Livre second
Le publiciste
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
I. Les éditeurs ont nié le Publiciste. Affirmation de Chateaubriand. Livres prêtés à Molé : allusions dans les remercîments. - II. Publications de Joubert ; précautions pour garder l'anonyme. Patronage de M. de Langeac, mais non paternité. - III. Fragments du Cromwel. Extraits de l'Eikôn Basilikè et du Boscobel. - IV. Du Cromwel au Colomb. Un article de 1789. Pessimisme et verdeur de jeunesse. Fragment du Colomb. - V. A la découverte. Mylord Stairs. - VI. Goût de Joubert pour les anecdotes. Anecdotes anglaises et américaines. Prédiction au Prince de Galles. Le capitaine Cook. - VII. Encore M. de Langeac. Le style de Joubert ; première et deuxième manière. Supplément de preuve et curiosité bibliographique. Son œuvre s'étend et se varie. - VIII. Modération politique de Joubert. Il se marie en 1793. Fontanes, Joubert et le nouveau Mercure. - IX. Réponse aux objections. « Comme Montaigne ». Joubert préparant des articles de critique. Le Grand Prix.
« Inspirez; n'écrivez pas », le mot dédié par Lebrun aux femmes de son temps, Joubert le citait à l'adresse des professeurs. Conseiller de l'Université, apparemment il se l'appliquait à lui-même. Mais avant 1809, Joubert ne se contenta pas d'inspirer. Il écrivit. Il publia.
L'éditeur des OEuvres l'a nié. Une autorité si grave et si spéciale s'attache au nom de M. Paul de Raynal que je ne puis échapper à la nécessité de citer in extenso le texte contradictoire. « J'ai vainement cherché la trace d'articles anonymes insérés dans les journaux du temps. J'ai lieu de penser qu'il n'en a point écrit ; et mon opinion se fonde, non seulement sur le témoignage d'un homme qui l'avait vu arriver à Paris, et qui n'a pas cessé jusqu'à la fin d'entretenir avec lui d'étroites relations, de M. le chevalier de Langeac, mais sur la nature même de son esprit et de son talent. « Le ciel, disait-il, n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu. ) (Préface de 1842.)
En tête d'une nouvelle édition, revue et augmentée, M. Louis de Raynal écrit (1862) : « On sait que M. Joubert n'a rien publié de son vivant. » Ce sont les pre miers mots de l'Avant-Propos.
A son tour, l'éditeur des Correspondants de Joubert déclare, en 1883, que « M. Joubert, bien qu'il y 'eût été souvent convié, ne publia rien de son vivant »
Découvrir des articles anonymes qu'on fut en droit d'attribuer à Joubert, la difficulté n'était pas petite. On n'avait pas trouvé, soit. Il fallait laisser la question ouverte ; il fallait la léguer aux chercheurs à venir.
Ce que je ne m'explique pas, c'est qu'on se soit per mis de contredire l'affirmation absolue du propre frère de Joubert (nous la trouverons un peu plus loin) et celle de Chateaubriand, dans l'Essai sur la littéra ture anglaise, - affirmation renouvelée dans sa lettre à Me de Fontanes, au sujet des Ouvres de son père - et reproduite en partie dans la propre introduction de M. de Raynal :
« Un homme fut mon ami et l'ami de M. de Fontanes : je ne sais si, au fond de sa tombe, il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu'il a cachée. Quel ques articles qu'il ne signait pas ont seulement paru dans diverses feuilles publiques : parmi ces articles se trouve un examen du Boscobel! Qu'il soit permis à l'amitié de citer de courts fragments de cet examen ; ils feront naître des regrets chez les hommes sensi bles au mérite véritable. C'est le seul vestige des pas qu'un talent solitaire et ignoré ait laissé sur le rivage en traversant la vie. »
L'illustre écrivain ne se contentait pas d'affirmer. Il prouvait, en citant un passage où Charles II s'endort dans les bras de Carless.
