Livre troisième
L'inspirateur (suite 3)
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La conclusion me tente ; je l'abandonne au jugement du lecteur. Plus d'un peut-être la tirera sans hésiter, après avoir lu la « Notice sur F. de Ponge par une femme de ses amies »1.
(1) Paris pendant l'année 1796, par Peltier, vol. IX, n° 78, 15 octobre, p. 395. ↩
« Vous me demandez quelques traits - qui puissent donner une idée - du caractère de celui que nous pleurons, - mais la beauté même de ce caractère - rend votre demande - presque impossible à satisfaire ; - sa vie entière est le seul trait - qui puisse le caractériser. - Un trait est un incident dans la vie - qui ne se détache du reste - que parce qu'il y fait contraste ; - qui n'est remarqué - que parce qu'il est extraordinaire. - Un homme dont une qualité - surpasse éminemment toutes les autres, - qui, par exemple, - est plus courageux que ne l'est - le commun des hommes - ou plus généreux ou plus humain - mais qui, d'ailleurs, - n'a rien d'extraordinaire, - cet homme brille - par cette qualité dominante - que le reste de son caractère, - ne donnait pas le droit d'attendre ; - mais lorsque tout est à l'unisson, - quand les qualités de l'âme, - et celles de l'esprit - sont tellement ordonnées que leur accord - règle tous les mouvements - de l'âme et de la pensée, - on n'est plus frappé que de cet accord - parce qu'il est rare ; - mais ses effets n'étonnent pas; - ils sont prévus.
Quel homme, je ne dirai pas de ses amis mais de sa connaissance, a été surpris de son désintéressement, lorsqu'il perdit une somme considérable, la portion la plus solide de sa fortune et sur laquelle il avait dû compter si sûrement. A peine en parla-t-il, et personne ne s'en étonna; de sa part, le contraire aurait étonné. On en peut dire autant de ce qui lui est arrivé le 15 vendémiaire dernier. Vous avez su qu'il courut alors de très grands dangers en prenant la défense d'un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il voyait maltraité.
« Il fut menacé, frappé, traîné en prison ; il m'écrivit, et la première moitié de sa lettre contenait des réponses à quelques commissions que je lui avais données. Ce ne fut qu'à la fin qu'il me raconta son aventure avec une simplicité surprenante dans tout autre, mais que j'étais sûre de trouver en lui. Ce n'était pas la première fois qu'il s'exposait ainsi ; il aurait couru les mêmes dangers le lendemain ; son cœur le plaçait toujours dans le parti de l'opprimé, quel qu'il fût, et le péril était un aiguillon de plus.
« Cependant, malgré le besoin de secourir et cette vive sensibilité, personne mieux que lui n'a su employer chacune de ses facultés morales à son véritable usage. Né avec une âme brûlante, il éprouvait très vivement ces sensations de plaisir ou de peine qui portent presque toujours de la partialité dans les jugements. Son extrême amour pour la justice le préservait de cette faiblesse, si ordinaire qu'on pourrait la croire inséparable de l'humanité.
« Mais si la justice avait sur lui cet empire, elle n'empêchait pas l'action de toutes les 'émotions fortes et précipitées que produit une révolution sur des organes faibles. Obligé de se cacher pendant le règne de la Terreur, il apprit successivement dans sa retraite, souvent sans préparation, la mort de ses plus intimes amis. Les regrets qu'il leur donnait, l'indignation que lui inspirait l'injustice, ses craintes continuelles sur le sort de ceux qui lui restaient, déchiraient son cœur qui ne pouvait rien sentir médiocremment. Sa santé s'altéra. Le 9 thermidor, en lui rendant l'espérance de jours plus calmes, parut lui rendre aussi les moyens d'en jouir. Une émotion de bonheur arrêta pour quelques instants l'effet de tant d'émotions douloureuses ; mais cet effet avait été trop violent ; sa perte devait être ajoutée à tant de pertes, les combler toutes, et ne laisser à ses amis, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont connu, que le regret d'avoir vu disparaître si promptement un homme fait pour éclairer, pour servir, pour honorer son pays, par ses vertus et ses talents, et à qui le temps seul a manqué pour réaliser ces grandes espérances. Quand le dépérissement de ses forces le contraignit à s'occuper uniquement de sa santé, il disait : « Il ne faut pas mourir; je sens gue je ne suis pas né pour ne rien laisser après moi. ››
« Il avait parfaitement la conscience de ses facultés intellectuelles, et pas du tout celle des facultés du cœur. Il savait bien qu'il avait plus d'esprit, une tête plus fortement organisée que le commun des hommes, mais il ne savait pas, ou du moins il ne s'était jamais dit, qu'il fût meilleur, plus généreux, qu'il sût mieux aimer qu'un autre. »
Joubert aura fait comme Rœderer.
