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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Henry. De Me Lenormant à Me de Fontanes

Livre quatrième

Henry. De Me Lenormant à Me de Fontanes

Du nouveau sur J. Joubert · 11 min de lecture · p. 502–306 · chapitre 40 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ce 8 avril 1862.

Etes-vous donc encore soufrante, chère Madame, que je ne reçois pas de lettre de vous ? J'ai accompli mon triste voyage par un temps exécrable, qui, à lui seul, m'aurait rendu pénible une course moins désagréable. J'ai été malade quelques jours à mon retour, et me revoilà mieux, et au moins maîtresse de moi-même, c'est-à-dire en état de montrer aux indifférents le visage serein qui seul leur convient. Le Père Gratry nous a fait à l'Oratoire quatre belles conférences. Son plan était une sorte de réfutation du discours d'ouverture de M. Renan ; et il nous avait conviés à la recherche de la vérité, en promettant les preuves de la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Je ne dirai pas qu'il n'a pas suivi ce plan ; il ne l'a même pas abordé, et c'est une magnifique démonstration de l'existence de Dieu, une très vive et spirituelle réfutation des doctrines de Hegel qu'il nous a données. On reproche au P. Gratry de manquer un peu d'ordre et de suite. L'abondance des idées, l'entraînement d'une imagination très ardente disposent de lui, il est vrai, souvent malgré lui; mais il y a tant d'élévation, de générosité, de foi, de candeur dans son âme qu'il vous emmène à sa suite, et on ne songe à la critique que par réflexion. Son auditoire était aussi nombreux que le comporte l'enceinte de la chapelle de l'Oratoire; et, pour la qualité, on ne saurait fournir un public plus imposant : MM. Guizot, Saint-Marc-Girardin, Legouvé, duc de Noailles, Broglie, Jules Simon, Buffet, Cochin, Montalembert, etc., etc.

Votre curé de Genève, M. Mermillod, a un succès très grand ici. On se presse à Sainte-Clotilde pour l'entendre, et j'y vais demain à mon tour.

M. Dufresne avait eu la bonté de me dire qu'il ferait ce mois-ci un article sur les lettres de Mme de Staël que j'ai publiées. Est-ce que ce travail a paru? J'ai donné au Correspondant un article sur le volume que M. Faugère vient d'imprimer « Journal d'un voyage à Paris de 1657 à 1658 ». La comparaison de Paris d'il y a deux siècles'avec le nôtre m'a tentée. Je voudrais avoir réussi à donner le désir de lire ce voyage qui est fort curieux. L'article sera signé Léon Arbaud.

Donnez-moi de vos nouvelles. N'oubliez pas, chère Madame, une personne qui vous aime et qui est bien malheureuse.

De la même.

Paris, ce 2¼ juillet 1862.

& Chère Madame, j'aurais bien dû vous remercier plus tôt de vos intéressantes lettres qui n'ont pas fait seulement mon amusement et ma distraction, mais qui intéressaient vivement M. Guizot et ses filles. Il y en a une où vous exprimez, à l'occasion de M. Mermillod, des idées si libérales, si larges, si tolérantes en matières religieuses, qu'elle a trouvé un profond écho dans les âmes de tous les habitants de Val-Richer. Les détails sur Lucerne étaient extrêmement curieux, à ce point que je les faisais passer à Londres à mon fils, après que nous en avions pris notre bonne part. Je vous trouve pourtant un peu sévère pour le prince que nous aimons. Je Ini crois beaucoup plus de bon sens politique qu'aux personnes qui l'entourent, et, par exemple, le projet d'adoption dont vous me parliez, s'il a passé par la cervelle de quelques fanatiques de l'entourage, n'a jamais pu, j'en suis persuadée, aborder la pensée du prince. J'aimerais fort à causer avec vous, et de cela, et de ce que mon fils a vu en Angleterre, et de toutes choses en général. Il n'y a point d'esprit avec lequel je me sente plus en sympathie que le vôtre, même quand nous sommes d'avis différents; mais l'absence est une cruelle chose. Enfin nous nous retrouverons, je l'espère, d'après ce que vous me mandez, au mois d'octobre. Je suis très curieuse de connaître votre Zélie. Je n'ai jamais vu une jeune fille sans parents adoptée par une affection maternelle élective, sans que ce rapport de situation avec ma propre destinée ne m'ait inspiré intérêt et sympathie. Je suis dans ce moment très occupée, je devrais dire très préoccupée d'une affaire qui, si elle réussit, aura une grande importance sur l'avenir de mon fils.

