nos pensées et les rend - comme insaisissables à ses atteintes. - De là ce tact mis en avant - de toutes nos perceptions, - cet instinct qui s'oppose - à tout ce qui n'est pas permis, - cette immobile fuite, - cet aveugle discernement, - et cet indicateur muet - de ce qui doit être évité - ou ne doit pas être connu. - De là cette timidité - qui rend circonspects tous nos sens, - et qui préserve la jeunesse - de hasarder son innocence, - de sortir de son ignorance, - et d'interrompre son bonheur. - De le ces effarouchements, - par lesquels l'inexpérience - aspire à demeurer intacte - et fuit ce qui peut trop nous plaire, - craignant ce qui peut la blesser.
« La pudeur - abaisse notre paupière - entre nos yeux et les objets - et place un voile plus utile, - une gaze plus merveilleuse - entre notre esprit et nos yeux. - Elle est sensible à notre œil même - par un lointain inétendu - et un magique enfoncement - qu'elle prête à toutes nos formes, - à notre voix, à notre air, à nos mouvements - et qui leur donnent tant de grâce. - Car on peut le voir aisément : - ce qu'est leur cristal aux fontaines, - ce qu'est un verre à nos pastels, - et leur vapeur aux paysages, - la pudeur l'est à la beauté - et à nos moindres agréments.
« Quelle importance a la pudeur ? - Pourquoi nous fut-elle donnée ? - De quoi sert-elle à l'âme humaine ? - Quelle est sa destination - et quelle est sa nécessité? - Je vais tâcher de l'expliquer. »
Achevez la lecture dans le livre des Pensées : donnez-vous l'exquis plaisir de suivre le moraliste dans « ses explications », qui sont peinture et poésie.
Les remarques et les conclusions de ce livre seront singulièrement élargies et fortifiées par les pièces inédites, datées de 1819-1821, et par les vues nouvelles qui viendront sous le titre : le Conseiller et le Moraliste.
Si le mot de Buffon sur le style est l'expression du vrai, il fallait donc que le style de Joubert fût très original; car l'homme lui-même, au dire de Chateaubriand, était « plein d'originalités ».
Et en effet, ce style ne ressemble à aucun autre ; il échappe à toute comparaison et classification1.
(1) « Il a une manière qui fait qu'il ne dit rien, absolument rien, comme un autre. » - « Sur bien des thèmes éternels, on ne saurait dire mieux, ni plus singulièrement que lui. » - « On voit se dresser dans sa hauteur et son peu d'alignement, cette rare et originale nature.i. - (Sainte-Beuve. Causeries du lundi, t. 1, et Portraits littéraires, t. III... ↩
Très varié selon la diversité des genres, ce qu'il m'a révélé de son mécanisme n'en épuise pas les secrets.
D'autres, plus habiles, découvriront les lois qui présidèrent au mélange des diverses mesures.
Il me suffit d'avoir trouvé, dans les « pensées qui font le mètre », et dans la fréquence de l'octosyllabe, le critérium dont j'avais besoin pour procéder à la découverte et à la preuve intrinsèque des écrits anonymes publiés par Joubert.