Et que faisait donc Rœderer, en cette même année 1796 ?
« Il prenait les initiales d'une femme de ses amies, en imprimant un opuscule : Conseils d'une mère à ses filles. Il s'autorisait du déguisement et tenait assez bien la gageure dans ses préceptes maternels d'une raison modeste et solide. › - « Ce petit écrit est-il de Rœderer seul ? Est-il en partie de Mme Rousseau ? » se demandait Sainte-Beuve1.
(1) Articles sur Rœderer, Causeries du Lundi, t. VIII. ↩
Encore un texte mystérieux à presser et à scruter, - une trace bien effacée à relever et à étudier. Sous la date du 15 mai 1798, Joubert écrit à Mme de Beaumont : «Je vous envoie un autre livre, c'est l'Esprit des Journaux, dont j'entends que vous soyez, ainsi que moi, l'abonnée à vie... Je ne savais pas que La Bruyère était si fort de vos amis. Je ne vous envoyais le petit livre que pour vous familiariser avec lui. Vous faites fort bien de l'aimer. Il y a d'aussi beaux, et de plus beaux livres que le sien, mais il n'en est point d'aussi absolument parfait. La notice qui vous a plu n'est point de l'auteur que vous voulez dire ; mais on l'a un peu imité. »
Pourquoi cet « on » mystérieux ? s'il ne s'était agi que de « la notice exquise de Suard, écrite en 1782 ». Quei motif aurait porté Joubert à taire, en 1798, le nom de Suard, ami de Mme de Beaumont'et de F. de Pange ? Peut-être était-ce un Extrait de cette notice ; peut-être extrait et notice formaient-ils i le petit livre i duquel Joubert disait : « Je ne vous l'envoyais que pour vous familiariser avec La Bruyère. » Mais cet Extrait, autrement dit, cet article ? Le souvenir d'un passage que j'avais noté dans les Portraits Littéraires1 me revient fort à propos. « On apprend d'un morceau qui se trouve dans l'Esprit des Journaux (février 1782), et où l'auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché, au dire de d'Olivet, n'avait pas été complètement mis à sa place par le XVIIIe siècle. Voltaire en avait parlé légèrement dans le Siècle de Louis XIV : Le marquis de Vauvenargues, dit l'auteur anonyme, (qui serait digne d'être Fontanes ou Garât), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime et l'autorité qui devrait appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire ; il n'a pu faire ni la réputation de La Bruyère ni la sienne. » Cinquante ans de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maitres. »
(1) Sainte-Beuve. Portraits littéraires, t. I, p. 406. ↩
A la place du nom de Fontanes, trop jeune en 1782 et trop adonné à la poésie, je mettrais, dans la parenthèse, le nom de Joubert. Et désormais, il me semble que j'entendrais mieux ce mot de Mme de Beaumont à Mme Joubert : « J'ai aussi oublié de lui à Joubert] faire compliment des Mélanges de M. Suard ; il les attendait avec impatience, et enfin, ils paraissent1. »
VI
L'article de Fontanes où se détache la pensée que nous avons retrouvée, mot pour mot, dans Joubert : « Notre langue est une mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs, » cet article est antérieur à l'heureuse refonte du Génie du Christianisme. Datez les Pensées de Joubert; donnez des extraits de son journal : quelles recherches intéressantes il nous serait permis d'entreprendre pour mesurer l'influence décisive que les communications, orales ou écrites, de Joubert exercèrent sur les idées les plus fécondes et les plus hardies de ce livre régénérateur ! On ne sait pas assez que Chateaubriand refit courageusement son apologie, et par deux fois, sur les conseils de Fontanes et de Joubert.