Après la citation, il ajoutait : « Ainsi a fait revivre ces scènes oubliées, l'ami que j'ai perdu. Il est allé rejoindre ces hommes d'autrefois. »
Longtemps avant l'Essai sur la littérature anglaise, quatre jours seulement après la mort de Joubert, Chateaubriand écrivait dans le Journal des Débats : « Il a laissé un manuscrit à la manière de Platon, et des matériaux historiques. »
Un manuscrit à la manière de Platon, voilà pour les Pensées.
Et les matériaux historiques, que sont-ils devenus ? Chateaubriand les aurait-il brûlés par mégarde avec tant d'autres papiers précieux, quand il quitta son logement de la rue d'Enfer ? A la rigueur, on le pourrait supposer des matériaux inédits. Mais d'autres avaient été publiés, témoin la citation faite dans l'Essai ; car l'examen ou article auquel le passage est emprunté relève de l'histoire.
Dans les choses d'imagination, on a très bien dit que Chateaubriand mettait à l'idéal le sceau de la réalité. Dans les récits biographiques, s'il a mis à la réalité le sceau de l'idéal, c'est que telle était la loi de son génie; mais la réalité n'a pas disparu sous le charme : elle est le fond solide, la matière résistante et de bon aloi.
Non, Chateaubriand n'a pas inventé, créé, tiré de sa riche imagination les courtes lignes qu'il a citées, pour en faire honneur à la mémoire d'un ami disparu. S'il a choisi, de préférence à tout autre, l'article sur le Boscobel, c'est surtout parce que l'Essai sur la littérature anglaise commandait ce choix ; c'est aussi parce que l'article, admirablement écrit, était le plus propre à donner une haute idée du talent de Joubert.
Au témoignage de Chateaubriand vient s'ajouter une allusion transparente, à laquelle les détenteurs des papiers du moraliste auraient dû prendre garde. Elle est contenue dans une lettre de Molé à Joubert : « Ce samedi, juin 1803. - Je vous renvoie, Monsieur, vos deux livres. Ils m'ont charmé, l'un par les anecdotes qu'il contient, l'autre par la manière dont il est écrit. Le tableau du roi s'endormant dans les airs entre les bras de son ami m'a semblé parfait. » Or, ce dernier trait répond tout juste au passage cité par Chateaubriand.
Joubert paraît avoir prêté les deux livres à son jeune ami sans lever, sans soulever, si peu que ce fût, le voile de l'anonyme ; car si l'auteur des deux livres eût été révélé à Molé, l'éloge aurait pris une tournure moins générale, une forme plus directe, - surtout dans une lettre de première et absolue conti dence, où se lisent des déclarations comme celle-ci: «Je ne rencontrerai jamais personne de qui j'attende plus de franchise et à qui je trouve plus doux de me confier. »
D'ailleurs, il fallait que le tableau du roi endormi dans les airs fût vraiment parfait. Molé n'était pas prodigue d'éloges. A quelques mois de là, Joubert lui-même en fit la douloureuse expérience ! Il soumit à son correspondant une relation des derniers moments de Mme de Beaumont. Voici la suffisante et cruelle réponse de Molé :
« Je l'aime mieux que celle de Chateaubriand. Mais je ne pense pas que le style dont elle est écrite fût précisément celui qui convînt. Il me semble si orné que je ne le trouve pas naturel. Je crois qu'on ne doit parler de la mort et des derniers devoirs qu'avec simplicité, et que la manière d'exprimer les regrets exclut tout soin exagéré et même toute recherche dans le style... Je ne vous aurais pas cru aussi curieux, aussi amoureux du style, car j'avais remarqué par exemple que les morceaux écrits avec le plus de soin dans mon manuscrit étaient ceux sur lesquels vous vous étiez le moins arrêté! ! ! »
Trop déférent aux critiques d'un tout jeune homme, que ni sa trempe d'esprit, ni son caractère calculateur ne mettaient en mesure de prononcer sur les choses de sentiment et d'idéal, Joubert détruisit la relation, pleine des meilleurs souvenirs de sa vie.
Sur la mémoire de Mme de Beaumont, il avait répandu, à pleines mains, les lis et les fleurs empourprées de sa riche imagination :
Manibus date lilia plenis purpureos spargam flores animamque nepotis his saltem accumulem donis, et fungar inani munere1.