M. Londresse, le bibliothécaire de l'Institut, est mort. On l'a remplacé par le sous-bibliothécaire, M. Roulin [?], et ce choix laisse vacante une place de sous-bibliothécaire. C'est l'Institut qui règle souverainement sa bibliothèque; on n'y relève que des cinq classes de ce grand corps, et vous comprenez combien ces conditions d'indépendance politique séduisent et mon fils et moi. François est donc sur les rangs, et j'ose dire qu'il a bien des titres pour se recommander aux suffrages de ce docte aréopage. Nous comptons de chauds amis dans presque toutes les académies. Celui où je suis le plus dépourvue de relations est l'académie des sciences, et celle-là est aussi celle où les convictions religieuses de mon mari et de mon fils trouvent le moins de bienveillance. Du reste, l'époque de la nomination n'est pas encore fixée; elle peut avoir lieu dans 15 jours ou dans trois mois.

Avez-vous lu les articles de Sainte-Beuve sur M. de Chateaubriand ?1 Quel étrange esprit!

(1) Nouveaux lundis. Je pense que ce sont les articles intitulés : « Chateaubriand jugé par un ami intime en 1803 ». Cet ami intime n'est autre que Joubert. «... Sa lettre [à Molé] qui ne visait qu'à excuser leur ami commun. [Chateaubriand] et à chercher à sa conduite des raisons atténuantes est devenue, sous cette plume ingénieuse et subtile, le portrait le plus merveilleux, le plus achevé du moral de Chateaubriand à toutes les époques. La psychologie entière de l'homme est là, ou elle n'est nulle part. Il avait alors trente-cinq ans, et l'on n'est jamais plus soi-même tout entier qu' cet âge. Voici cette lettre, inappréciable de finesse et de sagacité et qui convaincra tous les lecteurs de bonne foi que, dans nos apparentes sévérités d'hier, nous n'avons rien inventé, rien ajouté du nôtre, et que nous n'avons fait que nous tenir sur les anciennes traces. » Non, Sainte-Beuve n'a pas fait que se tenir sur les anciennes traces, et, très particulièrement, en interprétant cette lettre admirable de Joubert, il en a faussé les données et les conclusions, il est sorti du droit chemin. J'espère que le lecteur en tombera d'accord avec moi s'il veut bien se reporter à l'ouvrage Chateaubriand, sa femme et ses amis, pp. 245-252. ↩

Adieu, chère Madame, mille tendres amitiés.

De Villemain à Me de Fontanes.

Ce 6 février 1863. Madame, Je suis trop honoré d'un mot de vous, pour ne pas vous obéir avec empressement. Ce n'est pas le 19, mais le 26 de ce mois que devra rester fixée la séance de la réception académique de M. le prince Albert de Broglie. Pour ce jour, les deux billets que vous voulez bien demander seront réservés les premiers de ceux qu'il m'est permis d'offrir.

Mon langage, à plusieurs époques, pouvait être trop faible, en célébrant une mémoire illustre et chère. Mais mon cœur, toujours fidèle à cette mémoire, est dévoué à la personne qui la représente et qui en est si digne.

Veuillez, Madame, agréer mes sentiments de respect et de dévouement.

Villemain1

(1) Suscription : A Madame la comtesse de Fontanes, rue de Clichy, n° 45. - Original autographe. ↩

De Mme Lenormant à Mºe de Fontanes.

Ce ö avril 1864.

Aux quelques détails que je vous ai donnés l'autre jour, chère Madame, je veux ajouter ceci qui m'a vivement touchée. Le testament de notre pauvre ami commence ainsi : « Je déclare mourir dans les sentiments de la plus humble confiance dans la miséricorde divine. » Et, après une longue énumération de dispositions relatives à la publication de ses papiers et de ceux de son père, il finit en disant : « Je désire que l'on grave sur mon tombeau : || fut le fils de André-Marie Ampère, l'ami de Ballanche, de Tocqueville et de Mme Récamier.i2.

(2) Voir dans André Ampère et Jean-Jacques Ampère, correspondance et souvenirs (de 1805 1864) recueillis par Mme H. C., t. Il pp. 425-439. Détails sur les derniers moments de J.-J. Ampère. - Testament. - Dispositions relatives à ses ouvrages et à ses manuscrits, etc. ↩

Quel touchant oubli de sa propre importance!

Vous aurez lu les discours prononcés par M. Guizot et par mon gendre [M. de Loménie]. Tout admirables qu'aient dû vous paraître, comme è moi, ces chrétiennes et graves paroles de M. Guizot, vous ne vous imaginez pas l'effet produit par cette voix pleine et sonore. C'était une improvisation, et ceux qui l'ont entendue disent qu'en la reproduisant on l'a un peu écourtée.

Le Correspondant voudrait pouvoir publier le Saint-Paul et cherche qui pourrait faire un bon article sur M. Ampère.

Hélas! celui qui aurait le mieux parlé de lui l'a précédé dans l'autre vie, quoi qu'il fût un peu plus jeune ; c'est mon pauvre mari.

Vous lisez sans doute le nouveau volume des lettres du Père Lacordaire que vient de publier M. de Falloux. C'est bien beau.