L'édition publiée le 14 avril 1802 était la troisième, et non la première. L'auteur le déclarait dans sa préface : « J'étais encore à l'étranger lorsque je livrai à la presse le premier volume de mon ouvrage. Cette édition fut interrompue par mon retour en France, au mois de mai 1800.
« Je me déterminai à recommencer l'impression à Paris et à refondre le sujet en entier, d'après les nouvelles idées que mon changement de position me fit naître : on ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie.
« Deux volumes de cette seconde édition étaient déjà imprimés, lorsqu'un accident me força de publier séparément l'épisode d'Atala, qui faisait partie du second volume et qui se trouve maintenant dans le troisième.
« L'indulgence avec laquelle on voulut bien accueillir cette petite anecdote ne me rendit que plus sévère pour moi-même. Je profitai de toutes les critiques, et, malgré le mauvais état de ma fortune, je rachetai les deux volumes imprimés du Génie du Christianisme dans le dessein de retoucher encore une fois tout l'ouvrage. C'est cette troisième édition que je supplie. etc. »
Pendant qu'il remaniait ainsi le Génie du Christianisme, Fontanes et Joubert l'aidaient de leurs conseils. Le premier, scrupuleux de goût, s'en tenait à la critique des mots et des phrases. Non i révolté », mais ébahi des i singularités », il indiquait maintes corrections et suppressions à opérer. Le second ajoutait à cette critique toute négative et superficielle, des suggestions d'idées, des aperçus de fond; il ouvrait de nouvelles perspectives sur le grand art dans ses rapports avec le christianisme. Et quant à la forme, ses conseils étaient aux antipodes de ceux de Fontanes. Il lui disait de vive voix et la plume à la main : « Gardez avec soin les singularités qui vous sont propres... L'essentiel est d'être naturel pour soi. On le paraît bientôt aux autres... Soyez plus original que jamais et montrez-vous constamment ce que Dieu vous a fait. Les étrangers qui composent les trois quarts et demi de l'Europe ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent naturellement à croire bizarre dans le premier moment... On doit toute déférence à la raison ; on doit de la complaisance à la coutume ; mais on en doit aussi à sa coutume particulière, dont la pratique mêle à nos travaux un plaisir de caprice qui devient bientôt celui de nos lecteurs. L'accent personnel plaît toujours. Il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. »
On voit la différence, ou, pour mieux dire, l'opposition des deux critiques, celle de Fontanes et celle de Joubert. L'une et l'autre eurent leur part d'heureuse influence. Mais la plus féconde, et de beaucoup, la plus d'accord avec les conclusions de l'avenir, incontestablement, ce fut celle de Joubert.
En quoi le livre rapporté d'Angleterre était incomplet, et, partant, quelle aurait été la part de Joubert dans l'œuvre nouvelle et enrichie, il ne serait pas tout à fait chimérique de le rechercher. La lettre de Chateaubriand à Fontanes, datée de Londres, août 1799, énumère les sept parties dont l'ouvrage se composait alors, et celle qui suivit, du 27 octobre 1799, ne laisse pas supposer que l'addition de deux cent cinquante pages ait fait éclater le plan1. A ces sept parties originaires, si l'on compare les quatre parties actuelles, il semble que l'édition de Londres ne contenait rien ou presque rien de ce qui forme notre troisième partie.
(1) Voyez dans Chateaubriand, sa femme et ses amis, les lettres de Chateaubriand à Fontanes. ↩
Joubert, critique d'art et moraliste chrétien, aurait donc plaidé la cause des beaux-arts (philosophie, histoire, éloquence) ; il aurait plus particulièrement rappelé la nécessité de faire une place aux philosophes et aux moralistes. De telles omissions eussent été graves dans un livre intitulé Génie du Christianisme.