(1) Eneid. Lib. VI. ↩
Molé connaissait-il ces beaux vers et ceux qui précèdent ? Il ne devait pas les aimer.
Toujours est-il que la relation n'a pas été retrouvée, et c'est grand dommage, en vérité.
On peut l'admettre : lorsque Molé daignait qualifier un écrit de « parfait », il fallait bien que la perfection fût là, et si sensible qu'elle s'imposât à l'admiration des plus froids.
Et maintenant, quels étaient ces deux livres prêtés par Joubert à son jeune ami, au début de leur liaison ? ces deux livres auxquels échut la fortune rare de charmer M. Molé ?
Le plus intéressant des deux, et précisément celui auquel l'auteur de l'Essai sur la littérature anglaise emprunta quelques lignes, celui auquel Molé appliquait le mot « parfait », sans aucun doute possible le voilà retrouvé.
Au prix de quelles recherches, j'en ai touché un mot dans la préface de Chateaubriand, sa femme et ses amis.
Avouons-le : elles étaient des mieux prises, les précautions de Joubert pour échapper aux investigations futures, comme pour se dérober (volontairement ou non) au moindre succès présent ! Pas de nom d'auteur ; pas de nom d'imprimeur ; une orthographe étrange dans le titre principal : Précis historique sur Crumwel1, et, pour achever de détourner et dérouter les curieux les plus intrépides, une indication fallacieuse conduisant tout droit au nom de Langeac : « Par M***, de l'Académie de Marseille. »
(1) Il y a dans l'Errata : « page première et suivantes, Crumwel, lisez Cromwel. » Le volume se compose du Cromwel, pp. 1-152, de l'extrait de l'Eikôn Basilikè ou Portrait du Roi, pp. 153-16ö ; de l'Extrait du livre intitulé Boscobel, pp. 166-180, et de l'Anecdote concernant mylord Stairs, pp. 181-189. - Epigraphe : « un homme s'est rencontré... » Bossuet - oraison funèbre de la reine d'Angleterre. » ↩
Langeac, et non Joubert, était de cette Académie. Pauvre petit volume ! réunissant contre lui, comme à dessein et à plaisir, toutes les chances adverses : paru en temps de révolution, 1789, imprimé sur papier mince et des plus communs, en caractères beaucoup trop serrés, en lignes bien trop longues, ramassé dans les limites trop étroites de 189 pages, alors que l'abondance des matières en aurait exigé 350.
On jurerait qu'en venant au jour, le vœu le plus cher de l'humble livret était d'échapper aux regards. Il semblait demander grâce plutôt que faveur.
Ce livre ainsi bâti, est-il possible que Langeac en soit l'auteur ?
M. de Langeac possédait une fortune considérable. Les dictionnaires biographiques parlent de cette fortune avec une sorte d'emphase1. Or, dans le Cromwel, tout parle d'économie forcée, tout trahit, chez l'auteur, une extrême modicité de ressources.
(1) Cette emphase n'a pas laissé de me provoquer aux recherches. Voici ce que j'ai trouvé. M. de Langeac était chevalier de Malte et prieur commendataire du prieuré de La Réole. Une partie de sa fortune consistait en bénéfices ecclésiastiques, et, dans la perception de ces bénéfices, je puis dire - et je prouverai - qu'il n'était pas tendre. C'est dans l'étude de Mº Gauban, notaire à La Réole, qu'ont été découvertes les pièces révélatrices. Du chef de ce prieuré, les revenus de M. de Langeac étaient « considérables ». Le Cromwel fut publié avant le mois d'octobre 1789. La motion de Talleyrand sur les biens ecclésiastiques est du mois d'octobre, et le vote nationalisant ces biens est de novembre 1789. - Voir, à l'appendice, deux pièces relatives au prieuré de La Réole ; une de lui, dont la forme est tout l'opposé du style métrique, et l'autre du Prieur claustral. ↩
Si le riche M. de Langeac avait éprouvé, à l'endroit de cette œuvre, ou d'une seule partie de cette œuvre, le moindre sentiment de paternité, est-ce bien sous ce costume d'indigence qu'il l'eût présentée au public ? Ne l'aurait-il pas voulue magnifiquement parée, comme ses autres productions, comme le Colomb par exemple ?