Adieu, chère Madame. Tout ce qui m'entoure se rappelle à votre bienveillant souvenir.

Paris, le 26 juillet 1870. Bien chère Madame, je ne suis pas moins troublée que vous du résultat trop prévu du Concile; mais je fais tous mes efforts pour suivre tous les conseils du père Gratry et de l'évêque d'Orléans. En gardant ma foi ancienne, j'attends le moment où tout s'éclaircira dans le sens d'une tradition de 1800 ans. A cet égard, la foi et la confiance du père Gratry sont très fermes et très calmes. Les légitimes appréhensions d'une guerre où se joue peut-être le sort de la France, l'intérêt passionné pour le succès de nos armes, les souvenirs, réveillés de mon enfance, de l'invasion étrangère qui, en 1816, me causa une telle horreur que j'en fis une grave maladie, ces sentiments-là n'ont jamais certes diminué à mes yeux le malheur des divisions de l'Église, mais empêchent que ce malheur ne devienne une idée fixe. La diversité et la multiplicité de nos inquiétudes en atténue l'intensité.

Je suis d'ailleurs, au milieu de ces grandes préoccupations générales, dans de grandes et heureuses préoccupations personnelles. Je marie mon fils. Il épousera, à la fin de septembre, Me Edith de Chastillon, une jeune et charmante enfant des montagnes où je suis née; car vous savez peut-être que les Récamier sont originaires du Bugey. Ma future belle-fille n'a pas connu son père, mort quelques semaines avant sa naissance. Sa mère, Me de Chastillon, s'est remariée à un magistrat, homme de mérite, actuellement avocat général à Lyon. Il n'y a point eu d'enfant de ce second mariage, et Edith est aimée avec la même tendresse par son beau-père, M. Gay, que par sa mère. Elle a pour tuteur son grand-père, ancien représentant du peuple jusqu'à l'avènement de l'Empire, homme de cœur et d'esprit que mon mari aimait beaucoup; rien de plus honorable que cette famille; rien de plus en harmonie avec nos sentiments, nos goûts et nos habitudes. François est fort amoureux de sa prétendue, qui l'a choisi et montre avec autant de franchise que de mesure le sentiment qu'elle a pour lui. Vous le voyez, chère Madame, tout se réunit pour que ce mariage satisfasse le plus cher de mes vœux.

Je suis depuis quelques années si peu accoutumée à la joie que je me demande parfois si ce n'est point un rêve que je fais. François et moi venons de passer une semaine à Lyon dans la famille de ma future belle-fille. Nous sommes revenus lundi. Le train qui nous ramenait comptait huit pères du Concile, tant français qu'étrangers, et, parmi eux, se trouvait l'évêque de Meaux et l'évêque d'Orléans. Nous avons été bien heureux de le revoir; il est très maigri; ses cheveux sont absolument blancs, et son teint plus enflammé que jamais ; en tout, il est très fatigué, navré de ce qu'il laisse à Rome, et de ce qu'il trouve en France; mais ferme et confiant dans l'avenir.

Adieu, chère Madame, croyez à mon inaltérable et vive amitié. François met ses hommages à vos pieds.

De Mme Christine de Fontanes à Me Lenormant.

Genève, le 18 décembre 1871.

Chère Madame, après tant de malheurs, je viens d'être frappée du dernier et du plus grand qui pouvait encore m'atteindre. Ma pauvre Zélie n'est plus. Je l'ai perdue jeudi dernier, 15 décembre, et, pour comble de malheur, elle est morte chez une amie où elle était allée passer quelques semaines de plaisir; et comme elle ne craignait rien tant que de m'inquiéter, et qu'elle et son médecin ont cru longtemps qu'elle guérirait, elle a exigé qu'on ne m'avertit que quand il y aurait un véritable danger ; ce danger est devenu si pressant que je n'ai eu que le temps de recevoir le télégramme (qui a eu la mauvaise chance d'être retardé) et de partir en une heure pour Annecy où elle était en visite. En arrivant dans cette petite ville, j'ai trouvé ma pauvre fille mourante. Elle m'a reconnue; elle a témoigné de la joie de nous revoir, ma pauvre femme de chambre qui l'a élevée et moi ; mais elle ne pouvait plus parler et elle est morte quatre heures seulement après m'avoir revue.

Je ne sais comment je suis faite pour résister à tant de malheurs. Mais c'est mon sort de survivre à tout ce que j'aime... Je vous prie de faire part de mon malheur à tous les vôtres, et je suis sûre d'avance de la part qu'ils y prendront. Ils tiennent de vous. Je vous écrirai plus longuement quand je serai plus en état. Je regrette amèrement la peine que je vais vous faire, et je me recommande plus que jamais, bien chère Madame, à votre amitié dont j'ai tant besoin.