Les lettres échangées entre Joubert et Mme de Beaumont nous apprennent que « la vue générale du clergé » (missions, ordres militaires, services rendus à la société par la religion chrétienne) fut composée à Savigny pendant l'année 1801. Elles prouvent aussi que Joubert connaissait à fond Atala et le Génie du Christianisme par les confidences antérieures ; elles permettent de dégager quelques-unes des critiques, quelques-uns des jugements et des pronostics qu'il avait formulés avant l'apparition d'Atala, quelques-uns des conseils qu'il avait donnés à l'apologiste avant le départ pour Savigny, conseils renouvelés à Savigny même, lorsque Joubert y vint avec sa femme et son fils.
On y retrouve enfin l'opposition des deux critiques, je dirais même le flagrant conflit, s'il ne s'agissait de tels amis, les plus unis qui fussent.
Pour ces diverses raisons les deux lettres que je vais citer (en partie) projetteront sur le point en question une lumière assez vive.
« A Madame de Beaumont, à Paris.
« Villeneuve-sur-Yonne, 6 mars 1801.
« Je ne partage pas vos craintes ; car ce qui est beau ne peut manquer de plaire; et il y a dans cet ouvrage une Vénus, céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous.
« Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre. Son prix ne dépend point de sa matière, qui sera cependant regardée par les uns comme son mérite, et par les autres comme son défaut. Il ne dépend pas même de sa forme, objet plus important, et où les bons juges trouveront peut-être à reprendre, mais ne trouveront rien à désirer. Pourquoi? Parce que, pour être content, le goût n'a pas besoin de trouver la perfection. Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela, et de vous le faire sentir, pour chasser vos poltronneries ; mais je n'ai qu'un moment à vous donner aujourd'hui, et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira parce qu'il est de l'enchanteur. S'il y a laissé des gaucheries, c'est à vous que je m'en prendrai ; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude. Au surplus, eût-il cent mille défauts, il a tant de beautés qu'il réussira : voilà mon mot. J'irai vous le dire incessamment. Si j'étais garçon, je serais déjà parti. Encore une quinzaine, et je pourrai vous gronder et vous regarder tout à mon aise. Portez-vous mieux, je vous en prie. »
« Villeneuve-sur-Yonne, 12 septembre 1801.
« ... Dites à M. de Chateaubriand qu'il en fait trop ; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune ; qu'enfin, il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J'avouerai, à la suite de ce blasphème, qu'il ne doit rien dire, lui, qu'il ne croie la vérité ; que, pour le croire, il faut qu'il se le prouve, et que, pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compulser, etc. Mais, hors de là, qu'il se souvienne bien que toute étude lui est inutile ; qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d'être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée, et que les savants même, en titre d'office, devraient observer jusqu'à un certain point, est celle-ci: Cache ton savoir. Je ne veux pas qu'on soit un charlatan, et qu'on use en rien d'artifice; mais je veux qu'on observe l'art. L'art est de cacher l'art. Notre ami n'est pointun tuyau, comme tant d'autres ; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Ses citations sont, pour la plupart, des maladresses ; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à l'Opéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures. Que serait-ce si on interrompait la musique pour lire quelque pièce justificative à l'appui de chaque air? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs ; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie ; il y laisse entrer des voix quin'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Ses in folio me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale ; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme ; à respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel; à entendre des cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi, Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y revenir. C'est quoi il faut se borner ; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire ; mais qu'il écarte la contrainte ; qu'il renonce aux autorités que l'on ne veut plus reconnaître; qu'il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens, exclusivement, qui soient du temps et de l'auteur.
Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde
a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein ; qu'il pétrisse son propre miel; qu'il chante son propre ramage: il a son arbre, sa ruche et son trou; qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères?
«Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même. Je sais que, dans le travail, on est quelquefois arrêté par des scrupules, des curiosités, même par de vains caprices qu'il est plus utile et plus aisé de satisfaire que de vaincre. Mais je sais aussi combien serait quelquefois profitable un bon avertissement qui viendrait à propos, et je vous charge de lui faire part du mien. S'il vous dit qu'il y aurait bien des choses à dire là-dessus, répondez lui qu'il y aurait aussi bien des choses à répliquer à ce qu'il répondrait... Je suis las, je n'écrirai pas à M. de Chateaubriand, comme je me l'étais proposé... »
Un mois avant, il lui avait écrit et lui avait rendu compte de tout ce qui le concernait.