Quel contraste du Cromwel au Colomb ! Ici extrême beauté des formes, et grand luxe artistique. « Encre, papier, - estampes, - caractères, tout est fort beau, - hormis les vers » couronnés par l'Académie de Marseille. On ne sera pas tenté d'en contester la pater nité à M. de Langeac. Quand ce riche amateur se passait quelque fantaisie littéraire, admettait le public à la confidence, voilà comment il savait payer sa gloire, comment il voulait être imprimé.
Donc, l'auteur du Cromwel n'est pas M. de Langeac. D'autre part, c'est dans le volume intitulé Cromuel que Chateaubriand a copié le passage, certainement émané de Joubert. Or, le morceau auquel ce passage est emprunté, examen du Boscobel, se relie, par le sujet, aux trois autres, et la facture dénonce la même main.
Le fond est d'un historien philosophe. La forme est d'un maître styliste ; les phrases sont mesurées ; les mots sont comptés, pesés ; la pensée fait le mètre ; l'octosyllabe abonde. N'ai je pas le droit de conclure : donc l'auteur du Cromwel n'est autre que Joubert ?
De tous les travaux de sa jeunesse, il semble que Joubert ait préféré le Cromwel, avec l'Eikon. le Boscobel et l'anecdote concernant mylord Stairs. Bien avant de le prêter à Molé, il l'avait jugé digne d'être offert à la vive intelligence de Mme de Beaumont, de laquelle il a dit dans une lettre d'épanchements : « Je ne pensais rien qui, à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté. »
Soit qu'il eût gardé le secret, comme plus tard avec Molé, ou qu'il se fût nommé, et cette supposition me paraît la plus vraisemblable, soit qu'il eût prêté seulement le volume, ou, bien plutôt certes, qu'il l'eût donné à cette amie préférée, la correspondance de celle-ci renferme un mot très rapide, mais très significatif :
« 1797. Grand merci du Charles Ier. › Pas un mot de plus. N'en doutons pas : c'était le Cromwel, où il est tant question de Charles Ier, le Cromwel suivi de l'Eikon Bsilikè, ou portrait de Charles Ier. On se réservait d'en causer à la première et prochaine réunion. En ce temps-là, précisément, Joubert tenait prête, pour Mme de Beaumont, la « chambre verte » dans sa maison de Villeneuve.
A ce même Portrait royal, Chateaubriand emprunta une « suite de pensées » qui se trouvent reproduites mot à mot dans l'Essai sur la littérature anglaise1.
(1) Troisième partie. ↩
C'est sur ce livre que Joubert, avec timidité, caché sous le voile de l'anonyme, acceptait d'être jugé littérairement par Mme de Beaumont, par les Chateaubriand, les Molé, se jugeait lui-même d'après leurs jugements plus ou moins surpris, étant comme portés sur un étranger.
Cette préférence se comprend à merveille, Cromuel, Charles Ier, Charles II, ces trois écrits se font suite et se soutiennent mutuellement. Par de certains mots, intentionnellement jetés, ils s'appellent et se répondent. Ils forment une sorte de trilogie extrêmement dramatique, après comme avant 1793. L'œuvre est d'un poète, vu l'effet produit, malgré la rime absente : elle est surtout d'un philosophe et d'un moraliste.
Elle eut fort agréé à Montaigne, s'il est permis d'en juger d'après ce passage des Essais :
« L'Histoire, c'est mon gibbier, en matière de livres, ou la poésie, que j'ayme d'une particulière inclination ; car, comme disait Cleanthes, tout ainsi que la voix, contraincte dans l'estroict canal d'une trompette, sort plus aigre et plus forte; ainsi me semble il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie, s'eslance bien plus brusquement, et me fiert d'une plus vifve secousse. »
Du Cromwel, je regrette de ne pouvoir citer qu'un fragment : la reproduction de tout le Précis ferait éclater le cadre que je me suis imposé. Chacun peut assigner aux tirets, marquant les mètres, telle place qui lui paraîtrait meilleure.