Réagir jusque par delà 1550, jusqu'au moyen âge méprisé, - « jusqu'aux Capétiens, sous lesquels naquit la langue1 » afin d'avoir une littérature vraiment nationale, et non une littérature purement classique, nourrie d'emprunts progressivement appauvris, telles sont les idées littéraires qui dominent dans le Génie du Christianisme.
Un critique contemporain, au cours d'une belle étude sur Chateaubriand, la meilleure que je connaisse, très fouillée et très équitable (la chose est rare à l'endroit de l'illustre écrivain)2, analyse les idées contenues dans la poétique chrétienne de ce livre, et il continue en ces termes : « Ces idées sont profondes, elles sont nouvelles et, en leur ensemble, elles sont justes. Pour leur temps, elles sont étonnantes. Qu'un ami de Fontanes, et très respectueux de ses conseils, les ait eues, cela marque une liberté d'esprit dont il y a peu d'exemples en littérature. Elles étaient infiniment fécondes. Elles détruisaient des préjugés tenaces et nuisibles. Elles affranchissaient les esprits. Elles indiquaient des sources d'inspirations presque nouvelles, ou délaissées, ou très sottement méprisées. Elles contenaient un appel puissant à la poésie qui semblait s'éloigner de nous. Elle frappait de discrédit un système littéraire épuisé. Elles annonçaient une littérature nouvelle, sans permettre qu'on méprisât l'ancienne, et en lui conservant un très haut rang. Elles prévoyaient en grande partie le xixe siècle littéraire, et elles lui permettaient de naître.
« Ces idées, Chateaubriand les a suivies lui-même et en a rempli le dessein. Nous verrons qu'il les a dépassées aussi, et que si, rien que par elles, il est déjà l'initiateur de l'art moderne, par le tour de son génie et l'influence qu'il a exercée sur les imaginations, il a ouvert plus de chemin encore, et encore agrandi l'empire de l'art. »
(2) Emile Faguet. - Etudes littéraires sur le dix-neuvième siècle. H. Lecène et H. Oudin. ↩
Qu'un ami de Fontanes les ait eues, ces idées profondes, nouvelles, hardies, infiniment fécondes, oui, sans doute, cela ne laisse pas de surprendre. Mais qu'un ami de Joubert les ait eues, cela cesse de m'étonner; et si le secours des dates, mises aux Pensées, nous était accordé, si surtout les lettres de Joubert à Chateaubriand nous étaient restituées, je crois fort que, textes en main, nous arriverions à de singulières trouvailles, ou du moins à des inductions très précieuses.
Je lis dans Chateaubriand : « Les peuples commencent par la poésie et finissent par les romans. » Et dans Joubert : « La littérature des peuples commence par des fables et finit par les romans. » C'est la même pensée. La formule de Chateaubriand compte un mot de moins. Sous une apparence de concision plus rapide, elle me semble inférieure : fables vaut mieux que poésie; la littérature des peuples est plus simple et plus exact que les peuples. Chateaubriand n'est pas plus concis ; il est moins précis.
Est-ce lui ou Joubert qui est l'emprunteur? La réponse n'est pas aussi facile qu'avec Fontanes. Et toutefois, volontiers, je répondrais : C'est Chateaubriand.
Je lis encore dans Chateaubriand : « Aussitôt qu'une pensée vraie est entrée dans notre esprit, elle jette une lumière qui nous fait voir une foule d'autres objets que nous n'apercevions pas auparavant. » Et dans Joubert: « ... Tout ce qui est lumineux a ce caractère. Une lampe éclaire à la fois l'objet auquel on l'applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l'appliquer. » Même pensée dans l'un et dans l'autre : moins colorée et moins vive dans le premier ; très expressive, et poétiquement imagée, plus belle dans Joubert. L'emprunteur '?
D'où Chateaubriand aurait-il tiré ces pensées qu'il devait croire siennes? Des conversations à l'infini qu'il avait eues avec le plus parfait des amis, ou des lettres qu'il en avait reçues et qu'il avait conservées? A diverses époques, il les consulta pour la rédaction de ses Mémoires.
Prêtez aux deux lignes suivantes de Sainte-Beuve le sens absolu qu'elles n'avaient peut-être pas dans son esprit, le sens précis de nos conclusions, et vous aurez un aperçu du secours que Chateaubriand reçut de Joubert dans la rédaction définitive du Génie du Christianisme, surtout dans la nouveauté de la partie critique: « Joubert, intime et inspirant, suggérait mille pensées, et insinuait bien des hardiesses. »
Et par contre, je crois qu'avec le secours des dates on arriverait à cette autre conclusion :
L'admirable imagination de Joubert sommeillait et s'ignorait pour ainsi dire. Elle fut réveillée, piquée d'émulation et fécondée au contact du génie créateur de Chateaubriand. Les Pensées les mieux colorées seraient postérieures à 1800. Il écrivait à Fontanes, en 1794 : « Je veux donner à mes pensées - plus de pureté que d'éclat, - sans pourtant bannir les couleurs - car mon esprit en est ami. » Après l'arrivée de Chateaubriand, les couleurs que le moraliste aime ne sont plus seulement tolérées, non bannies; son esprit s'y complaît et s'y baigne, en tout abandon, avec délices ; il en est tout pénétré et tout réjoui.
Peut-être même Joubert devrait-il quelques maximes à l'auteur du Génie du Christianisme. On lit dans la préface d'Atala, première édition :
« Mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes ; il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par Voltaire, que « les « bons ouvrages sont ceux qui font pleurer ». II y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur, et qui déchire le cœur bien autrement que l'Enéide. On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.
« C'est Priam disant à Achille : « Juge de l'excès de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mon fils. » C'est Joseph s'écriant : « Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour l'Egypte. »
« Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces ; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellir »1.
(1) Sur cette belle pensée, voyez Chateaubriand et son groupe, t. I. p. 193. ↩
Le même passage se retrouve, avec des variantes curieuses à étudier, dans les articles de Chateaubriand sur Shakespeare (avril 1801). « Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. Si Sophocle me présente Œdipe tout sanglant, mon cœur est prêt à se briser, mais mon oreille est frappée d'une douce mélodie, mes yeux sont enchantés par un spectacle souverainement beau ; j'éprouve à la fois du plaisir et de la peine ; j'ai devant moi une affreuse vérité, et cependant je sens que ce n'est qu'une ingénieuse imitation d'une action qui n'est plus, qui peut-être n'a jamais été. Alors mes larmes coulent avec délices ; je pleure, mais c'est au son de la lyre d'Orphée; je pleure, mais c'est aux accents des Muses ; ces filles célestes pleurent aussi, mais elles ne défigurent point leurs traits divins par des grimaces. Les anciens donnaient aux Furies mêmes un beau visage, apparemment parce qu'il y a une beauté morale dans les remords. »
Voici bien la même pensée dans Joubert, mais la forme diffère absolument :
«Il faut, pour l'honneur du poète, que le rire qu'il excite soit agréable, et que les larmes soient belles...
« ... Pour être dramatiquement beau, l'homme flétri par le malheur doit l'être par un long malheur. Tel Œdipe. Il faut qu'on découvre dans ses traits la destinée qui l'attend, comme on prévoit le sacrifice jusque dans l'arrangement des fleurs dont la victime est couronnée. Niobé doit conserver la trace et pour ainsi dire la beauté de sa prospérité passée. »
Il ne s'agit plus ici que de libre inspiration, et non d'emprunt formel.
Quel a été l'inspirateur ?
J'allais me résigner à laisser la question sans réponse, lorsque me vint l'idée de revoir les variantes du Génie du Christianisme, dans le premier volume imprimé à Londres en 1799. Or, parmi les passages supprimés dans l'édition définitive, j'ai reconnu celui qui nous occupe. Il est donc antérieur à toute relation avec Joubert. C'est celui-ci qui s'est souvenu. La pensée de Chateaubriand se sera représentée à l'esprit de Joubert, réduite à l'état d'essence ; et il l'aura remise en cours sous une forme très originale et très belle, où se marque une vraie paternité.